‹ Les cent nouvellesChapitre 139 sur 160 · LA XCVI* NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA XCVI* NOUVELLE

OR escoutez qu'il advint l'aultre hier à ung simple curé de villÿige. Ce bon curé avoit ung chien qu'il avoit nourry et gardé, qui tous les aultres chiens du pays passoit sur le fait d'aller en l'eaue quérir le vireton <; et, à l'occasion de ce, son raaistre l'aymoit tant, qu’il ne seroye pas legier à compter combien il en estoit assoté. Advint toutesfois, je ne scay par quel ras, ou s’il eut trop chault ou trop froit, toutesfoys il fut malade et mourut. Que hst ce bon curé? Luy, qui son presbitaire avoit tout contre le cymetiere, quant il vit son chien trespassé, il pensa que grant dommaige seroye que une si saige et

* Flèche, Mlon qu'on lance à l'eau pour que le cliien le rapporte.

bonne beste demourast sans sépulture. Et, pour tant, il fîst une fosse assez près de l'buys de sa maison et là l'enfouyt. Je ne scay pas s’il fist une marbre* et par dessus graver ung epitaphe; si m’en tays. Ne demeura gueres que la moit du bon chien du curé fut par le villaige anuncée et tant espandue, que aux oreilles de l’evesque du lieu parvint, et de sa sépulture saincte que son maistre luy bailla. Si le manda vers luy venir par une belle citation par ung chicaneur^ : « Helas! dist le curé, et qu’ay-je fait, qui suis cité d’office? — Quant à moj, dist le chicaneur, je ne scay qu'il y a, se ce n’est pourtant que vous avez enfouy vostre chien en terre saincte où l’en met les corps des chrestiens. — Ha, se pense le curé, c’est cela ? > Or luy vint en teste, qu’il avoit mal fait, et que, s’il se laisse emprisonner, qu’il sera escorché^, car monseigneur l'evesque est le plus convoiteux de ce royauhne, et si a gens autour de luy, qui scaivent faire venir l'eaue au moulin, Dieu scait comment. 11 vint à sa journée *, et de plain bout s'en alla vers monseigneur l'evesque, qui luy fist ung grant prologue pour la sépulture du hon chien. Et sembloit à l’ouyr, que le curé eust pis fait que d’avoir regnié Dieu. Et, après tout son dire, il commanda qu’il feust mené en la prison. Quant monseigneur le curé vit qu’on le vouloit houter en la l^pyte aux cailloux, il fut plus esbahy que ung canet’*, et requist à monseigneur l’evesque, qu’il feust ouy : lequel luy accor^. Et devez scavoir que à ceste calenge" estoient grant finson de gens de bien et de grant façon, comme, l’officié, les promoteurs, le scribe, notaires, advocas, procureurs et plusieurs aultres, lesquels tous ensemble grant joye

^ Il Faut lire : s’il Ct une tombe de marbre

-* Procureur, hniuier. RalMiais, dans son roman allégorique, a décrit nie des Chlcanoux.

' * Tasé, mis à rançon.

* K son ajournement.

Petit canard.

* Débat judiciaire.

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES. fî5

monoient du cas du bon curé, qui à son cbien avoit donné la terre saincte. Le curé, en sa deffense et excuse, parla en brief et dist : « En vérité, monseigneur, se vous eussiez autant congneu mon bon chien, à qui Dieu pardoint, comme j’ay fait, vous ne seriez pas tant esbahy de la sépulture que je luy ay ordonnée, comme vous estes, car son pareil, comme j’espoire, ne fut jamais trouvé, ne sera. » Et lors commença à dire bausme * de son chien : « Aussi pareillement, s'il fut bien saige en son vivant, cncorcs le fut-il plus à sa mort, car il fist ung très beau testament, et, pour ce qu’il scavoit vostre nécessité et indigence, il vous ordonna cinquante escuz d’or que je vous apporte. » Si les tira de son sein, et les bailla à l’evesque, lequel les receut voulentiers, et lors loua et approuva les sens du vaillant chien, ensemble son testament, et la sépulture qu’il luy bailla.

LA XCYIP NOUVELLE

N’a gueres que estoit une assemblée de bons compaignons faisans bonne chiere en la taverne, et beuvans d’autant. Et quant ilz eurent beu et mangé, et fait si bonne cbicre jusques à louer Dieu et aussi usqtie ad Hebreos * la pluspart, et qu’ilz eurent compté et payé leur escot, les aucuns commencèrent à dire : a Comment nous serons festoiez de noz femmes, quant nous retournerons

* Expression proverbiale, qui équivaut a celle-ci : dire monts et merveille.

* Jeu de mots sur ce texte îles Psaumes, où le mot Hebræos fait équivoque avec ebrios, ivres.

LES CENT HOCTELLES KOÜVELLE8.

à Tostel? — Üieu scait que nous ne serons pas excommuniez! — On parlera bien à nos barbes*. — Nostre Dame ! dist l’ung, je crains bien à m’y trouver. — Ainsi m’aist Dieu ! dist l'aultre; aussi fais-je moy. Je suis tout seur d'ouyr la passion *1 — Pleust à Dieu que ma fenune feust muette, je beuveroye^ trop plus hardiment que ne fais I » Ainsi disoient trestous, fors l'ung d'eulx qui estoit bon compaignon, qui leur alla dire : « Et comment, beaulx seigneurs, tous estes tous bien maleureux, qui avez tous cbascun femme qui si fort vous reprent d’aller à la taverne, . et est tant mal contente que vous beuvez ? Par ma foy ! Dieu mercy, la mienne n’est pas telle; car, se je beuvoye dix, voire cent fois le jour, si n’esse pas assez à son gré; brief, je ne vis oncques qu'elle n’eust voulu que je eusse plus beu la moytic. Car, quant je reviens de la taverne, elle me souhaittc tousjours le demeurant du tonneau de» dans le ventre, et le tonneau avecques; si n’esse pas signe que je boyve assez à son gré. • Quant ses compaignons ouyrent ccste conclusion, ilz se priudrent à rire et louèrent beaucoup son compte, et, sur ce, s’en-allerent tous, cbascun à sa chascune. Nostre bon compaignon, qui le compte avoit fait, s’en vint à l'ostel, où il trouva peu paisible sa femme toute preste à tencer, qui de si loing qu’elle le vist venir, commença la souffrance* accoustumée; et, de fait, comme elle souloit, luy soubaitta le demourant du vin du tonneau dedans le ventre : a La vostre mercy, m’amye ! dist-il; encores avez meilleure coustume que les aultres femmes de ceste ville : elles enragent de ce que leurs marysboyvcnt ne tant ne quant*. Et, vous, (Dieu le vous rende !) vouldriez bien que je beusse tous»

* Cest-à-dire : on nous arrachera les poils de la barbe.

* L'évangile de la Passion pst d'une interininable longueur; voilà pourquoi le buveur le compare à la kyrielle de reproches qu'il s'attend à subir.

* Pour bwTois.

* Plainte, réprimande qu'il avait coutume de soufl'rir. .. '

“ C’est-à-dire : tant et plus.

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES. 4l7

jours OU une bonne fois qui tousjours durast. — Je ne scay, dist-elle, que je vouldroye, sinon que je prie à Dieu que tant bcuvez ung jour,|que crever en puissiez. » Comme ilz se devisoient ainsi * doulcement que vous oyez, le pot à la porée *, qui sur le feu cstoit, commence à s’cnfouyr, par dessus, pource que trop asprc feu avoit; et le bon homme, qui voyoit que sa femme n'y metloit point la main, luy dist ; « Et ne voyez-vous, dame, ce pot qui s'enfouyt ?» Et elle, qui encores rapaisée n’estoit, respondit : « Si fais, sire, je le voy bien. — Or le haussez; Dieu vous mette en mal an! — Si feray-je, dist-elle, je le hausseray jo le metz à lij deniers. — Voire, dist-il, dame, esse la response? Haussez ce pot, de par Dieu! — ' Et bien, dist-elle, je le metz à vij soulz; esse assez bault? — Hen I hen ! dist-il, et, par sainct Jehan ! ce ne sera pas sans trois coups de baston. > Et il choisit ung gros baston et en descharge de toute sa force sur le dos de ma damoiselle, en disant : < Ce marchié vous demeure. » Et elle commence à crier alarme, tant que les voisins s'y assemblèrent, qui demanderont que c'estoit; et le bon homme racoropta l’histoire comme elle alloit, dont ilz rirent trestous, fors elle à qui le marchié demoura.

LA XCVlir NOUVELLE

Es marches et mettes* de France, "entre les aultres nobles, y avoit ung chevalier riche et noble, tant par l’ancienne noblesse de ses prédécesseurs, comme par ses

* S'entretenaient, parlaient ensemble.^

* Le pot au feu, bien garni de poireaux on poneaux.

’ Je l'enchérirai. Jeu de mots sur le verbe hausser, qui a deux significations distinctes.

* Frontières ; du latin melm.

478 LËS'CEHT NOUVELLES NOUVELLES.

propres nobles et vertueux fais ; lequel chevalier, de sa. femme espousée, il avoit eu seulement une fille, qui estoit. très belle et très adressée* pucelle, comme à son estât appartenoit, aagée de xv à xvj ans, ou environ. Ce boa; et noble chevalier, voyant sa fille estre assez aagée, habille et ydoine ‘ pour estre alyée et conjointe par le sacremaat de mariaige, il eut très grand voulenté de la joindre et donner à ung chevalier son voisin , non toutesfoys tout noble de parentaige comme de grosses puissances et rn chesscs temporelles; avec ce, aussi, aagé de soixante àquatre vings ans ou environ. Ce vouloir rongea tant en»; viron la teste du père dont j’ay parlé, que jamais na ' cessa jusques à ce que les aliances et promesses furent faictes entre luy et sa femme , mere de la fille, et ledit ancien chevalier, touchant le mariaige de luy avec ladicte . fille, qui des assemblées promesses et traictiez ne scavoit rien, ne n’y pensoit aucunement. Assez prochain de, l’ostel d'iceluy chevalier, pere de la pucelle, avoit ung aultre jeune chevalier, vaillant et preux, riche moyennement, non pas tant de beaucoup que l’aultre ancien dont j’ay parlé, qui estoit très ardant et fort embrasé de l’a-l mour d’ycelle pucelle. Et pareillement, elle, par la vtt- i tueuse et noble renommée de luy, en estoit très fort entachée*,[combien que à danger, parlassent l’ung à l’aultre, car le pere s’en doubtoit, et leur rompoit les moyens et . voyes qu’il povoit. Toutesfoys il ne les povoit forclorre® de l’entiere et très lealle amour, dont leurs deux cueurs estoient entrelyez et enlacez. Et quant la fortune leur fa- 1 vorisoit tant, que ensemble les faisoit deviser, d’aultre<, chose ne tenoient leurs devises, comme de pourpenser le

• . - c ; -'uÿri

* Bien dressée, bien élevée.

* Propre, convenable; dulaün idonea.

^ Entrevues, conférences des parents.

* Éprise, amoureuse.

“ A grand risque, non sans peine.

* Exclure, mettre hors.

LËâ CBKT NOUVELLES NOUVELLES. 119

moyen par lequel leur seul et souverain désir pourroye estre acomply par légitimé mariaige. Or s’approucha le temps que icelle pucellc deust estre donnée à ce seigneur ancien ; et le marchié luy fut par son pere descouvert, et assigné le jour qu’elle le devoit espouser, dont ne fut pas peu courroucée; mais elle pensa qu’elle y donneroye remede. Elle envoya vers son très chier amy le jeune chevalier et luy manda qu’il venist celeenient * le plustost qu’il pourroye. Et, quant il fut venu, elle lui compta les aliances iaictes d’elle et de l’aultre ancien chevalier, demandant sur ce conseil, afhn de tout rompre, car d’aultre que de luy ne vouloit estre espousée. Le chevalier luy respondit : « M’amye très chiere, puisque vostre bonté se veult tant humilier que de raoy offrir ce que je n’oseroye requérir sans très grantvergoigne, je vous remercie, et, se vous voulez persevcrer en ceste bonne voulenté, je scay que nous devons faire. Nous prendrons et assignerons ung jour auquel je viendray en ceste ville, bien acompaigné de mes amis, et à certaine heure vous rendrez en quelque lieu, que vous me direz maintenant, où je vous troüveray seule. Vous monterez sur mon cheval et vous meneray en mon chasteau. Et puis, se nous pouvons appaisier monseigneur vostre pere et madame vostre mere, nous procéderons à la consommacion de noz promesses. > Laquelle dist que c’estoit bien advisé, et qu’elle scavoit comment on s’y pouvoit convenablement conduire. Si luy dist que, tel jour et telle heure, venist en tel lieu où il la trouveroye, et puis feroye tout bien, ainsi qu'il avoit advisé. Le jour de l’assignacion vint , et se comparut le jeune chevalier au lieu où l’en luy avoit dist, et où il trouva sa dame, qui montg sur son cheval et picqua fort, tant qu’ilz eurent esloingné la place *. Ce bon chevalier, craignant qu’il ne travaiïlast® sa très chiere et parfaicte

' Secrètement, eu cachette.

* Jnsqu'i ce qu'ils fussent loin de la place.

* Lassât, fatiguât.

iSO LES CEKT NOUVELLES NOUVELLES.

amyc, rompit son legier pas et fist espandre tons ses gïms par divers chemins, pour veoir se quelqu’un ne les suyvoit point; et chevaucboit à travers champs, sans tenir voyes ne sentiers,^ le plus doulcement qu'il povoit; et chargea à ses gens qu’ilz se trouvassent ensemble tous à ung gros villaige qu’il leur nomma , où il avoit intencion de re* paistre*. Ce villaige estoit assez estrange et hors la commune voye des chemins ; et tant chevauchèrent, qa'flz vindrent au villaige, où la dedicasse et generalle feste do lieu se faisoit, à laquelle y avoit gens de toutes sortes et de grande façon. Hz entreront à la meilleure taverne de tout le lieu , et incontinent demandèrent à boire et à ranger, car il estoit tard après disner, et la pucelle si estoit fort travaillée*. Hz firent faire bon feu et très bien appointer à menger pour les gens dudit chevalier qui n’estoient pas encores venus. Gueres n’eurent esté en leur ostellerie, que voicy venir quatre gros loudiers charretiers ou bouviers, par adventure encores plus villains, et entreront en ceste osteUerie baudement *, demandans rigoureusement où estoit la ribaulde ^ que ui^ rufQen nagueres avoit amenée derrière luy sur son cheval, et qu’il falloit que ilz beussent avec elle et à leur tour la gouverner. L’oste, qui estoit homme bien congnoissant ledit chevalier, saichant que ainsi n’estoit pas que les ribaulx disoient, il leur dist gracieusement que telle n’estoit-elle pas qu’ilz cuidoient : « Par la mort bien ! (lirent-ilz, se vous ne la nous livrez incontinent, nous abaterons les buys, et l’enmenerons par force malgré vous deux ! » Quant le bon oste entendit leur rigueur, et que sa doulce^ responce luy proufQtoit point, il leur nomma le nom du chevaUer, lequd estoit très renommé es mar-

* Prendre nn repas.

* Lassée, fatiguée.

’ Itibauds, coureurs de mauvais lieux.

* Joyeusement.

* Fille de joie.

* Conciliante, honnête, polie.

ches, mais peu cogneu des gens, à l’occasion que tousjours avoit esté hors du pays, acquérant honneur et renommée glorieuse ès guerres et voyaiges loingtains. Leur dist aussi que la femme estoit une jeune pucelle parente audit chevalier, laquelle estoit née et yssue de grant maison, de très noble parentaige : « Helas ! messeigneurs, vous povez, dist-il , sans dangier de vous ne d’aultruy, esteindre et passer voz chaleurs desordonnnées avecques plusieurs aultres, qui à l’occasion de la feste de ce villaige sont venues, et non pour aultre chose que pour vous et voz semblables; pour Dieu! laissez en paix ceste noble fille, et mettez devant voz yeulx les grans dangiers où vous vous boutez. Pensez à vos vouloirs, et le grant mal que vous voulez commettre et à petite occasion * 1 — Cessez vostre sermon, dirent les loudiers tous alumcz de feu de concupiscence chamelle, et donnez-nous voye, que la puissions sans violance avoir : aultrement , vous ferons honte ; car en publicque icy nous l’amenerons, et chascun de nous quatre en fera son plaisir. » Les parolles iinées, le bon oste monta en la chambre où le chevalier et la bonne pucelle estoient; puis, hucha le chevalier à part, à qui les nouvelles compta, lequel, quant il eut tout’bien et constamment entendu, sans estre gueres troublé, il descendit, garny de son espée, parler aux quatre ribaulx, leur demandant très doulcement quelle chose il leur plaisoit. Et, ainsi rudes et maulsadcs qu’ilz estoient, respondirent qu’ilz vouloient avoir la ribaulde qu’il tenoit fermée* en sa chambre, et que, se doulcement ne leur bailloit, ilz luy tolliroyent et raviroyent à son dommaige : « Beaulx seigneurs, dist le chevalier, se vous me congnoissiez bien, vous ne me tiendriez pour tel qui maine par les champs les femmes telles que vous appelez ceste; uneques je ne fis telle folie, la mercy Dieu. Et, quant la

' C’est-à-dire : avec peu de chance de réussir.

* Pour enfermée.

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482 tES cent nouvelles NOUVELLES.

vouleuté me seroit telle (que Dieu ne vueille !) jamais je ne le feroye ès marches dont je suis, et tous les miens; ma noblesse et la netteté de mon couraige ne le pourrojent souftrir, que ainsi me gouvernasse. Geste femme est une jeune pucelle, ma cousine prochaine, yssue de noble maison; et je voys' pour esbattre et passer temps doulceraent, la menant avec raoy, accompaignié de mes gens; lesquels, jà soit qu’ilz ne soient cy presens, toutesfoys viendront-ilz tantost, et je les attens; et ne soyez jà si abusez en vos couraiges, que je me réputé si lascbe que je la laisse villenner*, ne souffrir luy faire injure tant ne quant*; mais la garderay et deffendray aussi avant et longuement que la vigueur de mon corps poiu ia durer, et jusques à la mort. » Avant que le chevalier eust finé sa parolle, les villains plastriers ® luy entrerompirent, en nyant tout premier qu'il fust celuy qu’il avoit nommé, pource qu’il estoit seul, et ledit chevalier jamais ne chevauchoit que en grande compaignie de gens. Pourquoy luy conseilloient qu’il baillast ladicte femme, s’il estoit saige, ou auUrement luy roberoient* par force, quelque chose qu’il en peust ensuyvir. Helas! quand le vaillant et courageux chevalier perceut que doulceur n’avoit lieu en ses responscs, et que rigueur et haulteur occupaient la place, il se ferma * en son couraige et résolut que les villains n’auroient point la jouyssance de la pucelle, ou il y mourroit en la deffendant. Pour faire fin, l’ung de ces quatre s’advança de ferir de son baston à l’uys de la chambre, et les aultres l’ensuyvent, qui furent reboulez vaillamment d’iceluy chevalier. Et ainsi se com-

* Insulter, outrager.

* De manière ou d’autre.

* Cette qualiflcaüon donnée à des ribauis caractérise les vagabonds et les gens sans aveü qui se retiraient la nuit dans les fours à plfttre.

* Déroberaient, raviraient.

» S'alTermit.

LES CKMT NOUVKLtt'8 NOUVELLES. 48o

nicnça la bataille qui dura assez longuement. Combien que les deux parties fussent despareillces *, ce bon clievalier vainquit et rebouta les quatre ril)aulx, et ainsi qu’il les poursuyvoit et chassoit pour en estre tout au dessus *, l’ung de ceulx, qui avoit ung glaive, se vira subit® et le darda en l’estomac du chevalier et le perça de part en part; et du coup incontinent cheut mort: dont ilz furent très joyeulx. Ce fait, l’oste fut par eulx contraint de l’enfouyr au jardin de l’ostcl, sans esclandre ne noise. Quant le bon chevalier fut mort, ilz vindrent heurter à lu chambre où estoit la pucclle à qui desplaisoit que son amoureux tant demouroit, et bouteront l’huys oultre Et si tost qu’elle vit les brigans entrer, elle jugea que le chevalier estoit mort, disant : « llelas! où est ma garde ! où est mon seul refuge ! Que est-il devenu? Dond vient qu’ains me blesse le cueur , et qu'il me laisse icy seulette? » Lesribaulx, voyans qu’elle estoit moult troublée, la cuiderent faulccment décevoir par doulces parolles, en disant que le chevalier si estoit en une aultre maison , et qu’il luy mnndoit qu’elle y allast avec eulx, et que plus seurement s’y pourvoit garder. Mais riens n’en voulut croire, car le cueur tousjours luy jugeoit qu’ilz l’avoient tué. Si commença à soy dementer® et de crier plus arnerement que devant : « Qu’essc cy, dirent-ilz, que tu nous faiz estrange maniéré? Cuides-tu que nous ne te congnoissons? Se tu as souspeçon sur ton rufhen, qu’il ne soit mort, tu n’es pas abusée; nous en avons délivré le pays. Pourquoy ® soyez toute asseuréc que nous quatre aurons tous chascun l’ung après l’aultre ta compaignie. » Et, à ces motz, l'ung d’èuïx s’avance, qui la prent le plus rude-

^ Inégales.

* C'est-à-dire : pour en triompher tout à fait.

* Se retourna soudain.

* Jetèrent la porte en dedans.

® Ou gumenter, lamenter.

* C’est pourquoi.

ment du inonde, disant qu’il aura sa qu’elle luy cschappe. Quant la povre pucelle se vit ainsi Lrcée ‘ et que la doulceur de son langa.ge ne luy portoirpotl de Jrouffit, si leur dist : « Uelas ! .r^esseigneurs puis^que vostre mauvaise voulenté est ainsi tournée, et Sue humilie prierenela peut adoulcir, au moins ayez en Zs Zie hLnestelé de couraige, que, puis quil fan Tuè à vous je soye abandonnée, ce soit priveemen , c est assavoir à l’ung sans la prescuce de 1 au tre. » accordèrent, jà soit que très envis S et puis luy firent choisir et pouresiire celuy d’eulx quatre, qui devoit demoul er avec elle ; l’ung d’eulx, lequel cuidoit eslre le plus benina et doulx, elle esleut; mais de tous P"*®*

Ta chambre fut fermée, et tantost apres la bonne pu- A se getta aux piedz du ribault, auquel elle fei p sieurs piteuses remonstrances, en luy priant que il eust pitié d’elle. Mais, tousjours persévérant en malignité, dist ïù’ü feroU sa vUnté d’elle. Quant elle e vis si dur, 3ue à sa priere très humble ne vouloit exaulcer, d^t . Tor S puisqu’il convient qu’il soit , je suis contente;

leaa qu’elle avoit pendu à sa «a.nclui-e, cl, en fa «ni “ug U piteux en. ce Irencha la gorge «

quan. le ribaul. '“^r^^ler P

ses compaignons. Et e.-at a pp H «gèrent leurs

nugnia selon l’exigence du piteux

iours les deux beanlx amoureux, lanlost lung apres, au ns perceroir riens des joyeux pla.s..a ou tls eutel euseUle vivre e. durer tout leur temps.

* Violeulée, violée.

* Quoique bien malgré eux.

5 Fermiez.

* Ou sacqva, uégaîuu.

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