LA XCIV« NOUVELLE
Es marches de Picardie, ou dyocese de Therouenne*, avoil, puis un an et deray en çà ou environ, ung gentil curé demourant en la bonne ville qui faisoit du gorgias tout oultre *. Il portoit robbe courte, chausses tirées, à la façon de court ; tantgaillart estoit, que l'en ne pourroye plus, qui n’estoit pas peu d'esclandre aux gens d'Eglise. Le promoteur de Therouenne, qui telle manière de gens appeloit le grant dyable, soy informa du gouvernement de nostre gentil curé, et le fist citer pour le corriger et luy faire muer ® ses meurs. Il comparut ès habis cours *, comme s'il ne tenist compte du promoteur, cuy-
* Le diocèse de Tberouenoe, ou platdt Terouane, après la des- Iruclion de cette nlle par Cliarles-Quint, en 1553, fat divisé eii trois évéebés, celui de Boulogne, celui de Saint^mer et cdoi d’Ypres.
* Qui se donnait des airs de galant, de muguet.
^ Changer, transformer.
* Les gens d’égUsc les docteurs, les magistrats, et en général
(liinl par udventure que pour ses bcaulx yeulx on le dclivrastfinais ainsi n'advint pas; car, quant il fut devant monseigneur l'official, sa partie, le promoteur, luy compta sa légende au long, et demanda, par sa conclusion, que ses liabiileinens et autres menues maniérés de faire luy fussent défendues; et, avec ce, qu'il fust condemné à payer I certaines amendes. Monseigneur l’oflicial, voyant à ses yeulx que tel estoitnostre curé, qu'ou luy baptisoit*, luy list les deffenses, sur les peines du Canon, que plus ne se desguisast en telle maniéré qu'il avoit fait, et qu'il [ior> tast longues robbes et cheveux longs, et, avec ce, le condemna à payer une bonne somme d'argent. 11 promist ) que ainsi en feroit-il ,,et que plus ne seroye cité pour telle chose. 11 print congié au promoteur et retourna à sa cure ; et, si tost qu'il y fut venu, il iist bûcher le drapier et le parnientier'*; si fist tailler une robbe qui luy trainoit plus de trois cartiers, disant au parmentier les nouvelles de Therouenne, comment c'est assavoir qu’il avoitestéreprins de porter courte robbe, et qu'on lui avoit chargé de la porter longue. 11 vestit ceste robbe longue et laissa croistre ses cheveux de la teste et de la barbe; et, en cest estât, servoit sa paroisse, chantoit messe et faisoit les aultres choses appartenant à curé. Le promoteur fut arriéré adverty comment son curé se gouvenioit oultre la réglé et bonne et honneste conversacion^ des prestres, lequel le fist citer comme devant, et il s'y com- ' parut ès longs habis : « Qu'esse cy? dist monseigneur î'oiTicial, quant il fut devant luy. 11 semble que vous
tous les hommes graves et honorables, portaient la robe longue ; les habita courts étaient exclusivement réservés aux jeunes gens, et même aux mondains, qui, dit un vieux chroniqueur, ne se souciaient d'aller vêtus comme eingei.
* Qu'on le lui représentait.
* Couturier, tailleur. Parmentier désigne l'onvrier qui fait des parements, des habits.
Conduite, genre de vie; en latin, comersatio.
by G; ' île
trompez des estatus* et ordonnances de l'Eglise; voyezvous point comme les aultres prestres s'habillent? Se çe ne feust pour l’amour de vos bons amys, je vous feroye affuler® la prison de céans ! — Comment, monseigneur, dit noslre curé, ne m’4»vez-vous pas chargé de porter longue robbe et longs cheveulx? Fais-je point ainsi que vous m’avez commandé? N'est pas ceste robbe assez lo& guc? Mes cheveux sont-ilz pas lonp? Que voulez-voi^ que je face? — Je vucil, dist monseigneur l'official, eli vous commande que vous portez robbe et cbeveulx  demy longs, ne trop ne peu; et pour ceste grande fatd^ je vous condemne b payer dix livres d’amende au prouK)^ tour, vingt livres à la fabricque de céans, et autant monseigneur de Therouenne, à convertir à son aumosne. • Nostre curé fut bien esbaby, mais toutesfoys il fallut qu'il passast par là. Il prent congié et s'en revient en sa mai'^ son, bien pensant comment il s’babilleroye pour garder la ' sentence de monseigneur l’official. 11 manda le parmen* tier, à qui il fiist tailler une robbe longue d’ung costé, comme celle dont nous avons parlé, et courte comme lu première de l’aultre costé ; puis il se fist barbeier^ du costé où la robbe estoit courte ; en ce point *, alloit par les rues et faisoit son divin office. Et combien qu’on luj dist que c’ estoit mal fait, toutesfoys si n’en tenoit-il compte. Le promoteur en fut encores adverty et le fist citer comme devant. Quant y comparut, Dieu scait coin- ' ment monseigneur Pofficial fut malcontent ; à peine qu'il • ne sailloit de son siégé, hors du sens, quant il regardoit son curé estre babillé en guise de mommeur ; se les
* Poar statuts.
* Ce mot, que nous avons déjà rencontré dans la Nouvelle LXXXjX voy. ci-dessus p. 452 ) ne sc Irouve^dans aucun glossaire. Nouât
proposons de le remplacer encore ici par affubler, qui oH're du moins un sens figuré.
* Barbifier, raser.
* En cet étal, en cet équipa£«>
Masque, bateleur.
anltres deux fois y avoit esté bien racliassé', il fut en» cores mieulx ccste*cy, et condemné à belles et grosses amendes. Lors nostre curé, se voyant ainsi desplumé de amendes et de condemnacions, dist à monseigneur l’ofûcial : c II me semble , saulve vostre reverence, que j'aj fait vostre commandement. Et cutendez>moy, je vous diray la raison. » Adonc il couvrit sa barbe longue de sa main qu'il estendit sus, et puis il dist ; c Se vous vouiez, je n'ay point de barbe. > Puis, roist sa main de l'aultre lez*, couvrant la partie tondue ou raise en disant : < Se vous voulez , j'ay longue barbe. Esse pas ce que m’avez commandé? a Monseigneur l'official-, voyant que c’estoit ungvray trompeur* et qu’il se trompoit® de luy, fist venir le barbier et le pnrmenticr, et, devant tous les assistons, luy fist faire sa barbeetcheveulx, et puis coupper sa robbe de la longueur qui estoit de mestier et de rai* Son ; puis, le renvoya à sa cure, où il se conduit haulte* ment, en maintenant ceste demiere maniéré, qu'il avoit aprinse à la sueur de sa bourse.
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