‹ Les cent nouvellesChapitre 116 sur 160 · LA LVIII* NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA LVIII* NOUVELLE

PAR HONSEIGNEGR

JE congneuz au temps de ma verde et plus vertueuse jeunesse deux gentilz hommes, beaulx compaignons, bien assouvis et adreciez ' de tout ce que on doit louer en ung gentil homme vertueux. Ces deux estoient tant amys, alyez cl donnez l’ung à l’autre, que d'habillemens, tant pour leurs corps que leurs gens et chevaulx, tousjours estoiçnt parcilz. Advint qu'ilz devindrent amoureux de (leux belles jeunes filles, gentes et gracieuses. Et le moins mal qu’ilz sceurent, firent tant qu’elles furent adverties de leur nouvelle entreprinse, du bien, du service, de cent mille choses que pour elles faire vouldroient. Hz furent cscoutez, mais aultre chose ne s’en ensuyvit. J’espere, pour ce qu'elles estoient de serviteurs pourveues, ou que d’amours ne se vouloient entremettre ; car, à la vérité dire, ilz estoient beaulx compaignons tous deux, et

' Accouiplis et pourvus de...

valoient bien d’estre retenus serviteurs d'aussi femmes de bien qu’elles estoient. Quoy qu’il feust toutes fois, ilz ne sceurent oncques tant faire, qu’ilz feiissent en giace, dont ilz passeront maintes uuytz, Dieu scait à quelle peine, mauldisuns puis fortune, maintenant amours, et très souvent leurs daines qu’ilz trouvoient tant rigoureuses, Eulx estans en ceste raige et desmesurée langueur, l’ung dist à son compaignon : « Nous voyons à l’oeil, que noz dames ne tiennent compte de nous, et toutesfoys, nous enraigeons après, et tant plus nous monstrent de fierté et de rigueur, tant plus que les desirons complaire, servir et obeyr; laquelle chose est une baulte follie. Je vous requiers et prie que nous ne tenons compte d’elles en plus qu’elles font de nous, et vous verrez, s’ellcs peuvent congnoistre que nous soyons h cela, qu’elles enraigeront après nous, comme nous faisons maintenant après elles. — Helas ! dist l’aultre, c’est bon conseil, qui enpourroye venir à chief. — J’ay trouvé la maniéré, dist le premier; j’ay toujours ouy dire, et Ovide le met en son livre du Remede d'amours, que beaucoup et souvent faille la chose que scavez fait oublier et peut tenir compte de celle qu’on ayme, et dont on est fort féru. Si vous diray que nous ferons ! Faisons venir è nostre logis deux jeunes filles de noz cousines*, et couchons avecques elles, et leurs faisons tant la follie, que nous ne puissons les rains trainer, et puis venons devant noz dames ; au Dyable de l’homme qui en tiendra compte ! » L’aullrc s’y accorda, et comme il fut propose et délibéré il fut fait et accomply, car ilz eurent cbascun une belle fille. Après ce, ilz s’envindrent trouver devant leurs dames, en une feste où elles estoient, et faisoient en bons compaignons la roe * et du fier, et se pourmenoient par devant elles, et devisoient d’ung coueté

' C’est-à-dire : des femmes d'amour, qui cousinent avec le premier venu, moyennant finance.

* On dit. encore: faire la roue comme un paon, se pavaner et faire le fier.

55i LES CENT NOUVELLES NOUVELLES.

et d’aultre, et faisoient cent mille maniérés, pour dire ; « Nous ne tenons compte de vous! » cuidans, comme ilz avoient proposé, que leurs dames en deussent estre mal contentes, et qu'elles les deussent rappeler maintenant ou aultrefois; mais aultrement en alla, car, s'ilz monstroient semblant de tenir peu compte d’elles, elles monstroient tout appertement de riens y encompter*, dont ilz se apperceurent très bien et ne s’en scavoient assez esbabyr. Si dist l’ung à son compaignon : c Scez-tu comment il est? Par la mort bieu ! noz dames ont fait la follie comme nous, et ne vois-tu comment elles sont Beres ; elles tiennent toutes telles manières que nous faisons ; si ne me croy jamais, s'elles n'ont fait comme nous! Elles ont prins chascun ung compaignon et ont fait jusques à oultrance la follie. Au Dyabla les crapaudailles ! Laissons-les lî». — Par ma foy ! dist l'aultre, je le croy comme vous : je n’ay pas aprins de les veoir telles. » Ainsi pensèrent les compaignons, que leurs dames eussent fait comme culz, pource qu'il leur sembla à l'heure qu’elles n’en teuissent compte, comme ilz ne tenoient compte d'elles, mais il u’en fut riens, et est assez legier à croire.

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