‹ Les cent nouvellesChapitre 103 sur 160 · PAO MONSEIGNEOR DE SAINT POL · texte numérisé non relu

PAO MONSEIGNEOR DE SAINT POL

UNO gentil chevalier des marches de Hainaut, riche, puissant, vaillant, et très beau compaignon, fut amoureux d’une très belle dame assez longuement, et aussi fut

^ Au propre, en terme de vénerie; avoir la tète basse, comme les cerfs en rut,

tant en sa grâce, et si privé d’elle, que, toutes foys que bon lui sembloit, il se trouvoit en ung lieu de son ostel à part et destourné, où elle luy venoit faire coinpaignie; et là devisoient tout à leur beau loisir. Et n'estoit ame qui sceust riens de leur très plaisant passetemps, sinon une damoiselle qui servoit ceste dame, laquelle bonne bouche très longuement porta*; et tant les servoit à gré en tous leurs affaires, qu'elle estoit digne d’ung très granl guerdon* en recevoir. Elle aussi avoit tant de vertu, que non pas seulement sa maistresse avoit gaignée par le service, comme dit est, et aultrement, mais encores le mary de sa dame ne l'aymoit pas moins que sa femme, tant la trouvoit loyale, bonne et diligente. Advint ung jour que ceste dame, sentant son serviteur le chevalier dessusdit en son cbastel, devers lequel elle ne povoit aller si tost qu'elle eust bien voulu, à cause de son mary qui l’en destournoit, dont elle estoit bien desplaisante, se advisa de luy mander, par la damoiselle, qu’il eust encores un peu de pacience, et que, au plus tost qu’elle scain'oit se desarmer® de son mary, qu’elle viendroit vers luy. Ceste damoisellc vint devers le chevalier qui sa dame atlendoit, et dist sa ciiargü. Et, luy, qui gracieux estoit, la mercia beaucoup de ce messaige, et la ût seoir auprès de luy, puis la baisa deux ou trois fois très doulcement; elle l’endura voulcntiers : qui btlilla couraige au chevalier de procéder au surplus, dont il ne fut pas reffusé. Cela fait, elle revint à sa maistresse, et luy dist que son amy n’attent qu’elle : « llelas, dist-elle, je scay bien qu’il est vray, mais monseigneur ne se veult couchier. Hz sont cy je ne scay quelz gens que je ne puis laisser. Dieu les mauldie! J’aymasse mieulx estre vers luy ! 11 luy ennuyé bien, ne fuit pas, d’estre ainsi seul? — Par ma foy, croyez que ouy.

' C'est-à-dire, qu’elle fut longlemp» discrète. * nécompense.

“ Se débarrasser.

Diy;:..:oJ0y

dist-elle, mais l'espoir de vostre venue le conforte, et attent tant plus aise. — Je vous en croy, mais toutesfoys il est là seul, sans chandelle, et sont plus de deux heures qu’il y est; il ne peut estre qu’il ne soit beaucoup ennuyé. Si vous prie, m’amye, que vous retournez vers luy encores une fois pour m’excuser, et luy faictes compaignie une piece; et entretant, se Dieu plaist, le Dyablc emportera ces gens qui nous tiennent icy. — Je feray ce qu’il vous plaira, ma dame, dist-elle; mais il me semble qu’il est si content de vous, qu’il ne vous fault jû excuser, et aussi, si je y aloye, vous demourcricz icy toute seule de femmes, et pourvoit adoneques demander Monseigneur après moy, et on ne me scauroit où trouver. — Ne vous chaille de cela, dist-elle, j'en feray bien, s'il vous demande. Il me desplaist que mon amy est seul; allez veoir qu'il fait, je vous on prie. — Je y voys, puis qu’il vous plaist! » distelle. S’elle fut bien joyeuse de ceste ambassade, il ne le fault j<à demander; mais, pour couvrir sa voulenté, elle en fist l’excusance et le reffus à sa maistresse. Elle fut tantost vers le chevalier attendant, qui la receut joyeusement, et elle luy dist : « Monseigneur, ma dame m’envoye encores icy se excuser devers vous, pource que tant vous fait attendre, et croyez qu’elle en est la plus courroucée. — Vous luy direz, dist-il, qu’elle face tout à loisir, et qu’elle ne se haste rien pour moy, car vouk liendi^z son lieu. » Lors de rechief la baise et acolle, et ne la souffrit partir tant, qu’il eust besoignié deux fois, qui gucres ne luy cousterent; car alors il estoit Irez et jeune homme et fort à cela. Geste damoiselle print bien en pacience sa bonne adventure, et eust bien voulu avoir souvent une telle rencontre, sauf le préjudice do sa maistresse. Et quant vint au partir, elle pria au chevalier, que sa maistresse n’en sceust rien. « Vous n'avez gaide ! dist-il. — Je vous en requiers, » dist-elle. Et puis s’en vint à sa maistresse, qui demanda tantost que liiit son amy. « 11 c.<llà, dist-elle, et vous atlent. — Voire, dist-elle, et est-il

io6 LES CEJiT NOUVELLES NOUVELLES.

point mal content? — Nenny, dist-elle, puis qu’il a eu coinpaignie; il vous scait très bon gré que vous in’y avez envolée; et, se ceste attente estoit souvent à faire, il vouldroit bien m’avoir pour deviser et passer temps; et, par ma foy, je y voys voulentiers, car c'e.>t le plus plaisant homme de jamais; et Dieu scait qu'il fait bon ouyrmauldire ces gens qui vous retiennent, excepté Monseigneur; à luy ne vouldroit-il touchier. — Sainct Jehan! jevouldroye, dist la dame, que luy et la coinpaignie feussent en la riviere, et je fusse Ik dont vous venez. » Tant passa le temps que Monseigneur, Dieu inercy, se deffist de ses gens, et vint en sa chambre : si se desbabilla et se coucha, et ma dame se mist en cotte simple, et print son atour de nuyt, et ses heures en sa main, et commence dévotement. Dieu le scait, dire ses sept Pseaulmes et patenostres; mais Monseigneur, qui estoit plus esveillé que ung rat, a voit grant faim de deviser : si vouloil que ma dame laissast ses oraisons jusques à demain, et qu’elle parlas! à luy : « lia! Monseigneur, dist-elle, pardonnezmoy, je ne puis vous entietcuir maintenant; Dieu va devant, vous le scavez; je n’auroye meshuy bien, ne de sepmaine, se je n’avoye dit le tant peu de service que je luy scay faire; et encores, de mal venir*, je n’euz pieça tant à dire que j’ay maintenant. — Ha hay ! dist Monseigneur, vous m’affolez bien de ceste bigoterie? Et est-ce à faire à vous de dire tant d'heures que vous faictes? Ostez, ostez, laissez les dire aux prestres. Ne dis-je pas bien, hau, Jehannette? dist-il à la damoisclle dessusdicte. — Monseigneur, dist-elle, je n’en scay que dii-e, sinon, puis que ma dame a de coustume de servir Dieu, qu’elle parface. — Ha ! dca, dist ma dame. Monseigneur, je voy bien que vous estes avoyé de plaidicr *; et j’ay voulenté de dire mes heures, et ainsi nous ne sommes pas bien tous deux d’ung

* Par malheur.

* En train de parler, do conltedire.

accord. Si vous lairay Jehannette, qui vous entretiendra, et je m'en iray en ma chambre là derrière tenser à Dieu*. » Monseigneur fut content. Si s'en alla ma dame les grands galoz* devers le chevalier son amy, qui la receut Dieu sait à grant lyesse et à grant reverence, car l'honneur qu'il luy llst n'estoit pas moindre qu"a gunoulz ploiez et cnclinez jusques à terre. Mais vous devez scavoir que, tandis que ma dame achcvoit ses heures avec son amy, Monseigneur son mary, ne scay de quoy il luy sourvin^, pria Jehannette, qui luy faisoit compaignie, d’amours, à bon escient. Et, pour abregier, tant fist, par promesses et par beau langaige, qu’elle fut contente d’obeyr; mais le pis fut que ma dame, au retour qu’elle llst de son amy, lequel l'avoit acolée deux fois à bon escient, avant son partir, trouva Monseigneur son mary et Jehannette^ sa cbamberiere, en tout tel ouvraige qu’elle venoit de faire, dont elle fut bien esbahye, et encoTes plus Monseigneur et Jehannette qui se trouvèrent ainsi surprins. Quant ma dame vit ce. Dieu scait comment elle salua la compaignie, jà soit qu'elle eust bien cause de soy taire; et si se print à la povre Jehannette par si très grant courroux, qu’il serabloit qu'elle eust ung dyable ou ventre, tant luy disoit de villennes parollcs. Encores fist-elle pis et plus, car elle print ung grant baston et l’en chargea trop bien le doz. Voyant ce, Monseigneur, qui on fut mal content et desplaisant, se leva sur piez et bâtit tant ma dame, qu’elle ne se povoit sourdre Et quant elle vit qu’elle avoit puissance de sa langue, Dieu scait s’elle la mist en oeuvre, mais adreçoit la plus part de ses motz venimeux sur la povre Jehannette, qui n’en peut plus souffrir. Si dist à Monseigneur le gouvernement de ma dame, et dont elle venoit à cestc heure de dire ses oraisons et avecques qui. Si fut la compaignie bien troublée. Monseigneur tout

* Converser avec Dieu.

* A grami'h&te.

’ Sc relever, sortir du lit.

le premier qui se doubtoit assez, et ma dame qui se treuve affolée et batue, et de sa chamberiere encusée*. Le surplus de ce inesnaige bien troublé demeure en la bouche de ceuh qui le scairent; si n'en fault jà plus avant enquérir.

Lk XL‘ NOUVELLE

PAR HESSIRE HICHACLT DE CHANGT

IL advint nagueres à Lisle que ung grant clerc et [prescheur de l’ordre de Sainct Dominique convertit, par sa saincte et doulce prédication, la femme d'ung bouchier, par telle et si bonne façon, que elle l’aymoit plus que tout le monde; et n’avoit jamais au cueur bien, ne en soy parfaicte lyesse, s’elle n’estoit emprès luy . Mais maistre moyne, en la parfm, s’ennuya d’elle et tant, que plus nullement n’en vouloit, et eust très bien voulu qu’elle se feust déportée de si souvent le visiter; dont elle estoit tant mal contente que plus ne povoit : mesmes le reboutement qu’il luy faisoit, trop plus avant en son amour l’enracinoit. Damp * moyne, ce voyant, lui deffendit sa chambre, et chargea très expressément à son clerc, qu’il ne la souffrist plus. S’elle fut plus que par avant mal contente, ce ne fut pas de merveilles, car elle estoit ainsi que forcenée. Et, se vous me demandez à quel propos damp moyne ce faisoit, je vous respons que ce n’estoit pas pour devocion ne pour voulenté qu’il eust de devenir chaste; mais la cause cs-

* .Accusée par sa chambrière.

* Dom, seigneur; du latin Dominus, qu’on prononçait Daminua cl dampnus au mo;eu âge.

Les cent nouvelles nouvelles. 2o9

lolt qu’il en avoit racoiiitée une plus belle et plus jeune beaucoup, et plus riche, qui desjà estoit tant privée, qu’elle avoit la clef de sa chambre. Tant fist toutesfoys, que la bouchiere ne venoit pas vers luy, comme elle avoit de coustume. Si avoit trop meilleur et plus seur loisir sa dame nouvelle de venir gaingnier les pardons en sa chambre et paier la disme, comme les femmes d'Hostellerie, dont cy de.ssus est touchié*. üng jour fut prins de faire bonne chiere à ung disner, en la chambre de maistre moyne, où sa dame promist de comparoir et faire apporter sa porcion, tant de vin comme de viande. Et, pource que aucuns de ses freres de leans estoicnt assezdeson mestier *, il en invita deux ou trois tout secrètement ; et Dieu scait la grant chiere qu’on flst à ce disner, qui ne se passa point sans boire d'autant. Or devez-vous scavoir que nostre bouchiere congnoissoit assez les gens de ces prescheurs, qu’elle veoit passer devant sa maison, lesquelz portoient puis du vin, puis des pastez, et puis des tartes, et tant de choses que merveilles. Si ne se peut tenir de demander quelle feste on fait à leur ostel? Et il luy fut respondu que ces biens sont pour ung tel, c’est assavoir son moyne, qui a gens de bien au disner : « Et qui sont-ilz? dist-elle. - — Ma foy, je ne scay, dist l’autre; je porte mon vin jusques à l’huys tant seulement et là vient nostre maistre, qui me descharge; je ne scay qui y est. — Voire, dist-elle, c'est la secrete compaignie. Or bien allez-vous-en et les servez bien. » Tantost après passa ung aultre serviteur, qu’elle interrogua pareillement, qui luy dist comme son compaignon, et encore plus avant, car il dist : « Je pense qu’il y a une damoisellc qui ne veult pas estre veuc ne congneue. » Elle pensa tantost ce qui estoit; si cuidoit bien enragier tant estoit mal contente, et disoit en soy-mesines qu’elle fera le guet sus celle qui luy faisoit tort de

* Voy. ci-dessus la Nouvelle XXXII, 'qui traite des Cordeliers d’Hostellerie en Catalogne, pag. 208.

* G'est-i-dire: menaient la même vie quo lui.

son aniy, et qui luy a baillé le boni*; et, s’elle la peut rencontrer, ce ne sera pas sans luy dire et chanter sa leçon et esgratiner le visaige. Si se mist au chemin, en intcncion de exécuter ce qu’elle avoit conclud. Quant elle lut venue au lieu désiré, moult luy tardoit de rencontrer celle qu’elle hayt plus que personne; si n’eut pas tant de constance, que d’attendre qu’elle saillist de la chambre où elle avoit faicie mainte bonne chose; mais s’advisa de prendre une eschielle, que ung couvreur de tuille avoit laissée près de son ouvraige, tandis qu’il estoit allé disner, et elle dreça ceste eschielle à l’endroit de la cheminée de la cuisine de l’ostel, où elle vouldroit bien estre pour saluer la compaignie, car bien scavoit que aultrement n’y pourroit entrer. Geste eschielle mise à point comme elle la voulut avoir, si monta jusques à la cheminée, à l’entour de laquelle elle lia très bien une moyenne corde qu’elle trouva d’adventure. Et, cela fait, très bien comme il luy sembloit, elle se bouta dedans le bouhot* de ladicte cheminée, et se commença à descendre et ung peu avaler *; mais le pis fut qu’elle demeura en chemin, sans soy pouvoir avoir, ne monter, ne avaler, quelque peine qu’elle y mist, et ce à l’occasion de son derrière qui estoit beaucoup gros et pesant; et aussi sa corde qui rompit, pour quoy elle ne se povoit en nulle maniéré remonter ne rcsourdre h mont*. Si estoit. Dieu le scait, en merveilleux desplaisir, et ne savoit que faire ne que dire. Si s’advisa qu’elle attendroit le couvreur, et qu’elle se mettra en sa mercy, et l’apellera, quant il viendra requerre son eschielle et sa corde. Elle fut bien trompée, car le couvreur ne vint jusques à lendemain bien matin, pource qu’il fist trop grande pluye, dont elle eut bien sa part, car elle fut percée et baignée jusques à la peau. Quant vint sur le

< C’est-i -dire : qui l’a supplantée.

* Tuyau, conduit. ■

® Couler en bas.

* Ressortir en haut.

soir, bien tart, nostre bouchiere, estant dans la cheminée, ouyt gens deviser en la cuisine; si commença à huchior, dont ilz furent bien esbahiz et effroyez, et ne scavoient qui les huchoit ne où c’estoit. Toutesfois, éjuelque esbahjssement ne paour qu’ilz eussent, ilz escouterent encores ung peu : si ouyrent la voix du par avant * arriéré huchier très aigrement. Si cuiderent que ce fut ung esprit, et le vindrent incontinent annoncer à leur maistre qui estoit en dortouer; lequel ne fut pas si vaillant de venir veoir que c’estoit, mais il mist tout à demain. Pensez la belle pacience que ceste bonne femme avoit, qu i fut tout au long de la nuyt en ceste cheminée. Et, de sa bonne advenlure, il ne pleut, long temps a, si fort, ne si bien, qu’il Gst ceste nuyt. Lendemain, assez matin, nostre couvreur de tuille revint à l’oeuvre pour recouvrer la perte que la pluye luy avoit faicte le jour devant. Il fut esbahy de veoir son eschielle ailleurs qu’il ne l’avoit laissée, et la cheminée lyée de la corde : si ne scavoit qui ce avoit fait, nek quel propoz. Puis, s’advisa d’aller quérir sa corde, et monta à mont son eschielle, et vint jusques é la cheminée, et destaicha sa corde; et, comme Dieu voulut, bouta sa teste dedans le boubot de la cheminée, où il vit nostre bouchiere plus simple qu’ung chat baigné : dont il fut très esbahy : « Et que faictes Vous icy, danou? dist-il. Voulez-vous desrober les povres religieux ? — Hè^ las ! mon amy, dist-elle, par ma foy, nenny. Je vous requiers, aidez-moy à saillir d’icy, et je vous donneray ce que me vouldrez demander. — Dea, je m’en garderay bien, dist le couvreur, si je ne scay pour quoy vous y venez. — Je le vous diray, puis qu’il vous plaist, dist-elle; mais je vous prie, qu’il n’en soit nouvelle. » Lors luy compta tout du long les amours d’elle et du moync, et la cause pourquoy elle venoit là. Le couvreur, ouyant ces parolles, eut pitié d’elle; si fist tant, à quelque peine et quelque

* La voix d’auparavant, qu’ils avaient déjà entendue.

meschief que ce leust, moyennant sa corde, qu’il la tira dehors, et la mena en bas. Et elle luy promist que, si portoit bonne bouche qu'elle luy donneroit de la chair et de beuf et de mouton assez pour fournir son mesnaige pour toute l’annéefce qu’elle fist. Et l’aultre tint si secret son cas, que chascun en fut adverty.

LA XLP NOUVELLE

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