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LA LXXV“ NOUVELLE

PAR MONSEIGNECR DE THALEHAS

AU temps de la guerre des deux partiz, les ungs nom més Bourgoingnons et les aultres Àrmignacz‘, advint à Troyes, en Champaigne, une assez gracieuse adventure qui très bien vault le reciter et mettre en compte, qui fut telle. Ceulx de Troyes, pour lors queoneques par avant ilz eussent esté Bourgoingnons, s’estoient tournez Armignaez,

* Le règne de Charles VI, depuis l'assassinat du duc d’Orléans par Jean-sans-Peur, ne fut qu’une longue guerre civile entre les Armagnacs et les Bourguignons, factions rivales, qui livrèrent la France et la couronne aux Anglais.

404 les cest nouvelles nouvelles,

et entr’culx avoit conversé ‘ ung compaignon, à demy fol, non pas qu’il eust perdu l’entiere congnoissance de raison, mais, à la vérité, U tenoit plus du costé de dame follie qu’il ne tenoit de raison, combien que aucunes fois il cjcecutast, et de la main et de la bouche, plusieurs besoingnes que plus saige de luy n’eust sceu achever. Pour venir donc au propos encommencé, le galant dessusdit estoit en garnison avec les Bourgoingnons à Saincte-Meneho *, mist une journée en termes à ses compaignons, et leur commença à dire, que, s’ils le vouloient croire, qu’il leur bailleroyc bonne doctrine pour attraper ung hoc* des loudiers de Troyes, lesquelz à la vérité il hayoit mortellement, et ilz ne l’aymoient gueres; mais le menassoient tousjours de pendre, s’ilzle povoient tenir. Vecy qu’il dist ' « Je m’en iray devers Troyes et m’aprocheray des faulxbourgs, et feray semblant d’espier la ville et de taster de ma lance les fossez, et si près de la ville me tireray, que je seray prins. Je suis seur que, si tost que le bon bailly me tiendra, qu’il me condemnera à pendre, et nul de la ville ne s’y opposera pour moy, car Oz me bayent trcstous. Ainsy seray-je bien matin au gibet, et vous serez embuschez au bocquet^ qui est au plus près dudit gibet®. Et, tantost que vous orrez venir moy et nia compaignie, vous sauldrez ® sur l’assemblée, et en prendrez et tiendrez à vostre voulenté, et me délivrerez de leurs mains. » Tous les compaignons de la garnison s’y accor> derent très volontiers, et luy commencèrent à dire que, puis qu’il osoit bien entreprendre ceste adventurci que

* S'éiait trouvé, avait vécu avec eux ; du latin cotfver$ari,

* Pour Sainle-Menehould.

' Remporicr un avantage, avoir le dessus sur les faignanls de 'frojes. ha hoc, dans les jeux de cartes, surtout dans le brelan et la scqiicnce, qui étaient alors eu usage, désignait les cartes gagnantae.

* Pour bosquet ; du bas latin boscum.

Le gibet, lieu des exécutions, était ordinairement placé hors do l'enceinte de la ville, et quelquefois à certaine distance.

® Vous ferez irruption.

ilz ayderoyent à la fournir nu mieulx qu'ilz scauroyent. Et, pour abregier, le gentil folastre s'approcha de Troyes, comme il avoit devant dit, et aussi comme il desiroit, et fut peins, dont le bruyt s’espandist tost parmy la ville, et n’y eut celuy qui ne le condemnast à pendre; mesmementle bailly, si tost qu’il le vit, dist et jura par ses bons Dieux, qu’il sera pendu par la gorge : a llelas ! monseigneur, disoit-il, je vous requier mercy ! Je ne vous ay rien meffait. — Vous mentez, ribault, dist le bailly; vous avez guidé les Bourgoingnons en ceste marche, et avez accusé les bourgeois etbons inarcbans de ceste ville; voua en aurez vostre paiement, car vous en serez au gibet pendu. — lia ! pour Dieu, monseigneur, dist nostro bon compaignon, puis qu’il fault que je meure, au moins qu’il vous plaise que ce soit bien matin, et qu’en la ville où j’ay eu tant de congnoissance et d’acointance, je ne reçoive trop publique pugnicion. — Bien, dit le bailly, on y pensera. » Le lendemain, dès le point du jour, le bourreau, avec sa charette fut devant la prison, où il n’eust gueres esté que vecy venir le bailly à cheval et ses sergens et grant nombre de gens pour l’accoinpaigner; et fut nostre homme mis, troussé et lyé sur la charette, et, tenant sa musette dont il jouoit coustumierement : on le mainc devers la Justice*, où il fut plus accompaigné que beaucoup d’aultres n’eussent esté, hmt estoit hay en la ville. Or devez-vous scavoir que les cnmpaignons de la gai’nison de Saincle-Menehon’ oublièrent point eulx erahiischier au bois, auprès de la Justice, dès la minuyt,tant pour saulver l’homme, quoy qu’il ne fust pas des plus saiges, comme pour gaingner prisonniers ctaultre chose, s’ilzpovoient. Eulx là doneques arrivez, disposèrent de leurs besoingnes comme de guerre® et ordonnèrent ung guet sur

' Les fourches patibulaires.

* C'est-à-dire : prirent leurs dispositions comme il le faut à lu guerre.

ung arbre qui leur devoit dire quant ceulx de Troyes seroient à la Justice. Geste guette, ainsi mise et logée, dist qu'elle feroye bon devoir. Or sont descenduz ceulx de la Justice, devant le gibet, et, le plus abregeement que faire se peust, le bailly commanda que on despeschast nostre povre coquart*, qui estoit bien esbahy où ses compaignons estoient, qu'ilz ne venoient férir dedans ces ribaulx Amiignaez. Il n’estoit pas bien à son aise, mais regardoit devant et derrière, et le plus vers le "bois, mais il n’oyoit riens. Il se confessa le plus longuement qu’il peult; toutesfoys, il fut esté du prestre, et, pour abréger, monta sur 'l’eschelle, et luy, là venu, bien esbahy, Dieu le scail, regarde tousjours vers ce bois, mais c’estoit pour néant, car la guette, ordonnée pour faire saillir ceulx qui rescourre “ le dévoient, estoit endormie sur cest arbre ; si ne scavoit que dire ne que faire ce povre homme, sinon qu’il pensoit estre à son dernier jour. Le bourreau, à certaine piece après, fist ses préparatoires pour luy bouter la bart au col pour le despescher. Et quant il veit ce, il se advisa d’ung tour qui luy fut bien profitable et dist : fl Monseigneur le bailly, je vous prie, pour Dieu, que avant qu’on mette plus la main à moy, que je puisse jouer • une chançon de ma musette, et je ne vous demande plus ; je suis après content de mourir et vous pardonne ma mort, et à tout le monde. » Geste requeste luy fut passée, et sa musette luy fut en hault portée. Et quant il la tint, le plus à loysir qu’il peut, il la commence à sonner et jouer une chanson que ceulx de la garnison dessusdicte ' congnoissoient très bien, et y avoit : Tu demeures trop. Robin, tu demeures trop^ . Et, au son de la musette, la guette s’esveilla, et, de paour qu’elle eut, se laissa cheoir du hault en bas de l’arbre où elle estoit, et dist : « On pend

^ Sot, niais.

* Venir à son aide, à sareeotme,

* C’est pem-èire là l’origine du proverbe : Il en souvient toujours à Robin de ses Qûtes.

nostrc homme ! Avant, avant ! hastez vous tost ! p Et les compaignons esloient tous pretz ; et, au son d’une trompette, saillirent tous hors du bois, et se vindrent fourrer sur le bailly et sur tout le mesnaige qui devant le gibet estoit. Et, à cest cffroy, le bourreau fut tant esperdu et esbaliy, qu’il ne scavoit ne n’eust oncques advis de luy bouler la hart au col, ne le bouter jus *, mais luy pria qu’il luy sauvast la vie : ce qu’il eust fait très voulentiers, mais il ne fut en sa puissance ; trop bien il fist aultre chose et meilleure, car luy, qui estoit sur l’eschelle, c.rioità ses compaignons : « Prenez cestuycà, prenez cestuy là : ung tel est riche, urig tel est mauvais, n Brief, les Bourgoingnons en tuerent ung grant tas en la venue de ceulx de Troyes, et prindrent des prisonniers ung grant nombre, et saulverent leur homme en la façon que vous oyez, qui leur dist qu’en jour de sa vie n’eust si belles affres* qu’il auoit à cestc heure eues.

LA LXXVP NOUVELLE

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