‹ Les cent nouvellesChapitre 117 sur 160 · PAR PONCELET · texte numérisé non relu

PAR PONCELET

En la ville de Sainct-Omer, avoit nagueres ung gentil compaignon, sergent de roy, lequel estoit marie à une bonne et loyale femme, qui aultrefois avoit esté mariée,

* Tenir compte, prendre garde. . , . .

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vl luv estoit demourc ung filz, qu'elle avoit adi-oicié ‘ en mariaige. Ce bon compaignon, jà soit ce qu'il eu.«t bonne et preude femme, neantmoins il s'employoït très bien de jour et de nuyt à servir amours partout où il povoit, et tant que à luy estoit possible. Et, pour ce que, en temps d'yver, sourdent plusieurs fois les inconvenicns plus de legier que en aultrc temps à poursuir la queste* loing, il s'advisa et délibéra que il ne partiroye point de son ostel pour servir amours, car il avoit une très belle, gente et jeune fille, chamberiere de sa femme, avec laquelle il trouveroye maniéré d’estre son serviteur. Pour abregier, tant fist par dons et par promesses, qu'il eut oetroy de faire tout ce qu'il luy plairoye, jà soit que à grant peine, pource que sa femme estoit tousjours sus eulx, qui congiioissoit la condicion de son mary. Ce nonobstant. Amours, qui veult tousjours secourir scs vrays serviteurs, inspira tellement l'entendement du bon et loyal servant, qu^'il trouva moyen d'accomplir son vcu. Car il faignit estre très fort malade de refroidement® et dist à sa femme : i Très doulce compaigne, venez! Je suis si très malade que plus ne puis; il me fault aller « ouchier.et vous prie, que vous faciez tous noz gens couchicr, affin que nul ne face 'noyse ne bruit, et puis venez en nostre chambre. » La bonne damoiselle, qui estoit très desplaisantc du mal de son mary, list ce qu'il commanda, et puis print bcaulx draps et les chauffa et mist sus son mary, apres qu'il fust concilié. Et quant il fut bien eschauffé par longue espace, il dist : * M'amye, il suffisl; je suis assez bien. Dieu mcrcy, et la vostre*, qui en avez prins tant de peine ! Si vous prie que vous en venez couchicr emprès moy. > Elle, qui desiroit la santé de son mary, fist ce qu'il commandoit et s'endormit le

* Pour adretsé, dirigé, conduit.

* C’est-à-dire: Comme en hiver il est plus diflicile (|u’cn toute autre saison d'aller au loin poursuivre la quête d'amoura.

* Pour refroidiseement.

* J’en rends grâce à Dieu et à vous.

plus tost qu’elle peut, et, assez test après que noslre bon mary apperceut qu'elle dormoit, se coula tout doulcement jus * de son lit, et s’en alla combatre ou lit de sa dame la chainbericre, tout prest pour son veu acompbr, où il fut bien receu et rencontré. Et tant rompirent de lances, qu’ilz furent si las et si recreans *, qu’il convint que en beaulx bras demeurassent endormis. Et, comme aucunes fois advient que, quant on s’endort en aucun desplaisir ou merencolie, au resveiller, c’est ce qui vient premier à la personne, et est aucunesfois mesmes cause du réveil, comme k la damoiselle advint; et, jà soit ce que grant soing eust de son mary, toutesfois elle ne le garda pas bien, car elle trouva qu’il s’estoit de son lit party. Et, au taster qu’elle fist sus son orillier, et en sa place, trouva qu’il y faisoit tout froit et qu’il y avoit longtemps qu’il n’y avoit esté. Adonc, comme toute desesperée, saillit sus, et, en vestant sa chemise et sa cotte simple, disoit à part elle : « Las ! meschante, ores es-tu une femme perdue et gastée et (]ui fait bien à rcprouchier, quant par la négligence as laissié cest homme perdre ! Helas ! pourquoy me suis-je annuyt couchée, pour ainsi m’ahandonner au dormir ! O vierge .Marie, vueillicz mon cueur resjouyr, et que par ma cause il n’ait nul mal, car je me tiendroye coulpable de sa mort! » Et, après ces regretz et lamentacions, elle se partit hastivement, et alla quérir de la lumière ; et, affin que sa chamberiere luy tint compaignie à quérir son mary, elle s’en alla en la chambre pour la faire lever, et là, en droit, trouva la doulce paire, dormant bras à bras, et luy sembla bien qu’ilz avoient ceste nuyt travaillié, car ilz dormoient si fort, qu’ilz ne s’esveillerent point pour personne qui y entrast, ne pour lumière que on y portast. Et, de fait, pour la joye qu’elle eut de ce que son mary n’estoit point si mal ne si des-

* A bas.

* Rendus, faligucs. Il vaut miens lire rrereus.

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voyé qu'elle esperoit *, ny que son cueur luy avoit jugié, elle s'en alla quérir ses cnfans et les varlets de l'oslel et les mena veoir la belle cotnpaignie, et leur enjoignit expressément qu’ilz n'en feisscnt quelque semblant; et puis leur demanda, en basset*, qui c'estoit ou lit de sa chambericre, qui là dormoit avecques elle. Et ses enfans dirent que ce estoit leur pere, et les varletz que ce estoit leur iiiaistre. Adoncques elle les ramena dehors et les fist aller coucbier, car il estoit trop matin pour eulx lever, et aussi, elle s'en alla en son lit, mais depuis ne dormit gueres, tant qu'il fut heure de lever. Toutesfoys, assez tost après, la compaignie des vrais amans s'esveilla et so départirent l'ung de l'aultre amoureusement. Si s'en retourna nostre maistre à son lit, emprès sa femme, sans dire mot; et aussi ne iist-elle, et faignit de dormir, dont il fut moult joyeulx, pensant qu’elle ne sceust riens de sa bonne fortune ; car il la craignoit et doubtoit à merveilles, tant pour sa paix que pour l’honneur et le bien de la fille. Et, de fait, se reprint nostre maistre à dormir bien fort. Et la bonne et gente damoiselle, qui point ne dormoit, si tostqu'ilfust heure de descouchier®, se leva pour festoyer son mary, et luy donna aucune chose confortative, après la medecine laxative qu’il avoit prinse celle nuytée. Puis après, la bonne damoiselle fist lever ses gens et a|>pella sa chamberlere, et luy dist qu'elle print les deux plus gras chappons de la cbapponniere, et que les appointas!^ très bien ; et puis, qu’elle allast à la boucherie quérir la meilleure piece de beuf qu’elle pourroye trouver, et si cuist tout à une bonne eaue, pour humer ainsi qu'elle le scauroye bien faire; car elle estoit maistresse et ouvrière de faire bon brouet. Et la bonne fille, qui de tout

* Ni si égaré qu'elle le craignait.

* A voix basse.

* Se lever, sortir du lit.

* Accommodât.

C'est-à-dire ; pour en faire du brouet ou liouillon.

son cueur dcsiroit complaire sa damoiselle, et encorcs plus .î son maistrc, à l'ung par amours et à l’aultre par crainte, dist que très voulentiers le feroit. Cependant la damoiselle alla ouyr la messe, et, au retour, passa par l’ostel de son filz, dont cy-dessusa esté parié, etluy dist quevcnist disner avccques son mary, et si amenast avec luy trois ou quatre compaignons, qu’elle luy nomma, et que son mary et elle les prioient qu’ilz venissent disner avccques culx. Quant elle eut co dit, elle s’en retourna à l'ostelpour entendre à la cuisine, de paour que le humeau* ne fut espandu, comme i>ar male garde il a voit esté la nuytée precedente, mais nenny ; car nostre bon mary s’en estoit allé à l'eglise ouyr la messe. Et, tandis que le disner s'apprestoit, le filz à la damoiselle alla prier ceulx qu’elle luy avoit nommez, qui estoyent les plus grans farceurs de toute la ville de Sainct-Oraer. Or revint nostre maistre, de la messe, et fist une grande brassie^ à sa femme, et luy donna le bon jour; et aussi fist-elle à luy. Mais toutesfoys elle n’en pensoit pas moins, et luy com» mença à dire qu’elle estoit bien joyeuse de sa santé, dont il la remercia, et luy dist : a Vrayement, je suis as- •sez en bon point. Dieu raercy, m’amye, veu que j’estoye hyer, à la vesprée^, si mal disposé, et me semble que j’ay très bon appétit; si vouldroye bien aller disner, si vous voulez. » Lors elle luy dist ; « J’en suis bien contente ; mais il fault ung peu attendre que le disner soit , prest, et que telz et telz qui sont priez de disner avecques vous soyent venuz. — Priez? dist-il : et à quel propos ? Je n’en ay cure; et aymasse mieulx qu'ilz demoiirassent ; car ilz sont si grans farceurs, que, s’ilz scavoient que j’aye esté malade, ilz ne m’en feront que farcer. Au moins,

I Dniiillon. ^ous croyons que cette expression est prise Ici au liguré, et que h bonne demoiselle entend par htmeau les facultés amoureuses de son mari.

* Embrassade.

* Sur le soir. .

belle dame, je vous prie qu’on ne leur en die riens? Et encores aubre chose y a : Que mengeront-ilz ? » Et elle dist qu’il ne s’en souciast et qu’ilz auroyent assez à mengicr , car elle avoit fait appointier et habillier les deux meilleurs chappons de leans, et une très bonne pièce de beuf, pour l’amour de luy. De laquelle chose il fut bien joyeux, et dist que c’estoH bien fait. Et, tantost après, allerent venir ceulx que l’en avoit priez, avecques le filz à la damoiselle. Et, quant tout fut prest, ilz s’en allèrent seoir à table et firent très bonne chiere, et par especial I este, et buvoicnt souvent, et d'autant l’ung à l’aultre Et lors l’oste commença à dire à son beau filz : « Jehan" mon amy, je vueil que vous buvez à vostre mere et faictes bonne chiere. » Adoneques le filz respondit oue très voulentiers le feroit. Et, ainsi qu’il eut heu à sa mere, la chamberiere, qui servoit, survint à la table pour servir les assistans, ainsi qu’il appartenoit, comme bien et honnestement le scavoit faire. Et, quant la damoiselle la vit, elle 1 appella et luy dist : » Venez ça, ma doulce compaigne? Buvezà moy, et je vous plegeray*! — Compaigne, dea? dist nostre amoureux : et dont vient maintenant celle grant amour? Que male paix v nuist mettre Dieu ! Vecy grant nouvelleté! — Voire vrayement c est ma compaigne certaine et loiale. En avez-vous si grant merveille? - He dea, dist l’oste, Jehanne, gardez que vous dictes! On pourroit jà penser quelque chose entre elle a moy. — Et pourquoy ne feroit-on ? dist-elle Ne vous ay-je point annuyt trouvé couchié avecques elle en son ht et dormant bras à bras ? — Couchié? dist-il -î Voire vrayement couchié, dist-elle. — Et, par ma fov beaulx sagneurs, disl-il, il n’en est riens, et ne le fait oue pour me faire dcspit, et aussi pour donner à lapovre fille blasme ; car je vous promets que oneques ne m’y trouvav — Non dea, dist-elle, vous l’orrez tantost et le vous feray

' Je vous ferai raison, le verre en main.

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tout à ceste heure dire devant vous, par tous ceulx de céans. » Adonc appella ses enfaiis, et les varlctz qui estoient devant la table, et leur demanda se ils avoient point veu leur pere couchié avecques la chamberiere ; et ilz dirent que ouy. Adonc. leur pere respondit : « Vous mentez, mauvais garçons! Vostre mere le vous fait dire. — Saulve vostre grâce, pere, nous vous y veismes couchic! » Aussi firent noz varletz : « Qu’en dictes-vous? dist la damoiselle. — Vrayement, il est vray ! » dirent-ilz. Et lors il y eut grande risée de ceulx qui Ik estoient. Et le mary fut terriblement abayé* ; car la damoiselle leur compta comment il s’estoit fait malade, et toute la maniéré de faire, ainsi qu’elle avoit este ; et comment, pour les festoyer, elle avoit fait appareillier le disner et prier ses amys ; lesquelz de plus en plus renforçoient la chose, dont il estoitsi honteux, qu’à peine scavoit-il tenir maniéré et ne se sceut aultrement sauver, que de dire, o Or avant ! Puis que chascun est contre moy, il fault bien que je me taise, et que je accorde tout ce qu’on veult, car je ne puis tout seul contre vous tous. » Après, commanda que la table fust ostée, et incontinent grâces rendues, appella son beau filz et luy dist ; « Jehan, mon amy, je vous prie que, se les aultres me accusent de cecy, que me excusez en gardant mon honneur, et allez scavoir à ceste povre fille, que on luy doit, et la payez si largement, qu’elle n’ait cause de soy plaindre, puis la faictes partir ; car je scay bien que vostre mere ne la souffreroit jdus demourer céans. x> Le beau filz alla incontinent faire ce qui luy estoit commandé, et puis retourna aux compaignons qu’il avoit amenez, lesquelz il trouva parlans à sa mere, et la remercioient moult grandement de ses biens et delà bonne chere qu’elle leur avoit faicte, puis prindrent congié et s’en allerent..Et les aultres dmourerent à l’ostel; etfiiitù supposer que depuis en eurent mainte devises ensraihle.

* Mystifié; payé d'une baye, comme on disait alors.

Et le gentil amoureux ne beut point tout l’amer cle> son vaisseau, ace disner. A ce propos, peut-on dire de chiens d oyseaux, d armes, d’amours ; Pour ung plaisii-, mille douleurs. Et pourtant nul ne s’y doit bouter, s’il n’en veult aucunesfois gouster. Etainsi luÿ en advint et acheva ledit mary sa quesle en ceste partie, par la manière que dit est. ^

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