‹ Les cent nouvellesChapitre 73 sur 160 · LA PREMIERE NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA PREMIERE NOUVELLE

En la ville de Valenciennes eut nagueres ung notable bourgeois, en son temps receveur de Henault, lequel entre les autres fut renommé de large et discrète prudence. Et, entre ses louables vertuz, celle de libéralité ne fut pas la moindre, car par icelle vint en la grâce des princes, seigneurs, et aultres gens de tous estaz. En ceste eureuse félicité. Fortune le maintint et soustint jusques en la lin de ses jours. Devant et après ce que Mort l’eust destaclyé de la chaine qui à mariaige î'accouploit, le bon bourgeois, cause de ceste histoire, n'estoit pas si mal logié en ladicte ville, que ung bien grant maistre ne s'en tint pour content et honnouré d’avoir ung tel logis. Et entre les desirez et louez édifices, sa maison descouvroit sur plusieurs rues ; et là avoit une petite poterne vis à vis près de là, en laquelle demouroit ung moult bon corn-

paignon*, qui très belle femme et gente avoit et encores en meilleur point. Et, comme il est de coustume, les yeulx d'elle, archiers de cœur, descoicherent tant de fléchés en la personne dudit bourgeois, que, sans prochain remede, son cas n’estoit pas moindre que mortel. Pour laquelle chose seurement obvier, trouva par plusieurs et subtiles façons, que le compaignon, mary de ladicte gouge fut son amy très privé et familier ; et tant, que peu de dîners,de souppers, de bancquetz, de bains, d'estuves, et aultres passetemps en son ostel et ailleurs ne se feissent jamais sans sa compaignie. Et, à ceste occasion, se tenoit ledit compaignon bien fier et encores autant eureux. Quant nostre bourgeois, plus subtil que img regnart, eust gaignié la grâce du compaignon, bien peu se soussia de parvenir è l’amour de sa femme ; et, en peu de jours, tant et si très bien laboura que la vaillant femme fut contente d’ouyr et entendre son cas, pour y bailler remede convenable. Ne rcstoit plus que temps et lieu*; et fut à ce menée, qu’elle luy promis!, tantost que son mary iroit quelque part dehors pour séjourner une nuyt, elle incontinent l’en avertiroit. Achief de piece «, ce désiré jour fut assigné, et dit le compaignon è sa femme, qu’il s’en alloit à ung chasteau loingtain de Valenciennes environ troys lieues. Et la chargea bien de soy tenir à l’ostel et garder la maison, pource que ses affaires ne po voient souffrir que celle nuyt il retournast. S’elle en fut bim

* Ce mot, par opposition à bourgeois, doit signifier un artisan du corps des métiers.

* Femme galante, débauchée; du bas latin, guvia, qui signifie ventouse, et qui représente l’action d'une prostituée épuisant la vie et l’argent des hommes. Le savant Huet veut que ce soit le mot hébreu goja, qui veut dire la même chose.

’ Travailla : de laborare.

* Il faut sous-entendre : à trouver, à choisir.

“Cette locution, qui revient souvent dans les Cent Nouvelles nouvelles, signifie : enfin, bientôt après, etc. La mot pièce se prend ici dans l’acception de temps, qu’on sous-entendait comme dans l’adverbe piepa (pièce a).

IiES CENT ROCTILIES NODTE1LE8.

joyetiM, sans en &ire semblant ne maniéré en parolles ne aultreraent, il ne le fault jà demander, car il n'avoit pas en* core cheminé une lieue d’assez * , quant le bourgeois sceust ceste adventure de pieça ^ desirée. Il fist tantost tirer les bains, chauffer les estuves, faire pastez, tartes, ypocras, et le surplus des biens de Dieu, si largement que l’appareil sembloit ung droit desroy Quant vint sur le soir, la poterne fut desserrée*, et celle, qui pour la nuyt y de- Toit le guet, saillit dedans * ; et Dieu scait qu'elle fut doulcement receue. Je m’en passe en brief, et espoire plus, qu’ilz firent plusieurs devises * d’aucunes choses qu’ilz n’avoient pas en ceste eureuse journée b leur première voulenté. Après ce que en la chambre furent descendus, tantost se boutèrent au bain, devant lequel beau souper fut en haste couvert et servy. Et Dieu scait qu’on y beut d’autant largement et souvent. De vins et viandes parler, n’en seroitque redicte; et pour faire le compte brief, faulte n’y avoit que du trop. En ce très gracieux estât se passa la pluspart de ceste doulce et courte nuyt ; baisiers donnez, baisiers renduz, tant et si longuement quechascun ne desiroit que le lit. Tandis que ceste grande chiere se faisoit, vecy bon mary, jk retourné de son voyaige, non querant ceste sa bonne adventure, qui heurte bien fort à l’uys de sa chambre. Et, pour lacompaignie qui y estoit, l’entrée de prinsault ^ luy fut refusée jusques à ce qu’il nommast son parrain. Adonc se nomma haut et clair ; et très bien l’entendirent et recongneurent sa bonne femme et le bourgeois. La gouge fut tant fort effrayée â

^ C’est-à-dire èn avant. On peut lire (Paccèt^ dans le sens i'accessus.

* Depuis longtemps, depuis une pièce de temps, déjà.

3 Un véritable dieorroi, désordre. On pourrait écrire aussi droit des roys, par allusion aux apprêts d’une réception royale.

* Ouverte.

* Allusion à la garde urbaine qui était tenue de faire le guet.

* Devis, entretiens.

’’ Pour prime saut, tout d’abord. Faut-il lire: de plein saut?

4i tES CENT NOUVELLES NOUVELLES.

la voix de son mary, qtfe à peu que son loyal eueur ne failloit > ; et ne sçavoit jà plus sa contenance, se * le boQr', bourgeois et ses gens ne l’eussent reconfortée. Mais let bon bourgeois, tant asseuré, et de sou fait très advisé, la fist bien en haste coucbier ; et au plus près d'elle se bouta, et luy charga qu'elle se joingnist près de luy et; caiçbast le visaige, qu'on n’en peult rien appercevoir..Et cela fait au plus bricf que on peult, sans soy trop baster, il commanda ouvrir la porte. Et le bon compaignon sault ^ dedans la chambre, pensant en soy que aucun mistere y< avoit, quant devant l'uys l'avoient retenu si longuement. Et quand il vit la table tant chargée de vins et de grans viandes, ensemble le beau bain tr^ bien paré, et le bour* geois ou très beau lit encourtiné * avec sa seconde per* . sonne. Dieu scait s'il parla hault et blasonna les armes de son bon voisin : lors l'appela ribauü, loudier après pulier, aptèsyvrongne, et tant bien le baptiza, que tous ceulx à la chambre, et luy avecques, s'en rioient bien' fort. Mais sa femme, à ceste heure, n'avoit pas ce loisir,^ tant estaient ses levres empeschées de soy joindre près de son amy nouvel: « Ha! ha! dist*il, maistre houU: lier^, vous m’avez bien celée ceste bonne chiere; mais,-. par ma foy, si je n'ay esté à la grant feste, si fault-il bien que l'en me monstre l'espousée. 9 Et, à ce coup, tenante la chandelle en sa main, se tira près du lit : et jk se vou*^ loit avancier de haulcier la couverture soubz laqueUe fai- : soit grant penitance et silence sa très parfaite et bonne > femme, quant le bourgeois et ses gens l'en garderont : dont le compaignon ne s'en contentoit pas trop ; et à

‘ C’est-à-dire : peu s’en fallut que le cœur ne vînt à lui man-, quer. Le mot loyal est mis là par antiphrase.

* On écrivait se pour distinguer la conjonction de l’adverbe, qu’on' employait dans le sens de : ainsi, aussi, néatunoins, etc.

* Du verbe saillir : s’élance. . .

* Entouré de courtines, de rideaux. *

8 Fainéant, libertin; de ludarius, histrion.

* Ribaud, paUlard; du bas latin, hulUtrins. -

forcée maulgré cbascun, tousjours avoit la main an lit. Mais il ne fut pas maistre pour lors, ne créa de faire son vouloir : et pour cause. Sur quoy ung appointcment très gracieuE et bien nouveau Ait fait, de quoy assez se contenta, qui fut tel : le bon bourgeois fut content que on luy monstrast à descouvert le derrière de sa femme, les rains ^ les cuisses, qui blanches et grosses estoient, et le surplus bel et bonneste, sans riens descouvrir ne veoir le visaige. Le bon compaignon, toujours la chandelle en sa main, fut assez longuement sans dire mot. Et quant il parla, ce fut en louant beaucoup la très grande beaulté de ceste femme; et afferma, par ung bien grant serment, que jamais n'avoit veu chose si bien ressembler au cnl de sa femme ; et s'il ne feust bien seur qu'elle fenst en son ostel, à ceste heure, il diroit que ce seroit elle ! Mais elle fut tantost recouverte, et adonc se tira arriéré, assez pensif. Et Dieu scait se on luy disoit bien, puis l'ung, puis l'autre, que c'estoient de luy mal congneu, et h sa femme peu d’honneur porter ; et que c'estoit bien aultre chose, que cy après assez il pourroit veoir. Pour reflàire les yeulx abusez de ce povre martir, le bourgeois commanda qu'on le feist seoir à la table, où il reprint nouvelle ymaginadon par boire et mengier largement du soupper de ceulx, qui entretemps * au lit se devisoient ^ à son grant préjudice. Puis, l'heure vint de partir, et donna la bonne nuyt au bourgeois et à sa «NMnpaignie; etpria moult donlcernent qu'on le boutast hors de leans * par la poterne, pour plus tost trouver sa maison. Mais le bourgeois luy respondit qu'il ne scauroit à ceste heure trouver la clef ; pensoit aussy que la serreure feust tant enrouillie qu'on ne la pourroit ouvrir, pource que nulle fois ou peu souvent s'ouvroit. n fut, au fort *, contraint de saillir par la

« Cependant; en ce temps-li. "

* S'entretenaient.

> Hors de ce lieu.

* Enfîn.

porte de devant et d'aller le grant tour à sa maison. Tandis que les gens au bourgeois le conduisoient vers la porte, tenant le bec en l'eaue par devises ; et la bonne femme fut incontinent mise sur piez, et en peu de heure habillée et lacée sa cotte simple son corset en son bras, et venue à la poterne ; puis, ne fîst que ung sault en sa maison où elle attendoit son mary qui le long tour venoit, très advisée de son fait, et des maniérés qu'elle avoit à tenir. Vecy • nostre homme, voyant encore la lumière et la clarté en sa maison, heurte assez rudement. Et sa bonne femme qui mesnaigeoit ^ par leans, en sa main . tenant ung ramon *, demande ce qu’elle bienscait : i Qui est-ce là? • Et il respondit ; « C'est vostre mary. — Mon mary ? dist-elle ; mon mary, n'est-ce pas; il n’est pas en la ville. » Et il heurte de rechief et dit : « Ouvrez, ouvrez, je suis vostre mary. — Je congnois bien mon mary, dist-elle ; ce n’est pas sa coutume de soy enclorre si taiï, quant il seroit en la ville ; allez ailleurs, vous n’estes pas Ûen arrivé : ce n'est point céans, qu’on doit heurter à eeste heure. » Et il heurte pour la tierce fois et l'appella par son nom, une fois, deux fois. Adonc fist-elle aucunement semblant de le congnoistre, en demandant dont il venoit à ceste heure? Et pour response ne bailloit aultre chose que : « Ouvrez ! ouvrez ! — Ouvrez ! dit-elle ; encores, n’y estes-vous pas, meschant houillier ? Parla force saincte Marie, j’aymeroie mieulx vous veoir noyer, que céans vous bouter! Allei: coucher en mal repos *, dont vous venez I d Et lors le bon mary de soy courroucer ; et fiert ’ tant qu’il peut de son pié contre la porte, et semble qu’il

< On appelait ainsi le jupon de dessous, qui se fermait par devant, sur la poitrine, avec un lacet.

- ■ Pour voici, en dialecte champenois; véez d, pour voyez ci,

* Vaquait aux soins du ménage.

* Balai de bouleau, du latin ramui. '

» Se retirer, s'enfermer, rentrer.

* Hanvais lieu, taverne.

’ Frappe; du verbe férir; en latin, ferire. "

doyve tout abatre : et menassa sa bonne femme de la tant batre que c’est raige, dont elle n'a gueres grant paour ; mais, au fort, pour apaisier la noyse et à son aise mieulx dire sa pensée, elle ouvrit l'uys Et à l’entrée qu’il iist. Dieu scait qu’il fut servy d’une cbiere * bien rechignée, ët d’ung agu ^ et enflambé visaige. Et quant la langue d’elle eut povoir sur le cueur cbargié très fort d’yre et de courroux, par semblant, les paroUes qu’elle descocha ne furent pas moins tranchantes que rasoirs de Guingant bien affiliez. Et entre aultres choses, fort luy reprouchoit qu’il avoit par malice conclut ceste faincte allée pour l’esprouver ; et que c’cstoit fait d’ung lasche et recreu couraige indigne d’estre alié à si preude femme comme elle. Le bon compaignon, jà soit ce que’^ feust fort courroucié et mal meu par avant, toutesfois pource qu’il veoit son tort à l’oeil et le rebours de sa pensée, refraint son yre ^ : et le courroux qu’en son cueur avoit conceu, quant à sa porte, tant heurtoit, fut tout à coup en courtois parler omverty. Car il dist, pour soy excuser, et pour sa femme contenter, qu’il estoit retourné de son chemin, pource qu’il avoit ouÛié la lettre principale qui touchoit plus le fait de son voyaige. Sans faire semblant de le croire, elle recommence sa legende dorée luy mettant sus ^ qu’il venoit de la taverne et de lieux dcs-

* La porte; ce mot est encore usité dans les dialectes provindaox de la langue d’OiL Nous n’avoos conservé que huis-clot, dans la langue académique.

* Mine, visage; de l’italien ciara, formé du bas latin cara.

’ Malin, rusé; dans le sens du latin aculus.

■ * Faible ceur : courage, qui dérive du latin cor, avait alors le même sens que ce mot.

” On écrivait aussi iagoU et que; pour exprimer : maigri que, quoique, etc.

* C’est le mot latin ira, colère.

' Sa litanie. On ditaussi familièronent languedarie, par corruption. Allusions è la Legenda aurea de Jacq. de Toragine, recueil des vies de saints, célèbre par les fables qu'il raconte avec une pieuse naïveté.

* Lui imputant, le chargeant, l’acciuant.

46 lës cent nouvelles nouvelles.

hoonestes et dissoluz; et qu'il se gouvernoit mal en homme de bien, mauldissant l'heure que oncques elle eut son accointance et sa très mauldicte aliance. Le povre dcsolé, congnoissant son cas, voyant sa bonne femme trop plus -qu'il ne voulsist * troublée, bêlas! et à sa cause ne scavoit que dire. Si se preut à penser, et à cbief de pensée ou méditation, se tire près d'elle, ployant ses genouiz tout en bas sur la terre, et dit les beaulx mots qu'ilz s'ensuyvent : « Ma cbiere compaigue, et très loyale cspouse, je vous prie, estez vostre cueur de tous ces courroux que avez vers moy conceuz, et me pardonnez au surplus ce que vous puis avoir meffait ne mesdit. Je eongnois mon cas, et viens nagueres d'une place où l’en faisoit bien bonne cbiere. Si vous ose bien dire que congnoistre vous y cuiday *, dont j'estoie très desplaisant. Et, pour ce que ù tort et sans cause, je le confesse, vous ay suspeçonnée d'estre aultre que bonne, dont me repens amereinent, je vous supplie, et de rechief, que, tous aultres passez courroux et cestuy-cy oubliez, vostre grâce me soit donnée, et me pardonnez ma folie. » Le mautalant ^ de nostre bonne gouge, voyant son mary en bon ploy * et à son droit, ne se monstra mesbuy si aspre ne si venimeuse : « üomme, dit-elle, villain putier, se vous venez de vos très desbom^ nestes lieux et infâmes, est-il dit pourtant que vous deves oser penser, ne en quelque façon croire, que vostre bonne (treude femme les daigpast regarder? Nenny, par Dieu., — Hélas! ce scay-je bien, ma mye; n'en parlons plus,pour Dieu ! » dist le bon homme. Et, de plus belle, vers . elle s'encline, faisant la requeste jà pieça que trop dicte.\ Elle, jà soit ce que encores marrye® et presque enraigée

* Pour voulu.

* Pensai, crus; du latin, cogilare, qu’on prononçait coiitare et guidUare dans la basse latinité.

* Méchanceté, malice. ' , •

* Pour pli. ^

■ Maintenant, désormais. . ; . '

* Quoique encore chagrine, offensée.

dü 'cette suspection, voyant la parfonde * contrition du Iwn homme, cessa son parler, et petit à petit son tronblc cueur se remist à nature ; et luy pardonna, combien que à'grant regret, après cent mille sermons et autant de -promesses, que * celuy qui tant l’avoit grevée. Et par ce point, à moins de crainte et de regret, elle passa maintesfois' depuis la poterne, sans que l'cmbusche feust jamais descouverte à celui à qui plus toueboit. Et ce souffise qpiant à la première histoire.

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