ANCHES XXXV- XXX VI
Le cultr du tombeau. — Sur ces deux lécylhes blancs (1) le peintre s’est inspiré d’une scène plus réelle. A certaines dates, après le jour de l’ensevelissement, les parents revenaient au tombeau y accomplir les libations et les rites prescrits. On lavait et on parfumait d’hnile la stèle qui représente le mort lui-même et qui, dans plusieurs inscriptions, parle en son nom. La période de deuil terminée, c’était encore une coutume familière aux femmes que de venir s’asseoir dans la nécropole, d’y porter à l’absent les offrandes usitées, de s’entretenir avec Ini et de le pleurer longuement (2). La rencontre des survivants auprès du tombeau était donc un des épisodes les plus ordinaires de la vie attique: aussi est-ce la scène la plus fréquente de beaucoup sur les peintures des lécythes blancs (3). II ne faut pas croire que la jeune femme de notre plancbe x.xxv soit nue : comme l’a déjà remarqué M. Collignon en étudiant l’original, le trait qui indicpiait les vêtements s’est effacé et il ne reste que la silhouette du corps (-i). Ce détail nous indique que les peintres anciens, comme l’ont toujours fait les vrais artistes, construisaient d’abord la charpente nue du personnage, avant de l’habiller. L’éjthèbe en armes ligure souvent dans cette scène (S) ; on a voulu l’expliquer par le retour du jeune bomme qui, arrivant de l’étranger, s’arrête aux portes de la ville et apprend le malheur qui a frappé sa famille en son absence (6). J’hésite à adopter une interprétation qui introduirait une sorte d’incident dramatique et exceptionnel dans la peinture des scènes les plus familières de la vie antique et j’ai d’ailleurs fait observer que le port des armes fait partie du costume officiel de l’épbèbe pendant les funérailles (7).
Planche XXXVII.
Dcméter et Coré. — La pi'ésence des deux grandes divinités des Mystères n’a rien de surprenant sur un lécytbe blanc (H); leur culte les met en relations étroites avec la religion funéraire. Parmi les terres cuites qui remplacent les vases dans les tombes de certaines nécropoles, aucune image n’est plus fréquente que celle de Déméter et de sa fille, sous forme de figurines et do masques (9). La catégorie des lécythes hlancs n’est
(1) Le premier est an Musée d’.Vthènes (Collignon, o/>. L, n" 672). Je n’ai pas d’indications sur la collection où se trouvait le second.
(2j Cf. E. Potfier, op. /., pp. 52, note 1, 50, 68.
(3) IhiiL. p. 51-74; Rayet et Collignon, op. /., pp. 233-237.
(4) Ce détail a été constaté plusieurs fois; E. Pottier, op. p. 61.
(5) IbitL. p. 61.
(6) Benndorf, Gr. tnnl Sied. Lase/iê., p. 38.
(71 Op. /., p. 61-63.
(8) Au Musée d’Athènes; Collignon, oyj. /., n» 670. Haut., 0‘“, 40.
(0) Cf. E. Pottier et S. Reinach, .yéo'opolc de Mprina, pp. 155, 385, 461.
DE DA GllECE PROPllE.
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pas, il est vrai, exclusivement consacrée aux peintures funéraires et j’ai donné une liste des représentations ([ui no sont pas directeiuent empruntées aux cérémonies ou aux croyances relatives à la mort (1). Mais il faut observer que dans ces scènes mêmes 011 retrouve, avec quelque attention, un lien qui les rattache au cycle funéraire. Par exemple, le cavalier et la scène de combat (!2), les préparatifs dans le gynécée pour la visite au tombeau (3), la mère portant sou enfanta Cliaron (i), sont autant de motifs qui forment la transition entre les sujets purement familiers et les peintures de la mort. Xotre lécylhe occupe une place dans la même catégorie; l’idée funéraire y apparaît voilée et discrète. Déméterest reconnaissable à son diadème, au sceptre et à la gerbe d'é[>is qu’elle tient; Coré fait une libation en présence de sa mère et porte fa torche allumée, comme on le voit sur un grand nombre de peintures de vases (5). Le style des deux personnages est fort beau; leur maintien et leur dignité solennelle rappellent le célèbre relief d’Eleusis où le jeune Triptolème figure debout entre les deux déesses (6).
Planchks XXXVIII- XXXIX.
liéunion de femmes et d’Eros. — Vase à deux anses verticales et élancées, avec un couvercle surmonté d’un élégant bouton (7), dessiné dans une collection particulière d’Athènes. Haut., ()“,4b. De nombreux accessoires sont dorés; les lignes rougeâtres de notre gravure indiquent les parties qui, en relief dans l’original et autrefois dorées, ont perdu leur couverte et laissent voir la couleur de l’argile. On peut ainsi se rendre compte que la dorure était appliquée sur ce vase avec une prodigalité presque excessive. L’époque est déjtà passée où l’on avivait discrètement la peinture au moyen de quelques points dorés; on se préoccupe avant tout de faire une décoration très riche. I.,e même excès se remarque dans l’application du blanc qui, jusqu’alors réservé aux parties nues, déborde maintenant sur les draperies mêmes. Ces détails de technique nous permettent de rattacher ce curieux spécimen à la classe des vases attiques à ornements dorés et <à retouches blanches (voy. pl. xxi-xxii), en le plaçant à une époque plus voisine de la décadence, vers le milieu ou la fin dû iv° siècle. La forme même, tout à
(!) Étude sur les lér)fih(’s, p. 5, note l. Cette liste peut facilement être accrue; par ex., voy. de Luynes, Description de vases, pl. 17; F. Lenormant, Collection Raifé, n“ 1381; de Wilte, Antiq. de l’Hôtel l.arnbert, n'”' 89-9"2; Mélida, Sobre los vasos qriegos, Madrid, p. 43, etc.
(2) E. Pottier, Monuments grecs, 1882-84, p. 13, pl. 3.
(3) Furtwaengler, Collection Sabouroff, pl. 30, 1.
(4) Furtwaengler, Antiqunrium, n" 2ii7 ; comparez Antike Dcnhiiuler, I, pl. 23, n" 3.
(5) Voy. Élite des Mon. cèramogr., ni, pl. 37-62 ; C.' Rendu de S.-Pétersb., p. 1862, pl. 2 et 3, etc .
(6) Monumcnti dell’ Inst., vi, pl. io.
f7) Le nom antique de ce vase n’est pas connu. Pour la forme, voy. Collignon, op. L, pl. ii, n« 50; Furtwaengler, Antiqunrium, pl. vu, n” 304. On l’a appelé stamnos apulien (de Witte, Élite cèramogr., iv, p. 169, pl. 36) et kèlcbé (Collignon, op. L, n” 506).
CHOIX DE VASES
fait analogue à celle de certains produits italo-grecs (1), vient à l’appui de cette opinion. Si rares que soient les exemplaires de ce genre trouvés en Grèce même (2), ils n’en constituent pas moins un problème encore non résolu : c’est de savoir si les formes et les procédés techniques qu’on regarde ordinairement comme caractéristiques pour les produits des fabriijues italiotes ne se retrouvent pas identiques sur les vases de la Grèce propre? Par suite, ou peut se demander si nous avons le droit d’établir une démarcation aussi tranchée (ju’on le fait entre les vases de fabi'ication purement grecque et ceux des groupes dits apulien, campanien, lucanien (3). Gu somme, tous les éléments du style et de la technique dits de décadence S(' retrouvent sur des vases provenant de Grèce (voy. la notice de la pl. xiv).
Le sujet est emprunté aux scènes de jeunesse et d’amour, si fréquentes dans les peintures du temps : de jeunes Gros folâtrent avec des femmes demi-nues. Gn l’absence d’inscriptions, il serait téméraire de dire si nous avons sous les yeux une toilette dWphrodite ou simplement une poétique image du gynécée grec (4). .Je ne saurais pas non plus expliquer avec certitude l'objet que tient sur ses genoux la femme placée au centre. Il rappelle le trépied que Peilho orne de feuillages eu présence d’Aphrodite dans une jolie peinture attique (5) ; mais il a encore plus d’analogie avec une sorte de corbeille en jonc que la déesse et Gros sont en train de tresser, sur un loutrophore attique à ornements dorés (G). La ceinture à longues franges dorées que porte une des jeunes filles est un détail du costume féminin assez rare et qui mérite d’être noté (7).
I’laxche XL.
Coupes à reliefs de Mégare. — Tous les vases ou fragments de vases à reliefs, ([ui figurent dans les planches x.xx, xxxi, xxxiii et xl, ont été dessinés à Athènes, au Musée de
(1) Voy. par ex. Stackelberg, (iraeber der HeU., pl. 43; de Witte, l. c.\ Furtwaengler, Antiquarium, n"* 338(3-3394, etc. A l’époque de décadence, la forme se complique de plus en plus; le bouton du couvercle devient lui-même un petit vase semblable au grand ;cf. Furtwaenglcr, o/i. pl. vu, n» 311.
("2) Collignon, op. /., n" o06. Les mêmes vases sont plus fréquents en Crimée; C. Rendu de S.-Pétersbourg, p. 1863, pl. 1 ; Antiquités du Bosphore, pl. 49, 52.
(3) Cf. llayel et Collignon, Céramique grecque, pp. 293-322 ; Genick et Furtwaengler, Griec/i. Keramik, p. 15.
(4) Cf. comme analogues Élite cérnmogr., iv, pl. 32, 33, 33 A et B, 62, etc.; Stackelberg, npA., pl. 27, 29, 30, 31 ; C. Rendu de S.-Pétersb., p. 1860, pl. I ; 1861, pl. 1 ; 1863, pl. 1 ; Antiquités du Bosphore, pl. 49, 52, 62 ; Collignon, Catalogue, n'”' !?! , 486, 496, 508-31 1, 528, 376, etc.
(5) Stackelberg, op. /., pl. 29, p. 23. O. .lahn et Wieseler ont expliqué le trépied comme une cage dans laquelle on veut renfermer Éros; cf. Wieseler, Denkmaler der alten Aunst, ii, pl. 27, n“ 296 Ü.
(6) Stackelberg, op. /., pl. 30, p. 26.
(7) 11 a été signalé par M. F. Studniczka, Die altgriech. Tracht, p. 123, note 88.
DE LA (IIIEGE PHOPItE.
la Société archéologique (1), au Musée du Ministère des (luîtes et dans des collections particulières, (leux dont on a pu noter la provenance ont été trouvés à Mégare; c’est ce qui a fait donner le nom de la ville à cette catégorie ['i). Depuis on a recueilli des coupes du même genre sur différents points de la Drèce, en particulier à Tauagre, en lîéolie (3), et rien n’est moins certain que le lieu d’origine de cette fabrication (f). (le (jui reste démontré, après les observations de M. Dumont et les publications de M. Denndorf (3 ), c’est que la Grèce propre a connu la technique des vases à reliefs, bien avant que les fameuses poteries romaines à glaçure rouge eussent fait leur apparition. Les ateliers romains, comme ceux d’Arezzo, n’ont fait que développer et perfectionner une industrie d’origine grecque (^6). (lelhi-ci est née probablement vers le ni® siècle, quand la peinture des vases entre dans la voie d’une décadence définitive et que les industriels essaient de ramener à eux le goût du public par de nouveaux produits; alors même ils ne font que reprendre une technique fort ancienne, florissante en Grèce et en Italie dès le vu® et le vi® siècle, et qui, tout impuissante qu’elle était à lutter contre la vogue des vases peints, avait continué à vivre d'une façon latente pendant le v® et le iv® siècle (7). Leur succès fut grand, car le procédé était économiijue et facile. La vaisselle de métal surtout, avec ses ernl/lcmata, offrait une mine épuisable de sujets à mouler et à transporter sur les vases d’argile (3j. Aussi nous voyons les produits de cette industrie nouvelle se [iropager avec rapidité en Italie, dans les Iles, à Alexandrie, sur la côte d’Asie, en Crimée, sur presque tous les points du monde ancien. Les différents noms et subdivisions qu’on a proposés (9), vases étruscocampaniens et vases de (aimes, poteries de (7alès, coupes de Mégare, vases samiens et poterie d’Arezzo, poterie gallo-romaine, etc., attestent la grande extension et la longévité de cette technique, qui supplante la fabrication des vases peints et se prolonge fort tard sous l’empire romain.
Les coupes de Mégare appartiennent à la catégorie la plus ancienne et purement hellénique qu’on place au ni® siècle. (Quelques exemplaires portent des noms de potiers grecs, Asklépiadès, Dionysos, Ilérakleidès, etc. (10). Leur forme les a fait assimiler au
(fj Collignon, op. /., n“ 770.
(2) Dumont, Peint, ccramiq., p. 30 (article publié dans les Mélanges nrchéolngiques du tome second).
(3) Collignon, op. /., n» 777; Koumanoudis, ’Eo'oa. ào/., 188i, p. 30, pl. 3.
(i) M. Benndorf, op. p. 117, penserait plutôt à l'Attiqiio qu'à la Mégaride. Cf. Rayct et Collignon, Céramique grecque, p. 352, 35i.
(5) Ibid., pl. 56-01, p. 100 et suiv. Cf. Rayet et Collignon, op. L, p. 3i0, 3i(, 352.
(0i Rayet cl Collignon, op. p. 35 i et sniv.
(7j Je compte publier sur ce sujet un article dans les Monuments grecs, 1885-88, en rassemblant les monuments céramiques qui attestent la persistance de la technique à reliefs en (irèce depuis l’époque archa'ique. Cf. Rayet et Collignon, op. p. 310-3(1.
(S) Cf. Renndorf, op. /., p. 100, notes 512 et 543; Rayet et Collignon, op. /., p. 316.
(9) Rayet et Collignon, p. 339-359.
(10) Ibid., p. 353.