‹ Les cent nouvellesChapitre 138 sur 160 · LA XCV NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA XCV NOUVELLE

PAB VONSEIGKCDR DE TILLIEBS

Gohhe il est assm de coustume. Dieu mercy, qu'en plu- , sieurs commimautés de religions y a de bons compai-

< Terme de chasse, rabattu, traqué.

* Cc'lé.

* Rase, rasée.

* Moqueur, gabeur.

^ Se moquait, se gaussait.

gnons, au moins quant au jeu des bas instrumens ; au pro> po8 *, nagueres avoit, en ung couvent de Paris, ung très bon frere prescheur, qui avoit de coustume de visiter ses voisines. Ung jour, entre les aultres, il choisit une très belle femme qui estoit sa prochaine voisine, jeune et en bon point, de bon couraige ; et s’entreaymoient, et la jeune femme estoit mariée nouvellement à ung bon compaignon. Et devint maistre moyne très bien amoureux d’elle; et ne cessoit de penser et subtiller* voyes et moyens pour parvenir à ses attaintes, qui, à dire en gros et en brief, estoient pour faire cela que vous scavez. Or disoit ; «Je feray ainsi! d Or conclut aultrement. Tant de propos lui venoieiit en la teste , qu'il ne scavoit sur quoy s’arrester; trop bien disoit-il que de langaige n’estoit point de abatre* : « Car elle est trop bonne et trop seure; force m’est que, se je vueil parvenir à mes fins, que par cautelle et decepcion je la gaigne. » Or escoutez de quoy le larron s’advisa, et comment frauduleusement la povre beste il attrapa, et son désir très deshonncste, comme il proposa, acomplit. Il faingnit ung jour avoir mal à ung doy, celuy d’emprès le poulce, qui est le premier des quatre en la main destre ; et, de fait, l’enveloppa de draps linges, et le dora d’aulcuns oignemens ♦ très fort sentans. Et, en ce point, se tint ung jour ou deux, tousjours se monstrant aval ® son eglise devant la dessusdicte, et Dieu scait s’il faisoit bien la douleur. La simplette le regardoit en pitié, et, voyant bien à sa contenance que il avoit grand douleur ; et, pour la grant pitié qu'elle en eut, luy demanda ^ son cas. Et le suüil regnard lui compta si tr^ piteusement, qu’il sembloitmieulxhors du sens que aultrement. Ce jour se passa ; et à lendemain, environ heure de ves-

* C’est-à-dire : à ce projpos. *“

* Imaginer, chercher.

^ C’est-à-dire : que les paroles ne pourraient la séduire.

* Onguents. •

^ En bas, à l’entrée de.

LES CEST 50DVELLES NOÜVEtLES. Ali

près, que la bonne femme estoit à l’ostel seuleltc, ce pacient la vient trouver, ouvrant de soye et auprts d’elle SC met, faisant si très bien le malade, que nul ne l’eiist vcu à ceste heure, qui ne Teust jugié en très grant danger. Or, se viroit vers la fenestre, maintenant vers la femme ; tant d'estranges maniérés il faisoit, que vous feussiez esbahy et abusé à le veoir. Et la simplette, qui toute pitié avoit, à paine que les larmes ne lui sailloienl de.s yeulx, le confortoit au miculx que elle povoit: « Helas, frere Henry, avez- vous parlé aux médecins telz etlelz? — Ouy, certes, m’amye, disoit-il ; il n’y a médecin necirurgien en Paris qui n’ait veu mon cas. — Et qu’en di.sentils? SoulTrircz-vous longuement ceste douleur? — llelas, ouy, voire encores plus la mort, se Dieu ne m’ayde; car mon fait n’a que ung seul remede, et j’aymeroye autant è paine mourir que le descelcr ; car il e.st moins que bien lionne.'lc et tout eslrange de ma profession. — Comment dea, disl lapovrette, puis qu’il y a remede? Et n’essc pas mal fait et péché à vous de vous laisser ainsi passionner*? Si est, en vérité, ce me semble ; vous vous mettez en danger de perdre sens et entendement, h ce que je voy vostre douleur si aspre et si terrible. — Par Dieu ! bien aspre et terrible est-elle, dist frere IIeni7 ; mais quoy ! Dieu l’a m’a envoyée, loué soit-il! Je preus bien la maladie en gré, et auray pacicnce et suis tout asseuré d’attendre la mort, car c’est le vray remede de ce, voire, excepté ung, dont je vous ay parlé, qui me gueriroye tantost. — Mais quoy ? — Comme je vous ay dit, je n’oseroye dire quel il est; et, quantainsi seroye qu’il me seroye force à descelcr ce que c’est, je n’auroye point le vouloir de l’acomplir. — Et, par sainct Martin ! dist la bonne femme, frere Denry, il me semble que vous avez tort de tenir telz termes ; et

' Travaillant la soie. Peut-être faut-il lire : de soi, ce qui voudrait dire : ouvrant lui-même la porte. En tous cas, le sens nous parait ici douteux.

* Souffrir, tourmenter,

pour Dieu ! dictes-moy qu’il fault pour vostre garison, et ^ je vous asseure que je mettray paine et diligence à trou- ' ver ce qui y servira. Pour Dieu, ne soiez cause de vostre ■ perdicion, laissez-vous ayder et secourir? Or dictes-moy que c’est, et vous verrez se je ne vous ayderay ; si feray, d par Dieu, et me deust-il couster plus que vous ne pen- sez. » Damp moyne, voyant la bonne voulenté de sa voisine, après ung grant tas d’excusances et de refus, que pour estre brief je trespasse, dist à basse voix : « Puis -’^ qu’il vous plaist que je le dye, je vous obeyray. Les me- s decins m’ont tous dit d’ung accord, qu’en mon fait n’a que ung seul remede, c’est de bouter mon doy malade dedans'! le lieu secret d’une femme nette et honneste, et là le tenir assez bonne piece, et après le oindre d’ung oignement, dont ilz m’ont baillé la recepte. Vous oyez que c’est, et, pour tant que je suis de ma nature et de propre coustume honteux, j’ay mieulx aymé endurer et souffrir jusques cy les maulx que j’ay portez, qu’en riens dire à personne vivant ; vous seule scavez mon cas, et malgré moy. — Hélas, bêlas ! dist la bonne femme ; je ne vous ay dist chose que je ne face ; je vous vueil ayder à guérir ; je suis contente et me plaist bien, pour vostre garison, et vous oster de la terrible angoisse qui vous tourmente, que vouj^^ preste lieu pour bouter vostre doy malade. — E^Dieu lè ^ vous rende, damoiselle! dist damp moyne. Je ne vous en , eusse ozé requérir ne aultre ; mais, puis qu’il vous plaist m de me secourir, je ne seray jà cause de ma mort. Or nous ^ mettons doncques, s’il vous plaist, en quelque lieu secret, . que nul ne nous voye. — Il me plaist bien ! » dist-elle. Si , le mena en une belle garderobe et serra l’buys, et sur le tlit la mist; et moiltre moyne lui b'eve ses drapeaux et, -T)

en lieu du doy de la main, bouta son perchant dur et roide dedans. Et, à l'entrer qu’il iist, elle qui le sentit si très ^ gros, dist: « Et comment vostre doy est-il si gros? Je

• Unge, chemise, jupon et cotte.

n’ouy jamais parler du pareil ! — Et, en vérité, dist-il, ce fait la maladie qui en ce point le m'a mis. — Vous me comptez merveille ! » dist*elle. Et durant ses langaigcs, maistrc moyne acomplit ce pour quoy si bien avoit fait le malade. Et, elle, qui sentit et cetera, demanda que c'cstoit ; et il respondit : c C'est le clou de mon doy qui est enfondrc; je suis comme guery, ce me semble, Dieu mercy et la vostre ! — Et, par ma foy, ce me plaist moillt, ce dist la dame qui lors se leva; se vous n'estes bien gary, si retournez toutes fois qu'il vous plaira ; car, pour vous oster de douleur, il n'est riens que je ne face ; et ne soyez plus si honteux que vous avez esté, pour vostre santé recouvrer. »

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