‹ Les cercles de Paris, 1828-1864Chapitre 44 sur 69 · NOTABILITÉS — M. HOPE — LE COMMANDEUR · texte numérisé non relu

NOTABILITÉS — M. HOPE — LE COMMANDEUR

Je cite parmi les morts des noms trop connns pour que je les accompagne de commentaires, et j'en passe d'autres sans aucune notoriété.

Parmi les noms notables :

MM. le duc de Fa vibres, le duc de Mouchy, le cél«M>re prince Tufiakin, le comte Maurice d'Adhéniar. qui a si^né des pièces lèpres et des romances, mort dune façon sinistre sur la rivière des Amazones. \s comte de Sainte- Marie, enlevé a\ vinytf-six ans; il avait fait jouer, en collaboration avec Nuitter, une pi*Ve restée au ré|>ertoire du Vaudeville : In Tasse de thr.

Kntin, et je les gardait à dessein pour finir la jiartie historique du cercle, deux types qui font la joie des collectionneurs d'originaux : William

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Hope, le grand banquier, et le commandeur Da Gama Machado.

Le commandeur est 1 un des plus intéressants portraits de la galerie des Originaux célèbres, un ouvrage que je prétends écrire, et qui, bien fait, serait extrêmement curieux, car il contiendrait les faits et gestes des figures les plus extravagantes de la Restauration et de l'époque actuelle : le prince de Kaunitz, — le médecin Koreff, — le prince Tufiakin, — le duc de B..., le commandeur.. M. de Montrond, — M. de Maubreuil. — Nous y ajouterons, s'ils nous le permettent, le candidat humain et l'auteur de XUnitnde, du Journalophage, de la Monoplangotte, qui demande la culture du froment et la destruction graduelle des vignes, des mûriers et autres objets d'un luxe pernicieux et satanique, de l'aimable utopiste qui propose un impôt sur les plats, dans l'intérêt de la frugalité, etc., avec portraits, autographes et documents. Entre l'apparition de ce livre et le vœu que j'exprime, il y a cent volumes à feuilleter et cinquante vieillards à* faire causer jusqu'à l'indiscrétion. — Mais revenons à M. Hope.

Il y avait du grand seigneur et du fermier général en M. Hope; c'était un Bouret mélangé de Lauzun, il avait encore, entre autres traits caracté-

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ristiques, une certaine bonhomie qui le mettait audessus des conventions de la mode, et lui faisait sacrifier certains usages reçus à la satisfaction de ses instincts originaux.

Fixé définitivement à Paris, il s'était fait construire, du côté des Invalides, un hôtel qui lui avait coûté sept millions cinq cent mille francs, sans compter le mobilier. Une compagnie d'assurances, à laquelle il s'était adresse», avait garanti l'immeuble seul jK)ur quatre millions, mais on n'avait pu s'entendre sur les conditions relatives au mobilier, parce que M. Hope, qui collectionnait des objets d'art du plus haut prix, voulait une estimation exacte et séjwirée des objets.

Les dîners de ce Crésus étaient célèbres. Il avait trois salles à manger : la première, pour six personnes; la seconde, en acajou massif, pour vingt-cinq, et la troisième, pour deux cents convives.

Les nuits de bal, on soupait dans cette dernière salle, et on y établissait un théâtre les jours de représentation. Le banquier, h l'époque où Diîtx peignait ses toiles si chaude et si enveloppées, n'avait pas hérite à lui confier la décoration de la salle de bal, qui. h IVoIat des lustres et des fleurs, peuulée

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de jolies femmes décolletées, présentait on coup d'œil féerique.

Il avait imaginé, pour la décoration de certains salons, do faire encastrer dans les boiseries des tableaux de maîtres provenant de sa galerie, des Rubens, des Jordaens, des Otto-Vennius et des Dotai. Il ne laissait rien à faire aux tapissiers, et voulait toujours qu'on appropriât une étoffe ancienne, on une boiserie, ou des panneaux, pour portières, lambrequins or. parois de murs. Avec ce principe et un goût assez sûr, il obtenait des décorations sans anachronismes et d'un grand effet.

Il avait certaines délicatesses bien faites pour séduire les femmes. Un jour (on était alors en janvier, et il gelait 1res- fort), une dame, qu'il venait d'inviter à diner pour le lendemain f parla de violettes. M. llope n'eut garde d'oublier cette prédilection: il envoya des courriers à cheval dans toutes les directions; on réunit toute la violette qu'on put trouver à quinze lieues à la ronde, et, le lendemain soir, la table en était littéralement jonchée. — (Je «lis quelque part deux narines roses qui semblent dessinées à la sanguine par Wateau, qui vont se gonfler à la seule idée de cette débauche de parfums.) — Ui note des fleuristes se montait à trois mille francs.

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M. Hope n'a donné que quelques fêtes, cinq ou six tout au plus; mais il savait que, pendant les quelques heures qu'on passait chez lui, il était chargé du bonheur de ses invités : aussi n'y avait-il pas d'intendant, de factotum ou de secrétaire qui pût le remplacer, il s'occupait de toutes les dispo- • sitions à prendre, et comme il faisait bien les choses, chacun de ses raouts lui coûtait plus de pent mille francs.

L'hôtel occupait une superficie de douze mille mètres, il comprenait un superbe jardin avec serres, jets d'eau, bassins, pavillons; cette propriété était plantée d'arbres séculaires, et le changement de place d'un grand tilleul avait coûté quinze cents francs. Le service des écuries était installé pour trente-cinq chevaux ; les remises étaient spacieuses, et on avait établi un immense manège pour le dressage et la promenade.

Il possédait, en outre, une habitation princiers en Angleterre et de nombreuses fermes dans le Yorkshire, un ch&teau près de Saint-Germain, au Mesnil ; il avait enfoui deux millions cinq oent mille francs dans cette propriété vendue cent quatre- vingt mille francs, lors de la liquidation de la succession.

Du resta, son hôtel de Paris, vendu sur la mise à

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prix £* trot* Ezlikos. ne trouva pas d'acquéreur. Oc boisa jrsqu 'à on million huit cent mille francs sans qn'îl y «?ûî marchand : une troisième mise en Tente, sur le pied de un million deux cent mille francs, amena une enchère de cinquante francs, et la propriété fut adjugée au baron Seillière. On voit que le prix de vente était de cent francs le mètre carré, y compris constructions, marbres, glaces et parquets en mosaïque. La démolition de l'hôtel aurait pu rapporter, par la seule vente des matériaux et du terrain, plus de quatre millions ; mais il y avait hypothèque, et la vente était ordonnée. On retrouva dans les papiers les mémoires des entrepreneurs; celui du plombier s'élevait à un million sept cent mille/rancs.

La révolution de 1848 avait produit une profonde impression sur M. Hope, qui s'attendait à tout moment à voir piller son hôtel; il avait fait démonter tous ses meubles, emballer ses œuvres d'art les plus précieuses, plier les étoffes, et envoyer le tout en Angleterre. Revenu à lui, et reconnaissant que la révolution n'entraînerait pas d'excès, le millionnaire suspendit ses envois et le financier reparut; il fit construire, dans un des coins de son hôtel, un fourneau en brique avec un soufflet de forge, acheta de grands creusets et fit fondre toute son argenterie. Les lingots, portés à la Monnaie, servirent à

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frapper des pièces de 5 francs, qui, à cette époque, faisaient prime, et les fourgons de la Banque rapportèrent à l'hôtel de la rue Saint - Dominique sept* cent mille francs en pièces à l'effigie de la République.

Très-jeune encore, le banquier avait pu librement disposer de sa fortune; il aimait passionnément le vin, le jeu, les belles. Il a laissé un registre trèscurieux, dans lequel, en homme rangé, il constatait l'impression que lui laissait le nouvel objet de sa passagère ardeur. Discret vis-à-vis de lui-même, il avait des points de repère qui prenaient leur source dans telle ou telle particularité physique ou morale et lui permettait de se souvenir.

La dame au petit chien Havane. — Cris discrètement étouflts, soupirs légers. — Seconde audition.

L* institutrice. — Tremblement conmUir et pâleur subits. . . .

M. Hope avait un faible pour les actrices, et subissait le charme de la rampe; il s'était attaché à mademoiselle I)... f qui débutait, en 1828, dans Marie Miçnot; il la quitta en lui assurant six mille francs de rente.

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Apres die. Jenny Col... fut longtecje 1a de* fctea Je 1 hôtel Saint-Dominique, ec eL* une telle influence sur M. Hope. que cel^i-i l^i pardonna longtemps ses fréquentes désertiez Pétant, lorsqu'il lui fut clairement démontre vzL partageait son bonheur avec le doux Gérard de Nerval, il pria la pensionnaire de M. Poirson d ojCrr entre le poftte et le banquier. Il est consolant pour ceux qui s'attardent sous les yeuses de penser qu ei> renia a Gérard... et à d'autres. Déjà célèbre et encore pauvre, l'auteur des Filles du Feu promenait gravement dans ses châteaux en Espagne la jolie Jcnny, habituée aux fêtes sardanapalesques de son riche protecteur.

Tous les hommes sont égaux devant les passions : nous nous souvenons d'avoir vu M. Hope assis gravement des heures entières sur les berges de la Seine, entre Saint-Germain et Maisons, les pieds dans l'eau, portant une canne à pèche énorme, guettant une proie hypothétique pendant qu'un élégant équipage de chasse l'attendait à quelques pas de là. cherchant à s'abriter contre les rayons du soleil à l'ombre des maigres peupliers qui bordent le chemin do lialuge. — M. Hopo est mort en 1855.

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lie commandeur José-Joachini l)a Gama Maeh ado, conseiller de la Légation de Portugal à Paris, gentilhomme de la maison royale de Sa Majesté très-fidèle, commandeur de Tordre du Christ, membre de l'Académie des sciences de Lisbonne et d'un grand nombre de Sociétés savantes, après avoir étonné pendant vingt ans de sa vie, par la force de sa passion pour les animaux, tous ceux qui le connaissaient, a piqué la curiosité publique par la teneur singulière de son testament, divulgué par un procès.

Le commandeur habitait un vaste appartement sur le quai Voltaire; il y avait rassemblé des animaux de toute espèce et des variété» d'oiseaux à l'infini, les faisant venir, h grands frais, des pays les plus extravagants. Il leur avait voué sa vie tout entière, préparait leur nourriture, les soignait dans leur maladie. Un coin de son appartement était converti en salle de bains, ta vieux savant avait fait faire trente petites baignoires rangées à côté Tune de l'autre, et le bain de chaque pensionnaire était préparé à tant de degrés, suivant sa force et son tempérament. Chaque matin, les cages étaient ouvertes, et les oiseaux venaient en sautillant se pion- £er dans leur baignoire sans jamais se tromper.

M r I)a Gama Machado n'avait pas réuni toutes ces

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espèces dans un simple but de divertissement et pour satisfaire sa passion pour les animaux : il observait constamment leurs habitudes, leurs instincts, les phénomènes qui se produisaient, et consignait patiemment le résultat de ses observations : il jetait déjà les bases d'une œuvre singulière, d'un travail qu'il déclarait monumental.

La Théorie des ressemblances, que le commandeur fit éditer avec un grand luxe, est une œuvre conséquente d'un bout à l'autre, mais dont le point de départ est très-inattendu et très-contestable; la justice elle-même y a cherché les preuves de l'affaiblissement des facultés de son auteur, comme les défenseurs y ont cru trouver, à leur tour, une preuve irréfutable de sa lucidité.

Je ne puis ici m'appesantir sur le système du commandeur, j'aime mieux citer ses excentricités; on peut toutefois, pour la faire connaître, résumer ainsi sa doctrine:

a Chez les oiseaux, les nuances ne sont point des accidents, et les dispositions physiques et morales sont en raison directe de la couleur de la robe. »

« Deux animaux, très-différents par la forme ,

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mais semblables par la couleur, seront doués des mêmes instincts. »

Dans le règne végétal, un exemple fera comprendre la théorie du savant.

« Le persil, par sa forme et sa couleur, ressemble . à la ciguë, donc le persil doit être malfaisant. »

C'est à la démonstration de ces vérités que Da Gama Machado a consacré vingt-cinq ans de sa vie, des sommes sérieuses et une conviction dont il a laisse des traces par delà le tombeau. Cet homme, fin, spirituel comme un roman de Voltaire, sceptique et plein d humanité tout à la fois, avait vécu longtemps dans la contemplation de son idée, et avait fini par s'en exagérer la portée; il arrivait à des conclusions foudroyantes pour les naturalistes.

M. Champfleury, qui était entré en relation avec le commandeur, a étudié et fait connaître sa doctrine dans un livre curieux intitulé : les Excentriques.

Mais je ne veux pas déflorer mon siyet, je passe aux habitudes du commandeur et de ses pensionnaires.

M. Machado, qui entreprit de très-longs voyages,

im pouvait se séparer de sa perruche favorite (il s'est fait peindre avec elle) ; il raconte sur cet oiseau les particularités les plus singulières : « Il demande chaque jour son déjeuner avec la régularité d'un chronomètre, en poussant un cri très-aigu. La nuit, il repose au milieu de tous les autres oiseaux; au moindre cri, il va visiter les cages et appelle s'il est survenu un malheur. »

Son sansonnet lui tenait souvent tète; si son maître se réveillait la nuit, il n'avait qu'à l'appeler par son nom, et l'oiseau répondait en sifflant un air de vaudeville. Agé de quinze ans, l'oiseau devint goutteux ; le commandeur étudia sa maladie avec la plus grande sollicitude, et tous les soirs il lui fit prendre un bain, préparé avec des fleurs de gui* mauve, de sureau et de romarin, bouillies pendant quelques minutes, et on rendormait dans le bain en le magnétisant.

On lui apportait à son réveil six roitelets qui voltigeaient autour de son lit; sa perruche le venait saluer dès qu'il ouvrait les yeux ; son ouistiti (qui un jour s'était élancé la tète la première dans un grand bocal contenant des poissons rouges) sautait, et s'installait à côté de l'oiseau ; je ne parle pas des chiens, tortue, et autres animaux qui assistaient à son petit lever.

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Le commandeur avait légué à la Société protectrice des animaux la somme de vingt mille francs, dont l'intérêt devait servira créer une place de surveillant dépendant de la Société. Ce fonctionnaire se tiendrait sur le pont des Arts et porterait sur son chapeau un écriteau avec ces mots : « Société protectrice des animaux : J. J. Da Gama Machado, • ayant pour mission d'empêcher les charretiers de maltraiter les animaux. Le savant affectait une rente de cinq cents francs à cet usage, les autres cinq cents francs devaient être donnés comme prix aux cochers qui remiseraient leurs voitures sans abîmer leurs chevaux A coups de fouets, suivant l'usage.

Le commandeur est mort à l'Age de quatre-vingtsept ans, ne laissant pas moins de soixante et onze codicilles.

« Les oiseaux seront soignés par des femmes, et non par des hommes. Ces femmes seront prises dans une province connue pour produire des individus doués de bienveillance, et on aura le soin de ttter leur tète au-dessus de l'oreille, cette partie devant être unie; la partie postérieure de la tête doit être développée et la forme oblon^ue... »

Dans un codicille de 1845, il règle ainsi Tordre et la marche de son convoi :

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« ..« L'enterrement aura lieu à trois heures de l'après-midi, à l'heure où les corbeaux du Louvre ont l'habitude de venir chercher leur dîner, et les personnes de ma maison le suivront seules au Père- Lachaise. Le corbillard sera pareil à celui dessiné dans mon antichambre (le convoi du pauvre); six voitures de deuil simple, vingt enfants de la Société de Saint-Nicolas et vingt enfants de la Société des Écoles chrétiennes suivront le convoi à pied; chaque enfant recevra vin^t francs. Mon corps sera embaumé par le docteur Suquet, à qui on donnera cinq cents francs. On se servira de mon cercueil, qui a du rapport avec mon travail des sciences naturelles. Ce cercueil se trouve chez moi, ainsi que le linceul. Mes chevaux, que j'ai nourris si souvent au bois de Boulogne, suivront mon convoi. On déposera dans mon cercueil les oiseaux renfermés dans les quatre tombeaux qui ornent mes collections d histoire naturelle... »

a 12 mai 1852. ... On lâchera dans le bois de Boulogne les oiseaux étrangers dont la robe a du rapport avec celle des oiseaux indigènes... »

Le commandeur Da Gama Machado avait même songé à son tombeau. « Je veux qu'il soit édifié sur le modèle de celui que j'ai fait élever à mon sansonnet, et qui consistait en une pyramide de

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bois de cèdre, surmontée de l'œuf, emblème de la fécondité. »

Le vœu du commandeur a été exécuté.

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