RHODES
Nous ne connaissons guère les terres cuites de Rhodes ([ue par quelques exemplaires de style primitif trouvés à lalysos en 1870, lors des fouilles du professeur Ruskin, et par les découvertes de Salzmann à Camiros, en 1860. Les principaux exemplaires se voient au Louvre et au BrittsJi Muséum. Il serait téméraire, d’après des recherches aussi récentes et qui ont été très limitées, de présenter nn taljlcau d’ensemble de la céramoplastiqne rhodienne. Ces ol^jets nous montrent seulement, d’une façon très générale , ce qu’a été cet art dans l’île, depuis le vC siècle environ jusqu’au milieu du siècle.
T.’île de Rhodes avait été occiq)ée de bonne heure |)ar les Phéniciens (jue personnifie Cadmus, puis par des colonies sidoniennes. l^es l^hénieiens, unis anx Gares, jjaraissent avoir en dans ce pays une industrie florissante. La thalassocratie crétoise menaça cette pnissance sans la détruire; ce fut vers le xi® siècle (pie les Doriens chassèrent les Phéniciens et prirent en particulier lalysos. Toutefois cette ville et l’île entière restèrent en relations suivies, souvent amicales, avec Sidon. On voit facilement condjien l’inlluence orientale a du être diltérente a Rhodes de celle que nous avons constatée à Chypre. Dès le \f siècle, le génie grec est affranchi à Lindos, comme à Camii-os et à lalysos.
Ia> vii‘‘ siècle est mai’qué à Rhodes par une grande acti\ité commerciale. C’est l’épocpie où l’île envoie des colonies juscpi en Sicile, par exemple à Géla, bqo. Un peu plus tard elle lait de nombi’cux échanges avec ri'igypte, sous Amasis (m*" siècle). Ce roi dédie des ollrandes a 1 Judos, où l’on voyait également nn cratère attribué par la légende a Cadmns et orné d’une inscription phénicienne. Cependant la poesie llorissait dans l’îlc; Pisandre de Camiros fixait, dit-on, dans ses vers.
(l) CalaUxjnc, p. 190.
1,32 TERRES CUITES ORIENTALES
riinaf>^e et les attributs d’Hercule tels que les a depuis reproduits l’art elassique (viU siècle), non sans s’ins[)irer, selon toute vraiseinblance, des représentations orientales qui l’entouraient. Les fouilles de Caniiros répondent à ce que l’on devait attendre d’après les données historiques. Les objets asiaticpies y sont nombreux, mais tes objets grecs y dominent. Ces derniers subissent l’inlluence de l’Orient, surtout au début: mais ils s’en affranchissent très vite; cette influence n’est (ju’accessoire, elle n’atteint pas ce qui fait la vie même et la valeur de l’art. Une foule de vases et de statuettes sont en terre émaillée d’un bleu pfde; par la couleur et le style ces objets appartiennent à l’art saïte. Ce sont, pour la plupart, des ouvrages phéniciens d’importation; ils représentent, dans l’art de Rhodes, la période assyrienne et la période égyptienne; mais ils sont étrangers, au lieu qu’à Chypre les |)otiers locaux imitaient ces deux styles. Les vases, en général des alabastrons et des ampoules, portent des motifs assyriens. Ces objets ne nous reportent pas à une haute antiquité; si un alabastron de même genre, trouvé à Ninive, conserve le nom de Sargon (i) et peut ap|)artenir au viiU siècle, une faïence de Camiros nous offre le cartouche de Psammétik IL Ces sortes d’indications ont très peu de valeur quand on veut lixer la date absolue tl’une sépulture; on ne peut attribuer au temps de Cliéops ou d’Aménophis III, ni des scarabées de Camiros ou d’Ialysos cpii conservent ces noms, ni les vases trouvés avec ces scarabées; mais il est permis de dire qu’une laïence au nom de Psammétik II n’est pas antérieure au règne de ce prince qui commence en Sqd, et c’est là un point de repère important. On ne se trompera pas beaucoup en rapportant au viU et au vi*" siècle la plupart de ces laïcnces recueillies à Camiros; l’inlluence qu’ont eue sur les artistes grecs, encore inhabiles, ces objets d’une facture si pertcctionnée, [)eut, croyons-nous, être facilement imaginée. Sans parler ici de l’industrie et du style purement décoratil', où la part de l’imitation est considérable, les Grecs ont emprunté à ces modèles asiatiques des détails de costume et des attitudes : le polos des déesses, la coiffure tombant a l égyptienne, la chev elure div isée eu deux masses ai’rondies. L asj)ect général des figures lunéi’aires des Lgvjjtiens {oH.^^hahtiou)^ des
(1) Longpérier, Musée Napoléon III, pl. xux.
ET GIIEGO-ORIENTALES.
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répondants, se retrouve dans les statues en forme de gaines, dont les plans sont très simples; les oiseaux à tète humaine, les har|)ies, le dieu enfant assis, l’IIorus des l^gyptiens, l’enfant et riiomme grotestjues compris sous le nom général de Bès, et leurs transformations, sont traités par les Grecs avec une imitation visible des types que reproduisaient les j)oreelaines dont ils recevaient par h* commerce un si gi-and nombre. Les bustes de di\lnités en forme de petite bouteille, les balsamaires à tète d’oiseau, fréquents à Khodes, imitent les fioles du même genre, mais en teri-e vernissée, qu’importaient les l^liénlciens.
Pour faire la part exacte de l’imitation, il suffit de rcmarquei’ combien l’art grec à Rhodes, dans la séi’ie des terres cuites du même temps, offre déjà des caractères originaux. Une très courte analyse des types principaux le montrera facih'inent. La terre, assez line et travaillée avec soin, est, en général, dé|)Ouillée des paillettes et de petites concrétions qui la rendaient moins plasticpie; c’est luie argile ferrugineuse, d’une couleur orangée, tirant plus ou moins sur le rouge brique. Cette pâte est celle même des figurines de la Phénicie septentrionale (i), du moins si l’on se borne aux caractères (pic l’on j)cut constater sans avoir recours à l’analyse chlmitjue. Elle est notablement différente de la matière qui a servi à fabriquer un si grand nombre d’amphores commerciales de Rhodes et meme beaucoup de plats de Camiros.
Tous les procédés de la technique, depuis les plus simples, se rencontrent à Rhodes; ce cpil |)araît indiquer un art qui ne doit son développement qu’à lui-même. Nous y voyons la galette primitive, plus ou moins bombée, surmontée d’une tète. Les procédés se perfectionnent et le moulage en creux devient d’un usage général; les figures son! b rmées de tous les côtés et même à la base, où une perforation produit l’évent. Les av^pe; oGToazivoi de Chypre manquent jusqu’ici à Rhodes, comme aussi les vases primitifs du type d’Alambra, rayés d(' ligiu's à la pointe. Le style des peintures de Camiros les plus anciennes (‘sl bi('n plus récent; il ne faut donc pas s’étonner de ne pas tronx'er ici tout cc ]>euplc de soldats, de cavaliers, de canéphorcs (jar nom avons \ ti à Dali. Les tcri'es cuites les plus grossières sont (jnelipies nnnpictU's de
(Ij M. Ileuzey hi rapproclie aussi de l’argile des liellos ligiirines de Kitlieii.
TERRES CUITES ORIliNTALES
feninics où la tête seule est modelée; une masse lisse, sur laquelle sont simulés deux seins, représente le eorj)s; le type des figures est déjà tout à fait gree, bien que les coiffures rappellent l’Egypte par le voile et quelquefois l’Assvrie par l’arrangement des cheveux. La grosseur de la tête et les proportions ramassées du corps (i) paraissent caractériser surtout eette fabrique.
Ce premier archaïsme est tout à fait remarquable. Ici le type gree se reconnaît à première vue; c’est celui qu’on retrouve dans le monde hellénique tout entier. léiidérèt [)rincipal (pi’offrcnt ces statuettes, c’est qu’on en rencontre des exemplaires dans divers pays grecs et en Phénicie :
Feiiime assise, coiffée d’une haute tiare cylindrique, que rceouvi‘e un voile; Phénicie, Fiijurinos, pl. xi ; Megara Hyblæa, au musée de Syracuse, sept exemplaires; (^anusium d’Apulie. — Tête de femme à grosse coilfure arrondie, formée par un \oile cpii recouvre un bandeau ou une stpphfmé; Phénicie, iC® 2o3, 2o5 ; Samos et Tanagre; Catalogue, p. 228 — flemme debout, les deux bras le long du corps, les mains l'ermées; la chevelure relevée en deux bandeaux sur le front retombe en masses svmétricjues, deux à deux sur la poitrine, en nfqjpc ondée sur les épaules; tunique et manteau agrafé sur l’épaule gauche, Phénicie, ('atalogae, iT’* 206-208; Figurines, pl. xii. — Attitude consacrée d’Ajjhrodite (pii tient un j)an de la robe de la main droite et un oiseau de la main gauche; Phénicie, Figurines, pl. xii. Exemplaires nombreux dans les musées. — bustes de femmes du même genre, en foianc de bouteille; eoidenrs variées, cuites au feu (2). — Balsamaires en forme d’oiseau à tête de lemme; (Ut forme de sphinx; représeidant un gros entant nu, aux courtes jambes, les mains ramenées sur le veidre.
De eette série nous passons, par une transition insensible, au stvle d Egine. Il est représenté à Rhodes par des statuettes et des niasques. Les statuettes sont defjout ou assises, vêtues d’un ample péplos rabattu sur la poitrine, aux plis sim|)les; les cheveux frisés sur fe front forment
(1) Catalugue, n°“ !:îi-30; comparez les exemplaires du /tritisli Muséum que cite M. lleuzey. [t] Uu de ces exemplaires porte sous la hase un dessin qui se rapproche beaucoup de la palmelle phénicienne et qui se retrouve a Géré et a ^ ulci; Cdlitloguc, p. !230. Rapprochez la Cüiflure de celle de la lemme couchée sur le grand sarcophage de Géré au Ijouvre.
ET GRECO-ÜHIENTALES.
Kii)
un large l)andeaii ; tout le corps est plus élancé et, pour les fciiiiiies debout, s’infléchit légèrement sur une jambe; les yeux ne sont plus obliques (i). Cinq masques an Louvre appartiennent à un style un peu plus ancien; des taches de conlenr rouge, noire, bleue, relèvent le fond blanc; elles dessinent un collier et des oves. Ce sont des tètes de femmes couvertes d’un voile appliqué sur une stéphané et sur de larges bandeaux. Le British Muséum possède une dizaine de tètes semblables; on sait combien elles sont fréquentes dans les nécropoles des pays grecs. Le style libre est à peine représenté à Camiros.
Si l’on remarque que la pliqiart des vases de Camiros appartiennent ou au style qui réunit les motifs géométriques perfectionnés aux représentations d’animaux orientaux, ou au style qui reproduit seulement ces animaux, on admettra facilement que, d’une façon générale, les terres cuites et les vases sont du même temps, c’est-à-dire du vi" siècle et de la première moitié du v*' ; quelques exemplaires seuls sont plus anciens. Ces dates sont confirmées par la découveide de figurines semblables, (|ui étaient placées dans les tombeaux à coté de |joterles de stvlc corinthien.
En résumé, dans l’état actuel de la science, voici, croyons-nous, les conclusions générales auxquelles il est permis de s’arrêter pour cette partie des études archéologiques :
i" l>es terres cuites de la Chaidée appartiennent aux quatre périodes princi|)ales qu’il est possible aujourd’hui de reconnaître dans l’art de ce pavs ; elles éclairent l’histoire de la sculjjture; mais cette liistoire aussi permet de les mieux comprendre.
2" La céramoplastic|ue, en Assyiâe, ne nous offre encoi'e (jue de rares exemplaires, conformes de tons points aux œuvres sculpturales de cette cont'œe.
(E Trois types principaux : 1® femme assise sur un lijnc à dossier carré, les mains sur les genoux; "i” femme debout, le péplos ouvert, agrafé aux épaules, rabattu sur la poitrine; cette femme tient la main droite sur la poitrine et relève de la main gauche ses draperies; 3“ femme debout, à demi enveloppée dans le manteau ordinaire, portant, comme la précédente, la main droite à la poitrine.
teuues cuites orientales.
3“ Lc.s terres euites phéiiieiennes appartiennent surtout à des fabriques d’imitrdion : elles subissent rintluence de l’Egypte et de l’Assyrie, dont elles reproduisent les styles en les altérant; elles subissent même l’action de l’archaïsme grec.
4" A Chypre, l’industrie des coroplastes se rattache aux fabriques de la Phénicie; elle en représente les variétés; mais on sent l’action d’un goût à bien des égards différent, et on reconnaît un peuple parent des Grecs.
5” L’influence orientale, sous ses formes variées, est moins sensible à Hhodes, où le goût propre aux Grecs domine et donne aux créations des ouvriers et des artistes les caractères qui seront communs à toutes les céramiques primitives des cités de pure race hellénique.
MIROIRS GRECS
ORNÉS DE FIGURES AU TRAIT
MIROIR DE CORINTMOS ET DE LEVKAS
(ILxlrait des Monuments grecs publiés par l’Association pour l! Encouragement des Éludes grecques, 1873).