PAR PHELIPPE DE LAON
Ainsi que nagueres raonseigneur le seneschal de Boulenois ‘ chevauchoit parmy le pays d’une ville à l’aultre, en passant par ung hamelet* où l’en sonnoit au sacrement, et pource qu’il avoil doublé de non povoir venir à la ville où il contendoit® en temps pour ouyr messe, car l’heure estoit près de midy, il s’advisa qu’il descendroye audit hamel, pour veoir Dieu en passant. Il descendit à l’huys'de l’eglise, et puis s’en alla rendre assez près de l’autel, où l’en chantoit la grant messe, et si prochain se mist du prestre, qu’il le povoit, en célébrant, de costiere * appercevoir. Quant il eut levé Dieu et calice, et fait ainsi comme il appartenoit, pensant à part luy, après qu’il eut apperceu monseigneur le seneschal estre derrière luy, et non saichant s’en à bonne heure estoit venu pour veoir Dieu lever®; ayant toutesfoys opinion qu’il estoit venu tard, il appella son clerc et luy fist aluincr arriéré la torche; puis, en gardant les serimonies qu’il fault garder, leva encores une fois Dieu, disant que c’estoit pour monseigneur le seneschal. Et puis, ce fait, procéda oultre jusques à ce qu’il fut parvenu â son Agnus Dei; lequel quant il l’eut dit trois fois et que son clerc luy bailla la
^ Le comté de Boulogne.
* Petit hameau.
Yen laquelle il se dii'igcail.
* De côté, de profil.
® C'est-à-dire ; s’il était venu assez tôt pour assister à l’élévation, qu’on nommait lerer Dieu. ,
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paix pour baisier, il la refusa, et, en rabrouant très bien son clerc, il dist qu’il ne scavoit ne bien ne honneur, et la fîst bailler à monseigneur le seneschal, qui la refusa de tout point deux on trois fois. Et quant le prestre vit que monseigneur le seneschal ne vouloit prendre la paix devant luy, il laissa Dieu qu’il tenoit en ses mains et print la paix qu’il apporta à mondit seigneur le seneschal, et luy dist que, s'il ne la prenoit devant luy, il ne la prendroye jà luy-mesmes : « Et ce n’est pas, dist le prestre, raison que j’aye la paix devant vous. » Âdonc monseigneur le seneschal, voyant que sagesse n'avoit illec lieu, se accorda au curé et print la paix premier, puis le curé après ; et, ce fait, s’en retourna parfaire sa messe de ce qui restoit. Et puis, c’est tout ce que on m’en a compté.