LA LXX*' NOUVELLE
PAR UOM8EIGNBUR
UNG gentil chevalier d’Alemaigne, grant voyagierVet aux armes preux et courtois, et de toutes bonnes vertuz largement doué, au retourner d'ung lointain voyaige,
’ Pour voyagevr.
Li-;s CENT NOUVELLES NOUVELLES. 385
estant en ting sien chastcaii, fut requis d’ung bourgeois, son subject', dernourant en sa ville mesmes, d’estre parrain et tenir sus fons son cnKint, de quoy la mcre s’estoit délivrée droit h la venue du retour dudit chevalier. Laquelle requeste fut audit bourgeois libéralement accordée, et jh soit ce que ledit chevalier cust en sa vie tenuz plusieurs enfans sur fons, si n’avoit-il jamais donné son entente * aux sainctes parolles par le prestre proférées au mistere de ce sainct et digne sacrement, comme il fist à ceste heure ; et luy sembloit, comrtie elles sont à la vérité, plaines de haults et divins misteres. Ce baptesme achevé, comme il estoit liberal et courtois, aflin d’estre veu de ses hommes®, il demeura au disner en la ville, sans monter au chastcau, et luy tindrent compaignie le curé, son compere et aucuns aullres des plus gens de bien. Devises montèrent en jeu d’unes et d’aultres matières, tant que Monseigneur commença à louer beaucoup le digne sacrement de baptesme, et dist hault et cler, oyans tous : o Se je scavoyc véritablement que à mon baptesme eussent esté pronuncées les dignes et sainctes parolles que j’ày ouyes à ceste heure au baptesme de mon nouveau filleul, je ne craindroye en rien le Dyable, qu’il eust sur moy puissance ne auctorité, sinon seulement de moy tenter, et me passeroye de faire le signe de la croix, non pas (affin que bien vous m’entendez) que je ne saiche très bien que ce signe est suffisant à rcboutei»® le Dvable; mais ma foy est telle, que les paroles dictes au baptesme d’ung chascun chrestien, se elles sont telles comme aujourd’huy j’aye ouyes, sont vaillables ® à rebouter tous les dyables d’enfer, s’il y en avoit encores autant.
' C’esl-à-dirc : dont il était seigneur féodal.
* .Attention.
® Vassaux. ‘ ’ ■ ‘‘‘ ' * • •
* Discours, propos.
* Chasser.
® Capables, propres à.
— En vérité, respondit lors le curé, Monseigneur, je vous asseure in wvbo succvdotis, que les mesnies pa— relies qui ont esté aujourd’huy dictes au baptesme de vostre filleul furent dictes et célébrées à vostre baptisement; je le scay bien, car moy-mesmes vous baptisay et en ay aussi fresche mémoire comme se ce eust esté hier. Dieu face mercy à monseigneur vostre pere ! 11 me demanda, le lendemain de vostre baptesme, qu’il me sembloit de son nouveau filz : telz et telz furent voz parrains, et telz et telz y estoient. » Et racompta toute la maniéré de ce baptisement, et luy fist bien certain que mol avant ne mot arrière n’y eut plus en son baptisement que à ceiuy de son filleul : « Et puis que ainsi est, dist alors le chevalier, je prometz à Dieu mon créateur tant honorer de ferme foy le sainct sacrement de baptesme, que jamais, pour quelque péril, assault ou ennuy que le Dyable me face, je ne feray le signe de la croix, mais par la seule mémoire de mistere du sacrement de baptesme, je l’en chasseray arriéré de moy, tant ay ferme espérance en ce divin mistere ; et ne me semblera jamais que le Dyable puisse nuyre à homme armé de tel escu; car il est tel et si ferme, que seul y vaidt sans autre ayde, voire acompaiené de vraye foy. » Ce disner passa et ne scay quans ans après, ce bon chevalier se trouva en une ville, en Aleniaigne, pour aucuns affaires qui luy tirèrent, et fut l«ié en l’ostelerie. Comme il estoit ung soir avec ses sens, après soupper, devisant et esbatant avec culx, faim * le print d’aller au retrait; et, pource que ses gens s’esbatoient, il n’en voulut nulz oster de l’csbat ; si print une chandelle et tout seul s’en va au retraict. Comme il entra dedans, il vit devant luy ung grant monstre horrible et terrible, ayant grandes et longues cornes, les yeulx plus alumésque flambe de fournaise, les bras gros et longs, les grifz aguz et trenchans; brief, c estoit ung
* Pesoin, nécessité
très espouvantable monstre et ung dyable, comme je croy. Et pour tel le tenoit, le bon chevalier, lequel de prime face fut assez esbaby d’avoir ce rencontre. Néantmoins, toutesfoys, print cueur hardiment et vouloir de soy deffendre, s’il cstoit assailly ; et luy souvint du veu qu’il avoit fait, et du sainct et divin mistere du sacrement de baptesme. Et, encestefoy, marche vers ce monstre que je appelle le Dyable, et luy demanda qui il estoit, et qu’il demandoit. Ce dyable le commença à coupler*, et le bon chevalier de soy deffendre, qui n’avoit toutesfoys pour toutes armures que ses mains, car il estoit en pourpoint comme pour aller coucher, et son escu de ferme foy ou mistère de baptesme. La luite dura longuement, et fut ce bon chevalier tant las que merveilles de soustenir ce dur assault. Mais il estoit tant fort armé de son escu de foy, que peu luy nuysoient les faiz de son ennemy. En la parlin, après que ceste bataille eut bien duré une heure, ce bon chevalier se print aux cornes de ce dyable, et luy en esracha ® une, dont il le bacula^ trop bien et malgré luy. Comme victorieux se départit du lieu, et le laissa comme recreu*, et vint trouver ses gens qui se esbatoient, comme ilz faisoicnt avant son partement, qui furent bien effreés de veoir leur maistre en ce point eschaufifé, qui avoit tout le visaige esgratiné, le pourpoint, chemise et chausses tout derompu et decliirc, et comme tout hors d'alaine. « lia ! monseigneur, dirent-ilz, dont venez-vous, et qui vous a ainsi habillé? — Qui? dist-il. Ce a esté le Dyable, à qui je me suis tant combatu, que j’en suis tout hors d’alaine et en tel point que me veez ; et vous asseure, par ma foy, que je tien véritablement qu’il m’eust estranglé et dévoré, se à ceste heure ne me fust souvenu du baptesme et du grant mistere de ce vertueux sacre-
* Saisir au corps.
* Pour arracha. \
^ Batonna;du bas latia ftacidart;.
* Épuisé, vaincu.
ment, et de mon veu que je fis adoncques ; et créez que je ne l’ay pas faulcé, car, quelque danger que j’aye eu oncques, n’y lis le signe de la croix. Mais, comme souvenant du saint sacrement dessusdit, me suis hardiment deffendtt et franchement eschappé, dont je loue et mereye nostre seigneur Jhesu-Crist qui par ce bon escu de sainc^ foy m’a si haultement préservé. Viennent tous les aultres qui en -enfer sont, tant que ceste enseigne demeure, je ne les crains ! Vite, vive nostre benoist Dieu, qui ses chevaliers de telz armes scait adouber ! » Les gens de ce bon seigneur, oyans leur maistre ce cas racompter, furent bien joyeux de le veoir en bon point, mais esbahis de la corne qu’il leur monstroit, qu’il avoit esrachée de la teste du dyable. Et ne scavoient juger, non fist oncques personne qui depuis la vit, de quoy elle estoit, se c’estoit os Ou corne, comme aultres cornes sont, ou que c’estoit. Alors ung des gens de ce chevalier dist qn’il vouloit aller veoir se ce dyable estoit encores où son maistre l’avoit laissié, et, si le trouvoit-il, se combatroye ù luy et luy esracheroye de la teste l’aultre corne. Son maistre luy dist qu’il n’y allast point. Il dist que si feroye : « N’en fay rien, dist son maistre, car le péril y est trop grant. — Ne m’en chault, dist l'aultre, je y vueil aller. — Se tu me crois, dist son maistre, tu n’yras pas. » Quoy qu’il fust, il y voulut aler, et desobeyr à son seigneur. II print en sa main une torche et une grant hache, et vint au lieu où son maistre s’estoit combatu. Quelle chose il y fist, on n’en scait rien, mais son maistre, qui de luy se doubtoit, ne le sceut si tost suyr qu’il ne le trouva pas, ne le dyable aussi, et n’ouyt oncques puis nouvelles de son homme. Ën la façon que avez ouye, se combatit ce bon chevalier aq Djqbte,,et le surmonta par la vertu du sainct sacre-
LA LXXP NOUVELLE
PAR MONSEIGNEUR LE DUC
ASainct Orner n’a pas long temps advint une assez bonne histoire qui n’est pas moins vraye que l’Evangile, comme il a esté et est congneue de plusieurs notables gens, dignes de foy et de croire. Et fut le cas tel pour le brief faire. Ung gentil chevalier, des marches de Picardie, pour lors bruyant et frisque S de grant auctorité et de grant lieu, se vint loger en une ostelerie, qui, par le fourrier de monseigneur le duc Phelippe de Bourgoingne son maistre, luy avoit esté délivrée ®. Tantôt qu’il eust mis le pié à terre, et que il fut descendu de son cheval, ainsi comme il est de coustume auxdictes marches, son ostesse luy vint au devant et très gracieusement, comme elle estoit coustumicre et bien aprinse de ce faire : aussi, le receut moult honorablement; et luy, qui estoit des courtois le plus honorable et le plus gracicuv, l’accola et la baisa doulcement, car elle estoit belle et gente, et eu bon point, et mise sur le bon bout ®, appellant, sans mot dire, trop bien son marchant * à ce baisier et accolement : et de
* Pimpant et gaillard. Frisque, en bas latin friscus, paraît dériver de l’allemand.
* Le fourrier était chargé de marquer les logements de toutes les personnes qui faisaient partie de la maison d'un prince, lorsque ce prince était en voyage.
® C’est-à-dire : parée avec beaucoup de recherche. On dirait maintenaut, dans le langage familier : mise sur un bon pied.
* C’est-à-dire ; le galant, l’amoureux, le chaland; expression proverbiale, qui présente la femme comme une marchandise en montre, au plus oITrant.
prinsault n’y eut celuy des deux qui ne pleust bien à son compaignon. Si pensa le chevalier par quel train et moyen il parviendroye à la jouyssance de son ostesse, et s’en descouvrit à ung sien serviteur, lequel en peu d’heure batist tellement lesbesoingnes*, qu’ilz se trouveront ensemble. Quant ce gentil chevalier vit son ostesse preste d’ouyr et d’entendre ce qu’il vouldroye dire, pensez qu’il fut joyeux oultre mesure, et, de grant haste et ardant désir qu’il eut d’entamer la matière qu’il vouloit ouvrir, il oublia de serrer l’huys de la chambre, et son serviteur, au partir qu’il fist de leur assemblement®, laissa l’huys entrouvert. Alors ledit chevalier commença sa harenguc bonne alleure®, sans regarder h aultre chose; et l’ostesse, qui ne l’escoutoit pas h regret, si luy respondit au propos, tant qu’ilz estaient si bien d’accord que oncques musique ne fut pour eulx plus doulce, ne instrumens ne pourroyent mieulx estre accordez, que eulx deux, la mercy Dieu, estoient. Or advint, ne scay par quelle adventure, ou se l’oste de leans, mary de l’ostesse, queroit sa femme pour aucune chose luy dire, ou passant d’aventure par devant la chambre où sa femme avec le chevalier jouoit des cymbales, il en ouyt le son ; si se lira vers le lieu où ce beau déduit se faisoit, et, au heurter à l’huys qu’il 6st, il trouva l’atelée* du chevalier et de sa femme, dont il fut de eulx trois le plus esbahy de trop, et en reculant subitement, doubtant les empescher et destourber ® de ladicte oeuvre qu’ilz faisaient, leur dist, pour toutes menaces et tençons® : « Et, par la mort bien, vous estes bien raeschans gens, et à vostre fait mal regardans, qui n’avez eu
' Mena si bien les affaires.
* Rendez-vous, tète-à-têle. :
* Nous croyons que celle harangue bonne alleure n’esl pas autre chose qu’un assaut rouet pour emporter la place.
* Attelage amoureux.
‘‘ Détourner, déranger.
* riêprimandes, querelles.
en vous tant de sens, quant vous voulez faire telz choses, que de serrer et tirer l’huys après vous ! Or pensez que ce eust esté, se ung aultrc que moy vous y eust trouvez ! Et, par Dieu, vous estiez gastez et perdus, et eust esté vostre fait dcscelé, et tantost sceu par toute la ville, Faictes aultrcment une aullre fois, de par le dyable ! » Et, sans plus dire, tire l’huys et s’en va; et bonnes gens, de racorder leurs musettes, et parfaire la note cncoininencéc. Et, quant ce fut fait, cbascun s’en alla en sa chascune *, sans faire semblant de riens; et n’eust esté, comme j’espoire, leur cas jamais descouvert ou au moins si publique de venir à' voz oreilles ne de tant d’aultres gens, se n’eust esté le mary qui ne se douloit pas® tant de ce qu’on l’avoit fait cous, que de Fbuys qu’il trouva desserré.
LA, LXXIP NOUVELLE