‹ Les cent nouvellesChapitre 136 sur 160 · LA LXXXVIII” NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA LXXXVIII” NOUVELLE

En une gente petite ville cy entour, que je ne vucil pas nommer, est uagucres advenu adventurc, dont je vou^

' Insii'umeiil de vbirurgic.

* Le fracas, le bruit; ce que l'auleur a]ipclk> plus bas : le /,rbourement cl la noise.

Taniliouriuage et vacarme.

f a iOgIf

LIS CBIiT NOUVELLES NOUVELLES. 419

Iburniray ceste nouvelle. Il y avoit ung simple et rude paisan marié à une plaisante et assez gente femme, laguelle laissoit le boire et le menger pour aymer par amours. Le bon mary avoit d'usaige de demeurer très . souvent ès champs, en une maison qu’il y avoit, aucunesfois troys jours, aucuncsfois quatre, aticunesfois plus, ainsi qu'il luy venoit à plaisir; et laissoit sa femme prendre du bon temps à la bonne ville. Car, affin qu'elle ne s'espoventast, elle avoit tousjours ung homme qui gardoit la place du bon homme et entretenoit son devant, de paour que le roui * n'y print. La réglé de ceste bonne bourgeoise estoit de attendre son mary jusques à ce que l’en ne veoit gueres*; et jusques à ce qu’elle se tenoit seure de son mary, qu'il ne retoumoit point, ne laissoit venir le lieutenant, de paour que trompée nu feust. Elle ne sceut mectre si bonne ordonnance en sa réglé acoustuméc, que trompée ne feust, car, une fois, ainsi que son mary avoit demouré deux ou trois jours, et pour le quatriesme avoit attendu aussi tard qu’il estoit possible avant la porte close cuidant que pour ce jour il ne deust point retourner, si ferma l'huys et les fenestres comme les aultres jours, et mist son amoureux au logis, et commence à b oire d'autant et faire chiere tout oultre. Gueres assis n’avoient esté à la table, que nostre mary vint hucher à l’huys *, tout esbahy qu’il le trouvoit fermé. Et, quant la bonne dame l’ouyt, fist saulver son amoureux soubz le lict, pour le plus abregier, puis vint demander à l'huys, qui avoit heurté : « Ouvrez? dist le mary. — lia, mon mary, dist-elle, estes-vous là ? Je vous devois demain envoier ung messaiger comment ne retournissiez point ! — Quelle chose y a-il? dist-il. — Quelle chose? dist-elle.

La rouille.

• C'esl-à-dire : jusqu’à la brune.

^ La porte de la ville, qu'on fermait à l'heure du couvre- feu; c'esl-à-dire à sept ou huit lieures du soir.

* Appeler sa femme à la porte.

450 LES CENT NOOVEiLES NOUVELLES.

Uelas! les sergens ont esté céans plus de deux heures et demie, vous attendant pour vous mener en prison. — fcn prison? dist-il. Et comment en prison? Quelque chose ai-je meffait? A qui doy-je? Qui se plaint de moy ? Certes je n’en scay rien, ce dist la rusée, mais ilz avoient crant vouloir ét désir de mal faire; il sembloit qu iln voulsisscnt tuer ung caresme, si fiers estoient-ilz . Voire, ce disoit nozamys, ne vous ont-ilz point dit quel nue chose qu’ilz me vouloient? — Nenny, dist-elle, fore nue, s’ilz vous tcnoient, vous n’eschapperiez dé la pnsotl devant long temps. — Hz ne me tiennent pas encores. Dieu mercy l Adieu ! je m’en retourne. — Ou yrez-vous dist-elle, qui ne demandoit aultre chose. —Dond je vien. dist-il. — Je yray doncques avec vous? dist-elle. non ferez: gardei*bien et gracieusement la maison, et ne dictes point que j’aye icy esté. — Puis que vous voulez retourneraux champs, dist-elle, hastez-vous, avant que l’en ferme la porte; il est jà bien tard. — Quant elle roit fermée, si fera tant le portier, dist-il, pour moy, qu il la me ouvrira très voulentiers."» A ces motz, il se partit, et quant il vint à la porte, il la trouva fermée, et, poj priere qu’il sceust faire, le portier ne la voulut ouvrir. Si fut bien mal content de ce qu’il convenoit qu’il retouN nast à sa maison, doublant* les sergens; toutesfois, falloit-il qu’il y retournast ; s’il ne vouloit coucher sur les rues. Il vint arriéré heurter k son huys, et la dame, qui faisoitla râtelée® avec son amoureux, fut plus esbahyequè devant; elle sauUsus et vint à l’huys, toute esperdue,^sant : « Mon mary n’est point revenu; vous peroa temps. — Ouvrez, ouvrez î dist-il ; m’amye, ce suis-je. -- - Hélas! helas! vous n’avez point trouvé la porte ouvert^

* Expression proverWale. Le Carême, avec ses jeûnes el ses pénitencasi était un redoutable adversaircj fju il eût clé bien diftîcile de retrancher du calendrier.

* Craignant.

» Locution proverbiale, signifiant : menait joyeuse vie.

LES CEKT NOCVELLES RODTELLE8. 451

• Je ni 'en doubloyc bien, dist-elle; TeriUiblcment, je ne voy reinede en voslre fait, que ne soyez prins, car Jes scrgens me dirent, il m’en souvient maintenant, qu’ilz retourneroient sur la nuyt. — Orçà, dist-il, il n’est mestier de long sermon; advisons qu’il est de faire? — Il vous fault mueyer* quelque part céans, dist-elle, et si nescay lieu ne retraicte, où vous puissiez estre bien asseuré. — Serois-je point bien, dist l'aultre, en noslre coulombier? Qui me serclieroye là? » Et elle, qui fut moult joyeuse de ceste invencion et expédient traictié, faingnant toutesfoys, dist : « Le lieu n'est grain ‘ bonneste, il y fait trop puant. — Il ne me chault, dist-il, j'ayme mieulx me bouter là pour une heure ou deux et estre saulvé, qu'en aultre bonneste lieu où je seroye par adventure trouvé. — Or çà, dist-elle, puis que vous avez ce ferme couraige, je suis de vostre opinion. > Ce vaillant bomme monta en ce coulombier, qui se fermoit par dehors à clef et se- fist illec enfermer, et pria sa femme que se les sergens ne vcnoient tantost, qu’elle le mist dehors. Nostre bonne bourgeoise abandonna son mary, et lu laissa toute la nuyt rancouler® avec les coulons; à qui ne plaisoit gueres, et tousjours doubtoit ces sergens. Au point du jour, qu’il estoit heure que l'amoureux se departist, ceste bonne preude femme vint bûcher son mary et luy ouvrit l’iiuys; qui demanda comment on l’avoit laissé si longuement tenir coinpaignie aux coulons? Et, elle, qui estoit faicte et pouiTcue de bourdes, luy dist que les sergens avoient J toute la nuyt veillé autour de leur maison, et que plusieurs fois avoit à eulx devisé, et qu'ilz no faisoient que partir, mais ilz avoient dit qu’ilz viendroyent à telle heure, qu'ilz le trouveroyent. Le boa homme, bien esbahy quelle chose sergens luy povoient vouloir, se partit incontinent, et retourna aux champs, promectant qu’en long temps ne

* Pour miisscr, cacher.

- Pas du tout, nullement, r “ Pour roucouler avec les pigeons.

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reviendroye. Et Dieu scaitque la gouge le print bien en gré, combien que s'en monstroit douloureuse. Et par tel moyen, elle se donna meilleur temps que devant, car elle n’avoit quelque soing * sur le retour de son mary.

IA LXXXIX* NOUVELLE ï

En ung certain petit bamelet ou villaige de ce mondes assiz loing de la bonne ville, est advenu une petite i histoire qui est digne de venir en l'audience de vous, mes ' bons seigneurs. Ce villaige ou bamelet estoit habité d'ung ' nioncelet* de rudes et simples paysans qui ne scavoieut ' comment ilz dévoient vivre. Et, se bien rudes et non saicbans estoient, leur curé ne l'estoit pas une once moins, car luy*mesmes failloit à congnoistre ce qui estoit de nécessaire à tous generalement, comme je vous en donnerai l'experience par ung cas qui luy advint. Vous devez scayoir que ce prestre curé, comme j’ay dit, «voit sa teste affublée ^ de simplesse si parfaicte, qu'il ne scavoit point anuncer les testes des saincts, qui viennent chascun an, et en jour déterminé, comme chascun scait Et quant ses paroissiens demandoient quant la feste seroye, il failloit bien coup à coup à le dire vrayement. Entre aultres tell»

faultes qui souvent advenoient, en bst une qui ne fut pas

* Souci, inquiétude. ‘

* Ramas.

3 Les anciennes éditions portent affalée ; peut-^U'e faudrait-il | lire affolée. . i

petite, car il laissa passer cinq sepmaines du caresme, sans l'anuncer à ses paroissiens. Mais entendez conainent il se apperc«.‘ut qu'il avoit failly. Le samedy qui estoit la nuyt de la blanche Pasque, que l’en dist Pasques fleuries luy vint voulcnté d’aller à la bonne ville, pour aucune chose qu’il y besoingnoit. Quant il entra en la ville, en chevauchant parmy les rues, il apperceut que les prestres faisoient provision de palmes et aultres verdures, etveoit qu’au marché on les vendoit pour servir à la procession pour lendemain. Qui fut bien esbahy, ce fut ce curé, combien que semblant n’en fist. Il vint aux femmes qui vendoient ces palmes ou bouys, et en acheta, faisant semblant que pour aultre chose ne feusl-il venu à la bonne ville. Et puis monte hastivemeiit à cheval, charge de sa marchandise, et picque à son villaige, et, le plustost que possible luy fut, il s’y trouva. Avant qu’il feust descendu de dessus son cheval, il rencontra aucuns de ses paroissiens, aufrquelz il commanda que l'en allast sonner les cloches, et que chascun vint à l’eglise, de ceste heure; car il leur vouloit dire aucunes choses necessaires pour le salut de leurs âmes. L'assemblée fut tantost faictc, et se trouva chascun en l’cglise, où monseigneur le curé, tout housé et esperonné, vint bien embesoingné *, Dieu le scait. Il monta en son prosne et dist les motz qui s’ensuyvent : « Mes bons seigneurs, je vous signiCe et vous fais assavoir que aujourd’huy a esté la veille et sollemnité de la feste de Pasques fleuries, et de ce jour en huit prochain, vous aurez la veille de la grant Pasque, que l’en dist la Résurrection Nôstre Seigneur. » Quant ces bonnes gens ouyrent ces nouvelles, commencèrent à murmurer, et eulx esbahyr très fort comment ce se povoit faire : a Mot *, dist le curé; je vous appaiseray bien tantost, et vous diray

* Le dimanche des Rameaux.

* AITairé, préoccupé.

* Motus, silence.

vrayes raisons pour quoy vous n’avez que huyt jours de caresme à faire voz pénitences pour ce^e année; et ne vous esmayez* jà de ce que je vous diray, et que le Caresme est ainsi venu tard. Je tien qu'il n'y a celuy de vous qui ne saiche bien et soit records * comment les froidures ont esté longues et aspres ceste année, merveilleusement plus que oneques mais; et long temps a qu'il ne fist aussi périlleux et dangereux chevaucher, comme il a fait tout l’hiver, par les verglaz et naiges qui ont longuement duré. Chascun de vous scait cecy estre vray comme l’Evangillc; pourquoy, ne vous donnez merveilles de la longue demeurée de Caresme, mais esmerveillez-vous ainçoys comment il a peu venir, mesmement que * le chemin est très long jusques à sa maison. Si vous prye que le vueillez tenir pour excusé, et mesmes il vous en prie, car aujourd’huy j’ay disné avecques luy (et leur nomma le lieu, c’est assavoir la ville où il avoit esté). Et pourtant, dist-ii, disposez-vous ceste sepmaine de venir à confesse, et de comparoir demain à la procession, comme il est de cousturae. Et ayez pacience ceste fois; l’année qui viendra, se Dieu plaist, sera plus doulce; parquoy il viendra plustost, ainsi qu’il a d’usage chascun an. » Ainsi monseigneur le * curé trouva le moyen de excuser sa simplessc et ignorance, et leur donna la bénédiction, disant : « Priez Dieu pour raoy, et je prieray Dieu pour vous. » Ainsi descendit de son prosne, et s’en alla à sa maison appointer son bouys et ses palmes, pour les faire le lendemain servir à la procession; et puis ce fut tout.

' Émouvez, émerveillez.

* Se souvienne.

Retard ; l'action de demeurer, de rester en arrière.

* D'autant plus.

LES CENT nouvelles NOUVELLES.

' -pouR acroistre et employer mon nombre des nouvelles i que j’ay promises compter et descrire, j’en metteray icy une dont la venue est fresche. Au pays de Braibant, ' qui est celuy du monde où les bonnes adventurcs adviennent le plus souvent, avoit ung bon et loyal marchant, de qui la femme estoit très fort malade et gisante pour la ’griefveté de son mal, continuellement sans abandonner le lit. Ce bon homme, voyant sa bonne femme ainsi attainte et languissante, menoit la plus douloureuse vie du monde, tant marry et desplaisant estoit qu’il ne povoit plus, et avoit grand doubte que la mort ne l'en fist quitte. En ceste doléance persévérant, et doublant la perdre, se vint rendre auprès d’elle et luy donnoit esperance de garison, et la reconfortoit au mieulx qu’il savoit, l’amonnestant de penser au sauvement de son ame. Et après qu’il eust aucun petit de temps devisé avec elle et finé scs admonnestemens et exortacions, luy cria mcrcy, en luy rc- ’ querant que s’aucune chose luy avoit meffait, qu’il luy feust par elle pardonné. Entre les cas où il sentoit l'avoir courroucée, luy declaira comment il estoit bien records qu’il l’avoit troublée plusieurs fois, et très souvent, de ce qu’il n’avoit besoingné sur son harnoys, que l’en peut bien ap^eller cuyracker, toutes les fois qu’elle eust bien voulu; et mesmes que bien le scavoit, dont très humblement requeroit pardon et mercy. Et la povre malade, ainsi qu’elle povoit parler, luy pardonnoit les petis cas et

4â(> LES CENT N00VBLLE8 NOUVELLES.

legiers, mais ce derrain* ne pardonnoit-elle point voulentiers, sans scavoir les raisons qui avoient meu et induit son mary k non luy fourbir son harnoys, quant mesmes il scavoit bien que c’estoit le plaisir d’elle, et qu’elle ne appetoit aultre chose ne demandoit : « Comment, dist-il, voulez-vous mourir, sans pardonner à ceulx qui vous ont méfiait? — Je suis bien contente de le pardonner, mais je vucil scavoir qui vous a meu; aultrement, je ne le pardonneray point. » Le bon mary, pour trouver moien d’avoir pardon, cuidantbien faire la besoigne, luy commença à dire : « M’amye, vous scavez bien que par plusieurs fois avez esté malade et deshaitée®, combien que non pas tant que maintenant je vous voy; et, durant la maladie, je n’ay jamais tant ozé présumer, que de vous requerre de bataille; je doubtoye qu’il ne vous en feust du pire, et soyez toute seure que ce que j’en ay fait, amour le m’a fait faire. — Taisiez-vous, menteur, dist ceste povre paciente; oncques ne fus si malade ne si desbaittée, pourquoy j’eysse fait reffuz de combattre à vous; querez-moy aultre moyen, se voulez avoir pardon, car cestuy ne vous aidera jà ; et, puis qu’il vous convient tout dire, meschant et lasche homme que vous estes et aultre ne fustes oncques, pensez-vous qu’en ce monde soit medecine, qui plus puisse aydcr ne susciter® la maladie d’entre njous femmes, que la doulce et amoureuse compaignie des hommes? Me voyez-vous bien defîaicte et seiche par griefveté de mal? Aultre chose ne me est necessaire, sinon compaignie de vous. — llo! dist l’aultre, je vous gueriray prestement, o 11 saultsur ce lit et besoingna le mieulx qu’il peut, et, tantost qu’il eut rompu deux lances, elle se lieve et se mist sur ses piedz. Puis, demye heure après, alla par les rues, et ses voisines, qui la cuidoient comme morte, furent très csmerveillécs, jusques à ce qu’elle

* Dernier. On dit encore derrain, dans les campagnes.

* Souffreteuse, chagrine.

* Chasser, ôter.

LES CENT KOOVELLES HODVELLES. ASI

leur dist par quelle voie et comment elle estoit rarhrée; qn’ilz dirent tantost qu'il n'y avoit que ce seul remede. Ainsi nostre bon marchant aprint à guérir sa femme, qui luy tourna à grant préjudice, car souvent faingnoit estre malade pour recevoir la medecine.

LA XCP NOUVELLE

Ainsi que j'estoye naguieres en la conté de Flandres, en l'une des plus grosses villes du pays, ung gentil . compaignon me fist ung joyeux compte d’ung homme marié, de qui la femme estoit tant luxurieuse et chaulde sur le potaige et tant publicque, qu'à peine estoit-ellc contente qu'on la coingnast en plaines rues, avant qu'elle , ne le fust*. Son mary scavoit bien que de celle condicion estoit, mais, de subtilité pour quérir remede à luy • donner empeschement, il ne scavoit trouver, tant estoit à ce joly mestier rusée. Il la mcnassoit de la batre et de la laisser seule, ou de la tuer, mais querez qui le 1 face^ ; autant eust-il profité à menasser ung chien en- • ragé ou quelque aultre beste. Elle se pourchassoit à tous . lez ^ et ne demandoit que butin : il y avoit bien peu

* Expression proverbiale : chaude en amour.

* La fin de celte phrase est très-obscure. Faut-il entendre : avant qu'elle ne fût contente; ou bien faut-il lire : avant qu’elle ne le sût !

’ Expression proverbiale, signifiant : c'était peine perdue.

* De tous côtés, en long et en large. Il y a dans quelques éditions : A tous lots, ce qui offre un sens satisfaisant. Cette phrase veut dire que la femme cherchait aventure amoureuse à tout hasard, et ne demandait que du plaisir.

4oS LES CENT HODVELLES NOUVELLES.

d’hommes en toute la contrée oùellerepairoit*, pourestaindre une seule estincelle de son grant feu ; et quiconques la barguignoit^, il l'avoit aussi bien à creance que à argent sec^, fust homme bossu ou vieulx, contre&it ou aultre quelque difïigurance brief, nul ne s’en alloit sans denrées reporter. Le povre mary, voyant ceste vie continuer, et que toutes ses menasses n’y prouffitoient riens, il s’advisa qu’il l’espoventeroye par une maniéré qu’il trouva. Quant il la peut avoir seule en sa maison, il Iny dist : « Or çà, Jehanne (ou Beatrix, ainsi qu'il l’appelloit) , je vois bien que vous estes obstinée en vostre meschance'^, et que, quelque menasse que je vous face ou punicion, vous n’en tenez non plus compte que se je me taisoye. — Bêlas, mon mary, disl-elle, en bonne foy, j’en suis la plus marrie, et trop m’en desplaist ; mais je n’y puis mettre remede, car je suis née en telle planetn pour estre preste et servante aux hommes. — Voire dcn, dist le mary, y estes- vous ainsi destinée? Sur ma foy! je ay bon remede et bastif. — Vous me tuerez donc, dist-elle; aultre remede n’y a. — Laissez-moy faire, distil ; je scay bien mieulx. — Et quoy, dist-elle, que je le scaiche? — Par la mort bieu! dist-il, je vous hocberay ung jour tant, que je vous bouteray ung quarteron d’enfans dedans le ventre, et puis je vous abandonneray, et les vous laisseray toute seule nourrir. — Vous! dist-elle; voire! Mais, ou pris vous n’avez pas pour commencer,! Telles menasses m’espoventent bien peu ; je ne vous crains

■ Habitait. Le narrateur compare cette femme à une louve dans son repaire.

* La guignait de l'œil.

* Cest-â-dire : il avait 2 crédit les faveurs de cette femme, aussi bien que s'il les eût payées en argent comptant.

* C’est-à-dire ; eût-il quelque infirmité ou difformité.

* Méchanceté, mauvaise conduite.

■ C'est-à-dire : au prix de vos menaces ; au lieu de me faire un quarteron d'enfants. Le.s anciennes éditions mettent oh' prins, ce qui nous parait une faute.

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de cela pas ung niquet ‘ . Se j’en destnarche •, je vueil que l'en me tonde en croix’ ; et, s'il vous semble que ayez puissance de ce faire, advanciez-vous et commenciez dès ceste heure, je suis preste pour livrer le moule. — Au dyable de telle femme, dist le mary, qu'on ne peut par quelque voye corriger ! » Il fut contraint de la laisser passer sa destinée ; il se fenst plustost esccrvelé et fendu la teste pour la reprendre, que luy faire tenir coy le derrière; parquoy la laissa courre comme une lisse’ entre deux douzaines de chiens, et accomplir tous ses vouloirs et desordonnez désirs.

LA XCll* NOUVELLE

PAS M0HSEI05EDR DE LASSOY

En la noble cité de Mèz en Lorraine, avoit, puis certain temps en (à, une bonne bourgeoise mariée, qui estoit tout ouUre de la confrairie de la boulette ’ ; riens ne fai-

* C’est-â-dire : pas le moins du monde. Le niquet, monnaie de Lillon valant deux deniers tournois, avait cours sous le règne de Charles VI,

* On dirait maintenant : si j’en démords.

^ C'est-i-dire : je veux être rasée. Cétait autrefois un déshonneur et une peine égale à la fustigation que d'être tondu, lorsque les longs cheveux caractérisaient, en France, la race noble et libre. * Chienne en chaleur.

‘ Dans ce temps-là, où chaque corps d'étal se divisait en confréries, sous l'invocation de différents saints ; on avait imaginé la confrérie de la Houlette pour les femmes galantes et débauchées. La houlette était le synonyme du Priape antique, et ce symbole devait servir de sceptre au houlier, kuUarius, qui fut peut être un berger avant d'être un ribaud.

ico LES CENT NOUVELLES NOUVELLES. ^

soit plus voulentiers que ce joly esbatemait que cbascua scait, et où elle povoit desployer ses armes ; elle se mens* troit vaillante et peu redoublant les horions. Or, enten> dcz quelle chose luy advint en excersant son mestier ; elle estoit amoureuse d’ung gros chanoine, qui avoit plus d'argent que ung vieulx chien n'a de puces. Mais, pour ce qu'il demouroit en lieu où les gens estoient à toute heure, comme on diroit à une gueule bée * ou place publique, elle ne scavoit comment se trouver avecques smi chanoine. Tant pensa et subtilla* à sa besoingne, qu'elle s'advisa que se descouvriroye à une sienne voisine, qui estoit sa seur d'armes, touchant le mestier et usance de la houlette ; et luy sembla que elle pourroye aller veoir son chanoine acompaignée de sa voisine, sans que l'en y pensast nul mal ou suspicion. Ainsi que elle ad visa,, ainsi fut fait ; et, comme se pour une grosse matière feust allée vers monseigneur le chanoine, ainsi honnorablement y alla-elle à compaignie, comme dist est. Pour le faire ' brief, incontinent que noz bourgeoises furent arrivées, après toutes les salutacions, ce fut la principale mémoire que s’enclore^ avec son amoureux le chanoine, et fist , tant, que le cbanoine luy bailla une mouture, ainsi comme il scavoit. La voisine, voyant l’aullre avoir l'audience et le gouvernement du maistre de leans, n'en eut pas peu d'envie, et luy desplaisoit moult, que non ne luy faisoit ainsi comme à l'aultre. Au vuider de la chambre, celle, qui avoit sa pitance, dist à sa voisine : « Nous en yronsnous?— Voire, dist l’aultre, s'en va-l'en ainsi? Se l'en no me fait la courtoisie comme à vous, par Dieu, j'accuseray le mesnaige ; je ne suis pas icy venue pour escbauffer la cire^. > Quant l’en apperceut sa bonne voulenté, on luy

* Au propre, futaille défoncée 'par un bout: an figuré, carrefour.

* Pour iublilua, imagina, s'ingénia.

" S'enfermer.

* Expression proverbiale qui fait allusion à la charge du chauffe-

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oiTrit le clerc de ce chanoine, qui esloit ung fort et roide galant, et hoinine pour la très bien fournir ; de quoy elle ne tint compte ; mais le refusa de tous poins, disant que aussi bien vouloit avoir le maistre, que l'aultre; aultrement ne seroit-ellu point contente. Le chanoine fut contraint, pour saulver sou honneur, de s'accorder ; et, quant ce fut fait, elle voulut bien adoneques dire adieu et se partir. Mais l'aultre ne le vouloit pas : ainsi dist, toute courroucée, que elle qui l’avoit amenée et estoit celle pour qui l'assemblée ‘ estoit faicte, devoit estre mieulx partie* que l'aultre, et qu’elle ne se departiroit point*, s' elle n'avoit cncores un picotin d'avoine. Le chanoine fut bien esbaby, quant il entendit ces nouvelles, et, combien qu'il priast celle qui vouloit avoir le surcroyst, toutesfoys ne se vouloit-elle rendre contente : « Or çà, dist*il, de par Dieu ! je suis content, puis qu'il fault que ainsi soit, mais n’y revenez plus, pour tel prix : je seroye hors de la ville. > Quant les armes furent accomplies, ceste damoiselle au Eourcroist, au dire adieu, dist à son chanoine, qu’il falloit donner aucune gracieuse chose pour souvenance. Sans se faire trop importuner ne travailler de requestes, et aussi pour estre délivré, ce bon chanoine avoit une piece d’ung demourant de couvrcchief* qu’il leur donna, et la principale receut le don. Ainsi dirent adieu. « C’est, dist-il, ce que je vous puis maintenant donner ; prenez cbascuno en gré. » Elles ne furent gueres loing allées, que en plaine rue la voisine qui n’avoit eu, sans plus, que ung picotin, dist à sa compaigne, qu’elle vouloit avoir sa porcion de leur don : a Et bien, dist l’aultre, je suis con-

clre en chancellerie. On dit aujourd'hui, dans le même sens : tenir la chandelle.

* Tête-à-tête, réunion galante.

* Partagée. '

^ Qu'elle ne s’en irait point.

* Le reste d'une pièce d'étoffe qui avait servi à faire un chaperon.

tente. Combien en voulez-vous avoir?— Fault-il demander' cela?dist-elle ; j’en doy avoir la moytié, et vous, autant. ’ Comment osez-vous demander, dist l’auUre, plus que vous n’avez desservy * ? Avez-vous point de honte? Vousscavez' bien que vous n’avez esté que une fois au chanoine, et moy, deux fois ; et par Dieu ! ce n’est pas raison que vous soyez partie aussi avant que moy. — Par Dieu! j’en auray autant que vous, dist l’aultre ; ay-jepas fait mon devoir aussi avant que vous? — Comment l’entendez-vous,, — - N’ esse pas autant d’une fois comme de dix ? Et affin que vous congnoissez ma voulenté, sans tenir icy halle de néant *, je vous conseille que me bailliez ma part jus*tement la moitié, ou vous aurez incontinent hutin ! Me voulez-vous ainsi gouverner ? — Voire dea, dist sa corapaigne, y voulez-vous procéder d’armure, de fait? Et, par la puissance-Dieu ! vous n’en aurez, fors ce qu’il sera de raison, c’est assavoir des trois pars l’une, et j’auraj tout le demeurant. N'ay-je pas eu deux fois plus de paine que vous ? b Adonc l’aultre baulce ^ et de bon poing charge sur le visaigede sa compaigne, pour qui l’assemblée avoit esté faicte ; qui ne le tint pas longuement sans rendre. Brief, elles s’entre-batirent tant et de si bonne maniéré, que à bien petit qu’elles* ne s’entretuerent; et l’une ap- * pelloit l’auUre ribaulde. Quant les gens de la rué virent la bataille des deux compaignes, qui peu de temps devant avoient passé par la rue ensemble amoureusement, fu« rent tous esbabys, et les vindrent tenir et deffaire * l’une dé l’aultre. Puis, après, les gens qni là estoient huche- ^ rent leurs marys, qui vindrent tantost, et chascun d’eujx ^ demandoit à sa femme la matière de leur different. Chas- , cune comptoit à son plus beau ® ; et tant par leur faulx

* Mérité, gagné. i

* C'est-à-dire : sans marebander pour si peu de chose.

* Lève le bras.

* Peu 8'en fallut que.

* Séparer.

” C'est-à-dire : voulait avoir raison; se donnait le pins beau rôle.

doDocr â entendre, sans toucher de ce pourquoy la ques> tion cstoit nieue, les csmeurent tellement l'ung contre l’aultrc, qu'ilz se vouloient entretuer; mais les sergens les menèrent refroidir en prison. La justice voulut scavoir dont estoit procédé le fondement de la question entre les deux femmes ; elles furent mandées et contraintes de confesser que ce avoit esté pour une picce de couvrechief et cetera. Les gens de Conseil, voyant quelacongnoissance de ceste cause n’appartenoit à eulx, la renvoierent devant le roy de Bordelois^ tant pour les mérités de la cause, comme pource que les femmes estoient de ses subjectes. El pendant le procès, les bons maris demourerent en la prison, attendans la sentence difGnitivc, qui, pour le nombre inliny d’eulx, en est taillée de demeurer pendue au clou.

LA XCIIl’ NOUVELLE

Tandis que j’ay bonne audience , je vueil compter ung gracieux compte advenu au pays de Haynault. En ung villaige du pays que j’ay nommé, avoit une gente femme mariée, qui aymoit plus chier le clerc de la paroisse dont elle estoit paroissienne, que son mary. Et, pour trouver moyen d'estre avec son clerc, faingnit à son mary, qu'elle devoit ung pellerinaige à ung sainct, qui n’estoit gueréS loing de là, et que promis lui avoit, quant elle estoit en

< ('.'est le roi des ribauds, qui avait la direction suprême des liües publiques et des bordeaux dans chaque ville où la prostitution était organisée légalement.

tES CENT NOOVELLES NOUVELLES.

travail luypriantqu’ilfeust content qu'elle yallast ung jour qu'elle nomma. Lebon simple mary, qui ne sedoubtoitde rien, accorda ce pellerinaige ; et, pource que lemary demou< roit seul, il luy dist qu'elle appointast son disner et souper tout ensemble, avant qu'elle se partist ; aultrement, il yroit menger à la .taverne. Elle fist son commandement et appointa ung bon poussin et une piece de mouton; et, quant toutes ces préparatives^ furent faictes, elle dist à son mary, que tout estoit prest, et qu'elle alloit querre de l'eaue be* noiste, pour soy partir après. Elle entra en l'eglise, et le premier homme qu'elle trouva, ce fut celuy qu’elle que^ roit, c'est assavoir son clerc, à qui elle compta les nouvelles, comment elle avoit congié d'aller en pellerinaige et cetera, pour toute la journée : « Mais il y a ung cas, dist-elle ; je suis seure que, si tost que me sentira hors de l’ostel, qu’il s’en yra à la taverne, et n’en retournera jusques au vespre bien tart: je le congnois tel; et pourtant j’ayme mieuk demeurer à l’ostel , tandis qu’il n’y sera point, que aller hors. Et doncques vous vous rendrez, dedans une demie heure, autour de nostre ostel, aftin que je vous mette dedans par derrière, s’il advient que mim mary n’y soit point; et, s’il y est, nous yrons faire nostre pellerinaige. r Elle vint à l’ostel, où elle trouva encores son mary, dont elle ne fut point contente, qtii lui dist ; et Comment estes-vous encores icy? — Je m’en voys, distelle, chausser mes souliers, et puis je ne sougeray plus gueres que je ne parte. > Elle alla au cordouennier, et, tandis qu’elle faisoit chausser ses souliers, son mary passa par devant l’ostel du cordouennier, avec ung aultre son voisin qui alloit de coustume voulentiers à la- taverne. Et, combien qu’elle supposast que pource qu’il estoit acom— paignié dudit voisin, qu’il s’en allast à la taverne, toutesfoys n’en avoit-il nulle voulenté , mais s’en alloit sur le

*'En mal d'enfimt.

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Les cert nodvelles notivELLEs. ieü

marchié, pour trouver encores ung bon compaignon ou deux et les amener disner avecques luy au commencement qu'il avoit d'advantaige c’est assavoir le poussin et la piece de mouton. Or nous lairrons icy nostrc mary chercher compaignie et retournerons à celle qui chaussoit ses souliers; qui, si tost que ilz furent chaussez, revint à l’ostel le plus hastivement qu’elle peut, où elle trouva le gentil escolier qui faisoit la procession * tout autour de la maison ; à qui elle dist : < Mon amy, nous sommes les plus heureux du monde, car j’ay veu mon mary aller à la taverne, j’en suis seure, car il y a ung sien voisin ’ qui le maine par les bras , lequel ne le laissera pas retourner quant il vouldra, et pourtant donnons-nous joye. Le jour est nostre jusques à la nuyt. J’ay appointé ung poussin et une belle piece de mouton, dont nous ferons goguettes. » Et, sans plus rien dire, le mist dedans, et laissa l’buys entrouvert, affin que les voisins ne s’en doubtassent. Or retournons maintenant à nostre mary, qui a trouvé deux bons compaignons, avec le premier dont j’ay parlé, lesquels il amaioe tous pour desconfire et devorer ce poussin, en la compaignie de beau vin de Beaune ou de meilleur, s’il est possible d’en finér. A l’arriver à sa maûon, il entra le premier dedans, et incontinent qu’il fut enfré, il parceut noz deux amans, qui s’estoient mis à faire ung tronson de .bonne ouvrage*. Et quant il vit sa femme qui avoit les jambes levées, il luy dist qu’elle n’avoit garàe de user ses souliers, et que sans raison avoit travaillé* le cordouennier, puis qu’elle vouloit faire son pellerinaige par telle maniéré. Il hucha ses compaignons et dist : a Messeigneurs, regardez que ma femme ayme mon

* c’est-à-dire : parce qu’il avait de quoi faire un Ijon repos.

' • C’est-à-dire : qui se promenait.

> Nous avons cru devoir changer ainsi le mot sorte*, qui se trouve dans toutes les éditions, et qui n’a pas de sens. - -

* C’est-à-dire : faire l'amour.

® Tourmenté, pressé.

prouf&t? De paour qu'elle ne use ses beaux souliers neufz, elle chemine sur son dos; il ne l'a pas telle qui veult. » Il prent ung petit demeurant de ce poussin et luy dist qu'elle parfist son pellerinaige ; puis, ferma l'huys et la laissa avec son clerc, sans luy aultre chose dire; et s’en alla à la taverne; de quoy U ne fut pas tencé au retour-^ ner, ne les aulhres fois aussi, quant il y aUoit, pource qu'il n'avoit rien ou peu parlé de ce peUerinaige que sa femme avoit fait à l'ostel, avecques son amoureux le clerc de sa paroisse.

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