CHAPITRE III
le repos dont nous parlions allait finir. Le progrès ise par la liberté était trop sensible, pour que les j païennes ne s'éveillassent pas et que par elles ne rentrât pas dans une autre phase de sa vie : :*ès par la persécution.
l'Afrique en particulier où le christianisme était Lveau qu'ailleurs, son rapide accroissement excitait 5 de rage. Les classes élevées de la société en ; peut-être assez pour soupçonner sa vérité ou du ;e convaincre de son innocence ; leur dévotion d'ailleurs était bien tiède. « Du sénat, de l'ordre e, du camp, du palais ne sort aucune accusation lous; c'est le peuple qui est notre grand délateur», ;ullien \ « Nous sommes envahis, criait le peuple ; ville, dans les campagnes, dans les villages, dans 5, partout des chrétiens; tout âge, tout sexe, jndition, toute dignité même est atteinte ^. » «Le
>flf. 35.
m LIVRE II. - 8EPTIME SÉVÈRE
revenu des temples diminue, disaient en gémisf>ant le& prêtres des idoles ; personne ne jette plus Sion aumône dans le tronc sacré.» Le peuple deCarthage répétait doncà son tour le cri du peuple de Rome : « les chrétien^, aux lions ! » et cet autre cri qui appelait l'outrage mêm^ sur les morts : « Plus de cimetières ' ! »
Les magistrats allaient-ils obéir à ces clameurs ? La plupart d'entre eux aimaient à capter la faveur populaire^. D© plus, la persécution n'avait jamais été officiellement suspendue; elle était négligée, non abrogée : les magistrats pouvaient se croire en droit d'agir, c'est-à-dire de céder^ Ils hésitaient pourtant ; ils ne savaient pas ce qu'en pen-^ serait César, jusque-là plutôt tolérant pour les chrétiens^
A Vigellius Saturninus , proconsul de la province d'Afrique (régence de Tunis), était réservé de tirer premier l'épée contre les chrétiens et de donner à 1 terre lybique ses premiers martyrs. A l'époque de assises proconsulaires à Carthage fconventus forensisj^ six chrétiens de la ville de Scillis ^ trois hommes et troii^ femmes, furent appelés devant lui et sommés de sacrifier* aux dieux : « Nous n'avons fait aucun mal, dit Speratus^ l'un d'eux, nous n'avons outragé personne; maltraitée par vous, nous ne faisons que rendre grâce ; nous adorons le Seigneur et le Roi véritable. — Nous aussi, dit te proconsul, nous sommes religieux ; mais notre religion est simple ; nous jurons par le génie de l'Empereur notre seigneur, nous prions pour son salut, ce que vous auriez
1 Areae non sint I Ad Scapulam, 3.
2 Quidam vestrum quibus favor vulgi de iniquitate captatur Id. 49.
3 Celte ville de TAfrique proconsuiairc est nommée comme ville princi' pale, dans la CoUatio Carthaginis et dans la Notitia dignitatum.
dû faire comme nous. }> — Speratus répondit : « Si tu
veux m'écouter paisiblement, je te dirai quelle est aussi
'21 simplicité de notre foi. » — ce Si tu veux médire de
^os sacrifices, répondit le proconsul, je ne t'écouterai
P^s; jure par le génie de notre roi. » — « Je ne con-
^^îs pas le génie de l'Empereur; je paye tribut à TEmpe-
^^ur parce que je le reconnais pour mon maître ; mais
j'adore mon Seigneur, Roi des rois et Seigneur de toutes
^s nations. » — Le proconsul interpella les autres ;
Gy thius répondit : « Nous ne craignons au monde que
'e Seigneur notre Dieu, qui est dans le ciel. » — Sur
îtioi le proconsul : « Qu'ils soient jetés en prison et mis
d^^s les entraves pour être ramenés demain. »
Le lendemain les femmes comparurent d'abord seules: ^ Bonorez, leur dit-il, notre roi et sacrifiez aux dieux. » « Nous honorons César comme César, dit Donata ; lis à notre Dieu seul, nous donnons l'hommage de ^^^tre prière. » — Vestia se levant : « Et moi aussi, je ^^^îs chrétienne. » — Sécunda de même : « Je crois en *>on Dieu et je veux vivre en lui ; tes dieux, nous ne l^ior obéissons, ni ne les adorons. »
Puis les hommes revinrent. « Persistes-tu à être chré- *^en? j> fut-il dit à Speratus. — « Oui, je persiste, et vous *^us qui êtes ici, entendez que je suis chrétien. » — Les autres l'entendirent et s'écrièrent : « Nous aussi nous Sommes chrétiens. » — « Ne voulez-vous donc ni répit, ^î temps pour réfléchir ?» — « Le juste combat sans relâche, dit Speratus- Fais ce que tu voudras, c'est avec joie ^Ue nous mourrons'pour le Christ. » — « Quels sont les livres que vous adorez en les Usant ?» — « Les quatre
m LIVRE II. - SEPTIME SÉVÈRE
Évangiles de Notre-Seigneur Jésus-Christ, les épîtres d saint apôtre Paul, et toute Écriture divinement inspirée.
— « Je vous donne trois jours pour vous repentir.
— « Nous ne te demandons pas de répit. Même apré trente jours, tu nous trouveras encore ce que noc sommes aujourd'hui. C'est à toi plutôt que je souhaitera, du temps pour réfléchir. »
Le proconsul, les voyant inébranlables, rendit enfin i sentence par la bouche du greffier * : « Speratus, Nazî rius^ Cythius, Veturius, Félix, Aquilinus, Lactantius, h nuaria, Generosa, Vestia, Donata, Sccunda, se confessai chrétiens et refusant de rendre hommage à l'EmpereuH auront la tête tranchée. » Qnand cette sentence eût él proclamée d'après les tablettes du juge, Speratus et h autres s'écrièrent : « Nous rendons grâce à Dieu q daigne nous appeler aux cieux comme martyrs pour avo confessé son nom. » On les emmena donc, et,fléchissa' tous ensemble le genou, ils rendirent grâce â Dieu. Leu têtes furent tranchées.
Je cite à peu près en entier ces actes des premi^ martyrs africains, d'autant plus qu'ils peuvent compter nombre des plus authentiques. La simplicité du langag le laconisme des réponses, l'absence de réflexions d^ part du narrateur témoignent bien que c'est là le comp rendu officiel que le notarius sténographiait pour le p^ consul. Les chrétiens qui les ont transcrits d'après 3 registres proconsulaires, avec quelques variantes exp cables par la maladresse du copiste ou peut-être traducteur, y ajoutent seulement la note suivant^
1 Per cxceptorcm.
OL Les martyrs du Christ ont consommé leur saorilice le
n juillet et ils prient aujourd'hui pour nous le Seigneur
lésus-Christ, à qui soient gloire et honneur avec le Père et
\e Saint-Esprit^ dans tous les siècles des siècles.
Amen^ »
C'est vers répoque où périrent ces martyrs de la foi chrétienne, avant ou après leur supplice, nous ne savons pas, qu'un écrit fut remis au proconsul d'Afrique ou à quelqu'un des magistrats de Carthage,pour lui et pour ses collègues (peut-être aussi pour tous les proconsuls et tous les juges de l'Empire). Il commençait ainsi : « S'il ne vous est pas permis, vous qui composez le sacerdoce de TEmpire romain, et qui, dans le lieu le plus apparent et le plus élevé de la cité, êtes chargés de lui rendre la justice, s'il ne vous est pas permis d'examiner de près et en détail ce qui concerne les chrétiens ; si à l'égard d'eux seuls votre autorité recule, ou par crainte ou par embarras, devant les investigations ordinaires de la justice ; si enfin, comme nous venons d'en être témoins, l'opinion populaire inflige à la secte chrétienne une telle Bfialédiction que toute voie est fermée à sa défense : qu'il soit permis du moins à la vérité d'essayer dans l'ombre Gl dans le silence de faire pénétrer un écrit jusqu'à vous. Bile n'est pas suppliante parce qu'elle n'est pas étonnée, ^tsait bien que, voyageuse en ce monde, elle peut aisétnent trouver parmi les étrangers des ennemis. Son ori-
1 Uy a plusieurs textes de ces actes, dans les mss. du Vatican, de ToiMe et de Colbert. (Voyez le cardinal Baronius, D Ruinart. Acta sincera elles BoUandistes au 17 juillet.) Les variantes ne portent guère que sur les noms propres et sur des nuances d'expression qui semblent indi- 'luer des traductions diverses. Le mss. du Vatican donne la date du U des ^l- d'août (17 juillet) sous le consul Claudius (sans doute Claud. Severus, consul avec C. Aufidius Victorinus en 200).
226 LIVRE n. — SEPTIME SÉVÈRE
gine, sa patrie, son espérance, son crédit, sa place l^'^^S^; time est au ciel. Elle ne souhaite qu'une chose, c*es»^^» avant d'être condamnée, d'être connue *. »
Cet écrit était V Apologétique de TertuUien. Ce n*est ei^ ^n effet, ni une supplication, ni une défense, ni une apoIogi< ni un plaidoyer. C'est une exposition, puis un défi. L=^ vérité chrétienne veut être connue ; une fois qu'elle se connue, peu importe la mort. La persécution la révolte moins parce qu'elle est cruelle, que parce qu'elle l refuse la parole; parce qu'au lieu de vérifier un fait ell punît un nom; parce qu'elle frappe le chrétien pour sa seul appellation de chrétien, sans lui permettre de dire ce qu c'est qu'être chrétien. Ce qu'il ne pouvait dire au pied d tribunal et au prix même des tortures, TertuUien l'écrit il force à lire ce que l'on ne veut pas entendre et à con naître le christianisme que « l'on ne veut pas connaîtn dit- il avec une vérité admirable, parce qu'on a déjà prt s son parti de le haïr » *. Cela fait, et les magistrats païen ^ initiés à cette science dont ils ont peur, ils peuveiv^ ' faire ce qu'ils voudront, comme saint Justin le disaS^^ auparavant avec moins d'énergie dans l'expression, mal ^ avec autant de courage dans le cœur. Il ajoute : Que L ^ chrétien meure ou ne meure pas, ce n'est plus son aflaîr^ ^ mais celle de son juge, oc Vous ne ferez jamais de no\MS que ce que nous aurons voulu. Si je suis chrétien, c'est
que j'ai voulu l'être C'est bien à tort que le peuple
se réjouit de nos souffrances ; à nous il appartient de nous
réjouir, nous qui aimons mieux être condamnés par les
1 Apolog. I. I*
LaluDt nescire quia jam oderiint.
hommes que d'abandonner la cause de Dieu. Notre jour de x>mbat, c'est lorsque nous sommes appelés devant les j uges ; lotre jour de victoire, c'est lorsque nous obtenons le prix K>ur lequel nous avons combattu : victoire glorieuse parce [u^elle nous vaut le bon plaisir de Dieu, profitable parce [u'elle nous donne la vie éternelle Quand nous recelons la mort, c'est là notre triomphe ; quand vous nous uez, vous nous délivrez. Le pieu auquel vous nous attachez, les sarments dont vous nous enveloppez pour y mettre e feu, c'est là pour nous le char, ce sont les vêtements >rnés de palmes du triomphateur. Vous avez raison de ne
>as nous aimer ; car nous sommes vos vainqueurs
Ulez donc, excellents magistrats, meilleurs encore aux ^eux du peuple si vous lui sacrifiez des chrétiens. Torurez, tourmentez, condamnez, écrasez-nous. Votre iniluité sera l'épreuve où éclatera notre innocence. C'est
>our cela que Dieu permet nos souflrances Et du
este toutes vos recherches de cruautés vous sont inuiles ; elles ne font bien plutôt qu'attirer les âmes vers lous ; après chaque moisson de chrétiens que vous avez aite, nous renaissons plus nombreux. Le sang des chréiens est une semence *. »
Sans doute, et d'Afrique et des autres provinces, quelque hosede ces clameurs païennes, de ces supplices infligés, le ces professions de foi chrétienne en face de la mort, lut venir aux oreilles de Sévè/^e. Il était vers ce temps m Orient ; vainqueur de Niger et d'Albinus, vainqueur les Parthes, vainqueur partout excepté devant la puisante forteressede Hatra; vainqueurmême des Juifs et irrité
1 Apolog. 49, 50.
contre ce peuple qui avait d'abord été son ami. L'Empi était pacifié, les armées triomphantes, que restait-il d^Be mieux à faire (Jue de s'occuper des dieux et d'assurer leij^cur gloire après avoir assuré sa propre puissance ? A Hélic opolis, à Memphis, aux pieds de Memnon, dans tous le^^s souterrains et par la bouche de tous les oracles d * l'Egypte, les dieux avaient pu parler à Sévère.
Autour de lui, sa cour et sa famille étaient livrée s à une recrudescence de paganisme. Sa femme, Juli ^^ Domna, tenait une cour de lettrés, parmi lesquels figurai* l'illustre rhéteur Philostrate. Philostrate avait eu le borm — heur de retrouver, on ne dit pas où, les mémoires 4 Damis, le disciple et le confident du philosophe, magici^ ou dieu, Apollonius, mort depuis un siècle. Il les montr* a Julia et il fut décidé que le monde ne serait pas priv" de ce trésor. Mais Damis était Assyrien, et n'écrivait qu'» grec barbare. Il fut convenu que Philostrate le traduira » ^ en beau langage, et élèverait, comme on dit en style mCF — derne, un monument à la gloire d'Apollonius.Ce monumer:» * était élevé aussi à la défaite et a l'abaissement des chrétien^^ ^ Ce qu'était le Christ pour un peuple de plus en plus noirm- — breux, on voulait qu'Apollonius le fût pour les peuple 5=^ de l'avenir : on voulait avoir en lui un Dieu sorti AtM sein de la Sagesse suprême, ou du moins un homin^ rendu semblable à Dieu ; venu pour rétablir Tordra dans le monde des âmes *, instruire les peuples^ expulser les démons, guérir les malades, peut-êtr^ même ressusciter les morts; venu aussi pour purifier
1 Avîioo; SêtTÔat Bs^ù Icxao'fAr^oO oç èirtiuhivtrott rta mpt chn*
■^iJ/v/îî;) xoTuft), ^so; olko voviaç i7xwv. Apolog. Apoll. G apiid Philostratum VIII.
le culte païen, comme déjàplusieurs philosophes avaient essayé de le faire, par Tidée plus marquée de Tunité divine, par la suppression des sacrifices sanglants ou même par la proscription des idoles; mais venu surtout pour relever le culte des dieux, réédifier les temples, y appeler les fidèles ; venu pour emprunter à toutes les sources, à Platon, à Pythagore, aux Brahmes de l'Inde, aux gymnosophistes de TÉthiopie, à la prédication chrétienne elle-même, tout ce qui pouvait faire passer sur la tête de la religion hellénique cette auréole de pureté, de chasteté, de pauvreté, d'abstinence, de sainteté, de divinité, qui appartenait à l'Église du Christ. On ne dédaigna même pas d'emprunter quelques traits à la vie et aux voyages de saint Paul, aux traditions qui couraient chez les chrétiens sur la personne de saint Pierre, comme on faisait beaucoup d'emprunts à la vie de Notre-Seigneur . On fit de tout cela la couronne d'Apollonius. On installa sur les autels ce pythagoricien aux longs cheveux et à la robe de Hn teinte en noir. Le culte de ce nouveau dieu subsistait même encore près de quatre-vingts ans après le temps de Sévère. Apollonius fut destiné à être le Christ des Grecs, à effacer Celui qui était né, comme on disait, parmi les barbares; la copie, disons mieux, la parodie qui devait, pensait-on, faire oublier le modèle.
Ou grâce à ce fanatisme de son entourage, ou grâce à la paix de l'Empire enfin établie, paix corruptrice et qui encourageait à tout oser, ou enfin par suite de sa colère contre les Juifs avec lesquels, comme Hadrien, il aimait à confondre les chrétiens, ou par l'influence de la superstition orientale toujours très-puissante sur les âmes ro-
maines ; Septime Sévère fut entraîné. Il rendit (pendan^*^ son voyage de Palestine, à ce qu'il semble) un édit où i^S^nl défendait sous une peine graye de se faire juif et appli — îquait la ménie interdiction au christianisme ' • C'était ^t sanctionner la persécution déjà commencée en certaine^s -s provinces, provoquer celle qui allait éclater partout.
Cette persécution dura jusqu'à la fin du règne Ai Sévère. Nous ne voyons même pas que, sous Caracalls ni sous Elagabale, un acte impérial positif et formel enr ait suspendu la rigueur. Vingt ans se passèrent donc erzr face d'une persécution, sinon toujours active, au moins toujours à craindre. Les annales ecclésiastiques de cetti époque ont été cruellement mutilées et par le cours des siècles et par la dernière crise du christianisme sous Dio — clétien : il ne faut donc s'attendre ni à connaître les noms de tous les martyrs, ni à savoir aujuste l'époque où souffrit chacun de ceux qui nous sont connus. Trois contrées cependant semblent avoir porté plus que d'autres le fardeau de la persécution : la Gaule, l'Afrique et l'Egypte. E»s ' cela se comprend : dans toutes les trois, le christianisme^ jetait un grand éclat, ou par la rapidité de ses progrès,.^^» ou parle zèle, l'éloquenceet le savoir des hommes illustre^^ que Dieu lui avait donnés. Ni la patrie d'Irénée, ni celle^^ de TertuUien, ni celle de Clément d'Alexandrie ne pouvait::^ être épargnée. Comme la joie était au cœur des paj'eni convertis par eux, la rage était au cœur des païens quï s'étaient refusés à les entendre.
Ce ne fut pas seulement la patrie d'Irénée, qui fut
1 In itinere PalsRstinaB plurima jura fundavit. Judaeos sub pœna fier/ vetuit: idem de Christtanis sanxit (Spartien).
atteinte par la persécution, ce fut sa personne. Depuis ^'au retour de Rome il avait trouvé Tépiscopat de Lyon vacant par le martyre de son maître et s'était assis sur la chaire ensanglantée de saint Pothin, il avait exercé autour de lui une immense et salutaire influence : toute la Gaule chrétienne, Lyon, Vienne, Narbonne, l'acceptaient pour leur chef. Lyon, s'il faut en croire saint Grégoire de Tours, était presque tout entier chrétien. Quand, à la voix de Sévère,- la persécution se réveilla, le sang déborda dans les rues de cette cité, destinée seize centà ans après, à voir se renouveler, avec de pareils actes de courage, d'aussi horribles cruautés. Une inscription du moyen âge écrite en mosaïque sur le pavé d'une des églises porte à dix-neuf mille le nombre de ces martyrs * . Le saint évêque périt à la tête de son troupeau ; mais l'église de Lyon ne périt pas ; elle se releva sur ses ruines, et ce fut l'évêque Zacharie, premier successeur d'Irénée, qui plaça lui-même entre les deux tombes d'Epipode et d'Alexandre les restes courageusement recueillis de l'apôtre des Gaules.
n y a plus, Irénée mort continuait à faire des chrétiens. Ses disciples continuaient à prêcher et à convertir la Gaule. On rapporte que, peu après son martyre, il appa-
1 Ingrediens loca tam sacra, rea pectora funde ; Posce ^emens veniam, lacrymas hic cum prece funde. Praesulis hic Irenaei turba jacet sociorum ; Millia dena noYcmquc tuerunt sub duce tanto.
Sur S. Irénée (28 juin 202), voyez Grég. de Tours, De gloria martyr, i, 50. Hist. Franc \, 26, 27, 29. S. Basile, De Spiritu Sancto 24. €. Grégoire le Grand, Regest. ix, 50. Epiphane, Hceres, 31. Théodoret, Dialog. 1. Les Menées grecques au 23 août. Eusèbe, Hist. Eccl. v 5, 19, 20, 24, 25, 27. Hieronym. In Isaiam 64 8. Sidon Apollin. II. Ep. 10. — Disciples de S. Irénée à Lyon : S. Clément (20 janvier), prêtre qui recueille son corps ; — 88. Minervius, Ste Eiéazarium et leurs huit fils, martyrs le 23 août, vers 200: 8. Pérégrin, prêtre de Lyon, 28 juillet.
rut à un évêque d'Asie * et lui dit : ce Envoie-nous de prêtres; envoie Andochius, Benignus, Thyrse, guider ce églises aujourd'hui sans pasteurs. » Ce qui est certain c'est que d'Irénce ou, en remontant plus haut, de Pothi et de l'église de Smyrne, est partie la prédication qui éclairé toute cette partie de la Gaule.
Avec ces trois apôtres que je viens de nommer et donC: j'ai parlé ailleurs ^, arriva aussi . Andéolus. Comme se& compagnons allaient à Autun, il les quitta et demeura à Carpentras, où il répandit la foi. Mais un jour, il passa te Rhône, vint à Bergoiate, chezlesHelvii(Vivarais),etlà aussi les auditeurs prêts à se convertir s'assemblaient autour de lui. L'empereur Sévère, partant (on peut le supposer) pour sa guerre de Bretagne (208) , fut témoin de ce concours de peuple autour d'un apôtre chrétien. Furieux, il s'élança de son char, frappa lui-même Andéolus, le fît étendre sur le lit de la torture ftrochleœj^ et enfin, par un raffinement de cruauté, lui fit scier la tête avec un glaive de bois. Le corps, jeté au Rhône, fut néanmoins recueilli par des chrétiens, et l'humble victime a aujourd'hui ce que n'a aucun César, un tombeau toujours debout et toujours visité, une cité qui porte son nom, des pèlerins qui l'aiment et qui le prient».
C'étaient aussi des envoyés d'Irénée que ces trois hommes nommés Félix, Fortunat et Achillée qui, une nuit, errants sur les bords du Rhône, s'arrêtèrent dans une hutte proche de la ville de Valence, non pour y dor-
1 Sans doute Polycrate, qui était évêque d*Ëphèse en 196.
2 Les Antonins vl, 8 (tome III).
3 Au lieu dit Gentibits (Gentil bushjimjt aujourd'hui Bourg St-Andéol Sa fôto est le 1*'^ mai.
inir, mais pour y prier. Une vision leur apparaît. Le paradis s'ouvre devant eux ; cinq agneaux sont paissant dans les divins pâturages et une voix se fait entendre : « Courage, serviteur bon et fidèle, entre dans la joie de ton niaitre. » De qui ces cinq agneaux étaient-ils fa figure? Ils purent le deviner, lorsqu'une lettre de Besançon vint leur apprendre (jue dans cette ville lointaine, deux amis, deux autres disciples et envoyés d'Irénée, avaient eu la même vision. A Besançon, en effet, le prêtre f'erréolus et le diacre Ferrutius, comme à Valence le prêtre Félix et ses deux diacres Fortunat et Achillée, Unis de cœur, quoique séparés par la distance, accomplissaient de concert l'œuvre de Dieu. D'un côté la moi- *îéde Besançon seconvertit.Derautre,legénéral romain * Cornélius, envoyé à Valence pour persécuter les chrétiens,y ^st entouré par tout un peuple (jui lui chante des hymnes chrétiennes. En récompense de cette prédication si fructueuse, les cinq amis reçoivent la couronne du martyre* *-^s trois apôtres de Valence sont tourmentés et décapités ; les deux apôtres de Besançon ^*, inutilement torturés ^U moyen de clous de bois qu'on leur enfonce dans les afférentes parties du corps, périssent aussi par la hache; ^t les cinq agneaux, depuis longtemps séparés, sont enfin réunis avec Irénée, leur commun pasteur, dans les pâtu- ^gesdu céleste Père.
Mais, lorsque souffraient ainsi les Églises jeunes encore ^e la Gaule, l'antique Église d'Alexandrie ne devait-elle
^ Dux imperatoris Aurelii (GaracallaB ?)
"2 88. Félix, prêtre, Fortunat et Achillée, diacres, le 23 avril. Ferreolus vFerréol ou Fargeau) et Ferrutius (Fergeon) diacre, le 16 juin. Voyez les martyrologes, Grégoire de Tours, De ghria martyr. I, 71. Sous Caracalla?
pas souffrir davantage ? Contemporaine des apôtres, ^L avait pour elle la sainteté, l'autorité, la science chr^ tienne ; nulle n'avait plus de droit qu'elle au martyre.
En outre, à l'époque où Sévère rendit son arrêt de peji sécution, il était en Palestine; Alexandrie dût être averti et frappée la première. Elle vit arriver bientôt dans se murs les confesseurs de l'Egypte et de la Théfcaïde qiM le préfet Létus se faisait amener. Elle y ajouta un ^ rieux contingent de soldats de Jésus-Christ. Parmi 0» noms,'peu sont restés jusqu'à nous, mais ils y sont marqués d'une sainte gloire.
Entre toutes les familles chrétiennes d'Alexandrie, celle de Léonide avait été bénie du Ciel. Là, un père savant et chrétien, une mère tendre et dévouée, élevaient sept enfants, dont l'aîné, par son cœur et son intelligence» semblait un chef-d'œuvre du Ciel. Il s'appelait Origènect on le surnomma Diamant (Adamantins). Léonide, avant même de lui mettre dans les mains les livres classiques de la Grèce, avait voulu lui faire connaître les livres saints deschrétiens. lUuien faisait lire, apprendre et réciterdes fragments. Il lui fit même entendre les leçons de Clément d'Alexandrie. L'enfant écoutait, lisait, répétait, interrogeait, cherchait déjà dans sa soif de lumière et d'amour à pénétrer le sens mystique de l'Écriture, dont l'étude devait remplir jusqu'aux dernières années de sa vie. Léonide réprimait tout haut ce désir précoce de savoir ; mais il s'en réjouissait tout bas et rendait grâce à Diea, et quand, la nuit venue, l'enfant dormait de son innocent sommeil, quand cette intelligence si ardente se reposait dans ses rêves, ne craignant plus alors de trahir son ad-
miration paternelle, Léonide allait au lit d'Origène,
entr'ouvrait la tunique de l'enfant et baisait cette poitrine,
sanctuaire de Tesprit divin, où Dieu avait déposé* tant de
trésors. Heureux qui a eu de telles joies et n'a pas vécu
assez pour les perdre !
Léonide eut ce bonheur ; il fut bientôt convoqué pour le martyre etmené en prison. Origène,qui n'avait alors que dix-sept ans, le vit partir avec plus d'envie encore que de douleur ; il eut voulu le suivre dans la prison, au prétoire, au ciel. Les supplications de sa mère ne l'eussent pas arrêté ; il fallut que, pendant la nuit, elle enlevât à l'héroïque enfant tous ses vêtements, pour l'empêcher de courir au tribunal et à la prison. Origène se consola en écrivant à son père une lettre dans laquelle il pleurait, en- ^^t, exhortait : « Père, lui disait-il, ne fléchis pas à ^^usedenous. » Léonide se montra digne père d'un tel fils. *' fut décapité, et montra à sa famille le chemin du cieP. Origène demeura donc chef de famille et d'une famille ^duite à la misère. A lui, à sa mère, aux six autres en- ^^ts de Léonide, la confiscation avait tout enlevé. Une ^*Xrétienne riche et zélée recueillit le fils du martyr, le ^^çut sous son toit, le secourut. Cette générosité de- ^^nait pour lui un autre péril. Un docteur d'Antioche, ^ul, éloquent et habile, mais dont la doctrine était hété- '^^^doxe, avait été aussi accueilli par cette femme, admiré, ^l^oyé, adopté par elle pour son fils. Les catholiques eux- '^émes, séduits par son éloquence, venaient l'écouter. *^ais le jeune Origène, ferme contre cette séduction du ^^nsonge, comme il l'était contre la crainte du supplice,
.^ t s. Léonide et ses compagnons, Arator, Qulriacus, Basile, martyrs, le ^ avril (201?) Busèbe vi, t. Nicéphore Caiiistc v, 2.-
ne voulut jamais prier avec l'hérétique Paul; et bient^S instruit comme il Tétait dans les lettres soit chrétienne soit profanes, il demanda à l'enseignement de la maire son pain et le pain de sa famille * .
Or, cette école de grammaire devint bientôt umtè école de foi ; la persécution avait mis en fuite les docteiir les plus éminents de l'Église d'Alexandrie, trop illustra pour être épargnés par le bourreau. Clément, qui dirigeait, comme nous l'avons dit, l'école des catéchumène^^^ av|iit quitté l'Ég) pte. L'évêque Démétrius était à son poste, mai^ vivait probablement caché ; et les païens, à qui le spectacle du martyre donnait le goût du christianiane, n'avaient personne pour les instruire. Quelques-uns d'entre eux allèrent trouver Origône dans son école, et Démétrius n'hésita pas à faire de cet enfant de dix-huit
ans le successeur de l'illustre Clément d'Alexandrie.
Les disciples, les amis, les prosélytes, les martjTS affluèrent bientôtautour de ce maître adolescent ; il ne tarda pas à abandonner l'enseignement de la grammaire, vendit ses livres, sa seule richesse, et se fit donner par l'acheteur une rente de quatre oboles par jour qui suffisait à son évangélique pauvreté. Donnant le jour à son enseignement, la moitié de la nuit à l'élude de l'Écriture sainte, il dormait à peine l'autre moitié sur le sol nu ; il jeûnait siins cesse, marchait nu-pieds, ne buvait pas de \in; admiré de tous, chrétiens et Gentils, imité par un grand nombre dans son austérité, par un grand nombre aussi dans sa foi, il rendait à l'Église plus de disciples que la hache des persécutions ne lui en ôtait.
1 Eiwêbe VI, I, '2, 6.
tl semblait du reste que toute sa vie fut un défi per- •^^nent aux persécuteurs. Il enseignait, il encourageait, • appelait le martyre sans que le martyre vînt à lui. Ses ^Sciples plus heureux que lui trouvaient une prompte ré- -^mpense de leur foi. De deux frères, ses deux premiers ^'seiples et les imitateurs de sa vie austère, l'un, Hérailius^ était réservé pour être plus tard évêque d'Alexandrie ; mais l'autre, Plutarque, mourut brûlé, sous le proconsul Aquila, successeur de Létus; Sérénus, condisciple ie Plutarque, le suivit au martyre. De l'école d'Origène ^rtirent aussi pour suivre le même chemin, Héraclide encore catéchumène, Héron à peine baptisé, un second Sérénus décapité après de longues tortures ; la catéchumène Héraïs, à défaut du baptême de l'eau, reçut le t>aptême du feu. Le jeune maître qui avait formé ces glorieux disciples ne manquait pas d'assister à leur triomphe, il les suivait dans la prison, au prétoire, au lieu du supplice; il baisait leurs membres prêts à subirla torture ; il ne les abandonnait que couronnés; il ne quitta Plutarque qu'au dernier instant et faillit périr avec lui sous les coups des païens irrités de tant de courage. Quelquefois la multitude voulut se jeter sur lui, le lapida, s'attroupa autour de sa maison, disposa des hommes armés pour l'arrêter dans sa fuite. Changeant sans cesse de demeure poUr éviter les meurtriers ou plutôt pour continuer à les braver, il semblait que Dieu conservât miraculeusement, à travers tous les périls, celui qui soutenait le courage de tant de héros et touchait le cœur de tant de prosélytes i .
t Eusèbe VI, chap. 3, 4. Ces martyrs et ceux en grand nombre dont les martyrologes ajoutent ici les noms sont fêtés le 28 juin. Est-ce à cette époque ou à une autre persécution qu*il faut rapporter le fait suivant relatif
Ce n*est pas du reste que rinfluenee d'Origène absolument nécessaire pour donner des martyrs à Alexandrie. C'est, à ce qu'il semble, avant rouverture de son école, que la vierge Polamienne subit le martyre. Belle, recherchée, les prétendants à sa main que sa vertu désespérait devinrent ses dénonciateurs. Aquila épuisa les tortures* sur elle et sur Marcella sa mère ; quand il fut i bout, il la menaça de la livrer aux gladiateurs, non pour être tuée, mais pour être déshonorée. La vierge réfléchitun instant ; et comme on lui demandait une réponse,, elle maintint sa foi chrétienne par une de ces paroles qu les Gentils appelaient des blasphèmes. La colère et l dépit firent que le juge, voyant qu'il était impossible de lâj^ vaincre, consentit à son triomphe et lui accorda la mort. Le licteur Basilides dut la conduire au supplice : mais, comme il marchait avec elle au milieu des outrages obscènes de la multitude, ce serviteur du préfet eut un mouvement de généreuse pitié, réprimanda le peuple, défendit la vierge, lui parla avec douceur et avec respect. «Courage, lui dit Potamienne reconnaissante, quand « je serai devant le Seigneur, j'obtiendrai ton salut et te « récompenserai de ce que tu fais pour moi. » Elle fut des pieds à la tête enduite de poix bouillante et mourut avec un inébranlable courage. Peu de jours après, ce même Basilides, causant avec ses compagnons, et sommé d'affirmer avec serment un récit qu'il venait de faire, re-
à Origène? Il est saisi et mené sur les degrés du temple de Sérapig. On lui rase la tétc comme celle d'un nrétre des idoles. On lui met des palmes à la main et on lui ordonne ae les distribuer selon le rite palea aux sacrificateurs. Il obéit, mais en disant : Recevez ces palmes, non comme celles d'un temple des idoles, mais comme celles de Jésus-CSirift. 11 échappe néanmoins au supplice Epiph. Hœres.LXiv, 1.
fusa de jurer parce que, dit-il^ il était chrétien. On crut qu'il plaisantait ; puis, quand on vit qu'il parlait sérieusement, on le mena au juge et il fut mis en prison. Des chrétiens vinrent le visiter et lui demandèrent qui l'avait converti: « Potamienne, répondit-il, trois jours après son martyre, m'est apparue portant une couronne qu'elle a déposée sur ma tête ; elle me dit qu'elle avait prié pour moi le Seigneur, qu'elle avait obtenu ce qu'elle demandait, et que bientôt je monterais au ciel. » Il fut baptisé, confessa le Christ devant le juge et eut la tête coupée. Cette grâce ne fut pas la seule qu'obtint Potamienne, et il y eut plus d'un païen à qui elle apparut dans son sommeil pour le décider à se faire chrétien. Les martyrs servaient doublement à accroître le nombre des chrétiens, par leur exeaiple sur la terre, par leurs prières dans le ciel ^
Mais l'Afrique, où nous avons cru trouver le début de la persécution, vient à son tour avec des souvenirs plus glorieux encore. Dans cette province où des cités presque entières venaient de se faire chrétiennes, à Carthage où l'on comptait des chrétiens dans presque toutes les familles; dès le jour où la persécution ne recuï^tpas devant la multitude des chrétiens, elle devait être atroce. Les annales, malheureusement bien mutilées, de ï'Église ne nous laissent d'un grand nombre de martyrs africains rien que les noms : à Adrumète, Mavilus livré
i EusèbeVI, 5. Palladius (Hisloria Lausiaca) ajoute au récit d'Eusèbe ^es détails un peu différents sur sainte Potamienne. Elle aurait été esclave, ^^c'est son maître qui, furieux de la voir résister à sa passion, l'avait Uypéeau proconsul. Plutôt que d'être plongée nue dans la poix bouillante, ^Ue avait demandé à y être mtroduite vêtue, mais peu à peu « afin que ^*i puisses savoir, dit-elle au proconsul, quelle patience nous donne ce Jè8u»<ihrist que tu n'as pas le bonheur de connaître. » Voyez les martyrologes au 30 juin.
îmx bêtes «; à Cartilage, la vierge Guddène torturée et décapitée ^; ailleurs, Epictète et Félicité envoyés au martyre ^ ailleurs, Télesphore et quatre autres attachés à un poteau et brûlés * ; ailleurs Rutilius, qui, ayant d*abord fui de province en province et racheté sa vie à prix d'argent, n'en sut pas moins, après avoir donné son or pour sauver sa vie, donner sa vie pour sauver sa foi, etqu^ Terlullien lui-même, dans sa rigidité montaniste, ne peut s'empêcher d'appeler un très-saint martyr ^ ; à Tuburbe^ plusieurs vierges ^ dont les noms ne nous sont pas mêm^ restés; ils sont inscrits avec bien d'autres au hvre de vie. Le sang des martyrs ne manqua donc jamais à cett^ terre d'Afrique; car après avoir largement payé son tribut aux persécuteurs païens, elle devait en payer un autre au)i^ persécuteurs ariens du temps des Vandales, aux persécuteurs mahométans durant les longs siècles de la tyrannie musulmane, et hier encore, elle nous rendait comm^ moulé dans la terre où il avait été étouffé, le corps d'ur» martyr du xvi« siècle. Là, le courage ne manqua ni poui"" souffrir ni pour venir en aide à ceux qui souffrent. Quelque bien gardées que fussent les prisons, la charité chrétienne en forçait la porte pour aller bénir, vénérer, encourager^ soulager, nourrir ceux qui portaient les fers pour Jésus^ Christ. Les délices de la table païenne dont les chrétien^ se privaient venaient remplacer pour les confesseurs 1^ pain noir de la prison. Les paroles et les caresses d'ur»
1 Martyr. Rom. 4 janvier TcrtuUien, Ad Scapulam 3.
2 Guddene, Gundene, Gugdcne, 1 8 juillet 203. Adon.
3 Martyr. Jiom. 9 janvier. Hieronym. Raban (peut-être sous Dèce?)
4 Martyr. Rom. fi janvier. Hieronym, Notker.
5 Martyr. Rom. W août, Tertullien De fuga 5.
i; Martyr. Rom. 30 juillet, Menées 2 février. Augustin, Sermo 32. (^^ les a confondues à tort avec sainte Perpétue et sainte Félicité.
frère venaient interrompre les malédictions des geôliers. Dans les cachots on se passait et on lisait Y Exhortation MKB tnartyrs de TertuUien, cette causerie chrétienne sur la mort avec des chrétiens qui vont mourir, disons mieux, cette causerie sur le ciel avec des chrétiens qui vont au ciel : « Frères bénis, martyrs désignés » (comme on disait coTÊ^ml désigne) ^d avec cette nourriture que l'Église, notre mèi*e et notre maîtresse, vous envoie comme le lait de se» mamelles, que vos frères aux dépens de leurs propres biens vous font parvenir dans la prison, recevez quelques paroles destinées au soutien de vos esprits. Qïi^iid la chair se nourrit, il ne faut pas que Fesprit reste sans nourriture. Certes je suis peu digne de vous adresser ces paroles ; mais ne voit-on pas les plus illustres gladiateurs entendre de loin les exhortations, non -^seulement de leurs chefs, mais des derniers et des pl^s inutiles de leurs compagnons, et profiter même des avis que leur donne le peuple ? En premier lieu, frères b^nîs, ne contristez pas TEsprit-Saint qui est entré dans
J^ prison avec vous La prison est la demeure du
"^ïïion;.... mais vous y êtes venus pour fouler aux pieds
'^ ^cmon dans la demeure même qui lui appartient
^ prison a des ténèbres ; mais vous y êtes la lumière. 8"^ a des chaînes, mais vous êtes libres devant Dieu. "^'1^ a des miasmes infects ; mais vous êtes vous-mêmes ^ parfum plein de suavité. On y attend le juge ; mais ^ ^^t vous qui jugerez les juges eux-mêmes *.»
ïl est du moins une de ces cohortes de martyrs, à Té- S^^cl de laquelle le livre de vie a laissé échapper une
partie de ses secrets. Célébrée entre toutes dans 1^^ Églises, pendant longtemps célébrée à Rome seulepariDJ^ les martyrs non romains, son martyre a été redit mill^ fois, mais comment ne pas le redire ! Et comment n^ pas reproduire mot pour mot ce récit d'un martyre écrit en grande partie par les martyrs eux-mêmes ?
Voici donc ce qu'écrit une jeune femme de vingt-deu?c ans, Vibia Perpétua, distinguée par sa naissance, son éducation, son mariage, mère d'un enfant qu'elle nourrit, mais qu'elle nourrit en prison :
« Comme nous étions encore en face du persécuteur* (devant le tribunal du proconsul ?) , et que mon père t> (son père, de toute sa famille, était seul resté païen) «dan^ son affection pour moi, cherchait à ébranler ma résolu— tion : (L Père, lui dis-je, tu vois bien cet objet qui est là, « un vase, un seau ou tout autre objet? — Je le vois. — (ï Eh bien ! puis-je lui donner un autre nom que celui « qu'il porte ? — Non, me dit-il. — Eh bien !-moi aus^î « je ne puis me donner un autre nom que celui qui a m'appartient, c'est-à-dire m'appeler chrétienne. «^ Mon père,irrité de cette parole, s'élança sur moi comm^ pour m'arracher les yeux. Mais il ne fit rien plus que m^ maltraiter, et il s'en alla vaincu lui et les arguments qu^ le démon lui suggérait. Je restai quelques jours sans 1^ voir et j'en rendis grâce à Dieu ; car son absence étai* un soulagement pour moi. Pendant ce peu de jours, or^ nous baptisa » (car elle n'était encore que catéchumène ^ ainsi que quatre des compagnons de son martyre), cceirE^^' prit-Saint me dicta la pensée au moment où je fus pion ^ gée dans l'eau, de ne demander rien que des souffrance ^
PERSÉCUTION DE SEPTIME SÉVÈRE 2i3
pour ma diàîr. Ces jours étant passés, on nous conduisit en prison, je fus épouvantée ; je n'avais jamais vu de telles ténèbres. Quel jour sinistre! Quelle chaleur cruelle, te à la foule qui y était pressée ! Quels tourments de la part des soldats ! Et enfin j'étais déchirée par l'inquiétude que j'avais pour mon enfant. Les diacres bénis, Tertîus et Pomponius, qui cherchaient à nous soulager, obtinrent à prix d'argent que, pendant quelque temps, on nous laissât nous rafraîchir dans une partie plus habitable de la prison. Là, comme si nous fussions libres^, chacun vaqpiait à ses affaires. J'allaitais mon enfant que j'avais vu près de mourir de faim. Dans mon inquiétude je le recommandais à ma mère, et en même temps je la récon- 'fortaîs; je recommandais aussi mon fils à mon frère *. Je scellais de douleur de voir la douleur qu'ils éprouvaient à cause de moi. J'ai souffert ces angoisses pendant bien des jours ; mais enfin j'ai obtenu que mon enfant demeurât dans la prison avec moi. Aussitôt j'ai repris mes forces, soulagée que j'étais de la peine et de l'inquiétude que cet enfant me donnait ; la prison est devenue pour moi conume un palais ; j'aimais mieux être là que nulle part aiUeurs.
^ Alors, mon frère » (elle en avait deux, dont l'un c'ait catéchumène) « me dit : « Madame ma sœur (do-
^*Ha soror) , tu es maintenant assez élevée devant Dieu
* pour pouvoir lui demander une vision, et savoir par lui
* ^e qui t'est réservé, le martyre ou la liberté. » Et moi ^ savais pouvoir m'entretenir avec le Seigneur, de qui
/» , .-ALdloqoebar matrein et confortabam ; fratri commendabam filiura, ^^àrt€c tToUten.)
244 LIVRE II. - SEPTIBiE SÉVÈRE
j'avais reçu tant de bienfaits, je lui dis avec confiance a Demain, je te donnerai la réponse ». Et j'ai demarii et voici ce qui m'a été montré : j'ai vu une échelle d*i d'une merveilleuse grandeur, arrivant jusqu'au ciel, mai tellement étroite qu'on ne pouvait monter qu'un à un; droite et à gauche de l'échelle étaient attachés des arm^i de toute espèce, glaives, lances, crochets, épées, ^ sorte que si on fut monté sans précautions et sans^ porter toujours vers le haut, on se fut déchiré et on eûi laissé des lambeaux de sa chair à ces pointes d'acier. E^ au pied de l'échelle était couché un dragon d'une taille énorme prêt à se jeter sur quiconque voudrait monter et inspirant la terreur à qui eut osé approcher. Saluruë cependant, celui qui n'était pas encore avec nous qiianc nous avons été emprisonnés, mais qui plus tard s'esl livré pour nous, Saturus est monté le premier, est anivc au haut de l'échelle et se tournant vers moi : « Perpétue a je t'attends, m'a-t-il dit; mais prends garde que cedrtt a gon ne te morde. » — « Au nom de Jésus-Chris (( notre Seigneur, il ne me mordra pas, » lui ai-j^ répondu. Quand je me suis approchée, le dragon semblé me craindre et, de dessus l'échelle, il a souleva lentement sa tête; et quand j'ai eu mis un pied sur le pr^ mier échelon, de l'autre je foulais la tête du dragon ;j^ suis donc montée, et j'ai vu se développer un jardin iia* mense ; au milieu du. jardin, un homme à cheveu? blancs, en habit de pasteur, de haute taille, était à traire des brebis; et autour de lui des milliers d'hommes vêtus de blanc. Il a levé la tête, m'a regardé et m'a dit: « Tu es la bienvenue, mon enfant, (t6/.vov). » Et il m'a
PERfiËCUnON DE 8EPTIME SÉVÈRE 245
it approcher et m'a donné une bouchée de fromage fait avec le]ait de ses brebis. Je Tai reçue les mains jointes, je l'ai mangée, et tous ceux qui étaient là ont dit : Amen. Et, au son de leurs voix, je me suis réveillée sentant dans nia bouche je ne sais quoi d'agréable au goût.
« J'ai rapporté cela à mon frère ; nous avons compris que ce qui m'arriverait c'était le martyre, et nous avons commencé à n'avoir plus aucune espérance pour ce siècle.
« Peu de jours après, le bruit a couru que nous allions être entendus. Mon père est donc arrivé de la ville, dévoré de chagrin, et, montant vers moi afin de me faire fléchir, il me disait : a Aie pitié de mes cheveux blancs ; « aie pitié de ton père, si tu me trouves digne d'être « appelé ton père. Si de ma propre main je t'ai conduite « à l'âge heureux de la jeunesse, sijet*ai préférée à « tous tes frères, ne fais pas de moi un objet d'opprobre « aux yeux de tous les hommes. Regarde tes frères, « regarde ta mère et la sœur de ta mère ; regarde ton « fils qui après toi ne vivra plus. Change de résolution «situ neveux pas nous faire tous périr. S'il t'arrive « malheur, nul d'entre nous désormais ne pourra plus « parler librement. » Mon père disait tout cela dans i'elTusion de sa tendresse pour moi, baisant mes mains, se jetant à mes pieds, m'appelant à travers ses larmes, non pas sa fille, mais sa souveraine (domina). Je pleurais <le douleur à la vue de ses cheveux blancs, pensant que, seul de toute la famille, il ne ressentirait pas la joie de Daon martyre, et je l'ai encouragé, en lui disant : « 11 en « arrivera sur cette estrade ce que Dieu voudra. Car
ce sache que nous sommes en la puissance de Dieu» a non en la nôtre. » Et il m'a quittée, accablé de douleur. >-' « Un autre jour, comme nous dînions, nous avons été emmenés subitement et conduits au Forum. Le bruit s'en est répandu dans tout le voisinage et un peuple immense est accouru. Nous sommes montés sur Testrade. Lei^ autres, interrogés, se sont confessés chrétiens. Quand est venu à moi, mon père. est apparu portant mon fils dans ses bras, il m'a fait sortir de ma place et m'a dit d'une voix suppliante : a Aie pitié de ton enfant. » Et le prçcurateur Hilarianus qui, en remplacement du proconsul Minutius Timatianus, mort récemment, avait reçu le droit du glaive: « Épargne, me disait-il, les cheveux blancs « de ton père ; épargne l'enfance de ton fils. Sacrifie « pour le salut des Empereurs. » Et j'ai répondu: a je « ne le ferai pas. » Hilarianus : ce Tu es donc chrétienne, a dit-il. Je lui ai répondu : « Je suis chrétienne. » Et comme mon père était toujours debout auprès de moi, cherchant à m'ébranler, Hilarianus ordonna de l'éloigner de l'estrade, et il fut frappé de la verge du licteur. Et j'ai souflert de ce traitement infligé à mon père, comme si moi-même j'eusse été frappée, tant j'ai senti l'amertume versée sur sa vieillesse. Alors le procurateur prononce l'arrêt contre nous tous, nous condamne aux bêtes et nous descendons joyeux dans la prison. Et, comme l'enfant était accoutumé à prendre mon sein, et à rester avec moidanslaprison,j'aienvoyéaussitôtàmon père le diacre Pomponius demander l'enfant : mais mon père n'a pas voulu le donner. Et il a plu à Dieu de permettre que
PERBÉCUTION DE 8EPTIME SÉVÈRE 247
l'ertfant dèâ ce moment ne demandât plus à téter, sans qit4s poujr cela mon lait me tourmentât, afin que je ne 6omxi£risse plus ni de la douleur de mes mamelles^ ni de fiN3n inquiétude pour mon enfant.
<scQuelquesjours se sont encore passés, et comme nous étions à prier tous ensemble, tout à coup, au milieu de 1* I^rière, un cri m'a échappé et j'ai prononcé le nom de MTx^ocrate. J'ai été étonnée parce que ce souvenir me re- ^'^ï^iait ainsi subitement et j'ai pleuré en me rappelant son ^^Iheur. Et j'ai compris aussitôt que je serais exaucée *t cque je devais prier pour lui. Et j'ai commencé à beau- ^^Vip prier, pour lui et à gémir devant le Seigneur. Et ^^ici ce qui, la nuit suivante, m'a été montré dans une ''^î^ion: j'ai vu Dinocrate sortir d'un lieu ténébreux où * ^^sieurs autres étaient avec lui souffrant de la chaleur et ^^ ]a soif, le visage pâle et défait, et sur sa face était une *^^ie qu'il avait au moment de sa mort. Ce Dinocrate était ^^Dn frère selon la chair, qui, à l'âge de sept ans, ayant la face attaquée d'un cancer, était mort d'une manière ïeuse, de telle sorte que sa mort avait été pour tout le ^onde un sujet d'horreur. C'est pour lui que j'avais prié; ^*^ais entre lui et moi, je voyais un grand intervalle (diadema ^M lieu de diastema Tj , et nous ne pouvions approcher V^un de l'autre. Or, dans le lieu où était Dinocrate, il y Uvait une piscine pleine d'eau, dont la margelle était plus haute que la taille d'un enfant, et Dinocrate se soulevait en vain pour essayer de boire. Je gémissais de voir oette piscine pleine d'eau et lui cependant réduit à l'impossibilité de s'y désaltérer. Et je me suis réveillée et j'ai compris que mon frère était dans la souffrance. Mais j'avais
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confiance que ma prière viendrait en. aide à sa .peine et j'ai prié pour lui tous les jours jusqu'à celui où nous avons été transportés à la prison du camp. Car c'était dans l'amphithéâtre du camp que nous devions combattre pour la fête de Géta César ^ . Je priais donc pour lui, nuit et jour, gémissant, pleurant, afin qu'il me fut rendu.
te Mais, le jour que nous avons passé dans les entraves, voici ce qui m'a été montré. Ce même lieu que j'avais va ténébreux, je le vois plein de lumière et Dinocrate luimême, lavé, bien vêtu, prenant le frais. Là où était un^ plaie, je vois une cicatrice ; et cette piscine qui m'avait^ été montrée a maintenant une margelle plus basse qui ne vient qu'à moitié de la taille de l'enfant ; il y puisait sans s'arrêter, et sur la margelle était une fiole pleine d'eau ; Dinocrate s'en est approché et y a bu sans que la fiole s'épuisât. Puis il s'est éloigné de l'eau et est allé tout joyeux jouer comme font les enfants, et je me suis réveillée. J'ai compris alors qu'il avait été transféré loin du séjour du châtiment.
« Au bout de peu de jours, le soldat Pudens, qui avait le grade d'Optio (sous-officier) préposé à la prison, commença à nous estimer beaucoup à cause de la grande vertu de Dieu qui était en nous, et il admettait auprès de nous beaucoup de nos frères, pour que nous pussions mutuellement soulager nos peines. Mais, lorsqu'approchait le jour des jeux, mon père est venu à moi, rongé par la douleur; il s'est mis à arracher sa barbe, à se jeter à terre,
l La fôte (natale) n'est pas ici le jour de la naissance (aui élsUt le 27 mars) mais l'anniversaire du jour où Géta avait été proclamé César. Le martyr eut lieu le 7 mirs, jour où l'Eglise célèbre la mémoire de ces saints.
àsepFosternersurla face, à maudire sa vieillesse et à dire des paroles faites pour émouvoir toute créature au monde. Je pleurais sur les infortunes de sa vieillesse.
« La veille du combat, j'ai vu dans une vision {in oro^ tnate) le diacre Pomponius venir à la porte de la prison et frapper avec violence. Je sortais et lui entrait. Il était vêtu d'une robe blanche avec des ornements de couleurs variées et un grand nombre de glands ^ Et il me disait : « Perpétue, nous t'attendons, viens. » Il me prenait la main et > nous allions par des chemins montants et tortueux. Nous ne sommes arrivés qu'à grand'peine et haletants à Tamphithéâtre ; il m'a conduite au milieu de l'arène et m'a dit : « Ne crains pas ; je suis avec toi et je souffre avec toi, » et il s'en est allé. Je vis un peuple immense frappé d'étonnement. Et comme je savais que j'étais condamnée aux bêtes, j'étais surprise que les bêtes ne ^nssent pas. Alors un Égyptien d'un aspect hideux est ^^nu à moi pour me combattre, lui et ses compagnons, apparaissent alors de beaux jeunes gens, mes compagnons et mes protecteurs ; ils me dépouillent de mes vê- '-^ments, et de femme je deviens homme. Mes protecteurs se mettent alors à me frotter d'huile, comme on le '^it pour la lutte. L'Égyptien de son côté se roulait dans '^ poussière ^. Alors a paru un homme dont la taille colossale dépassait le faîte de l'amphithéâtre, vêtu d'une
1 CaUiculas, des rayures ? des glands ou sonnettes comme celles du vête- ^emdu grand prêtre des Juifs ? Martial parle d'un vêtement nommé aU- J^'cœ; on lit quelquefois ici galliculas (d'où le français galoches) ; en grec
P^X^^Çf chaussures de coureur, guêtres ; mais ce sens ne pourrait contenir.
, 2 In apha. L'haphe est une poussière dont les lutteurs saupoudraient *eur corps frotté d'huile. — (Martial, vu, 66).
tunique de pourpre sans ceinture, avec deux bandes qui passaient sur la poitrine^ des glands {calliculas) de toute espèce en or et en argent ; il portait une verge comme le laniste * et un rameau vert où étaient des pommes d'or- Il demande le silence et dit : « Cet Égyptien, s'il est vaift-- « queur, la percera avec le glaive ; si elle est victorieuse, a elle aura ce rameau. » Et il s'est retiré. Nous nou^ approchons et nous commençons à lutter. Lui cherchait à saisir mes pieds, et moi je lui donnais des coups de pieA dans la face, quand je me suis sentie élevée en l'air et m^ suis mise à le piétiner comme j'eusse piétiné le soL L^ combat se prolongeant encore, j'ai pris ses mains eiB. mettant ses doigts entre mes doigts ; enfin j'ai pris s» tête, il est tombé ôur la face et j'ai foulé sa tête sous me^ pieds. Le peuple s'est mis à applaudir et mes protecteurs à chanter un hymne. Je me suis approchée du laniste et^ j'ai reçu le rameau. Il m'a donné un baiser, et m'a dit z « Ma fille, la paix soit avec toi. » Et je suis sortie glorieusement par la porte Sanavivaria ^. Et je me suis ré— veillée, sachant désormais que la victoire m'était réservée^ Voilà ce que j'ai fait jusqu'à la veille des jeux ; ce qui se? fera le jour des jeux, un autre l'écrira s'il le veut bien. » Pendant que Perpétue recevait ces révélations du Ciel, son compagnon de souffrance, Saturus, en avait aussi. Elte avait vu le combat, lui voyait le triomphe : « Nous avions souffert, disait-il, nous étions affranchis de la chair; des anges nous ont portés à l'Orient sans que leurs main^ nous touchassent. Nous n'étions pas couchés en arrière 9
1 Le maître des jeux, chef des gladiateurs.
2 La porte par où sortaient les gladiateurs vivants.
PERSÉCUTION DE SEPTIME SÉVÈRE 25il
mais penchés en avant comme quand on monte une pcràte douce. Nous avons vu une lueur immense et j'ai dit r « Perpétue, voici ce que nous proniettait le Seigneur. » L'espace s'agrandissait autour de nous ; c'était cocTàme un verger planté de rosiers et d'arbres fleuris de toute espèce. Ces arbres étaient hauts comme des cyprès, et à chaque instant il en tombait des feuilles.... Là, quatre anges plus brillants que les autres nous ont salués ^t Ont dit aux autres : Les voici ! les voici ! . . . Ces quatre ^Ses qui nous portaient nous ont déposés et nous avons ^'^^i^ché par une voie large la longueur d'un stade. Là nous ^vons trouvé Jucundus, Saturninus, Artaxius, qui dans la ^^rne persécution avaient été brûlés, Quintus qui lui aussi était sorti martyr de la prison ; nous leur deman- ^^ï>s où étaient les autres ; mais les anges nous ont dit: ^ "Venez, d'abord ; entrez^ saluez le Seigneur. »
<ic Nous sommes donc allés vers une demeure, dont ^s parois semblaient bâties de lumière {qtiasi de luce ^^ficatï) ; devantla porte quatre anges étaient debout et 'ïoxis ont revêtus de stoles blanches. Entrés, nous avons vu vme lumière immense, et nous avons entendu des voix ^uî disaient de concert et sans relâche : Saint ! Saint ! Saîrit* ! Au milieu, était assis un homme dont les chevôixx étaient blancs comme la neige, mais dont le visage ^ît jeune ; ses pieds nous étaient cachés. A droite et à 8^U.che, étaient vingt-quatre vieillards, et derrière eux ^^^ucoup d'autres personnes debout. Nous nous sommes ^Ppt^ochés pleins d'admiration; nousnous sommes arrêtés devant le trône, les quatre anges nous ont soulevés vers
* Saturus 9e sert du mot grec : Agioti.
celui qui y était assis ; nous lui avons donné un baiser 4 sa main a passé sur notre visage. Les autres vieillard nous ont dit : « Levons-nous » , et nous nous sommi levés et nous nous sommes donnés la paix. Et les viel lards nous ont dit: « Allez, divertissez-vous '. » Et j' dit : « Perpétue, tu as maintenant ce que tu as voulu. Et elle : « Grâce à Dieu, comme j*ai été gaie lorsque j' € tais dans la chair, ici je suis plus gaie encore. »
« Nous sommes sortis et nous avons trouvé devant J porte, à droite l'évêque Optatus, à gauche le prêtre doc teur (chargé de l'enseignement des catéchumènes) As pasius ; et ils se sont jetés à nos pieds et nous ont dit « Mettez la paix entre nous, vous qui êtes partis et non (( avez abandonnés. » Et nous leur avons dit : « N'es- « tu pas notre père 2? et toi, n'es-tu pas prêtre? Pourquc (( donc êtes- vous à nos pieds ? » Et nous les avons em brassés, et Perpétue s'est mise à leur parler, et nou nous sommes retirés avec eux dans un verger sous 11 rosier. Mais les anges leur ont dit : « Laissez-les, qu'il « aillent se reposer. Si vous avez entre vous quelqit « querelle, pardonnez-vous mutuellement vos torts. Et ils les ont éloignés. Us ont dit à Optatus: « Réfornoi (( ton peuple ; tes fidèles se réunissent autour â « toi, agités comme des gens qui arriveraient du cirqu (( et disputeraient encore des factions qui y ont figuré. Il nous a semblé qu'ils voulaient fermer les portes. 1 nous avons reconnu une multitude de frères et même c martyrs. Tous nous respirions un parfum ineffable c%
1 Ludite
2 Papa noster (terme qu'on employait vis-à-vis des évèques).
t^jis nourrissait et nous rassasiait. Alors je me suis
eillé plein de joie. »
'ai voulu laisser dans son entier ce récit, précieux et
me unique, d'un martyre par les martyrs eux-mêmes.
e reste plus qu'à en raconter le déncruement, qu'ils ont i-^sé, comme dit sainte Perpétue, à écrire à qui voudra — C2rire. Un chrétien s'est en effet trouvé que le Saint- ^prit a chargé d'accomplir « le mandat, ou pour mieux ■^ï^e le fidéicotntnis de la très-sainte Perpétue < », et ' est d'après lui que nous achevons le récit du martyre.
Parmi les confesseurs nommés dans les Actes, comme ^n vient de le voir, Jucundus, Saturninus, Artaxius avaient ^té brûlés. Quintus (le même récit l'indique) était mort ^es souffrances de la prison. Il en fut de même de Secundulus, un des jeunes catéchumènes arrêtés et baptisés avec Perpétue; Dieu lui épargna la dent des bêtes : ce fut <ic une grâce faite sinon à son âme, du moins à sa chah*».
Restaient avec Saturus et Perpétue, un second Saturninus ; l'esclave Révocatus et sa compagne d'esclavage, peut-être sa femme. Félicité : très-jeunes tous les trois, ils venaient d'être baptisés en même temps que Perpétue. Pendant que Perpétue allaitait un enfant dans la prison. Félicité en portait un dans son sein. Ces deux femmes. Tune patricienne^ l'autre esclave, réunies par le martyre, l'étaient aussi par les souffrances et les angoisses de la maternité. Cette grossesse était pour Félicité et pour sescom-
i Quoniam ergo permisit et j^ermittendo voluit Spiritus Sanctus ordinem ipsius muneris conscribi, etsi indigne ad suppiementum tantae giorise des- - cribendum, tamen quasi mandatum sanctissimse Perpetuae, immo fidei commissum ejus exsequimur. Actes 16.
ihi LIVRE ÎI. ~ 8EPTIME SÉVÈRE
pagnes une cause de chagrin; encore enceinte à Tépoqué des jeux, elle ne paraîtraitpaspensaient-ils, àFampluthéâtre et ne triompherait pas avec eux tous ; elle serait réservée pour une autre époque et paraîtrait sur l'arène avec des malfaiteurs. Dieu eut pitié d'elle et, dans son huitièmes mois, trois jours avant l'époque des jeux, au sortir de k. prière, les douleurs de l'enfantement la saisirent. Au. milieu de ses souffrances, elle poussait des gémissements: a Tu te plains, lui dit un des ministres de la prison; que: feras-tu livrée aux bêtes que tu as bravées en refusant dft sacrifier?» — «Aujourd'hui,répondit cette femme héroïque, je suis seule à souffrir ce que je souffre. Mais, ce jourlà, un autre sera en moi; parce que moi-même je souffrirai pour lui. » Elle eut une lille qu'une soeur (une chrétienne) recueillit et se chargea d'élever comme la sienne.
Félicité ainsi délivrée. Perpétue etSaturus éclairés par des visions du ciel, tous étaient prêts pour le combat. A la joie surnaturelle du martyre^ s'alliait en eux la gaîte naturelle que donnent la jeunesse et la chasteté. Comme le tribun qui avait la prison sous ses ordres les maltraitait, dans la pensée que par des moyens magiques ils allaient essayer de sortir de prison: « Gomment^ lui dit Perpétue, tu oses refuser tout soulagement a d'illustres criminels comme nous qui appartiennent à César et vont combattre pour embellir sa fête ! Ton honneur n'est-il pas de nous produire frais et vermeils? » Le tribun eut peur en effet de déparer la fête impériale, et li adoucit le sort de ses prisonniers. Par un motif tou autre, le sous-officier qui les gardait, lui aussi, adoiL-
ci 2S sait leur sort; il était devenu chrétien. La veillé du gr-^s^nd jour, eut lieu le repas libre. Sans fers, hors de leuxT cachot, les condamnés soupèrent devant tout le peuple. Ce repas, quiétait souvent une orgie du désespoir, fut une agape chrétienne. Ils parlèrent au peuple, rirent d^ sa curiosité, témoignèrent la joie qu'ils ressentaient, ani: foncèrent les jugements du Seigneur : « N'aurez-vous « jpas assez de temps demain pour nous voir, disait Sa- « turus; nos amis aujourd'hui, vous serez nos ennemis « demain. Remarquez-bien nos visages ; vous les re- « <3onnaîtrez au jour du jugement. » Tous les spectateurs sô aretirèrent effrayés, et un grand nombre convertis.
"Vint enfin le jour de la victoire. Les confesseurs sorti^^ntde prison et marchèrent vers l'amphithéâtre, comme s ils allaient au ciel, beaux, contents, émus de joie, non d^ crainte. Perpétue marchait un peu en arrière, calme, 1^ démarche modeste, les yeux baissés pour ne pas laisser voir la joie qui les animait. Félicité, heureuse d'avoir rési^té à l'épreuve de l'enfantement afin de marcher à celle "^ l'amphithéâtre, passant de la sage-femme au bourreau, ^ll^it joyeuse à ce second baptême et à ces sanglantes ''^levailles du. martyre. A la porte de l'amphithéâtre, on ^5^^1ut les faire changer de vêtements et, par une déri- ^^c>n impie, mettre aux hommes le vêtement de pourpre ^^s prêtres de Saturne, aux femmes les bandelettes des *^^*^mes consacrées à Cérès. Ils résistèrent: « Nous hommes venus ici, s'écrièrent-ils, par notre volonté I)ropre et pour n'avoir pas à abdiquer notre liberté, ^ous vous avons livré notre vie, afin de n'être contraints à rien de pareil; c'est là notre pacte avec vous. »
Le tribun céda à la justice et à l'énergie de leur parole Perpétue chantait comme si déjà elle piétinait la tête dl l'Égyptien. Révocatus, Saturninus^ Saturus^ rappelaiea aux spectateurs les menaces du ciel. Arrivés devant Ht larianus, leurs gestes et leurs mouvements de tête li disaient * : « Tu nous juges, mais Dieu te jugera. » 1, peuple irrité ordonna qu'ils passassent devant une file d chasseurs armés de fouets pour être fustigés les uni après les autres. Ils rendirent grâce ; on leur faisait gagner quelque chose des souffrances de Jésus-Christ.
Du reste, Celui qui a dit : ce Demandez et vous recevrez » accorda à chacun d'eux la mort qu'il avait sou-haitée. Dans leurs entretiens, Saturninus avait désiré être exposé successivement à toutes les bêtes du cirque afin de porter au ciel une plus glorieuse couronne; et en effet, lui et Révocatus, passèrent tour à tour par les dents di léopard et par les étreintes de l'ours. Saturus, au con traire, avait horreur de l'ours, et son souhait était de péri d'un seul coup ; aussi le sanglier qu'on lança contre li ne fit-il que le traîner sur le sable, et, se retournai contre un des chasseurs qui l'excitaient, il fit à celuin une blessure mortelle. Après ces deux preniiers combab Saturus resta debout.
Ce fut le tour des femmes. On les amena dépouillée de leurs vêtements et revêtues d'un filet pour être jetéi ainsi à une vache furieuse. Par un revirement étrangi le peuple eut un mouvement de compassion. La délia
1 L'habitude des assemblées populaires au théâtre et ailleurs où il éU souvent difficile que la voix put se faire entendre, avait rendu familier l'antiquité un langage par signes (chironomia) dont il reste encore d traces en Italie, particulièrement à Naples. Les pantomimes le pratiquaiei V. Quintilien II, H, 17. Juvénal VI. 63.
PERSÉCUTION DE SEPTIME SÉVÈRE r.^1
tesse de Perpétue, le sein de Félicité encore gonflé de lait, lui firent prendre en pitié leur nudité ; sur son ordre elles fiurent emmenées et reparurent avec des tuniques sans ceinture *. Perpétue, livrée la première au supplice, fut jetée en l'air d'un coup de corne, et retomba sur les reins. Dans sa chûte^ plus occupée de sa pudeur que de sa douleur, elle ramena sur elle les plis de sa tunique déchirée. Puis, rappelée pour sortir de l'arène, elle arrangea tranquillement dans un réseau ses cheveux que le coup de corne avait dénoués, sorte de coquetterie héroïque qui n'était pas sans une pensée sérieuse : les cheveux épars étaient un signe de deuil et le jour du martyre devait être un jour de fête ^ Puis, comme Féliiîité était tombée près d'elle et ne pouvait plus se relever, «lie approcha d'elle et lui tendit la main. Cette sérénité et ce courage désarmèrent le peuple ; il ordonna qu'elles sortissent par la ce porte des vivants » . C'était leur faire ^râce non du supplice, mais du spectacle.
Hors de l'arène. Perpétue apparut comme si elle sortait ^*iane extase divine : a Quand allons-nous être amenées ^ ciette vache? » dit-elle au catéchumène Rusticus. Il fal- '** t qu'on lui montrât sa plaie et sa tunique déchirée pour '*i faire comprendre qu'elle avait accompH sa tâche. Elle ^^ ^nfianda son frère, et quand il fut venu, elle dit à lui et à '^^i sticus : « Demeurez dans la foi ; aimez-vous tous les ^ \ins les autres ; ne vous laissez pas ébranler par nos ^ souffrances. »
Hévocatus, Saturninus, Félicité et Perpétue avaient
J^ Revocatae et disoinctis indutae. Actes 20, ainsi que lit Holstein. P» -^ Non enim decebat martyrem dispereis cnpiilis pati ne in sua gloria ^^^gere videretur. Actes 20. *
payé leur tribut de souffrances et n'avaient plus qu*à attendre leur couronne. Saturus restait seul en face du peuple. Il était en ce moment près de l'une des portes, et auprès de lui était ce soldat Pudens qui, pour avoir été le gardien compatissant des martyrs, avait mérité de devenir leur frère dans la foi : « Me voici, lui disait Saturus, a et il m'est arrivé comme je l'ai annoncé. Je n'ai en- « core senti la dent d'aucune bête. Sois chrétien de tout « cœur ; je vais reparaître sur l'arène et le léopard me (( tuera d'un seul coup. » En effet comme le spectacle allait finir, Saturus fut jeté au Jéopard, et un seul coup de dent le couvrit d'un sang si abondant que ce baptême de sang rappela au peuple le baptême de l'eau : « Sauvé le baptisé ! » se mit-il à crier, quand il vit Saturus se rele^ ver, « sauvé le baptisé ! » «. Il était sauvé en effet et soi^ dernier mot fut adressé à Pudens : « Adieu, n'oublia (( point ma foi ; que tout ceci ne t'ébranle pas, mais t'af-^ (( fermisse. » Il lui demanda son anneau ^, le trempa dans ses plaies et le lui rendit comme à son futur succès^ seur dans le martyre. Puis il alla tomber épuisé dans 1^ spoliaire 3, où ses compagnons étaient déjà réunis pou^ recevoir le coup de la mort.
Mais le peuple voulait à toute force être témoin d^ leur supplice. Il ordonna donc qu'on les menât au milieu:^ de l'amphithéâtre. Ils se levèrent tous cinq, marchèren'^ tranquillement au lieu désigné, et se donnèrent une der^nière fois le baiser de paix afin de terminer leur sacrifice ^ comme dans l'assemblée chrétienne le sacrifice divin
1 Salvum lotum ! Salvum lotura I
2 On lit annulum au lieu de anaulam qui n*a pas de sens.
3 L(; lieu où l'on achevait les gladiateurs blessés à mort.
terminait. Diaprés l'usage, les condamnés que la dent des bêtes avait épargnés étaient livrés à des gladiateurs novices qui faisaient ainsi l'apprentissage du meurtre. La plupart de ces martyrs moururent sans un mouvement et sans un cri ; Saturus passa le premier comme l'avait annoncé la vision de Perpétue, dans laquelle il avait le premier monté l'échelle céleste. Celle-ci, au contraire, reçut d'abord un coup d'épée entre les côtes et poussa un cri de douleur ; il fallut pour le second coup qu'elle prît la main tremblante de son apprenti meurtrier et la dirigeât contre sa gorge. « Le démon avait peur de cette femme, dit le narrateur, et elle ne devait mourir que par sa propre volonté * . »
Voici les détails qui nous sont restés (en bien petit nombre si l'on songe à tout ce que nous avons perdu) sur cette persécution de Sévère, la première, on peut le dire, qui ait été un acte solennel, spontané, politique, du pouvoir romain ^. Néron avait donné le signal de la persécution, mais dans Rome surtout et dans un
I Basnage a voulu inculper Torthodoxie de sainte Perpétue et de ses coiïi- P^êTBons et voir en eux des Montanistes. Le seul fondement un peu sérieux ^^ la préface de leurs actes qui a bien une certaine saveur de Montanisine. (fî^îs que prouverait-elle contre les martyrs eux mêmes ou contre le récit •■* peut bien avoir été écrit par une main orthodoxe, puis affublé d'une '^lace montaniste ? Une dissertation du cardinal Orsi (Florence, 1728, et *-*^s le Thésaurus historiœ ecclesiasticœ fascic. xi et xii, Rome 1840) '*"*ile les arguments de Basnage. Elle s'appuie en particulier sur l'antiquité ^ lo. solennité du culte de sainte Perpétue dans l'Eglise catholique. Elle ^^* avec saint Gyprien, le seul martyr non romain inséré dans le calendrier ^ l*Eglise romaine au quatrième siècle (Bucherii, Roman. Kalend. velus). ^***iions de saint Augustin en son honneur, 280, 281, 282. — La basilique f sainte Perpétue et de sainte Félicité était la principale église de Car- '^'^^e avant la fin du quatrième siècle (Aug. Sermo 19, 34, 258, 294, De «««ûs Pelagii 2).
? Autres martyrs du temps de Sévère : à Magnésie et à Antioche (17 fé- 'j^^iï) Gharalampius, prêtre, deux soldais et trois femmes, — à Byzance, ?J;\V^iu8, prêtre (il avril), — à Gomana de Cappadoce, Zoticus, évoque (21
intérêt de circonstance. Domitien avait été amené à proscrire les chrétiens plutôt par une recherche fiscale que par une décision politique authentiquement proclamée. Trajan, Hadrien, Marc-Aurèle lui-mênfie, avaient laissé persécuter plus qu'ils n'avaient persécuté, maintenant sans doute le principe légal qui condamnait le christianisme, mais n'en pressant pas toujours l'exécution et la laissant s'aggraver ou s'amortir selon le fanatisme ou Tindiflérence des peuples, selon la complaisance ou la sagesse des proconsuls. Sévère est le premier dont on nous dise que par un acte formel, public, daté, il défendit qu'il y eût des chrétiens, rendant ainsi la persécution non-seulement légale, mais obligatoire ; non-seulement possible çà et la, mais partout nécessaire. U donna le premier le signal d'un de ces duels en champ clos entre le pouvoir et l'Église, que, plusieurs fois pendant le cours de ce siècle, le monde devait voir se renouveler, toujours à la honte de la tyrannie idolâtrique et à la gloire de la patience chrétienne.
Le duel fut atroce et dura longtemps. Nous avons un écrit de Tertullien composé après la mort de Sévère, postérieur de dix ans au moins au début de la persécution, où l'on voit qu'elle n'était pas encore abandonnée. L'Éghse n'était pas comme nombre ce qu'elle fut depuis, et le pouvoir césarien reconstitué par Sévère avait une force d'action qui alla depuis en diminuant. Aussi la lutte fut-elle, non pas plus violente, mais de plus longue durée que celles qui suivirent. Et néanmoins, au moment où Tertullien adressait à Scapula, nouveau proconsul d'Afrique, l'écrit dont nous parlons, il pouvait
déjà énumérer les échecs que les persécuteurs avaient éprouvés, les signes de la colère divine qui les avaient frappés, les symptômes de lassitude et de répugnance qui apparaissaient parfois chez ceux qui avaient mission de persécuter. Vigellius Saturninus, proconsul d'Afrique, qui le premier avait, même avant l'édit de Sévère, tiré le glaive, avait été puni par la perte de la vue. Sous cet Hilarianus qui avait livré Perpétue au bourreau, l'Afrique avait été châtiée par la disette. Un préfet de Cappadoce, dont la femme s'était faite chrétienne et qui s'était vengé en persécutant avec rage, avait été, lui seul dans son prétoire, atteint de la peste; on avait vu les vers lui sortir du corps : « Cachez cela, s'était-il écrié, les « chrétiens s'en réjouiraient trop ; » puis il s'était repenti et était mort presque chrétien. Un autre, frappé à Byzance, était mort en criant : « Chrétiens, réjouissez- « vous ! » Scapula lui-même, à qui TertuUien écrit, avait vu, depuis qu'il avait livré un chrétien aux bêtes, des marques de h colère divine et sur sa province et sur luimême ; c'étaient des pluies désastreuses, des feux apparus la nuit sur les murailles de Carthage, une éclipse de soleil non prévue par la science se manifestant au moment des assises d'Utique ; et chez Scapula lui-même une hémorrhagie s'était produite chaque fois qu'il avait sévi contre un chrétien *.
Aussi, plus timides ou plus humains, bien des proconsuls atténuaient-ils par leur modération les ordres de la tyrannie imp ériale. Les uns soufflaient aux chrétiens accusés des réponses qui devaient sauver leur vie sans com-
1 Ad Scapulam 3.
262 LIVRE U. - 8EPTIME SÉVÈRE.
promettre leur foi ; d'autres, au lieu de l'aecusatian de christianisme, alTectaient de n'entendre qu'une accusation moins grave, pour laquelle ils renvoyaient le prévenu devant la justice locale. Un magistrat à qui un chrétien était envoyé, soupçonnant une extorsion d'argent, déchirait le rapport, et, faute d'accusateur, mettait le chrétien en liberté. Quelriues-uns même avaient honte de provoquer des apostasies : un chrétien, après quelques tortures, avait fléchi, et se déclarait prêt à sacrifier ; le juge ne voulut pas lui imposer cet acte de lâcheté, et se retournant vers ses collègues avoua son regret d'avoir eu une telle affaire à juger «. L'homme serait trop bas et l'humanité serait trop vile, si, dans les sociétés même les plus corrompues et sous les tyrannies les plus servilement obéies, on ne voyait pas quelquefois de ces révoltes de la conscience.
Quel fruit produisirent ces dix ans de persécution ? Zenon disait qu'auii seul Indien qui consent à être brûlé valait mieux pour lui que toutes «les prédications des philosophes sur la patience » . Mais nous nous voyons de nos propres yeux,ditClémentd'Alexandrie%uneintarissableabondance de martyrs qui souffrent le feu, la torture, la décapitation, par suite de leur respect pour la loi divine. » Comment une telle leçon de patience n'eut-elle profité à personne? Aussi Tertullien proclame-t-il en face de Scapula, après dix ans de persécution, le progrès de la foi et le nombre croissant des chrétiens : « Cette doctrine ne périra pas : quand on la frappe, on la sert. Qui voit une si merveilleuse patience, s'en étonne, veut en connaître
1 ÀdScapulam 4.
2 Siromat, U, 20. ed Paris, p. il 5.
la cause, recherche, trouve la vérité et Tembrasse.... A ces assesseurs de ton tribunal qui peuvent pousser contre nous telles acclamations qu'ils jugent à propos, demande de te dire les bienfaits qu'ils ont reçus des chrétiens ;... demande quel est le secrétaire (notanus) qui a été délivré d'un démon par lequel il était possédé, quels hommes des plus illustres ont vu leurs parents, leurs enfants guéris ou de possessions ou de maladies... Qu'arriverait-il, si, ces persécutions que nous ne craignons pas, nous ne nous contentions plus de les attendre, et si nous venions ici les affronter. Arrius Antoninus en Asie vit un jour tous les chrétiens d'une même ville s'offrir en masse à son tribunal ;... si, à Carthage, nous agissions de même, que ferais-tu de tant de milliers d'hommes, de femmes, de tout âge et de tout rang, se présentant à toi? Aurais-tu assez de feux? assez de glaives? Carthage se laisserait-elle ainsi décimer? Pas un homme qui, dans cette foule de chrétiens, ne reconnût des proches, des commensaux ; tu y verrais peut-être des hommes de ton ordre, » (c'est-à- dire des sénateurs f^omains) « peut-être des femmes du même rang ; des lîgnitaires de la cité ; des parents et des amis de tes imis. Aie pitié, sinon de nous, du moins de toi-même ; inon de toi, du moins de Carthage *. »
L'Église marchait donc toujours en avant et la persécution lui faisait faire de nouveaux progrès, comme la îberté lui en avait fait faire. Une preuve de sa puissance, i'est de voir, à travers cette crise de la persécution séi^érienne, plus absolue et plus universelle que n'avait été
l Ad Scapulam, 4, 5.
aucune autre, l'Église suivre sa voie ordinaire, combattre les erreurs, discipliner les intelligences, définir la foi. Ces rêves de la fin prochaine du monde, qui aux temps précédents avaient tant agité les imaginations chrétiennes, ne semblent plus avoir d'échos. NiTertullien,ni Clément d'Alexandrie n'en montrent la trace. Seul, un chronologiste obscur, Judas, écrivant sous le coup de la persécution récemment ordonnée, parle de l'imminence du dernier jour \ Praxéas, qui avait pu être puissant pour dénoncer et faire condamner le Montanisme, devient impuissant et faible le jour où il tombait dans l'hérésie ^ Tandis qu'Artémon et les deux Théodote avaient soutenu que le Christ n'était qu'un homme, Julius Cassianus soutenait avec les gnostiques que le Christ n'avait pas été un homme véritable ; son humanité n'était qu'une apparence ; son corps un fantôme. La chair semblait à ce docteur quelque chose de trop impur pour que la divinité ait jamais pu s'en revêtir ; pour lui, tout ce qui tient à la chair était réprouvé ; la génération était un péché, le mariage un opprobre. Un prétendu évangile de saint Pierre était produit à l'appui de cette erreur qui ne fut du reste que le fonds commun des erreurs gnostiques, tel que Valentin l'avait transmis à Tatien, Tatien à Cassianus. Cet évangile trompait bien des fidèles, et recrutait l'école des Docètes (du mot âo-^TîTiç, apparence) . Mais la tradition de l'Église démentit cette œuvre de faussaire et nous avons un fragment de la lettre du saint évêque d'Antioche, Sérapion, à la paroisse (7uapo'.x(a) de Rhossos pour dénier
1 Dans Eusèbe, VI, 7. Il avait fait un livre sur les semaines de Daniel où il supputait les temps jusçju'à la dixième année dé Sévère (202).
2 Tertuliien, De prœscnpt. 52 et Adv. Praxeam —Augustin, De hœresib. 31-
toute authenticité à ce faux évangile qui lui apportait le trouble, la division et le mensonge * •
Dès cette époque, commençait donc, comme nous l'avons dit, cette longue série d'erreurs sur la personne du Christ, sans cesse émises, démenties, relevées, et qui prouvent, d'un côté, combien l'esprit humain est pauvre même en fait d'erreurs, et revient toujours faute de mieux à celles qu'il a déjà produites et abandonnées; de l'autre, combien sur les âmes dépravées pèse ootte mystérieuse et miséricordieuse alliance, en la personne de Notre-Seigneur, de la divinité et de l'humanité. Un homme qui a été en même temps Dieu^ c'est ti^op de grandeur ; un Dieu qui s'est fait homme et v^ entablement homme, c'est trop d'amour : elles n'y Peuvent croire.
Mais quels que fussent ces efforts de l'hérésie pour déchirer l'Église en même temps que la persécution ^^ décimait, l'Église n'était ni moins une ni moins puis- ^î^nte. L'hérésie, par ces luttes de la pensée qu'elle Soulevait, lui donnait des docteurs, comme la persécution par les luttes sanglantes lui donnait des ^ms. L'épiscopat se recrutait en partie parmi les Confesseurs, c'est-à-dire parmi ceux qui, soumis à la torture pour la foi, avaient vaincu sans mourir, et que, Soit lassitude, soit admiration, les bourreaux * avaient laissé vivre. — Quand Sérapion vint à mourir (211), chargé d œuvres et d'années, c'est- Asclépiade qui lui succéda,
, ^ Ëusèbe VI, 12. Cassien avait écrit un livre ntpi tyxpartiaç o" mpi V^^\i)^uiç. Clément en cite un fragment. Stromat. III, 13. Réfutation qu'il '^it de cette doctrine Ibid. 13, 17, éd. Paris, p. 465.
recommandé au choix de l'Église par les souffrancesqu'il avait endurées pour elle * . Et ce choix alla réjouir dans les fers son ami le confesseur Alexandre qui |souffrait à cette heure-là pour la foi. — Un peu plus tard (213), ce même Alexandre sorti de prison, devenu évêque en Cappadoce, venait par piété à Jérusalem, y voyait l'illustre centenaire Narcisse, remonté sur son siège, comme nous l'avons dit, après un long exil. Et comme Narcisse, succombant à son tour sous les fatigues de l'épiscopal, voulait avoir de son vivant un successeur, les chrétiens de Jérusalem étaient avertis par une vision d'aller chercher leur futur évêque hors des portes de la ville. Ils y allaient, rencontraient Alexandre, le retenaient de force au milieu d'eux ; des évêques de la province forçaient Alexandre à remplacer Narcisse, et Narcisse, qui vécut jusqu'à cent seize ans, put bénir longtemps l'héritier de sa. mission. — A côté d'eux, vivait Clément, retiré d'Alexandrie, aimé et vénéré de tous. Tous ces hommes appartenaient à cette glorieuse école de Panténus, de Clément^ d'Origène, école du martyre en même temps que de la foi, et qui les avait faits chrétiens, docteurs, confesseurs^ évêques. « Tu sais, écrivait Alexandre à son condiscipla Origène, que notre amitié commencée par nos pères * été plus forte et plus ardente chaque jour. Ceux que nou^ appelons nos pères sont ceux qui nous ont ouvert 1^ route et que nous ne tarderons pas à suivre : c'est Panténus, mon bienheureux maître ; c'est le saint Clément,^ mon maître, et qui m'a rendu de si grands services ; c^ sont d'autres encore. Ce sont eux qui m'ont fait te con—
t Sur S. Asclépiade, Eusèbe, VI, 11. Martyr. Roman., 28 octobre.
fiaître, toi mon frère, et de beaucoup le meilleur de tous D^ s maîtres * . »
JMais hélas! les plus nobles âmes ont leurs excès; les l^Ji^s nobles intelligences leurs erreurs. Heureux encore [tmsÉnd ces excès ne sont que l'excès du zèle et ces er- ^mjirs les erreurs d'une vertu trop inquiète ! Origène, Jï^c25ore adolescent, dirigeait l'école d'Alexandrie; la '(^^ile venait l'entendre avec admiration; hommes^ femmes, lemjLnes gens, jeunes filles recevaient ses conseils et ses levons. L'austérité de sa vie ne lui sembla pas une sauv^Sarde suffisante, sinon pour sa vertu, du moins pour sa ré j>iitation ; et, lui qui trop souvent n'a voulu voir que le seràsallégorique des Écritures, pécha cette fois pour avoir tn3p suivi le sens littéral. La lecture d'un passage de l'Évaiigile lui inspira une héroïque folie, moins rare à cette époque (car saint Justin en cite un autre exemple), moins uïàiversefiement désapprouvée qu'elle ne l'a été plus taï*<J. Le fait fut d'abord ignoré ; mais il n'était pas sans <l^Ute destiné à l'être toujours. En l'apprenant, Démé- ^'^Us, l'évêque et le protecteur d'Origène, s'élonna d'a- ^ï*ci, admira ensuite et exhorta son disciple à se donner " autant plus au service de Dieu et à la conversion des ^'^^s; qu'il avait rompu davantage avec la vie des sens 2. '^^^nd les âmes de ce siècle-là se trompaient, c'était par *^ciès de courage.
Ijn excès de zèle d'une nature différente, mais plus fu-
i ^usèlie VI, 8, 11, 14 In ChronicOy ad an n. 2 13.
j/r ^usèbe VI, Hieronym. Ep. 65 Niceph. Galixte V, 8. Epiphan. ^^«^.. 63.
i|^~*'*'igène lui même a condamné cette interprétation de l'Iîivangile. In
^^fh. XV, 1-5. Contra Celfum, vu, 48,
neste puisqu'il porta atteinte à la foi, amena la chute Tertullien. A cette ame ardente, forte, belliqueuse, 1 douceur manquait. Bien peu des Pères de l'Église, si j ne me trompe, ont laissé d'aussi nombreux écrits, dan lesquels le côté suave, charitable, miséricordieux, duchris — tianisme soit aussi rarement touché. Il a oubUé cette pa — rôle de notre divin Maître : « Apprenez de moi que j^ suis doux et humble de cœur. » Même dans ses écrite les plus orthodoxes, on sent une âpreté de controverse » une exagération de vertu, une certaine dureté de doc — trine, une propension à interdire plus qu'à permettra, qui dénotent le rigoriste et l'homme que le rigorisme pourra conduire jusqu'à l'hérésie. L'onction manque à cette âme; l'huile manque aux ressorts de cette argumentation si pressante et si vive. Il n'a pas, comme Bossuet et comme tant d'autres, la suavité à côté de la force, la charité qui élève à côté de la puissance qui abat.
Quand vient Theure des persécutions, l'énergie de Tertullien ne connaît pas de défaillance. Il parle aux proconsuls et il menace plus qu'il ne supplie ; il parle aux martyrs, non comme à des frères que l'on plaint selon l'homme et que l'on envie selon Dieu, mais bien plutôt comme à des chrétiens exposés, qui 'vont peut-être faillir et qu'il faut faire rougir d'une chute toujours imminente. Comment lui-même, tenant ce langage, écrivant ainsi aux juges et aux prisonniers, prêchant je dirais presque l'outrecuidance du martyre, a-t-il échappé au martyre? Je ne saurais le dire. Mais il semble qu'en face de tant d'héroïsme, de tant de périls, de si grandes terreurs selon l'homme,
de si grandes récompenses selon Dieu» son âme se soit exaltée outre mesure. Une secte qui arrivait avec des vivons» des prophéties» un Paraclet» une révélation nouv^elle» aura plu à son imagination facile du reste a décevoir, énergique et crédule, prompte à s'exalter et prompte ù se contredire. \jne secte cjui dans le christianisme poussait tout à Texcès et à la rigueur aura été à cette lieurela bienvenue pour cet esprit rigoureux et excessif. Une secte à laquelle le courage des martyrs paraissait insuffisant, qui, malgré la parole expresse du Seigneur, traitait d'apostasie la fuite, le soin de se cacher, le rachat de sa vie à prix d'argent, une telle secte a souri au courage de TertuUien, et il s'est fait le missionnaire de cette témérité orgueilleuse à laquelle Dieu n'accorde pas les grâces du martyre *. Déterminé peut-être aussi par certoines jalousies envers le clergé romain *, il a quitté la gi^ande Église chrétienne pour la petite Église de Proclus, l'un des disciples, le disciple il est vrai le plus iDodéré, de Montan.
Les contradictions coûtent peu à de tels esprits. — Autrefois, TertuUien, devant les proconsuls, faisait honneur à l'Église des soldats qu'elle donnait à l'armée des Césars • . Aujourd'hui, un soldat chrétien, à qui on remet selon l'usage une couronne de lauriers, se refuse à la placer sur sa tête, et lorsqu'on l'arrête et qu'on lui demande la cause de son refus, ill'explique en disant qu'il est chrétien, et il est mis à mort. L'Église blâme cette
* V. le traité De fuga. Origène, au contraire, In Joannem, 31 et dénient d'Alexandrie, Stromat. iv, 10, soutiennent avec l'Eglise la légitimité <ie la fuite.
2 Hieronym. in Catalog.
^ Vobiscum naviganius, inilitamus. Apologet. 4-2.
inutile révolte contre un acte qui n'était pas un acte d'idolâtrie. Tertullien la loue et lorsqu'on lui dit : un chrétien ne pourra donc plus être soldat ? Il répond : « Non, un chrétien ne doit pas être soldat * . » — Tertullien a eu de belles paroles à la gloire du mariage chrétien ' ; il a déconseillé les seconds mariages plus qu'il ne les a condamnés. Aujourd'hui non-seulement il flétrit les secondes noces comme des adultères, mais il arrive à traiter le mariage de honte, sinon de désordre*. — 11 a loué la tempérance chrétienne ; illuiapparaît aujourd'hui qu'elle n'est pas suffisante^ et, parce qu'ils ne font pas trois carême^ chaque année comme les Montanistes, les Psychiques^ c'est ainsi qu'il appelle les catholiques (car il emprunt^^ aux disciples de Valentin leurs expressions méprisantes) ^^^ les Psychiques lui semblent des êtres brutaux livrés S l'intempérance et à l'ivrognerie*. —Il a loué autrefois le soins dont les âmes chrétiennes entouraient les confes seurs dans la prison ^ ; aujourd'hui il se plaint que^ grâc aux aumônes de leurs frères, les confesseurs font tropp^ bonne chère dans les cachots*. — Autrefois^ il proclamait hautement la suprématie de l'Église romaine; aujourd'huîque l'Église romaine a condamné Montan, il n'a plusque des insultes pour ce pontife suprême, comme luimême il l'appelle, qui, à l'exemple du Seigneur, admet l'adultère à faire pénitence 7.
1 De corona militis et en particulier le chapitre 1 1 .
2 Ad uxorem, ii, 9 et Adversus Marcionem, i, 29.
3 De virginihus vekndis 110. De exhortatione castilatis, 9, 10,11. De monogamia, 3.
4 De jejuniis, b Ad martyres. VtW. De jejuniis 12 7 De pudicUia.
Le fonds de ce rigorisme^ comme celui du rigorisme inséniste des derniers siècles, c'est toujours la haine de homme, la réprobation absolue et sans réserve de sa lature, de sa raison, de son être, de sa liberté ^ Les :nostiques, que Tertullien combat si amèrement, n'aliient pas beaucoup plus loin que lui en réprouvant la réation. La doctrine de la grâce irrésistible est dans 'ertullien comme dans le Père Quesnel ^
Mais c'est le propre de l'erreur de n'être jamais contante avec elle-même. Dans sa longue et toujours belli- [ueuse vieillesse, Tertullien finit par se séparer de Promus ; il fonda à Garthage une secte de Tertullianistes qui lurait encore deux siècles après lui et dont les derniers deptes furent ramenés à l'Église par un génie autrement ir, autrement vrai, autrement élevé et étendu que le en^ surtout autrement consacré par l'amour de Dieu et ^mour des hommes, saint Augustin ^.
. Ainsi tomba Tertullien. Le rigorisme dans les actes est oins funeste que le rigorisme dans les doctrines ; celui-
est plus facile et l'orgueil y a plus de part.
Mais, quoiqu'il en fût et des violences de la persécu- ^n , des erreurs du zèle et des divagations de l'hérésie, 3]glise vivait, régnait, marchait. Nul homme ne lui est ^cessaire ; au plus grand et au plus saint elle donne plus a 'elle ne reçoit de lui.
"t Ainsi ridée que tout ce qui n'est pas permis est défendu. On lui objecte: -ci quod non prohibetur, ultro permissum est Et il répond : Irao prohibe- ^ quod non est ultro permissum. De corona militis, 2. ^ De anima, 21.
3 Augustin. Hœres , 86.