‹ Les cent nouvellesChapitre 125 sur 160 · PAR MONSEIGNEUR DE COMMESSDRAM · texte numérisé non relu

PAR MONSEIGNEUR DE COMMESSDRAM

A propos de la nouvelle precedente, ès marches de Picardie, avoit nagueres ung gentil homme, lequel estoit tant amoureux de la femme d’ung chevalier son prochain voisin, qu’il n’avoit ne jour ne bonne heure de repos, se il ne estoit auprès d’elle, et elle pareillement l’aymoit tant, qu’on ne pourroit dire ne penser, qui n’estoit pas peu de chose. Mais la douleur estoit qu’ilz ne scavoient trouver façon ne maniéré d’estre il part et en

‘ Ed sa chambre, de son côté, ® .Ne s’aflligeait pas.

lieu secret, pour à loysir dire et declaircr ce qu’ilz avoient sur le cueur. Au fort, après tant de males nuitz et jours douloureux, Amours, qui à ses loyaulx serviteurs aydc et secoure, quant bien luy plaist, leur apresta ung jour très désiré, auquel le douloureux mary, plus jaloux que nul homme vivant, fut contrainct d’abandonner le mesnaige, et aller aux affaires, qui tant luy touchoient, que, sans y estre en personne, il perdoit une grosse somme de deniers, et, par sa presence, il la povoit conquérir : ce qu’il fist; en laquelle gaignant, il conquist bien meilleur butin, comme d’ estre nommé coux, avec le nom de jaloux qu’il avoit auparavant; car il ne fut pas si tost sailly de l’ostel, que le gentil homme, qui ne glatissoit '■ après aultre beste, et sans faire long séjour, incontinent exécuta ce pour quoy il venoit, et print de sa dame tout ce que ung serviteur en ose ou peut demander, si plaisamment et à si bon loysir, que on ne pourroye mieulx souhaitter. Et ne se donnèrent de garde que la nuyt les surprint; dont ne se donnèrent nul mal temps, esperans la nuyt parachever ce que, 1e jour très joyeux et pour eulx trop court, avoient encommencé, pensant à la vérité que ce dyable de mary ne deust point retourner à sa maison jusques à lendemain au disner, voire au plus tard. Mais aultrement en ala, car les dyables le rapportèrent à l’ostel, ne scay en quelle maniéré. Aussi, n’en chault de scavoir comment il sccut tant abregier de ses besoingnes; assez souibt de dire qu’il revint le soir : dont la belle coinpaignie, c’est assavoir de noz deux amoureux, fut bien esbahye, pource qu’ilz furent si hastivement surprins; car en nulle maniéré ne se doubtoient de ce dolant retourner*. Aussi, jamais n’eussent cuidé que si soubdainnement et si legierement il eust fait et acomply son voyaige. Toutesfoys, nostre povre gentil homme ne sceut aultre chose que

< Ke chas.'ait; expression proverbiale empruntée de la pipée, où le chasseur glatit avec un appeau.

* Fâcheux retour.

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faire ne où ae mussier, sinon que de soy bouter dedans le retraict * de la chambre, espérant d’en saillir par quelque voye que sa dame trouveroye; avant que le chevalier y mist le pic; dont il vint tout aultrcment, car nostre chevalier, qui ce jour avoit chevauchié xvj ou xviij grosses lieues, estoit tant las qu’il ne povoit les rains tourner; et voulut soupper en sa chambre où il s’estoit deshousé*, et s’y voulut tenir sans aller en la sale^. Pensez que le povre gentil homme rendoit bien gaige * du bon temps qu’il avoit eu ce jour, car il mouroit de faim, de froit et de paour. Et encores, pour plus engreiger® son mal, une toux le va prendre si grande et si horrible que merueille, et ne failloitgueres queà chascun coup qu’il loussoit, qu’iî ne leust ouy de la chambre où estoit l’assemblée du chevalier, de la dame et des aultres chevaliers de leans. La dame, qui avoit l’oeil et l’oreille tousjours à son amy, l’cntreouyt d’adventure, dont elle eut grant freeur® au cueur, doublant que son mary ne l’ouyst aussi. Si trouve maniéré, tantost après souper, de soy bouter seulette eu ce retraict, et dist à son amy, pour Dieu, qu’il se gardas! ainsi de toussir ; « Uelas ! dist-il, ma dame, je n’en puis mais ! Dieu scait comment je suis pimy; et, pour Dieu,, pensez de moy tirer d’icy. — Si feray-je, » dist-elle. Et à tant s’ en part, et bon escuier de recommencer sa chanson, voire si très hault qu’on l’eust bien peu ouyr de la chambre, se n’eussent esté les devises que la dame faisoit mettre en terme'^. Quant ce bon escuier se vit en ce point as-

> Cabinet secret, privé.

* Débotté.

® On appelait alors la salle, par excellence, celle qui servait aux. réceptions et aux repas. C'était à la fois notre salle à manger et notre .salon.

* Payait bien cher.

® Aggraver, augmenter.

* Pour frayeur.

’’ C’est-à-dire, que la dame animait la conversation, pour qu’on n’entendit pas la toux de son amant.

sailly de la toux, U ne sceut aultrc remede, aOln de non cstre ouy, que de bouter sa teste au trou du retrait où il fut bien ensensé, Dieu le scait, de la confiture de leans; niais cncores aymoit-il ce mieulx que estre ouy. Pour abroger, il fut long temps la teste en ce retraict, crachant, mouchant et toussant, tant, qu'il sembloit que jamais ne dcust faire aultre chose. Neantmoins, après ce bon coup, sa toux le laissa, et se cuidoit tirer hors, mais il n'cstoit pas en sa puissance de se retirer, tant.estoit avant et fort bouté leans; pensez qu'il estoit bien à son aise. Bref, il ne scavoit trouver façon d’en saillir, quelque paine qu’il y mist. Il avoit tout le col escorché et les oreilles esrachées, en la parlin, comme Dieu le voulut, il se força tant, qu’il arracha Tais percé ‘ du retrait, et le rapporta à son . col; mais en sa puissance ne eust esté de l’en oster, et quoy qu’il luy feust ennuyeux, si ajinoit-il mieulx estre ainsi que comme il estoit par devant. Sa dame le vint trouver en ce point, dont elle fut bien esbahye, et ne luy ' sceut secourir; mais luy dist, pour tous potaiges*, qu’elle ne scauroye trouver façon du monde de le traire de leans :

« Est-ce cela? dist-il. Par la mort bien, je suis assez armé pour combatre ung autre ! Mais que j’aye une espée en ma main ? » Dont il fut tantost saisy d'une bonne. La dame, le voyant en tel point, quoy qu’elle eust grand douljte ne se scavoit tenir de rire, ne l’escuier aussi ; fl Or çà, à Dieu me coinmant ! dist-il lors. Je m’en voys essayer comment je passeray par céans ; mais premier brouillez-moy le visaige bien noir. » Si fist-elle, et le commanda à Dieu. Et bon compaignon, à-tout l’ais du retrait à son col, l’espée nue en sa main, la face plus noire que charbon, commença à saillir de la chambre et de bonne encontre, le premier qu’il trouva, ce fut le dolent mary,

' r.’est-à-dire : la lunette, le siège des commodités.

* Celte expression ligurée est encore usitée dans le langage trivi.al : pour toute consolation.

’ Crainte, inquiétude.

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES. Ô9b

<jui eut de le veoir si grant paour, cuidant que ce feust le Dyable, qu’il se laissa tumber du hault de luy à terre, que à peu qu’il ne se rompit le col, et fut longuement pasmé. Sa femme, le voyant en ce point, saillit avant, monstrant plus de semblant d’effray qu’elle ne sentoit beaucoup, et le print au bras, en luy demandant qu’il avoit. Puis, après qu’il fut revenu, il dist à voix cassée et bien piteuse : « Et n’avez-vous ]ioint veu ce dyable que j’ay encontré? — Certes si ay, dist-elle, à peu que je n’en suis morte de la frayeur que j’ay eue de le veoir. — Et dont peut-il venir céans, dist-il, ne qui le nous a envoyé? Je ne seray, decestan nedePaultrc, rasseuré, tant ay este espoventé. — Ne moy, par Dieu, dist la devote - dame. Créez que c’est signifiance d’aulcune chose. Dieu nous vueille garder et deffendre de toute male adventure ! Le cueur ne me gist pas bien de ceste vision. » Alors tous ceulx de l’ostel dirent chascun sa râtelée, de ce dyable à l’espée, cuydant que la chose feust vraye. Mais la bonne dame scavoit bien la trainnée qui fut bien joyeuse de les veoir tous en ceste opinion; et depuis continua arlicre le dyable dessusdit le mestier que chascun fait si voulentiers, au desceu du mary et de tous aultres, fors une chamberiere secrete.

> Le fin mot de l'aventure; de quoi il en retournait. Le mot trainnée est employé ici dans le sens qu’on lui donne en langage de chasseur : fiente d’animal, trace de la bête.

LA LXXIir NOUVELLE

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