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Rapports de V amnésie et des aphasies

Avec tous les auteurs de l'ëpoque, Proust notamment, je posais la question en 1878. L'amnésie et Taphasie, disaisje alors (3) « sont deux états qu'il ne faut ni séparer absolument ni confondre d'une manière complète. Il y a deux espèces distinctes d'amnésie : la perte de mémoire peut porter sur les idées ou sur les mots. L'amnésie des

(1) On en trouvera des exemples dans le travail cité de Touche, notamment son observation I {loco cil., p. 656).

(2) Ainsi formulée, la proposition est trop absolue, car l'aphasie sensorielle polygonale (nucléaire) peut, comme je l'ai dit plus haut, s'accompaener d'un certain degré de paraphasie.

p, Leçons sur les Maladies du système nerveux, 1878, t. I, p. 172.

idées ou des images est un trouble de Tidéation... n'a rien à voir avec l'aphasie vraie. L'amnésie des mots au conlraire rentre dansTaphasie ; elle en est le degré inférieur... L'aphasique incomplet répète les mots quand on les lui dit, mais il ne peut pas les trouver spontanément: c'est de l'amnésie. L'aphasique complet ne peut même pas répéter ce qu'on lui dit... Je ne puis pas admettre que l'amnésie soit une forme à part du trouble de la parole, comme le voudrait Proust ». L' « amnésie verbale... forme le degré inférieur o de l'aphasie.

C'est là l'idée classique. Cn argot (1883), Gilrert Ballet (188G) la développent : l'amnésie répond à un affaiblissement, à un effacement partiel des centres du langage. De- JERLNE soutient une opinion analogue en dissociant les amnésies verbales entre les divers centres sensoriels. Pitres (1) objecte à ces théories que l'amnésique ne peut pas évoquer volontairement un mot, mais qu'il le dit si on le lui souffle. Donc, les centres ne sont pas atteints euxmêmes ; c'estplutôt la communication (suspolygonale) entre les centres psychiques supérieurs et les centres du langage.

Déjà GuidoBanti faisait del'aphasieamnésique un trouble idéoauditif (suspolygonal en 0 A) : l'idée était juste, mais trop imprégnée du rôle exagéré que Wernicke fait jouer au centre auditif.

Pitres a repris largement toute la question, a appliqué les travaux récents sur la mémoire (2) et a conclu que laphasie amnésique est une variété particulière du groupe psychonucléaire (troisième groupe suspolygonal ou idéopolygonal). La lésion correspondant à ce type d'aphasie siégerait dans le lobule pariétal inférieur (3).

La question me paraît unpeu plus complexe. Avec Pitres

(1) Pitres, Progrès médical, 1898, p. 321.

(2) Voir notamment : Uibot, Les Maladies de la mémoire, Sollier, Les Troubles de la mémoire, 1892.

(3) Voir aussi : Trenk l, Nouvelle Iconographie de la Sapélrière, 18J9, p. 433.

et la plupart des philosophes, je dislingue la mémoire de fixation et la mémoire de recollectian.

1" « La mémoire de /îxaiion correspond à Tensemble des actes par lesquels les impressions sensitives pénétrant dans le cerveau y laissent une trace de leur passage, un résidu, une image, quelque chose enfin qui est susceptible de renaître ultérieurement et de représenter à l'esprit, sous la forme de souvenirs, les sensations antérieurement perçues. Elle comprend deuxstades, dont le premier est la pmétralion de l'image dans la substance nerveuse et le second sa rétention ou sa conservatioii (1) ». Ceci est une fonction polygonale (2). Chacun des centres polygonaux A V M E est le siège d'une mémoire : A des mots entendus, V des mots lus, M des mots à dire, E des mots à écrire.

2» « La mémoire de recollection comprend les actes par lesquels l'image, antérieurement emmagasinée dans le cerveau, émerge, à un moment donné, des profondeurs de l'inconscient etse présente au moi. Son phénomène essentiel est la reviviscence de l'image. Mais la reviviscence ne constitue pas toute la recollecti-on ; elle est habituellement précédée par l'évocation et suivie par la reconnaissance » (Pitres). Ceci est une fonction suspolygonale : c'est 0 qui évoque les images polygonales, les reconnaît dans sa mémoire psychique supérieure et fait revivre l'idée correspondante. Mais à côté de cette évocation consciente en 0, il peut ôussi y avoir une évocation automatique, qui est alors une fonction purement intrapolygonale : une impression en V ou en A peut évoquer automatiquement la mémoire verbale en M ou en E ; c'est une évocation inconsciente sans reconnaissance.

De cette analyse il résulte que certainement les troubles

(1) Pitres, Travail cilé du Progrès médical, p. 369.

(2) En O est la mémoire des idées, mais pas la mémoire des mois vus, lus, écrits ou parlés, puisque le langage aulomalique reste possible sans rintervenlion de O : quand on lit à haute voix, l'image visuelle évoque la mémoire du mot à dire.

336 CHAPITRE troisième:

suspolygonauXjSurlestrajetsidéosensorielsouidéomotcurs, peuvent être le point de départ de I*aphasie amnésique. Je veux bien que ce soit même là la cause la plus fréquente de l'aphasie amnésique ; mais il me semble difficile d'admettre, avec Pitres, que c'est la seule. Les troubles des centres polygonaux et les troubles dans les communications transpolygonales peuvent bien aussi entraîner de l'amnésie verbale.

Sans doute, comme Ta dit Pitres, chez beaucoup d'aphasiques amnésiques le langage automatique est conservé : trouble suspolygonal. Mais je ne crois pas qu'il soit conservé chez tous les amnésiques.

Chez certains amnésiques, la vue d'un mot écrit ne sufGt pas à le leur faire dire ; dans ce cas, le centre M a sa mémoire affaiblie ou ses communications V M troublées : aphasie polygonale (nucléaire) ou transpolygonale (internucléaire) et non suspolygonale (psyçhonucléaire). J'insiste sur cette idée que, pour prouver l'intégrité du polygone, il ne suffît pas que le sujet répète les mots qu'on lui dit ; il faut que tout son langage automatique soit intact. Or, je ne crois pas qu'il en soit ainsi toujours (1).

J'accepte donc la formule de Pitres avec ces réserves : l'aphasie amnésique est le plus souvent d'origine suspolygonale ou psychonucléaire ; dans ce cas, tout le langage automatique est conservé. Dans d'autres cas, l'aphasie amnésique peut être due à une altération des centres polygonaux ou des communications intrapolygonales ; elle s'accompagne alors des autres symptômes de ces groupes d'aphasie. Ces réserves suffisent pour qu'on ne puisse pas faire, avec Pitres, de l'aphasie amnésique une variété à part, univoque (2).

(1) Ainsi, chez une malade de Pitres, il suffisait d'écrire les premières lettres du mot pour qu'elle ledit. Cependant, un jour qu'on lui présentait un atlas de géographie, elle ne trouvait pas le mot « géographie ».

(2) C'est aussi la conclusion de Dejerine (loco cii.j p. 417) : « la

Pitres reconnaît lui-même, avec son grand sens clinique, chez certains aphasiques, la perle de la mémoire de fixation ; ils ne peuvent pas apprendre des mots nouveaux ; ils relisent plusieurs fois la môme page, ne retenant pas assez les lignes qu'ils viennent de lire pour pouvoir utilement tourner la page («j^exie verbale, défautde fixation, Pitres). C'est là dans certains cas un trouble de fonction nucléaire ou polygonale (1) et non de fonction suspolygonale. Pitres reconnaît que le symptôme peut se présenter dans des variétés d'aphasie autres que les psychonucléaires (2) ; c'est cependant bien de Tamnésie verbale.

De même, Pitres a montré que certains aphasiques présentent de Tapexie verbale auditive. Comme Lordat, qui l'avait remarqué sur lui-même, ils ne peuvent pas suivre une conversation parce qu'ils ne peuvent pas fixer suffisamment dans leur mémoire les mots entendus des phrases précédentes ou du commencement de la phrase. Et cependant certains de ces malades peuvent répéter immédiatement des mots, comme le mot diméthyloxyquinidine que répétait un malade de Raymond (3). Donc, l'épreuve de la répétition du mot ne suffit pas à établir l'intégrité de l'automatisme polygonal. Car cette mémoire de fixation qui est ici atteinte a bien son siège dans les centres polygonaux de l'automatisme.

clinique el ranalomie pathologique montrent que Taphasie amnésique de Pitres n'existe pas en tant que forme spéciale d'aphasie el qu'elle n'est qu'une variété atténuée d'aphasie motrice ou sensorielle avec lesquelles elle se confond. »

(Ij C'est O qui lit el suit Tenchainement des idées; mais il se sert des images de mots accumulés dans le centre V du polygone. Donc Tapexie verbale peut très bien, au moins dans certains cas, être un trouble polygonal.

(2) Pour Pitres {loco cil., p. 402), celte amnésie de fixation, « peu étudiée jusqu'à présent », « ne correspond pas à une forme spéciale d'aphasie, mais s'observe souvent, à titre de symptôme accessoire, chez beaucoup d'aphasiques de toutes les variétés ».

(3) Voir les noies 2 et 3 de la page 60 du travail cité de Pitkes dans le Progrès médical.

328 ghapithe troisième

Donc, s'il y a une aphasie amnésique suspolygonale ou psychonucléaire et si c'eslla principale et la plus fréquente, on ne peut pas dire que ce soit la seule. Il y a des amnésies verbales de fixation qui forcent à admettre. de nouveau, malgré les objections de certains auteurs (1), les amnésies partielles, les effacements partiels des images verbales admis par Charcot et la diminution de la faculté mnésique dans les centres nucléaires polygonaux euxmêmes.

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