LA LX* NOUVELLE
rAn PONCELET
pas long temps que en la ville de Troye avoit trois i^danaoiselles, lesquelles estoient femmes à trois bourgeois de la ville, riches, puissans, et bien aisiez- lesquelles furent amoureuses de trois freres mineurs. Et pour plus seureinent et couvertement leur fait couvrir, sous umbre de devocion, chascun jour se levoient une heure ou deux devant le jour. Et, quant il leur sembloit heure daller vers leurs amoureux, elles disoient à leurs marvs quelles alloient à matines, à la première messe. Et pour le grant p aisir qu’elles y prAioient, et les religieux aussi souvent advenoit que le jour les surprenoit si larcrenirnt' qu elles ne scavoient comment saillir de l’ostel ‘, Ve les aultres religieux ne s’enapperceussent. Pourquov, douhtans les grans perilz et mconveniens qui en povoieht sourdre fut prinse conclusion par eulx toutes ensemble, que chas-’ cunc d clics auroye habit de religieux, et ferovent faire grant couronne sur leur teste, comme s’elles estoient du
* C’est-à-dire : du couvent.
couvent de leans, jusqiies finablement b ung aultre certain jour qu’elles y retouriieroyent après. Tandis que leurs mary s gueres n’y pensoyent, elles venues es chambres de leurs ainys, ung barbier secret fut mandé, c'est assavoir des freres de leans, qui fist aux damoiselles chascune la couronne sur la leste. Et, quant vint au départir, elles vestirent leurs habilz qu’on leur avoit appareillez *, et en cest estât s’en retournèrent dcveis leurs ostelz et s’cn allèrent desvestir, et mettre jus * leur habitz de devocion chez une certaine matrone affaitée et puis retournèrent emprès leurs raarys. Et en ce point continuèrent grant temps, sans que personne s’en apperceust. Et, pource que doinmaige eust esté que telle devocion et travail n'eust esté congneue, fortune voulut que, à certain jour que l’une de ces bourgeoises s’estoit mise au chemin pour aller au lieu acoustumé, l’embusche fut descouverU’, et, de fait, fust prinse à-tout l’habit dissimulé *, par son mary, qui l’avoit poursuye; si lui dist : « Beau frere, vous soyez le très bien trouvé ! Je vous prie que retournez à l’ostel, car j’ay à parler à vous de conseil. » Et, en cest estât, la ramena : dont elle ne tist jà feste. Or advint que, quant ilz furent à l’ostel, le mary commença à'^ dire en maniéré de farce : t Dictes-vous, par vostre foy, que la vraie devocion, dont ce temps d’yver avez esté esprinse, vous fait endosser l’habit de sainct Françoys, et porter couronne semblable aux bons freres? Dictes-moy, je vous requiers, qui a esté vostre recteur, ou, par sainct Françoys, vous l’amenderez » Et fist semblant de tirer sa dague. Adoneques la povrette se getta à genoulx et s’eècria b haulte voix : « Ha, mon mary, je vous crye mercy, ayez pitié de moy, car j’ay esté seduite par mau-
* Préparés, apprêtés.
* Mettre bas, déposer.
Bieo apprise, habile, rusée.
‘ Avec son déguise:nent, son habit de cordelier.
5 Vous te payerez.
lES CENT NCÜTELLES NOCVELLES.
vaise compaignie. Je scay bien que je suis morte, si vous voulez, et que je n'ay pas fait comme je deusse; mais je ne suis pas seule deceue en celle maniéré, et, se vous me voulez promeUre que ne me ferez riens, je vous diray tout. » Adonc son mary s’y accorda. Lors elle luy dist comment plusieurs fois elle avoil esté oudit monastère avec deux de ses compaignes, desquelles deux des religieux s’estoient enamourez*; et, en les compaignant * aucunesfois à faire colacion en leurs chambres, le tiers fust esprins d’amours de moy, en me faisant tant de humbles et doulces requestes, que nullement ne m’en suis peu excuser; et mesmement, par l’instigacionetenhorl® de niesdictes compaignes, je l’ay fait, disans que nous aurions bon temps ensemble, et si n’en scauroit-on riens. Lors demanda le mary qui estoient ses compaignes; et elle les luy nomma. Adoncques sceut-il qui estoient leurs marys. Et dit le compte qu’ilz buvoient souvent ensemble. Puis demanda qui estoit leur barbier, et les noms des trois religieux. Le bon mary, considérant toutes ces choses, avecques les douloureuses admiracions* et piteux regretz de sa femmelette, dist : < Or garde bien que tu ne dies à personne que je saiche parler de ceste matière, et je te promets que je ne te feray jà mal. » La bonne damoiselle luy promist que tout à son plaisir elle feroye. Adonc incontinent se part et alla prier au disner les deux marys et les deux damoiselles, les trois Cordeliers et le barbier, et promisrent de venir. I.esquelz venuz le lendemain, et eulx assis à table, flrent bonne chiere sans penser à leur male adventure. Et, après que la table fut ostée, pour conclure de l’escot®, tirent plusieurs maniérés de faire mises avant joyeusement, sus quoy l’escot
* Amourachés, épris.
* Pour accompaignanl.
* Exhortation ; du latin inhortatio.
* Exclamations.
“ Pour savoir qui payerait son écot.
seroye prins et soustenu; ci; toutesfoys qu’ilz ne sceureut trouver, ne ostre d’acort, tant que l’oste dist : « Puis que nous ne scavons trouver moyen de gaingnier nostre escot par ce qui est mis en termes, je vous diray que nous ferons : il fault que nous le fucions paier à ceulx de la compaignie, qui la plus grant couronne portent, réservé ce^ bons religieux, car ilz ne paieront riens à présent. » A quoy ilz s’accorderont tous et furent contons que ainsi en fust, et le barbier en fut le juge. Et quant tous les hommes eurent monstre leurs couronnes*, Poste dist qu’il falloit veoir se les femmes en avoient nulles. Si ne fault pas demander s’il en y eut en la compaignie, qui eurent * leurs cueurs estrains. Et, sans plus attendre. Poste print sa femme par la teste et la descouvrit. Et quant il vit cestc couronne, il fist une grande admiracion, faignant que riens n’en sceust, et dist : « Il fault veoir les aultres, s 'elles sont couronnées aussi. » Adonc leurs marys les firent dclfubler*, et pareillement furent trouvées ,coiiimc la première, de laquelle chose ilz ne firent pas trop grant feste, nonobstant qu’ilz en fissent grandes risées, et, tout en maniéré de joyeuseté, dirent que vrayement l'cscot estoit gaingné, et que leurs femmes le dévoient. Mais il falloit scavoir à quel propos ces couronnes avoient esté enchargées^, et Poste, qui estoit assez joyeux, leur compta tout le demené de la chose, soubz telle protestacion qu’ilz le pardonneroyent à leurs femmes pour ceste fois, parmy la pénitence que les bons religieux eu porteroyent eu leur présence; laquelle chose les deux marys accordèrent. Ht incontinent Poste fist saillir quattre ou six roides galans hors d'une charnière, tous advertis de leur fait, et prindrent bons moynes, et leur donnèrent tant de biens de
* Ce qui veut dire, sans doute, que les trois maris étaient uii peu chauTes.
* Décoiffer.
" Pri.^ps, faites, portées.
: by CjOOgle
Icjns, qu’ilz en peurcnt entasser sus leur doz, puis les Ijouterent hors, et eurent les niarvs plusieurs devises* qui longues seroient à racompter.
LA Lxr NOUVELLE
l’ABrOSCELET »
UNG jour advint que en une bonne ville de Ilaynaull .
avoit ung bon marchant, marié à une vaillante femme, lequel très souvent alloit en marchandise : qui estoit par adventurc occasion à sa femme d’aymer aultre que luy, en laquelle chose elle continua et persévéra moult longuement. Neantmoins, en la parfin, l’embusche fut descoHverte par ung sien voisin, qui parent estoit audit marchant, et demouroit à Topposite de l’ostel dudit marchant.
Et, de sa maison, il vit et appcrceut souventesibis ung gentil galant heurter et entrer de nuyt, et saillir hors de l’ostel dudit marchant. Laquelle chose venue à la congnoissance de celuy à qui le dommaige se faisoit, par l’adverlissemeet du voisin, fut moult desplaisant; et, en ^
remerciant son parent et voisin, dist que briefvement il y poiirveoiroye, et qu’il se bouteroye du soir en sa maison, affin qu’il veist mieulx qui yroye et viendroye en son ostel. ■ t
Et semblablement faignit d’aller dehors et dist à sa femme ^
et à ses gens, qu’il ne scavoit quant il retourneroye;'et luy, party au plus matin, ne demoura que jusques à la vesprée*, qu’il bouta son cheval quelque part, et vint couvertement chez son cousin. Et là regarda par une petite
' Propos. On disait iDdifTéremment devis, devises et divises. ^
* Soirée; du latin vespera.
treille, attendant se il verroye ce que gueres ne luy plairoyc. Et tant attendit que, environ neuf heures, en la nuyt, le galant à qui la damoiselle avoit fait scavoir que son mary estoit dehors, passa ung tour ou deux par devant l’ostel de la belle et regarda à l’huys, pour veoir s’il y pourroye entrer; mais encores le trouva-il fermé. Si pensa bien qu’il n’ estoit pas heure pour les doubles*. Et ainsi qu'il varioit là entour le bon marchant, qui pensa bien que c’estoit son homme, descendit et vint à luy et luy dist : « Mon amy, nostre damoiselle vous a bien apperceu, et, pource qu’il est encores temps assez, et qu’elle a double que nostre inaistre ne retourne, elle m’a requis et prié que je vous mette dedans, s’il vous plaist. » Le compaignon, cuidant que ce feust le varlet, s’adventura d’entrer leans avec luy, et tout doulcement l'huys fut ouvert, et le mena tout derrière en une chambre, en laquelle avoit une moult grande huche, laquelle il defferma ® et le fist entrer dedans, affin que, se le marchant revenoit, qu’il ne le trouvas! pas, et que sa maislressc le viendroye assez tost mettre hors et parler à luy. Et tout ce souffrit le gentil galant, pour le mieulx, et aussi pource qu’il pensoit que l’aultre dist vérité. Et incontinent se partit le marchant le plus celeement qu’il peut, et s’en alla à son cousin et à sa femme, et leur dist ;«« Je vous promets que le rat est prins; mais il nous fault adviser qu’il en est de faire. » Et lors son cousin, et, par especial, la femme, qui n’aymoit point l’aultre, furent bien joyeux de la venue, et dirent qu’il seroye bon que l’en le monstrast aux parens et amys de la femme, affin qu'ilz veissent son gouvernement. Et, à ceste conclusion prinse, le marchant alla à l’ostel du pere et de la mere de sa femme et leur dist qu’ilz s’en venissent moult hastivement à son logis.
* C'e.st-à-dire : qu'il n'était pa.s assez tard pour qu'on eût ferma celte porte, de crainte des voleurs.
* Allait et venait aux environs.
’ Ouvrit.
Tanlost saillirent sus, et tandis qu'ilz s'appointoient et ap* pareilloient * pour leur en aller chez leur fille, il alla pareillement quérir deux des freres et deux des seurs d’elle, et leur dist comme il avoit fait au pere et à la merc. Et puis, quant il les eut tous assemblez, il les mena en la maison de son cousin, et illecqucs leur compta tout au long la chose ainsi qu'elle estoit, et leur compta pareillement la prinse du rat. Or convient-il scavoir comment le gentil galant pendant ce temps se gouverna en celle huche, de laquelle il fut gaillardement delivre, attendu l’udventure; car la damoiselle, qui se donnoit garde souvent sejson amy viendroye point, alloit devant et derrière, pour veoir s’elle en auroye point quelque nouvelle. El ne tarda mie grant piece que le gentil compaignon, qui ouyoit bien que l’en passoit assez près du lieu où il estoit, et si le laissoit-on là, il print à heurter du poing à cestc huche, tant que la dame l’ouyt, qui en fut moult espantée*. Et neuiitmoins elle demanda qui c’estoit, et le compaignon luy respondit : « Helas ! très doulce amye, ce suis-je qui me meurs de chault, et de double de ce que m’y avez fait bouter, et si n’y allez ne venez ! » Qui fut alors bien esraerveillée? ce fut elle. «Ha, vierge Marie, et pensez-vous, mon amy, que je vous y aye fait mettre? — Par ma foy, dist-il, je ne scay; au moins, est venu vostre varlet à raoy, et m’a dit que luy aviez requis qu’il me mist en l’ostel, et . que je entrasse en ceste bûche, affin que vostre mary ne m’y trouvast, se d’adventure il retournoil pour ceste nuyt. — Ha ! dist-elle, sur ma vie, que ce a esté mon mary! A ce coup, suis-je une femme perdue et est tout nostre fait destouvert. — Scavez-vous, dist-il, comment il va? 11 convient que me mettez dehors, ou je rompray tout, car je n'en puis plus endurer. — Par ma foy, dist la damoiselle, je n’en ay point la clef, et, se vous le rom-
‘ S’habillaient et s’apprêtaient.
^ * Pour épouvantée, émue, étonnée.
r.ll> LES CENT NOUVELLES NOUVELLES.
pez, je seray deffaicte, et dira mon mary, que je l’auray lait pour vous saulvcr. » Finablemcnt, la damoiselle cher- (^ha tant, qu'elle trouva de vieilles clefz, entre lesquelles y en eut une qui délivra le povre prisonnier. Et quant il fut hors, il troussa sa dame, et luy monstra le courroux qu’il avoit sus elle, laquelle le print paciamment. Et à tant s'en voulut partir le gentil amoureux; mais la damoi- .>^6110 le print et accola, et luy dist que, s’il s’en aloit ainsi, elle estoit aussi bien doshonnourée que s’il cust rom])U la huche : « Et qu’est-il doncques de faire? dist le galant. — Si nous ne mettons, dist-elle, quelque chose dedans et que mon mary le treuve, je ne me pourroye excuser que je ne vous aye mis dehors. — Et quelle chose y mettrons nous, dist le galant, affm que je me parte ? car il est heure. — Nous avons, dist-elle, en cest estable ung asne que nous y mettrons, si vous me voulez aydier. — Ouy, par ma foy, » dist-il. Âdonc fut cest asne getté dedans la huche et puis la refermèrent. Lors le galant print congié d’ung doulx baisier et se partit en ce point par une yssue de derrière; et la damoiselle s’en alla prestement couchier. Et après ne demoura pas longuement que le mary qui, tandis que ces choses se faisoient, assembla ses gens et les amena tous chez son cousin, comme dit est, où il leur compta tout l'estât de ce qu’on duy avoit dit, et aussi comment il avoit prins le galant à ses barres*. « Et doncques à celle fin, dist-il, que vous ne dissiez point que je vueille à vostre fille imposer blasme sans cause, je vous monstreray à l'oeil et au doy le ribault, qui cest deshonneur nous a fait, et prie que avant qu’il saille hors, qu'il soit tué. » Adonc cliascun dist que aussi seroit-il. « Et aussi, dist le mâi'chant, je vous rendray vostre fille pour telle qu’elle est. » Et de là se partirent les aultres avecques luy, qui cstoienl moult
C’esl-à-dirc, par une métaphore tirée du jeu de barres : dans son camp, dans son lo^jis.
flolons des nouvelles, et avoient torches et flambeaulx {tour inieulx cherchicr partout, et que riens ne leur peust eschapper. Hz heurtèrent à l’huys si rudement, que la dainoiselle y vint premier que nulz de leans, et leur ouvrit l’huys. Et, quant ilz furent entrez, elle salua son inai-y, son pere et sa nicre, et les aultres, monstrant qu’elle estoit bien esmerveillée quelle chose les amenoit là et à telle heure. Et, à ces motz, son mary haulse le poing et luy donne une très grande buffe*, et dist : « Tu le scauras tantost, fuulse, telle et quelle que tu es ! — Ha ! regardez que vous dictes! Amenez-vous, pour ce, mon jtere et ma merc icy? — Ouy, dist la mere, faulse garce que tu es, on te monstrera ton lourdier* prestement! » Et lors ses seurs vont dire : « Et, par dieu, vous n’estes [)as venue du lieu, pour vous gouverner ainsi ! — Mes seurs, dist-elle, par tous les saintes de Romme, je n’ay l iens fait que une femme de bien ne doyve et puisse faire, ne je ne double |)oint qu’on doibve le contraire monstrer sus moy. — Tu as menty ! dist son mary; je le te monstreray incontinent, et sera le ribault tué en ta presence. Sus, tost ouvrez ceste huche! — Moy? dist-cllc : et, en venté, je croy que vous resvez, ou que vous estes hors du sens ! Car vous scavez bien que je n'en portay oneques la clef, mais pend avec les vostres, dès le temps que vous y mettiez vos besoingnes Et pourtant, se vous la voulez ouvrir, ouvrez-la ! Mais je prie ï Dieu que aussi vrayement que oneques je n'euz compaignie avec ceiuy que est là dedans enclos, qu’il m’en delivre à joye et à honneur, et que la mauvaise envie que l’en a sur moy puisse icy estre averée et desmonstrée ! Et aussi sera-elle, comme bien ay
' Coup; du Itas latin h\iffa.
- Amant. Au propre, c’est une paillasse; du bas latin lurdus, impur, et lordicare, couvrir, s’accoupler à la manière des animaux.
^ Hardes, effets.
bon espoir. — Je croy, dist le mary, qui la voit à genoulx pleurant et gémissant, qu'elle scait bien faire la chatc mouilliée *, et qui la vouldroye croire, ellescauroye bien abuser les gens; et ne doublez, je me suis ' ieça ap':erceu de la trainnée^. Or sus, je voys ouvrir la huche'. Si vous prie, mes seigneurs, que chascun mette la main à ce ribault, qu’il ne nous eschappe, car il est fort et roide. — N’ayez paour, dirent-ilz tous ensemble, nous en scaurons bien faire. » Adonc tirèrent leurs espét's et prindrent leurs rnailletz, pour assommer le povre amoureux, et luy dirent : « Ores, te confesse, car jamais n’auras prestre de plus près ! » La mere et les scurs, qui ne vouloient point veoir ceste occision, se tirèrent d’une part; et,aussitost qu’il eut ouvert la huche, et que cest asne vit la lumière si très grande, il commença à hyngner® si bydeusement, qu’il n’y eut si hardy leans qui ne perdist et sens et maniéré. Et quant ilz virent que c’estoit ung asne, et qu’il les avoit ainsi abusez, ilz se voulurent pren* dre au marchant, et dirent autant de honte, comme sainct Pierre eut oucques d’onneur, et mesmes les femmes luy vouloient courir sus. Et, de fait, s'il ne s’en fust fuy, les freres de la dainoiselle l’eussent là tue, pour le grant blasmc et deshonneur qu’il leur avoit fait et vouloit faire. Et finablement en eut tant à faire, qu’il convint que la paix et traictic en fussent refais par les notables de la ville. Et en furent les accuseurs tousjours en indignacion du marchant. Et dit le compte, que, à la paix faire, il y eut grande difficulté et plusieurs protestacions des amys à la damoiselle; et, d'aultre part, de bien estroictes pro-
* La peur que l’eau cause aux chats est proverbiale. Chatte mouillée est ici le synonyme de chatte mite, qui pourrait avoir été chatte moite, par analogie, malgré le mot latin catamitus.
* Expression figurée, empruntée à 1a vénerie. C’est-à-dire : je me suis mis depuis longtemps sur la trace des infidélités de ma femme.
* Pour hongner, braire.
messes du marchant, qui depuis bien et gracieusement se gouverna et ne fut oneques homme meilleur à femme, qu'il fut toute sa vie; et ainsi usèrent leur vie ensemble.
LA LXir NOUVELLE
PAR MONSEIGHECR DE COMH E S SUR A M
Environ le moys de juillet*, alors que certaine convcncion et assemblée se tenoit, entre la ville de Calais et Gravelinghes, assez près du chastel d'Oye, à laquelle assemblée estoient plusieurs princes et grans seigneurs, tant de la partie de France comme d’Angleterre, pour ad viser et traictier de la rançon de monseigneur d’Orléans®, estant lors prisonnier du roy d'Angleterre; entre lesquels de ladicte partie d’Angleterre estoit le cardinal de Vicestre, qui à ladicte convencion estoit venu en grant et noble estât, tant de chevaliers, escuiers, que d'aultres gens d’cglise. Et entre les aultres nobles hommes, avoit ung, qui se nommoit Jehan Stotton, escuier trenchant et
* Le duc Charles d'Orléans, qui avait été fait prisonnier à la bataille d'Aiincourt, en 1415, était retenu depuis vingt-cinq ans à Londres, et ne pouvait obtenir d'être mis à rançon. Il fallut que le iluc et la duchesse de Bourgogne intervinssent auprès du gouvernement anglais, pour que la délivrance du prince français devint possible. Dans les conférences qui s'ouvrirent entre Calais et Gravelines, au mois de juillet 1440, le cardinal de 'Winchester, chef du parti de la paix, en Angleterre, accepta une rançon de deux cent mille écus d'or, garantie par le DaupÛn de France, le duc Philippe de Bourgogne, et tous les princes du sang, avec consentement du roi. Ce traité fut signé le 22 novembre 1440.
Thomas Brampton, eschançon dudit cardinal : lesquelz Jehan et Thomas se entreaymoient autant que pourroyent faire deux freres germains ensemble; car de vestures, hahillemens et harnois S estoient tousjours d'une façon au plus près qu'ilz pouvoient; et, la pluspart du temps, ne faisoient que ung lit et une chambre, et oncqucs n'a- Toit'on veu que entre eulx deux aucunement y eust quelque courroux, noysc ou maltalent*. Et quant ledit cardinal fut arrivé audit lieu de Calais, on bailla, pour le logis desdits nobles hommes, l'ostel de Richart Fury qui est le plus grant ostel de ladicte ville de Calais; et ont de coustume les grans seigneurs, quant ilz arrivent audict lieu passans et repassans, d'y logier. Ledit Richart estoit marié, et estoit sa femme de la nacion du pays de Hollande, qui estoit belle, gracieuse, et bien luy advenoit à recevoir gens. Et, durant ladicte convencion, à laquelle on fut bien l’espace de deux mois, iceulx Jehan Stotton et Thomas Brampton, qui estoient si comme * en l'aagc de xxvj à xxviij ans, ayans leur couleur de cramoisy vive, et en point de faire armes par nuyt et par jour; durant lequel temps, nonobstant les privalitez ® et amytiez qui estoient entre ces deux seconds ® et compaignons d’armes, ledit Jehan Stotton, au desccu’ dudit Thomas, trouva maniéré d'avoir entrée et faire le gracieux envers leurdicte ostesse, et y conlinuoit souvent en devises et semblables gracicusetez, que on a acoustumé de faire en la queste d’amours; et, en la ûn, s'enhardit de demander à sadicte ostesse la courtoisie®, c'est assavoir qu'il peust estre son
' Armures, armes.
* Mauvais vouloir.
" Ce persoQuage est nommé plus bas Very.ti Finey, dans l’édition gothique.
* Environ.
’ Pour privautés.
* Dans un duel, les frères d'armes s'appelaient seconds.
’’ A l’insu.
* Demander la courtoisie et faire ta courtoisie à une femme; ces
amy, et elle, sa dame par amours : à quoy, comme faignant d’estre esbahye de telle requestc, luy respondit tout froidement que luy ne aultre elle ne hayoit ' , ne ne vouldroit hayr, et qu’elle aymoit chasciin par bien et par honneur; mais il povoit sembler, à la maniéré de sadicte requeste, qu’elle ne pourroye icelle acomplir que ( o ne fust grandement à son deshonneur et scandale et mosmement de sa vie, et que, pour chose du monde, h ce ne vouldrove consentir.
Adonc ledit Jehan répliqua, disant qu’elle luy povoit très bien accorder; car il estait celuy qui luy vouloit garder son honneur jusques h la mort, et aymeroye mieulx estre pcry et en l’aultre siecle ^ tourmenté, que, par sa coulpe, elle eust honte, et qu’elle ne doubtast en riens, que de sa part son honneur ne fust gardé; luy suppliant de rechief que sa requeste luy voulsist accorder, et à tousjours-mais sereputeroit son serviteur et loyal amy. Et, à ce, elle respondit, faisant maniéré de trembler, disant que, de bonne foy, il luy faisoit mouvoir le sang du corps, de crainte et de paour qu’elle avoit de luy accorder sa requeste. Lors il s’approucha d’elle, et luy requist ung baiser, dont les dames et damoisellcs dudit pays d’Angleterre sont assez liberales de l’accorder^; et, en la baisant, luy pria doulcement qu’elle ne feust paoureuse, et que, de ce qui seroye entre eulx deux, jamais nouvelle n’en seroye à personne vivant. Lors elle luy dist : < Je voy bien que je ne puis de vous eschapper, que ne face ce que vous voulez; et puisqu’il fault que je face quelque chose pour vous,
sauf toutesvoies* tousjours mon honneur. Vous scavez
expressions se retrouvent encore dans les llisloriettes de Talleraant des Réaux; plus lard, on a dit, dans le même sens, demander ou faire la politesse.
* Pour AalssaiL
* En l’autre vie.
* On voit que, dans ce temps-là, il n’était guère question de ce qu’on a nommé depuis la pruderie anglaise, qui est fdle de la Réforme.
* Pour toutefois.
l'ordonnance qui est faicte de par les seigneurs esfans en ceste ville de Calais*; comment il convient que chascon chief d’ostel face une fois la seprnaine, en personne, le guet par nuyt, sus la muraille de ladicte ville. Et, pource <jue les .seigneurs, et nobles hommes de l’ostel de Monseigneur le cardinal, vostre maistre, sont céans logiez, «non mary a tant fait, par le moyen d'aucuns de ses amys, envers inondit seigneur le cardinal, qu’il ne fera que demy guet; et entens qu'il le doit faire jeudy prouchain, depuis ia cloche du guet au soir jusques à ihynuyt; et, pour ce, tandis que mondit mary sera au guet, se vous me voulez dire aucunes choses, je les orray très voulentiers, et me trouverez en ma chambre, avecqoes ma chambêriere. » Laquelle estoit en grant vouloir de conduire et acomplir les voulentez et plaisirs de sa maistresse. Ledit Jehan Stotton fut de ceste response moult joyeux, et, en remerciant sadicte ostesse, luy dist que point n'y auroye de fanke, que audit jour il ne venist comme elle luy avoitdit. Or se faisoient ces devises le lundy precedent après disner, mais il ne fait pas à oublier de dire comment ledit Thomas Erampton avoit, au desceu de sondit compaignon Jehan Stotton, fait pareille diligence et requeste à leur ostesse, laquelle ne luy avoit oncques voulu quelconques chose accorder, fors luy bailler une fois espoir, et i'aoltre double, en luy disant et remonstrant que il pensoH tmp peu à l'honneur d’elle, car, se elle faisoit ce qu'il rdque^ i'oit,elle scayoit de vray que son mary Richard Pury et ses parens et amys luy osteroient la vie du corps. Et à ce « espondit ledit Thomas : « Ma très doulce daraoiseile, ' amye et ostesse, pensez que je suis noble homme»iie, pouf chose qui me peust advenir, ne vouldroye faire chose qui tournas! à vostre deshonneur neiilasme; car ce ne seroyè point usé de noblesse. Mais croyez fermement que vostre
' C’esl-à-dire ; l'assemblée des seigneurs anglais et français qui traitaient de la rançon du duc d'Orléans.
LES ce:<t socvelles nouvelles. 353
honneur vouldroye garder comme le mien; et si aymoroye mieuli à mourir, qu’il en feust nouvelle, et n'ay amy ne personne en ce monde, tant soit mon privé, à qui je voul> sissc en nulle maniéré descouvrir nostre fait. » La bonne dame, voyant la singulière affection et désir dudit Thomas, luy dist, le mercredy ensuyvant que ledit Jehan avoit eu la gracieuse response cy-dessus de leurdicte ostesse, que, puis qu'elle le veoit en si grant voulenté de luy faire service en tout bien et en tout honneur, qu’elle n'estoit point si ingrate qu'elle ne le voulsist bien recongnoistre. Et lors luy alla dire comment il convenoit que son mary lendemain au soir allast au guet comme les autres cheiz d'ostel de la ville, en entretenant l'ordonnance qui sur ce estoit faicte de par la seigneurie estant en la ville. ( Mais, la Dieu mercy, son mary avoit eu de bons amys autour de Monseigneur le cardinal, car ilz avoienf tant fait envers luy, qu'il ne feroit que demy guet, c'est assavoir depuis mynuyt jusf|ues au matin seulement, et que, en ce pendant, s'il vouloit venir parler à elle, elle ouvreroH voulentiers ses doulces devises; mais, pour Dieu, qu'il y euvenistsi secrètement, qu'elle n'en peust avoir blasme. » Et ledit Thomas luy sceut bien respondre que ainsi desiroit-U de faire. Et à tant se partit, en prenant congié. Et le lendemain qui fut ledit jour de jeudy, au vespre, après ce que la cloche du guet fut sonnée, le devantdit Jehan Stotton n'oublia pas à aller à l’heure que sadicte ostesse luy avoit mise. Et ainsi il vint vers la chambre d’icelle, et y entra, et la trouva seule; laquelle le receut et luy fit très bonne chiere, car la table y estoit mise. Adonc ledit Jehan requist que avec elle il peust coucbier, pour eulx ensemble mieulx deviser, ce qu’elle ne luy voulut de prime-face* accorder, disant qu'elle pourvoit avoir charge se on le trouvoit avec elle. Mais il requist tant et par si bonne maniéré, qu’elle s’y accorda;
* De prime, aboi v) , d’abord.
et, le soup|)cr fait qui sembla estre audit Jehan moult long, se coucha avec sadicte ostesse; et après s’csbatirent ensemble nu à nu. Et, avant qu'il cntrast en ladicte chambre, il avoit bouté en l’ung de ses doitz ung aneaii d’or gamy d’ung bon gros dyamant, qui bien povoit valoir la somme de .xxx. nobles *. Et comme ilz se delcctoient ensemble, ledit ancau luy chcut de son doy dedans le lit, sans ce qu’il s’en appcrceust. Et, quant il/ eurent illec ainsi esté ensemble jusques après la .xi. heure de la nuyt, ladicte damoiselle luy pria moult doulcemcnt que en gré voulsist prendre le plaisir qu’elle luy avoit peu faire, et que à tant il feust content de soy babiller et partir de ladicte chambre, aflin qu’il n’y feust trouvé de son mary qu’elle attendoit, si tosl que la mynuyt seroit venue, et qu’il luy voulsist garder son honneur, comme il luy avoit promis. Lors ledit Stotton, ayant doubté * que ledit mary ne rctournast incontinent, se leva et se habilla, et partit de celle chambre, ainsi que douze heures estoient sonnées, sans avoir souvenance de sondit dyamant qu’il avoit laissé oudit lit. Et, en yssant hors de ladicte chambre et au plus près d’icelle, ledit Jehan Stotton encontra® son compaignon Thomas Brampton, cuidant que ce feust son oste Ricbarl. Et pareillement ledit Thomas, qui venoit à l’heure que sadicte ostesse luy avoit mise, cuida semblablement que ledit Jehan Stotton feust ledit llichart, et attendit ung peu pour veoir quel chemin il tiendroit. Et puis s’en alla entrer en la chambre de ladicte ostesse, qu’il trouva comme entreouvertc, laquelle tint maniéré comme toute esperdue et effroyée, en demandant audit Thomas, en manière de grand doubte etpaour,
* Le no)»lc-à-la-rose d'Angleterre, ainsi nommé parce qu’il portait une rose qui est dan» les armes de la maison royale d’Y ork, était de l’or le plus lin, et valait cinq livres tournois, dont la valeur relative serait aujourd’hui de quatre-vingt-dix francs,
* Craint, appréhendé ^ -yc , •
* Pour r«if(m/r«.
se i( avoit point encontré son mary, qui se partoit d’illec ^ur aller au guet. Adonc ledit Thomas luy dist que Iroi. bien avoit-il encontré ung homme; mais il ne scavoit qui Il estoit, ou son mary ouaultre, et qu’il avoit ung peu attendu pour veoir quel chemin il tiendroit. Et quant elle eut ce ouy elle print hardiesse de le baiser, en luy disant qu il feust le bien venu. Et, assez tost après, sans demander qui 1 a perdu ne gaigné «, ledit Thomas trousse la damoisel e sur le ht, en faisant cela. Et puis après, quant elle vit que c eslo.t, a certes * se de'spouillerent et entrèrent tons deux ou ht, car ilz firent armes, en sacrifiant au dieu d amours, et rompirent plusieurs lances Mais en faisant lesd.ctes armes, il advint audit Thom'as uik' adventure, car il sentit dessoubz sa cuisse le dyamant que ledit Jehan y avoit laissié; et, comme non fo/et non esbahy, le prmt et le mist en l’ung de ses doitz. Et quant ilz eurent «te ensemble jusques à lendemain du Àtin, q e *3 cloche du guet estoit prochaine de sonner, à la requeste de ladicle damoiselle, il se leva, et, en partant, s’entreacollerent ensemble d’ung baiser amoureux. Ne demeura gwres après, que ledit ftichart retourna du guet
et chargié du Éirdeau de sommeil, qui trouva sa femme qui se levoit; laquelle luy fîst faire du feu. Et quant il se fut chauffe il s en alla couchier et reposer, clr il estoit f^mi^ * nuyt Et fait à croire que aussi estoit sa femme; car pour la double qu’elle avoit eu du travail de son maryi elle avoit bien peu dormy toute la nuvt Environ deux jours après, toutes ces choses faictes, comme les Anglois ont de coustume, après ce qu’ilz ont ouy la messe, de aller desjeuner en la taverne, au meilleur Wn ledit Jehan et Thomas se trouvèrent en une compaigniê
* Dans le sens de ; t.jut beau, tout bellement Lasse, fatigué.
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d'autres gentilz hommes et marebans; si allèrent desjeuner ensemble, et se assirent ledit Jehan Stotton et Thomas Brampton l’ung devant l’aultre. Et, en mengeant, ledit Jehan regarda sur les mains dudit Thomas, qui avoit en l'ung de ses doits ledit dyamant. Et quant il eut longuement advisc et regardé ledit dyamant, il luy semhtoit vrayement que c'estoit celuy qu’il avoit perdu, ne scavoiten quel lieu ne quant. Et adonc ledit Jehan Stotton pria audit Thomas, qu’il luy voulsist monstrer ledit dyamant, lequel luy bailla voulentiers. Et quant il l'eut en sa main, il recongneut bien que c’estoit le sien et demanda audit Thomas dont il luy venoit, et que vrayement il estoit sien. A quoy ledit Thomas respondit, au contraire, que non estoit, mais que à luy appartenait. Et ledit Stotton maintenoit que depuis peu de temps l'avoit perdu et que, s’il l’avoit trouvé en leur chambre où ilz couchoient, qu'il ne faisoit point bien de le retenir, attendu l’amour et fraternité qui tousjours avoit esté entre eulxdeux, tellement que plusieurs aultres.parolles s’en esmeurent, et fort se courroucèrent ensemble l’ung contre l’aultre. Toutesvoies, ledit Thomas Brampton vouloit tousjours avoir ledit dyamant; mais il n’en peut oneques fmer ^ Et quant les aultres gentilz honunes et inarc^ns virent ladicte noise, cbascun s’employa à Tappaisement d’icelle, pour trouver quelque maniéré de les- accorder; mais riens n’y vault, car celuy qui perdu avoit ledit dyamant ne le voulut laisser partir de ses mains, et celuy qui l’avoit trouvé le vouloit ravoir, et le tenoit à belle adventure de l’avoir trouvé, et avoir jouy de l’amour^de sa dame; et ainsi estoit la chose difticile à appointer. Finablemcnt, l’ung desditz marchans, voyant que au démené de la matière on n’y/profitoiten riens, si dist qu’il luy sembloit qu’il avoit advisé ung aultre expédient, appointement dont lesditz Jehan et Thomas devroient estre
' Venir à bout.
Lrs r.i;M j;olvki.li;s xoe vju.ls;:,. "w"
contens; mais il n'en dirait mot, se lesdictes parties ne se soubzmettoient, en paine de dix nobles, de tenir ce qu'il en diroit, dont chascun de ceulx qui estoient en ladicte compaignie respondirent que très bien avoit dit ledit marchant; et incitèrent ledit Jehan et Thomas de faire ladicte submission, et tant en furent requis et par telle maniéré, qu’ilz se y accordèrent. Adonc ledit marchant ordonna que ledit dyamant seroit mis en ses mains, puis que tous ceulx, qui de ladicte différence* a voient parlé et requis de l'appaiser, n’en avoient peu estre creuz ;il ordonna que, après qu'ilz seroient partis de l'ostel où ilz estoient, au premier homme, de quelque estât ou condicion qu’il feust, qu’ilz trouveroient à l’yssue dudit ostel, compteraient toute la maniéré de ladicte dilTerence et noise, estant entre lesditz Jehan Stotton et Thomas Brampton; et tout ce qu’il en diroit ou ordonnerait en seroit tenu ferme et estable* par lesdictes deux parties. Ne demoura gueres que dudit ostel se partit toute la belle compaignie, et le premier homme qu'ilz encontrerent au dehors dudit ostel, ce fut ledit Bichart, oste d^ictes deux parties; auquel par ledit marchant fut narré et racompté toute la maniéré de ladicte différence. Adonc ledit Bichart, après ce qu’il ^t tout ony et qu’il eut demandé, k ceulx qui illecques estoient presens, se ainsi enestmt allé’*, et que lesdictes parties ne s’êstoient en nulle maniéré voulu laisser appointer ne appaisier par tant de notables personnes, ' dist, par sentence deffinitive, que ledit dyamant luy demoureroit comme sien et que l’une ne l’aultre partie ne l’aurait. Et, quant ledit Thomas Brampton vit qu’il avoit perdu l'adventure de la treuve * dudit dyamant, fut bien desplaisant. Et fait à croire que autant estoit ledit Jehan Stotton qui l’avoit perdu. Et lors rcquist ledit Thomas à
* Pour différend.
* Pour stable, établi.
^ Si la chose s'était passée ainsi.
* Trouvaille.
Ions ceulx qui estoient en la conipaignie, reserve leurdit osle, (ju’ilz vüiilsissent retourner en l’ostel où ilz avoient desjenné, et qu’il leur donneroit ù disner, affin qu’ilz fussent advertis de la manière et comment ledit dyamant estoit venu en ses mains, lesquelz d’ung accord luy accordèrent voulentiers. Et, en attendant le disner qui s’appnreilloit, il leur compti l’entrée et la maniéré des devises qu’il avoit eues avecques son ostesse, femme dudit Richart Fury, et comment et à quelle heure elle luy avoit mis heure pour soy trouver avecques elle, tandis que son mary seroit au guet, et le lieu où le dyamant avoit esté trouvé. Lors ledit Jehan Stotton, oyant ce, en fut moult esbahy, soy donnant decegrant merveilles; et, en soy soignant, dist que tout le semblable luy estoit advenu en celle propre nuyt, ainsy que cy devant est declairé, et (|u’il tenoit et creoit fermement avoir laissé chcoir son dyamant où ledit Thomas l’avoit trouvé, et qu’il luy deveroit faire plus de mal de l’avoir perdu, qu’il ne faisoit audit Thomas, lequel n’y perdoit aucune chose, car il luy avoit chier cousté. Ledit Thomas respondit en ceste maniéré, et dist que vraiement il ne devoit point plaindre se leur dit este l’avoit jugié estre sien, attendu que leur ilicte ostesse en avoit eu beaucoup à souffrir, et aussi, pour ce qu’il avoit eu le pucellaige de la nuytée, et ledit Thomas avoit esté son paige en allant après luy. Et ces dictes choses contentèrent assez bien ledit Jehan Stotton de la perte de sondit dyamant, pource que aultre chose n’en pouvoit avoir, et le porta plus pacientenient et plus legierement que s’il n’eust point sceu la vérité de la matière. Et de ceste adventure, tous ceulx qui estoient presens commencèrent à rire et à mener grant joye. Adonc se mirent à table et disnerent, mais vous povez penser que ce ne fut pas sans boire d’autant. Et, après qu’ilz eurent disné, ilz so départirent, et chascun s’en alla où bon luy sembla. Et ainsi fut tout le maltalent* pardonné, et
' Grief, ressentiment.
la paix faicte entre les parties, c’est assavoir entre ledit Jehan Stotton et ledit Thomas Bi anipton, et furent bons amys ensemble.