CHAPITRE YT
CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES CÉRAMIQUES IMIIMITIVES RAPPORTS AVEC U’HISTUIRE
Considérons maintenant ce que nous ap|n’enncnl sur les civilisations auxquelles elles ap}>articnncnt les céramiques primiti^es. Il est nécessaire tout d’abord de résumei’ et de ra[)procher les observations de détail que nous avons faites pi'écédemment , alors que nous cherchions seidement à constater des faits sans en tirer aucune conclusion.
Il est évident que ces vases sup[)osent une lonj^ue civilisation. I.,a suite des céi'ami(|ucs, qui ont toutes des rappoids entre elles et qui perfectionnent un certain nombre de princi})es communs, suflirait à le démontrer. 11 est facile de \ oir r[ue les ornements végétaux, s’ils manquent de goût, témoignent d’une^ grande habilelé de main : telle Heur est traitée avec une sûreté qui indique l’habitude de répéter un meme type. Ce n’est point l’inceiditude d’un art naissant que j’y remaiapie, mais la routine et la convention, résultat d’une longue pratique. Les caractères de ce genre sont même si sensibles, que les objets où nous les voyons nous paraissent tout d’abord appartenir phdot à une époque de décadence ([u’à une période primitive. Cn a vu aussi combieji l’ornement géométrlcpie a\ ait été compliqué ; la A arlété des compositiojis cpi’il sert à former, la symétrie des parties semblables, et, à iMycènes surtout, la régularité des ligues et des contours, sont des faits qui méritent d’ètre notés.
LES PLUS ANCIENNES CERAMIQUES
Il fauL donc admettre que nous nous trouvons eu présence d’une industrie (jni a eu une longue durée. Elle suppose une navigation déjà active; tant de rapports de formes et de styles attestent des communications fréquentes dans tout l’Orient de la Méditerranée : ce que suffirait du reste à indiquer la variété des métaux et des matières premières, l^nfin cette civilisation, qui avait un commeree étendu et qui conq)tait de nombreuses années, avait dù arrivci' à produire sur certains jjoints des ecidrcs de richesses inqmrlants : nous le constatons pour My-
eenes.
Nous savons, par des exemples certains, que beaneoiq) de ces objets étaient de fabrication locale. Nous sommes donc amenés à penser que cette industrie, importée ou non an début par des étrangers, était du moins exercée dans les pays où nous en trouvons les restes, et nous sommes obligés de nous figurer une population ancienne, eommereante et industrieuse.
Nous devons aussi reconnaître que cette civilisation a été répandue sur un très grand es[)acc, et nous pouvons la considérer comme ayant été générale dans tonte la partie orientale du bassin de la jMéditerranéc. Les jiroduits en ont été découverts sur des points très éloignés. Ces découvertes ne datent que de dix années. Il est certain (pi’elles deviendront de jour en jour plus nombreuses.
Les principes de décoration, si nous laissons de côté les détails, se ramènent à trois :
C Le style yéométpique ;
2“ Ij^s végétaux:
3" J.e règne animal.
Le st}le géométrique, à cette époque, est très différent de ce qu’il sera par la suite dans l’art grec. 11 admet beaucoup moins de variétés; il combine des tvpcs toujours semblables *ct il les réunit avec peu de bonheur ; il est élémentaire, uniforme et souvent disgracieux.
La décoration, formée de longues feuilles droites, ou de plantes naturelles ([ii’on essaye de rcj>roduire telles fpi’clles sont, avec des bouquets et des cnronlemcnts, ne se retrouvera pas toute semblable dans
CAUACTERES GENERAUX DES CERAMIQUES PRIMITIVES.
la ccraniif|uc gi’ecque des épocjues suivantes. L’ouveior imite direetcmentla nature ; la potei ie f^rec(|ue d’un âge ultérieur reproduit les types {[lie l’industrie orientale lui a fournis.
Dans les sujets empruntés au règne animal, les ligures choisies sont aussi, de toute évidence, celles ([ui rra|)[)aient le plus les contem[)orains ; les ouvriers imitent les types {[u’ils ont sous les yeux. Leurs [iréférences leur sont inspirées par les liahiludes de la ^ ie journalière. La pieuvre ou octa|)ode jirédomiiie : c’est uu motif de décoration ([ue nous ne trouvons dans aucune autia* cl\ ilisation connue. A côté de la [jieuvre, nous \ovons des co(|ulllages. 11 est naturel de penser (pie (‘ette civilisation est celle d’un [jciiple marin.
Plusieurs formes ne sont [las différentes de celles qui prédomineront en Grèce à l’époque classique ; les autres jji'ocèdent des mêmes princi|)es. De telle sorte (pic cette industrie, si originale (pi’elle soit, n’est pas de tous points l’opposé de celle (jui se dévclo[)[)era plus tard dans les mêmes pays et que, bleu au contraire, entre ces tem[)s reculés et l’àgc du développement artistique qui est vraiment grec, nous saisissons lin rap[)ort é\ldcnt.
La date relative de ces civilisations n’est pas discutable ; elles se succèdent dans l’ordre ([ue nous avons indiqué : Hissarlik, Santorln, laK SOS, Mycènes, Spata. Hissarlik marque une [lériode toute [irimitive ; Santorin, un état déjà beaucoup [ilus avancé; lalysos, la perfection de rornementation végétale et géométrique telle que ce style la comjirend ; îMvcènes, l’abus de ces [irincipes de décoration ; Sjiata touche au moment où l’inflnence asiatique va devenir prépondéi'ante.
Avant meme de chercher s’il est possible de trouver des dates vraisemblables dans cette période, nous sommes forcés d’admettre qu'elle a été très étendue, et qu’elle comprend une grande [lartie de l’époque ([ue nous sommes habitués à considérer comme légendaire, parce que les documents précis qui nous |)ermettralcnt de nous en laire une idée scientifique ont manqué juscpi’icl. Il est bien [leu de savants qui aient consenti à commencer l’histijiri' régulière de la Grèce avant le \ uU ou le ix" siècle ; l’étude de l’art le jilus ancien ne remonte [las au-delà de ces
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époques. Les nouvelles découvertes mettent sous nos yeux toute une suite d’olqets ([Lii ;q)|)artlenueut aux temps de la légende et des mythes; elles nous apportent un élément positif et tout matériel })Our des âges où nous avions surtout des traditions religieuses et poétiques. N’eussentelles que ce mérite, elles nous rendraient déjà d’importants services.
L’histoire des pays grecs, — nous les appelons de ce nom faute d’en trouver un autre plus court, — avant le viiU et le ix" siècle peut dès malutenant être étudiée avec une précision seientlfu[uc fjul était inespérée autrefois. Les documents sont de trois sortes : les restes des anciennes civilisations, poteries, bijoux, etc., les témoignages (pie fournissent l’Egvpte et l'Orient asiaticpic, les légendes et les traditions des Grecs. Il serait facile de se borner ici à ([uehpics rapprochements isolés qui donneraient une idée de ce cpie l’érudition peut espérer par la suite. Je crois (jue la [irudeuce la plus scrupuleuse jieut aller beaucoup plus loin, et ({uc multiplier ces eonqjaralsoiis en en montrant les conséapienees générales est une œuvre utile. Je n’expose pas une théorie satisfaisante de tous points, je ne prétends pas tout explitpier ; je voudrais seulement mai‘C[ucr ce C[ui, ])our l’esprit le plus réservé, doit être admis avec une vraisemblance voisine de la certitude; on verra aussi combien la part de l’inconnu reste grande.
Peut-on fixer des dates approximatives aux civilisations ([ue re})résentent ces eiuf[ eéramirpics? Elles sont toutes contemporaines de la eonnalssanee du brou/.e, mais nous ne savons pas à cjuclle épocpie ce métal a commencé à être en usage en Orient, et cette épo(pic est probablement très rceuléc. En même temps, elles connaissaient toutes aussi les instrnments et les armes de pierre, et elles s’eu servaient d’autant plus rpi’elles étaient plus anciennes. On le voit pour Ilissarlilv et pour Santorin. Il est très vraisemblable que l’usage des métaux a prédominé de l)onne heure dans des pays qui ont été civilisés les premiers en Europe. Vers le siècle, au temps de l’Iliade, les armes de métal sont
GAHACTKRES GENERAUX DES CÉRAMIOUES IMllMITIVES.
seules em[)loyées (i), eL sans clonie il serait permis de remonter beancoiqc |)lns liant. iMyeènes et Spata voient finir l’nsage de la pierre pour les armes. Ces remarcpies permetlent de eonstater une anticjnité reculée, mais sans nous fournir les éléments précis d’une discussion chronologiipie.
Les poteries de Santorin sont antérieures an eataclvsmc c[ni a donné à l’ile la forme de croissant cju’elle a anjonrd’luii. liCs géologues ne fixent pas l’épocpie de renfoncement dn cratère d’éruption; ils pensent cependant cpie cet évènement a du se jirodnire environ \ingt siècles avant notre ère. Il est notable cpi’nne (adastroplie aussi considérable n’ait laissé anenne trace dans b'S traditions des Lrces; je ne |)nis citer anenne allusion cpii paraisse s’\ l’apporter. Tlérodotr nous permet de retrouver l’iiistoirc de Santorin jnscpi’an X\ on an \VL siècle. Il place la colonie de ^lembliarc huit générations avant l’elle de "fin ■ras (2). On verra pins loin comment certaines données des traditions grec- (pies. cpiand elles sont fournies par des autorités g'ra^es et d’accord avec d’antres faits, ne peuvent pas être négligées. Il y aurait autant d’inconvénient à les admettre absolument cpi’à les dédaigner sans examen. Huit générations font à peu [irès trois cents années : la colonie de Théras étant dn XI L on dn XIIL siècle, on \oil la date à lacjuclle nous arri\ons. Il est permis de croire (pie le cataclysme ne s’est pas produit pendant l’époipie (pie résume Hérodote. Ces conclusions sont d’accord avec celles des fiéolo2;nes : nous avons donc une date minima ({ni {Daraît être le X^ L siècle.
Les fouilles d’Ialysos ont donné, avec les vases, un scarabée d’Aménojihis III, cpii scml.ilc jironver que ces [loteries ne sont pas antérieures au XV L siècle (3); fjirelles soient de cette date jirécise, c’est ee ([u’il est impossible d’admettre avec certitude.
A Mycènes, les objets ou les prine.i|)es d’ornementation asiatique dont l’origine est certaine [laralssent être antérieurs à la cixilisation de jXinivc, telle (pie nous la connaissons [lar les monuments du X“ et du IX*^ siècles. Nous n’y remar(|uons rien qui rapjielle les tyjies adoptés
(l) Sauf (|uclfiucs excoptioiis qui n'infirment pas cette vérité générale. ("2) Hérodote, iv, Et".
(3) Newton, Edhihurfjh Revieic, janv. 1878, [). 2ol.
LES PLUS ANCIENNES CERAMIQUES
dans les palais de celte épocpie. Nous y trouvons iin élément asiatirpic qui n’est pas égyptien, qui n’est pas ninivile ; toutefois, à coté de cet élément, il est possible de constater des objets dont le caractère plutôt égyptien est probable. Un cratère d’albàtre est semblable à ceux qu’on a découverts en l^gypte; deux ascos de Mycènes ont leurs analogues au British Muséum, dans une série de vases égyptiens d’une grande antiquité. Nous sommes amenés à admettre, j)ar hypothèse, ])Our le moment, que la collection de ÎMyeènes est antérieure à réj)oquc où les principes de décoration que nous voyons à Nini\c au X'" siècle, mais qui remontent à une épo(pie beaucoup plus reculée, ont commencé à exercer une influence prédomiminte dans l’orient de la .Méditerranée.
L’applicjue de S|)ata qui représente un homme coiffé d’une tiare, sans être exactement assyrienne, se rappi’oehc des types de ce J>ays et peut en être une imitation. Les combats d’animaux rappellent ceux que nous voyons à Ninivc au siècle; si j)cu nondjreux que soient les documents, l’influence assyrienne est évidente.
Ainsi, me semble-t-il, l’élude archéologique permet d’arriver aux scides conclusions sui\anlcs : les poteries de Sanlorin sont antérieures au XVP siècle cl plus récentes (pic celles d’IIissarlik. La date de celles d’Talysos est incertaine, mais elles précèdent l’industrie de iMycènes ; les objets de Mycènes précèdent d’assez longtenijis réjioquc où la décoration phénicienne telle (pie nous la connaissons pour les environs du X'" siècle, associe des éléments empruntés à l’Egypte et à l’Assyrie, et sert de modèle principal aux ouvriers des pays grecs.
Les documents orientaux, dans une certaine mesure, peuvent compléter et préciser ces eonclusions (i). Pour ne prendre cpie les résultats C[ui ne donnent [jas lieu à discussion, les Egyptiens de la XYllL dynastie, au XYIP siècle avant notre ère, lirent la conquête de la Syrie et
(1) Da les Altaijues dir 'njées ànttre r Èfjypte par les peuples de la Méditerranée, lieu,
arcli., 1807; Chabas, Étude sur l’antajuité historique d’après les sources éqypliennes, 1873.