PAR MAISTRE JEHAN LAMBIN
En la conté de Sainct Pol nagueres, en ung villaige assez prouchain de ladicte ville de Sainct Pol, avoit ung bon homme laboureur marié' avec une femme belle et en bon point, de laquelle le curé dudit villaige estoit amoureux. Et, pour ce qu’il se sentit si esprins du feu d’amours et que difficille luy estoit servir sa dame sans estre suspi— cionné*, se pensa qu’il ne povoit bonnement parvenir à la jouyssance d’elle, sans premier avoir celle du mary. Cest advis desçouvrit à sa dame, pour en avoir son opinion, laquelle luy dist que très bonne et propre estoit pour mettre à fin leurs amoureuses intencions. Nostre curé donc, par gracieux et subtilz moyens, s’accointa de celuy dont il vouloit estre le compaignon, et tant bien se conduisit avec le bon homme qu’il ne mangeoit sans luy, et quelque besoingne qu’il feist, tousjours parloit de son curé; mesmement chascun jour le vouloit avoir au disner et au souper : brief, riens n’estoit bien fait à l’ostel du bon homme, se le curé n’estoit présent, Quant les voisins de ce povre simple laboureur virent ce qu’il ne povoit veoir, luy dirent qu’il ne luy estoit honneste avoir ainsi continuellement le repaire du curé *, et qu’il ne se povoit ainsi continuer sans grant déshonneur de sa femme, mesmement que les aultres voisins et ses amys l’en notoient et
* Soupçonné.
* C’est-à-dire : que sa maison était comme le repaire du curé.
parloient en son absÈnce. Quant le bon homme se sentit ainsi aigrement reprins de ses voisins, et qu’ilz luy blasmoient le repaire du curé en sa maison, force luy fut de dire au curé, cpi’il se deportast * de hanter en sa maison; et, de fait, luy deffendit par motz exprès et menasses, que jamais ne s’y trouvast, s’il ne luy mandoit ; affermant par grant serment que, s’il l’y trouvoit, il compteroit avecqucs luy et le feroit retourner oultrc son plaisir, et sans luy en scavoir gré. La deffence despleut au curé plus que je ne vous scauroye dire; mais, nonobstant qu’elle feust aigre, pourtant ne furent les amourettes rompues, car elles estoient si parfond enracinées es cueurs des deux parties, que impossible estoit les rompre ne desjoindre. Or oyez comme nostre curé se gouverna, après que la deffence luy fut faicte. Par l’ordonnance de sa dame, il print réglé et coustume de la venir visiter toutes les fois qu’il sentoit le mary estre absent. Mais lourdement s’y conduisit, car il n’eusl sceu faire sa visitacion sans le sccu des voisins qui avoient esté cause de la deffence, auxquelz le fait'desplaisoit autant que s’il leur oust touché. Le bon homme fut de rechief adverty que le curé alloit estaindre le feu® à son ostel, comme auparavant de la deffence. Nostre simple mary, oyant ce, fut bien esbahy et encores plus courroucé la moitié, lequel, pour y remedier, pensa tel moyen que je vous diray. Il dist à sa femme, qu’il vouloit aller, ung jour tel qu’il nomma, mener à Sainct Orner une charrettée de blé, et que, pour mieulx besoingner il y vouloit luy-mesmcs aller. Quant le jour nommé qu’il devoit partir fut venu, il fist ainsi qu’on a de coustume en Picardie, espccialement ès marches d’autour Sainct Orner, chargea son chariot de blé à mynuyt, et à celle mesmes heure voulut partir, et print congié de sa femme, et
* S'abstint, se gardât.
* Expression proverbiale, signiGant que le curé allait chez lui â l'heure du couvre-feu, le soir.
* Pour mieux faire ses affaires.
3‘j8 les cem nouvelles nouvelles.
vuida * avec son chsoiot. Et, si tost qu'il fut hors, sa femme ferma tous les huys de sa maison. Or vous devez entendre quenostrc marchant tist.son Sainct Orner chez l’ungde ses amys, qui demouroit au bout de la ville, où il alla arriver, et mist son chariot en la cour dudit amy, qui scavoit toute la trainnée; lequel il envoya pour foire le guet et escouter tout entour de sa maison, pour veoir se quelque larron y viendroye. Quant il fut là arrivé, il se tapit au coing d’une forte haye, duquel lieu il veoit toutes les entrées de la maison dudit marchant, dont il estoit serviteur et grant amy. En ceste partie, gueres n’eust escouté que vecy maistre curé qui vient pour alumer sa chandelle, ou, pour mienlx dire, l’estaindre; et tout coyementet doulcement heurte à l’huys de la court; lequel fiit tantost ouy de celle qui n’avoit talent de dormir à celte heure; laquelle sortit habilement, en chemise, et vint mettre dedans son confesseur; et puis ferme l’huys, le menant au lieu où son mary deust avoir esté. Or revenons à uostre guet lequel, quant il parceut ® tout ce qui fut fait, se leva de son guet, et s’en alla sonner sa trompette et declaira tout au hon mary. Sur quoy incontinent conseil fut prins et ordonné en ceste maniéré : Le marchant de blé faignit retourner de son voyaige avec son chariot de blé, pour certaines adventures qu’il doubtoit luy advenir. Si vint heurter à sa porte et huchier sa femme, qui se trouva bien esbahye, quant elle ouyt sa voix; mais tant' ne le fut, qu’elle ne print bien le loysir de musser^ son amoureux le curé en ung casier qui estoit en la chambre. Et, pour vous donner à entendre quelle chose c’est ung casier, c’est ung garde mangier en la façon d'une huche, long et estroit par raison et assez parfont. Et, après que le curé fut musse où l’en musse les oeufz et le beurre, le
* Partit.
* Guetteur.
’ Pour aperçut.
* Cacher; du latin mus, rat.
formaige et aultres telles vitailles * , la vaillante inesnagiere, comme moitié dormant, moitié veillant, se présenta devant son mary à l’huys, et luy dist ; « Helas ! mon bon mary, quelle adventure pouvez-vous avoir que si hastivement retournez? Certainement, il y a aucun qui ne vous laisse faire vostrc voyaige? Ilelas ! pour Dieu, dictcs-lemoy? » Le bon homme voulut aller en sa chambre, et illec dire les causes de son haslif retour. Quant il fut oxi il cuidoit trouver son curé, c’est assavoir en sa chambre, commença à compter les raisons du retour de son voyaige : premier dist, pour la suspicion qu’il avoit de la desloyaulté d’elle, craignoit très fort estre de renc des bleuz vestuz, qu’on appelle communément nozamys®, et que, au moyen de ceste suspicion, estoit-il ainsi tost retourné. Item que, quant il s’estoit trouve hors de sa maison, aultre chose ne luy venoit au devant, sinon que le curé estoit son lieutenant, tandis qu’il alloit marchander. Item, pour expérimenter son ymaginacion dist qu’il esloit ainsi retourné; et à celle heure voulut avoir la chandelle et regarder se sa femme osoit bien couchier sans compaignie en son absence. Quant il eut achevé les causes de son retour, la bonne dame s’escria, disant : « lia ! mon bon mary, dont vous vient maintenant ceste vaine jalousie? Avez- vous perceu en moy aultre chose qu’on ne doit veoir ne juger d’une bonne, loyale et preude femme? Ilelas ! que mauldicte soit l’heure que oneques je vous congneus, pour estre suspeçonnée do ce que mon cueur oneques ne sceust penser! Vous me congnoissez mal, et ne scavez-vous combien net et entier mon cueur veult
* Pour victuailles.
‘ 11 paraîtrait, d'après ce passage, que la couleur bleue était alors ce qu’est aujourd’hui la couleur jaune, l’emblème et la livrée des maris trompés ; peut-être, par rapport à la couleur du maquereau^ qui avait donné son nom aux maris pourvoyeurs des débauches de leurs femmes.
* Soupçon, pressentiment.
lOO I.!;s CENT NOUVELLES NOUVELLES.
«stre et deinourer. » Le Lon marchant eust peu eslre con- Irainct de ses bourdes, s’il n’eust rompu la parolle; si dist qu'il vouloit guérir son yinaginacion, et incontinent vint chercher et visiter les cornetz * de sa chambre au mieulx qu’il luy fut possible; mais il ne trouva point ce qu’il queroit. Adonc se donna garde du casier, et jugea que son compaignoii y estoit, et, sans en monstrer semblant, hu- ■cha sa femme et luy dist : « M’amye, à grant tort je vous ay suspicionnée de m’estre desloyale, et que telle ne soyez que ma faulse ymaginacion m’apporte. Toutesfoys, je suis si aheurté et enclin à croire et m’arrester à mon opinion, que impossible me est de jamais estre plaisamment avec vous. Et, pour ce, je vous prye que soyez contente que la separacion soit faicte de nous deux, et que amoureusement partissions * nos biens communs par égalé porcion.» La gouge, qui desiroit assez ce marché, affm que plus aisicement se trouvast avec son curé, accorda, sans gueres faii’c difficulté, k la requeste de son mary, par telle condicion toutesfoys qu’elle faisant la particion des meubles, elle commenceroye et feroye le premier choiz : « Et pour quelle raison, dist le mary, voulez-vous choisir la première? C’est contre tout droit et justice. » Hz furent longtemps en différence 5 pour choisir; mais, à la fin, le mary vainquit, car il print le casier, où il n’y avoit que flans, tartres et fromaiges, et aultres menues vitailles, entre lesquel? nostre curé estoit ensevcly, lequel ouyoit ces bons devis qui à ceste cause se faisoient. Quant le mary eut choisy le casier, la dame choisit la chaudière; puis, le mary, ung autre meuble; puis elle consequemment, jusques k ce que tout feust party et porcionné. Après laquelle porcion faicte, le bon mary dist ; « Je suis content que vous demourez k ma maison jusques à ce que aurez trouvé logis pour vous, mais, de ceste heure, je vueil em-
‘ Coins. .
* Partagions.
“ F.ii différend, en débat.
porter ma part, et la nicctrc à Tostel d’ung de mes voisins. — Faictes-en, dist-elle, à vostre bon plaisir, b II print une bonne corde et en lya et adouba son casier, et fisl venir son charreton à qui il fist asteller son casier d’ung cheval, et luy chargea qu’il le menast à l’ostel d’ung tel son voisin. La bonne dame, oyant ceste deliberacion, laissoit tout faire, car, de donner conseil au contraire, ne se osoit advancier, doubtant que le casier ne feust ouvert: si abandonna tout à telle advenlure que survenir povoit. Le casier fut, ainsi que dist est, astellé au cheval, et mené par la rue, pour aller à l’oslel où le bon homme l’avoit ordonné. Mais guercs n’alla loing que le maistre curé, à qui les oeufz et le beurre crevoient les yeulx, cria : « Pour Dieu! mercy! » Le charreton, oyant ceste piteuse voix resonnante du casier, descendit tout esbahy, et bûcha les gens et son maistre, qui ouvrirent le casier, où ilz trouveront ce povre prisonnier, doré cl empapiné * d’oeufz, (le fromaige et de lait, et aultres choses plus de cent. Ce povre amoureux estoit tant piteusement appointé, qu’on ne scavoit duquel il avoit le plus. Et quant le bon mary le vit en ce point, il ne se peut contenir de rire, combien que courroucé deust estre. Si le laissa courir, et vint à sa femme monstrer comment il avoit eu tort d’es- Irc souspeçonneux de sa faulse desloyaulté. Elle, qui se vit par exemple vaincue, crya mercy, et il luy fut pardonné par telle condicion, que, se jamais le cas luy advenoit, que elle feust inieulx advisée de metti’e son homme aultre part que ou casier, car le curé en avoit esté en péril de estre à tousjours gastc. Et, après ce, ilz demonrerent ensemble long temps, et rapporta l’homme son casier, et ne scay point que le curé s’y Irouvast depuis, lequel, par le moyen de ceste adventure, fut, comme cncores est, appelé : Sire Vadin Casier *.
’ Embarbouillé. Papin est synonyme de bouillie.
* 11 faut plutôt lire Badin Caeier, à moins que Yadin ne soit le nom du curé.