L. XXV
SËyËRE A ROME ET EN BRETAGNE 289
empereur marchât toujours avec autant de dignité, icore une fois, c'était Séjan sous Tibère, substitué en ut à TEmpereur jusqu'à ce que l'Empereur fût brisé ir lui ou le brisât.
On crut un jour que cette dernière péripétie allait ver. La multitude des statues de Plautianus avait choqué B yeux de Sévère ; il en avait fait fondre quelques-unes, ussitôt le peuple, au moins le peuple des provinces, de \ croire délivré, de dire que Plautianus est tombé, de iser ses statues, comme ses aïeux avaient brisé celles 3 Séjan. Sévère ne l'entendait pas ainsi. Plautianus, /ec quelques statues de moins, était aussi puissant que jxiais, et les iconoclastes furent envoyés au supplice, 'un d'eux n'était autre que le gouverneur de Sardaigne, âcius Constans. Quand le Sénat le jugea, il put entendre B magnifiques assurances de l'éternelle et cordiale union xtve le prince et son favori : « Le ciel s'écroulera, disait accusateur, avant que Sévère soit ennemi de Plautianus. » Jamais Plautianus n'aura rien à craindre de moi » , disait évère. La tête du malheureux Ck)nstans fut livrée comme ^cuve et comme gage de cette union .
Ce gage sanglant n'était pourtant rien moins qu'un ige assuré. Plautianus sentait que tout était danger our lui. Avec tant de pouvoir et tant d'orgueil, on le Oyait toujours pâle et tremblant : « Qu'as-tu donc à âlip et à trembler ? lui criait le peuple au cirque. A >î seul, tu es plus riche que les trois, » (Sévère * ses deux fils). Son arrogance s'unissait à la peur, 'Oinme sa débauche à la jalousie. Vivant dans l'intempé- *^nee la plus cynique et dans le libertinage le plus in-
fàme, il n'en gardait pas moins sa femme avec une jalousie méfiante, ne permettant à personne de la voir, pas même à l'Empereur, pas même à Tlmpératrice. 11 en voulait à l'Impératrice elle-même ; comme s'il avait juré la perte de toutes les femmes, dans son rigorisme il voulait la faire accuser d'adultère, sinon de conspiration; pour trouver des preuves contre elle, il mettait à la torture non-seulement des esclaves, ce qui était de droit commun, mais des femmes libres, des matrones, des femmes nobles. Il abusait ainsi d'un pouvoir qui allait finir. «
En effet, s'il avait toujours pour le défendre la persévérante et condescendante amitié de Sévère, il avait auprès de Sévère bien des ennemis. Julia Domna, avec sa beauté, son esprit, son horoscope royal, pouvait êlre redoutable ; mais peut-être se consolait-elle avec sor^ cercle de gens lettrés et de philosophes des outragestde Plautianus. Il n'en était pas ainsi du fils de Julia, d» gendre de Plautianus, le jeune Marc-Antonin. Il haïssait^ le tyran de Rome, d'autant plus que ce tyran était sont beau-père. La riche Plautilla n'avait pas eu assez d^ charmes pour se faire aimer d'un époux à qui elle avait été imposée ; il la traitait avec le plus évident mépris ; i' disait tout haut que, s'il était empereur, il ne laisserait vivre ni son beau-père, ni sa femme. Un autre ennemi de Plautianus, membre lui aussi de la famille impériale, ce fut Géta, frère de Sévère. Que son inimitié eut été ou non cachée pendant sa vie, elle se révéla du moins à son lit de mort ; à ce moment, n'ayant plus rien à craindre, il parla librement à son frère, lui dénonça le
préfet du prétoire. Ces conseils d'un mourant ne renversèrent pourtant pas encore le crédit de Plautianus dans Tesprit de Sévère, mais ils Tébranlèrent, L'Empereur pleura son frère, lui éleva une statue de bronze sur le forum, diminua quelque peu la puissance et les honneurs de Plautianus. On sentit que la fortune du préfet menaçait ruine, et une explosion du Vésuve qui se fit entendre jusqu'à Capoue fut tenue pour le présage d'une catastrophe. Sévère vieillissait; s'il venait à mourir, disait-on, si Marc-Antonin venait à régner, Plautianus était perdu. Et même, Sévère dût-il vivre encore quelques années, la faveur qui commençait à s'éloigner du 3réfet du prétoire n'achèverait-elle pas de le quitter ?
Pour échapper à ce péril, Plautianus eut-il réellement a pensée de donner la mort à Sévère et à son fils et de se aire proclamer Empereur? C'est ce que dit Hérodien. Ou ^îcn Marc Antonin lui prêta-t-il celte pensée afin d'arra- 'tier à l'amitié de Sévère une sentence contre son préfet? ^*est ce que Dion semble croire et ce qui nous paraît >îus vraisemblable. (204 ou 205?)
Les historiens racontent diversement cette catas- Vï^ophe. Dans Hérodien^ Plautianus s'ouvre au tribun Satur- Uinus, le charge d'aller au palais et de donner la mort à Sévère et à son fils. Saturninus, rusé Syrien, se fait remettre par lui un ordre écrit et lui promet, une fois le crime consonmié, de l'avertir, pour qu'il se rende immédiatement au palais. Connu dans le palais, il s'en fait aisément ouvrir les portes, arrive jusqu'à Sévère, et là, au lieu d'exécuter le complot, il le révèle. Sévère ne veut pas le croire, soupçonne une machination de Marc-An-
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tonin ; Tordre écrit, produit par le tribun, ne suffit pas pour le convaincre ; cet ordre peut être faux. « Voulezvous vous assurer de ma sincérité ? lui dit le tribun ; tenez la chose secrète et laissez-moi avertir Plaufianus. » Il envoie dire à Plautianus : « Tes ordres sont exécutés. » Plautianus accourt, comme un homme qui vient se saisir du pouvoir suprême, en toute hâte, ayant peu de monde avec lui, une cuirasse sous ses vêtements. Le tribun vient au devant de lui, l'introduit par la main dans la chambre où se trouvent, dit-il, les deux cadavres et le met en face des deux princes vivants. « Pourquoi cette apparition soudaine au palais? Pourquoi cette visite le soir à une heure inaccoutumée ? Pourquoi surtout cette cuirasse ?» A ces questions, Plautianus se trouble, supplie, proteste cependant de son innocence. Sévère, toujours faible envers lui, l'eût peut-être épargné ; mais Marc-Antonin ordonne de le frapper et on obéit au jeune Auguste. Plautianus tombe mort aux pieds de Sévère.
Dans le récit de Dion, le grand coupable est Marc- Antonin. C'est lui qui a suggéré à Saturninus * et à deux centurions une fausse accusation contre Plautianus. Ces trois officiers déclarent avoir été, eux et sept autres, chargés par Plautianus d'assassiner les deux Augustes ; ils montrent un ordre écrit, disent-ils, par Plautianus. D était peu vraisemblable que de tels ordres eussent été donnés à dix centurions à la fois. Sévère le croit cependant, parce que la nuit précédente, il a vu en rêve Al-
fl Dion LXXVI, 3. Il fait Saturninus centurion el non tribun comme le fait Hérodien,
binus vivant, complotant contre sa vie. Sous un prétexte quelconque, il appelle Plautianus auprès de lui. Plautianus arrive en toute hâte, ne se doutant de rien, inquiet cependant, parce que les mules qui traînaient sa voiture sont tombées en arrivant au palais (mauvais présage ! ) et parce qu'à la grille les gardiens n'ont laissé entrer que lui et personne de sa suite, comme jadis à Tyanes lui-même a fait pour Sévère. Admis devant l'Empereur, celui-ci lui reproche, mais toutefois encore avec une certaine douceur, le crime, qui lui est imputé ; il l'engage à se justifier, s'il le peut. Plautianus commence à se justifier et Sévère l'écoute avec assez de complaisance, lorsqu'Antonin se jette sur lui, lui arrache son épée, le frappe du poing, a C'est toi au contraire qui as voulu me mettre à mort » , disait Plautianus. Antonin l'eût tué de sa main si Sévère n'eût empêché cette ignoble lutte. Mais Sévère ne put empêcher Antonin de donner l'ordre de mort à un esclave et cet esclave d'obéir.
On conçoit parfaitement que les mêmes faits aient pu donner lieu à ce double récit. Les deux narrateurs ne sont, à vrai dire, en désaccord que sur l'auteur caché de la catastrophe. Il est difficile cependant de ne pas reconnaître en Dion un narrateur plus vraisemblable et un juge mieux informé.
Ce qui suit nous . rappelle encore la chute de Séjan. Le corps de Plautianus est jeté dans la rue pour être livré aux insultes du peuple ; mais Sévère, par un reste d'afiection, le fait relever et ensevelir. Le Sénat est convoqué: Sévère (était-ce amitié ou justice?), sans accuser autrement Plautianus, déplore la condition hu-
maine qui ne sait pas supporter une fortune trop haute, s'accuse lui-même pour avoir trop aimé et trop honoré cet homme, fait comparaître les témoins et les dénonciateurs devant le Sénat réuni en comité secret * , ne conclut pas et laisse voir par son silence que les témoignages ne lui inspirent pas une confiance absolue. Sévère se montre modéré, comme Tibère lui aussi s'était montré modéré vis-à-vis de Séjan. Mais sa modération est ou de l'affection ou du doute ; celle de Tibère n'était que de Thypocrisie.
Mais le Sénat de Sévère, pas plus que le Sénat de son prédécesseur, ne se crut en droit d'être modéré. La mémoire de Plautianus sans doute fut condamnée; comme l'avait été celle de Séjan; onpeutle croire, puisque ses dénonciateurs furent honorés, sa famille proscrite, ses amis poursuivis, comme ceux de Séjan. Un Céranius s'était fait, comme bien d'autres, le courtisan et le parasite de Plautianus; il était dans son antichambre, accueillait les visiteurs, les conduisait jusqu'à la porte du cabinet où siégeait le grand homme, se donnait ainsi les apparences d'une intimité qu'il n'avait pas. Pour Plautianus, c'était un homme du dehors, pour les étrangers un homme du dedans. Et un jour où Plautianus avait rêvé (on rêvait beaucoup) que des poissons s'étaient élancés du Tibre et étaient venus à ses pieds : a Cela signifie, lui avait dit Céranius, que tu
1 La chronique d'Alexandrie indique la mort de Plautianus au 22 janvier 203. Il me paraît difficile de ne pas la mettre quelaues années plus tard- Nous voyons que la mort de Géta, oncle de Sévère, a au précéder de quelque temps la chute de Plautianus et cependant Géta avait revêtu le consulat le !•' janvier 203. De plus Caracalla, quel que soit le récit que Ton adopte» joue un rôle trop important pour qu'on puisse l'attribuer à un enfant de quinze ans. Garacalla était né en 188.
2 Èx^ocXùv ex Tcij oiiviSjoeov rov; ovx àvoeyxociovç.
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commanderas sur terre et sur mer. j> Ces flatteries intéressées devenaient maintenant degrandes imprudences. Mais on était sous un Tibère adouci; l'homme ne fut condamné qu'à larélcgation dans une île d'où il revint au bout de sept ans, et finit même par être un grand personnage.
Cécilius Agricola, plus sérieusement lié avec Plautîanus, fut plus sérieusement puni ; c'était du reste un misérable et il mourut misérablement. Condamné par le Sénat et revenu chez lui (on sait que l'accusation n'entraînait pas nécessairement l'arrestation) , il s'abreuva de vin rafraichi dans la neige, brisa la coupe qui lui avait coûté 50,000 deniers et se fit ouvrir les veines.
En même temps, Plautilla, la femme plus disgraciée que jamais de Caracalla, Plautus fils de Plautianus et frère de Plautilla furent envoyés à Lipari, condamnés à l'exil, à la misère et à d'effroyables angoisses jusqu'au jour où leur mari et leur beau-frère, devenu maître de l'Empire, devait les condamner à mort. Saturninus, ce tribun dont nous parlions tout à l'heure, fut honoré des louanges du Sénat. Un décret pareil allait être rendu pour Evhode, affranchi de Sévère, précepteur de'Marc-Antonin, et qui avait été ou le révélateur du crime ou l'instigateur de la calomnie. Mais Sévère eut ce jour-là plus de souci que le Sénat de la dignité du Sénat. « Non, dit-il, un tel décret, au sujet. d'un affranchi de César, ne doit pas se trouver dans vos archives. » Sur quoi le Sénat, poussant une de ces acclamations solennelles et rythmées qui étaient dans ses habitudes obséquieuses : a Tous tes serviteurs, dit-il, font bien toutes choses parce que tu commandes bien. )> Ainsi s'accomplit la révolution qui
précipita du pouvoir ce nouveau Séjan, bien coupable» mais probablement calomniév
Il y avait là certes de quoi attrister la vieillesse de Sévère, mais ses enfants allaient l'attrister bien plus encore.
Ce n'est pas qu'ils fussent nés avec une mauvaise nature. Antoninus Géta (car on les avait tous deux appelés du nom d'Antonin pour les rattacher fictivement à la famille de Marc- Aurèle) , Antoninus Géta, le plus jeune des deux, le favori de leur mère Julia, le favori même de Sévère auquel il ressemblait plus que son aîné; Antoninus Géta était beau, chanteur agréable quoiqu'il bégayât un peu ; son caractère était rude sans être méchant ; il était studieux, aimait l'ancienne littérature romaine, et la littérature paternelle (car Sévère, on le sait, avait été rhéteur et était toujours fort lettré), y portait même un peu de pédantisme et de manie. Il avait quelques autres manies non moins pardonnables, celle de la toilette, celle de la bonne chère, celle des vins emmiellés, parfumés, composés; ce pouvaient être des ridicules, mais c'était de désirables Césars que ceux qui n'avaient que des ricBcules !
Son frère] aîné, que l'histoire nous a appris à maudire sous l'appellation de Caracalla, et qui avait quitté son nom de Bassianus pour le nom de l'empereur philosophe, Marcus Aurelius Antoninus était né avec une douce et charmante nature . Rien de plus aimable que ce qu'on nous raconte de son enfance: ce Elle fut caressante, spirituelle, gracieuse pour ses parents, agréable pour leurs amis, aimée du peuple, chère au Sénat; elle lui gagna l'amour de tous. Il
ne fut ni -tardif à s'instruire, ni paresseux à faire le bien» ni parcimonieux dans ses largesses, ni lent à ressentir la pitié, quoique toutchez lui se subordonnât à la volonté de ses parents. » H y avait là plus qu'iine bonne nature ; il y avait de bonnes influences, et, nous pouvons le croire, l'influence chrétienne. Tertullien nous le dit, il avait été nourri de lait chrétien. Evhode avait été son précepteur et c'était un afiranchi d'Evhode que ce chrétien qui, après avoir guéri Sévère malade, était devenu le commensal du palais. U y avait donc eu, autour de cette enfance qu'on nous peint si douce, une nourrice chrétienne, un frère de lait chrétien, des influences chrétiennes. Voilà pourquoi, un jour, voyant des condamnés jetés aux bêtes, il détourna ^a tête et pleura ; le peuple fut enchanté de cette clé- ^ïience inouïe chez un César. Voilà pourquoi encore, à ^'àge de sept ans, comme un enfant, compagnon de ses Jeux (son frère de lait?) avait été cruellement fustigé pour sa superstition judaïque (c'est-à-dire chrétienne?), le jeime César resta longtemps sans vouloir regarder ni son père, ni le père de l'enfant, ni ceux qui avaient porté les ^oups. Après la trêve d'Antioche et de Byzance, c'était ïui, âgé de dix ans à peine, qui avait fléchi le courroux de ^n père et obtenu la grâce de ces deux cités, coupables ^'avoir combattu pour Niger. C'était un délicieux César qui se formait dans le palais impérial pour le bonheur du genre humain.
Mais non; du palais impérial, nul bon César ne pouvait Sortir. Si la mauvaise nature de Commode avait vaincu la sage influence de Marc-Aurèle, la bonne nature du jeuoe Garacalla, quoique soutenue par des conseils chré-
tiens, devait être vaincue parles influences corruptrices du palais. Toute semence de vertu devait s'étioler dans Tatmosphère duMont Palatin. Sans parler des courtisans, des flatteurs, des aflranchis, des esclaves, des pédagogues, des proxénètes, il y avait un péril plus grand encore : la rage des spectacles, cette passion de tous les moments et de tous les âges, « ce vice propre à notre cilé », dit Quintilien, était suffisant pour perdre tout jeune Romain, à plus forte raison tout jeune César. A la table de ses parents, au bord de la couche où il allait s'endormir, dans les conversations des maîtres, des discii)les, des esclaves, n'entendre parler que courses du cirque, pantomimes, danseurs, chanteurs, baladins, gladiateurs, chasses dans l'amphithéâtre; s'associer à cette passion, furieuse jusqu'à la violence et jusqu'au sang, qu'inspiraient à tous ces païens de Rosie les jeux du théâtre, du cirque et de l'arène : c'était perdre tout à la fois et la simplicité de l'enfance^ et le calme de la vie domestique, et la tendresse des affections, et la chasteté de la pensée, et jusqu'au sens même le plus vulgaire de compassion et d'humanité. Oh! n'allons pas à une telle école et n'y laissons pas aller nos enfants. N'ayons, s'il se peut, ni arènes, ni cirques, ni amphithéâtre, ni théâtre comme ceux de l'antiquité dans son déclin. Ne faisons pas dans nos cités ce qui se faisaitdans l'ancienne Rome, où le lieu des divertissements publics (et de quels divertissements!) était le lieu le plus apparent, le monument le plussplendide, et reste encore aujourd'hui la plus gigantesque ruine de la cité. Épargnonsnous cette peste ; ayons pitié des générations futures!
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A cette école où tant d'autres s'étaient perdus, les deux Antonins, fils de Sévère, se perdirent à leur tour. A peine sorti de l'enfance, Bassianus se repentit de cette douceur candide et bienveillante qui, aux yeux de la cour, aux yeux même de son père, peut-être aux yeux de Rome, passait aisément pour un défaut d'énergie. Comme tant d'autres qui affectent les apparences de l'énergie d'autant plus que le fonds leur manque, il déclara qu'il voulait être un héros. Il prit Alexandre le Grand pour modèle, pencha sa tête comme Alexandre, et (ce que n'avait pas Alexandre) , donna à son visage- un air farouche, qui, après avoir été une grimace, finit par lui devenir naturel et que ses bustes reproduisent d'une manière frappante. Ceux qui l'avaient vu adolescent ne le reconnaissaient plus. Il n'avait à la bouche, après le nom d'Alexandre, que les noms de Marins et de Sylla. Son mépris pour la pauvre Plautilla qu'il avait épousée, sa haine pour le père comme pour la fiHe, la mort de l'un, l'exil de l'autre furent des gages qu'il tint à donner que sa charmante enfance était passée et qu'il était bien certainement devenu homme.
César Géta valait un peu mieux qu'Antonin Auguste, ne serait-ce que parce qu'il était plus jeune et moins avancé dans son éducation Césarienne. A une époque que Tonne précise pas, mais qui peut remonter au temps des victoires sur Albinus ou sur Niger, Sévère, étant en voie de proscrire des adversaires politiques, disait à ses deux fils : « Ce sont des ennemis que je vous ôte.» — « Oui, dit l'aîné, fais les périr et fais périr leurs enfants. » — «Mais combien sont-ils? » dit Géta. — Sévère lui en dit le nombre. — «Ont-ils des proches? » —
a Oui, ils en ont beaucoup. » — « Ainsi, dit l'enfant, il y aura dans la cité plus de gens tristes que de gens heureux de notre victoire. » Et blessé de la cruelle plaisanterie de son frère, il ajouta : « Toi, qui n'épargnes personne, tu irais jusqu'à tuer ton propre frère. » — Le pauvre Géta ne disait que trop vrai. Sévère fut un instant converti par la naïve sagesse de l'enfant ; mais ses préfets du prétoire qui comptaient, non pas les mécontents qu'ils allaient faire, mais les confiscations dont ils allaient s'enrichir, surent bien le ramener au sentier battu des Césars romains.
Ainsi l'opposition s'établissait entre les deux frères. Quand ils grandirent, quand ils eurent bien dépouillé leur innocence enfantine ; quand surtout la'mort de Plautianus les eut délivrés d'un ennemi ou d'un surveillant commun ; quand ils se jetèrent dans ces passions romaines du cirque, de l'amphithéâtre et du théâtre et dans tout ce que le cirque et l'amphithéâtre amenaient après eux: la ressemblance des goûts (cela arrive souvent lorsqu'il s'agit de tels goûts) , au lieu de les rapprocher, les éloigna. Les gladiateurs qu'aimait Marc-Antonin étaient les adversaires de ceux que protégeait Géta. Les cochers avec lesquels Marc-Antonin aimait à vivre étaient de la faction contraire aux cochers commensaux de Géta. Ils couraient en char l'un contre l'autre avec un tel acharnement que Marc-Antonin tomba de son char et se cassa la jambe. Les déprédations et les turpitudes de l'un faisaient tort aux turpitudes et aux déprédations de l'autre. Dans leurs jeux d'enfants ils avaient pu être rivaux; les désordres de leur jeunesse les rendait ennemis. Trop dignes Césars, ils
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marchaient dans la voie de Néron et de Commode, avec Tinimitié fraternelle de plus.
Sévère (on le comprend facilement) s'assombrissait ; jes dernières années ressemblaient A celles de Tibère, |ue rage et les chagrins domestiques avaient rendu de our en jour plus cruel. Comme il arrive bien vite aux gens juî proscrivent par défiance, sa défiance était insatiable. )n avait poursuivi encore avec quelque modération les unis de Plautianus ; on sévit sans modération contre les louveaux ennemis que les délateurs surent découvrir à Sévère. — Un Quintilius, surnommé aussi Plautianus, était lux premiers rangs du Sénat; mais, âgé, retiré à la cam- )agne, ne s'occupant d'aucune affaire publique, il n'en lit pas moins accusé et par conséquent condamné. Près ie mourir (car du moins on mourait chez soi) il se fit apf>orter le mobilier funèbre qu'il avait bien des années auparavant disposé pour ses obsèques. Tout cela tombait iéjà de vétusté. « Quoi, dit-il, j'ai donc bien tardé ! » Il sacrifia aux dieux ; puis il leur dit : « Je vous demande pour Sévère ce que Servianus a demandé pour Hadrien \ y> — Apronianus était coupable d'un autre crime : dans ce temps d'horoscopes, de prédictions, de magie, de rêves, sa nourrice avait rêvé que son nourrisson deviendrait empereur ; il avait, disait-on, répété ce rêve et avait demandé à la magie d'en aider la réalisation. U fut condamné par le Sénat, quoique absent, car il était gouverneur d'Asie. Quand on lut au Sénat les informations faites contre lui au moyen de la torture, (la torture
1 « Je ne souhaite qu'une seule chose, avait dit Servianus, c'est qu'Hadrien soit réduit à désirer la mort et ne puisse l'obtenir. » Dion'LXIX, 17.
était le grand juge d'instruction chez les Romains), Use trouva qu'une des dépositions nnientionnait certain sénateur chauve qui aurait été vu regardant de côté ^ : « Nous fûmes très-troublés, dit naïvement Dion ; on ne nommait pas ce sénateur ; la peur fut grande, même parmi ceux qui n'avaient jamais eu de rapports avec Apronianus. Non-seulement les chauves, mais les demichauves tremblaient; les têtes abondamment garnies étaient seules sans crainte. On se regardait: c'est celuici, disait-on; c'est cet autre. Et j'avouerai, si ridicule que je puisse paraître, que je portai ma main à ma tête pour m'assurer que j'avais des cheveux... Mais quand on vint à ajouter que ce sénateur avait un vêtement de pourpre, tous les yeux se tournèrent vers Bébius Mareellinus, qui était alors édile et très-chauve. Mareellinus se leva, et s'avançant au milieu du Sénat : ce Si ce témoin m'a vu, dit-il, il pourra me reconnaître. » Nous applaudissons à sa fermeté ; on introduit le témoin ; il reste longtemps muet, ne reconnaissant ni Mareellinus, ni personne, mais un signe d'une des personnes présentes lui indique Mareellinus et il le dénonce. Ainsi, pour ce seul fait qu'un homme au front chauve a regardé de côté, Mareellinus est emmené du Sénat, poussant des cris de douleur. Passant sur le Forum, il se refuse à aller plus loin, et, rencontrant ses quatre enfants, il leur fait des adieux déchirants : « Je n'ai, leur dit-il, qu'une douleur, mes enfants, c'est de vous laisser ici. » On lui coupa la tête, et on annonça son exécution à Sévère qui ne savait même pas encore sa -con-
lamnation; tant on avait repris les procédés expéditifs de a justice tibérienne !
Mais ce pouvoir si redoutable contre les sénateurs itait impuissant contre les brigands. Pendant que la molarchie césarienne, appuyée sur une force militaire inonnue jusque-là, anéantissait dans Rome la liberté omaine autant qu'il peut être au pouvoir d'un homme e l'anéantir, un chef de bandits, dans les campagnes de Italie, larelevaitetla vengeait. Contre l'Italien Bulla Félix, l n'y avait ni empereur, ni armée. Tous les chefs miligdres étaient en vain à sa poursuite; l'Empereur le faisait echercher de toutes parts, il échappait toujours. Pas un royageur ne sortait de Rome, pas un navire ne débarquait i Brindes, que Bulla ne sût qui c'était, combien d'hommes voyageaient ensemble, ce qu'ils portaient de richesses wec eux. Il prenait aux riches une partie de leur argent 3t les renvoyait libres ; il gardait les pauvres quelque temps, les faisait travailler pour lui et ne les renvoyait pas sans leur donner un petit salaire. Deux de ses compagnons avaient été pris et allaient être livrés aux bêtes : Bulla se déguise, se doime pour le préfet de la province, se fait remettre les prisonniers par le geôlier ; puis, non content de ce trait audacieux, il va, sous un autre costume, trouver le centurion qui commandait de ce côté et lui propose de lui livrer le célèbre bandit Bulla Félix. Le centurion enchanté se laisse conduire dans une vallée écartée, les bandits s'y trouvent en embuscade, le centurion est saisi ; Bulla reprend son habit de magistrat, monte sur un tribunal improvisé et condamne le pauvre centurion à avoir la tête rasée. En le renvoyant
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ainsi tondu : « Va dire à tes maîtres, ajoute-t-il, d< nourrir leurs esclaves, s'ils ne veulent pas que leur; esclaves se fassent bandits. » Son camp en effet étai plein d'esclaves et d'affranchis césariens, qui, malrémi nérés au palais, s'étaient faits brigands pour vivre mieux. Cet homme, modèle d'humanité et de justice si on h compare à Sévère et aux trois quarts des Césars romains, tint bon avec six cents hommes pendant deux ans, pour^^ la terreur des voyageurs, mais pour la consolation des proscrits. Sévère était furieux et menaçait de mort les officiers qu'il envoyait contre Bulla, s'ils ne lui ramenaient vivant ce prédécesseur des bandits napolitains. Enfin, un tribun paya la trahison d'une femme qui était maîtresse de Bulla ; celui-ci fut trouvé endormi dans uni caverne et mené au préfet du prétoire Papinien. « Pourquoi t'es-tu fait brigand ? lui demanda le magistrat. » Et^ lui: « Pourquoi t'es-tu fait préfet? » Il fut livré aux bêtes-et Sévère put dormir tranquille.
Mais non, Sévère ne dormait pas tranquille. Des proscriptions atroces, des trahisons comme celle de Plautianus, le désordre sur les grands chemins, la terreur dans Rome, d'affreuses dissensions dans sa famille, des jeunes princes qui, au lieu de vivre dans les camps comme avait fait leur père, ne vivaient qu'au cirque, aux bains et dans les mauvais lieux ; le triste avenir que préparaient à la dynastie sévérienne leur corruption et leur discorde : tels étaient les fruits de ce césarisme renouvelé, affermi, perfectionné, de ce césarisme de cape et d'épée, que, pour mériter Tapprobation des publicistes modernes, Sévère avait
bstitué au césarismè tempéré, clément, pacifique, s Antonins.
La superstition s'ajoutait encore aux soucis du tyran. 1 religion de Sévère ou du moins sa religion principale su* on en avait plusieurs à la fois) était aussi la religion ►minante de son siècle, l'astrologie. Nous avons dit que istrologie l'avait marié. Dans la salle même de son lais où il rendait la justice, il avait fait tracer un tableau présentant toutes les positions des astres, excepté lie qui avait présidé à sa naissance, et sur laquelle ne voulait pas qu'on raisonnât. J'ai dit ou je dinai •elques-uns des prodiges, songes, présages qui avaient nonce ou son avènement ou la destinée de ses fils. Ce ^le croyait d'autant plus aux présages qu'il croyait oins aux prières.
Ainsi Septime Sévère voyait son règne s'achever trisment ; lui-même vivait éloigné de Rome que les deux 'éfets du prétoire gouvernaient à sa place ; il habitait i et là- sur les côtes de Campanie (dernier trait de res- -nablance avec Tibère), y rendant la justice (fonction ^périale qu'il n'abandonna jamais) et essayant de temps > temps de réconcilier ses irréconciliables enfants.
Il eut cependant alors une résolution énergique, ^vère, vieux, goutteux, malgré ses souvenirs de rhé- '^î et ses occupations actuelles d'empereur et de juge, ^il au fond du cœur resté soldat. Il lui sembla qu'une ^crre serait utile, à lui-même dont elle rehausserait la ^oire, à son armée qui s'amollissait dans l'opulence et ^ns le repos, à ses fils surtout qui s'énervaient dans les ^luptés de Rome et se perdaient par leur mutuelle
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inimitié. U eut voulu faire, ce que Rome ne vit jamais se^ faire, d'un fils de César un soldat. Et, ne sachant, dans cet eippire pacifié et affermi, où trouyer la guerre,, il alla le chercher au delà de l'océan, dans ia lointaine Bret9gae,au) pieds des monts Cheviot& et parmi les laos^de l'Ecosse. Là même, ileut quelque peine à se procurer des ennemis. Depuis cent soixante ans environ qu^ l'empereui Claude avait porté la domination romaine dans la M tagne, leslimiles de cette domination y avaient plus d'un( fois varié. Sous Domitien, Agricola l'avait portée jusqu'à cet isthme d'une quinzaine de ligues entre la- mer à Nord à Falkirk et l'Océan à Dumbarton, lequel sépai^ les hautes terres des basses terres d'Ecosse. Hadrien, pai îivide de Conquêtes, avait reculé en. Bretagne comme il^ ' avait reculé en Asie, et avait construit son rempart pluî au midi, sur cet autre étranglement de l'île de Bretagm qui s'étend entre le golfe de Solway à Carlisie et l'embouchure de la Tyne à Newcastle, un peu en deçà de la limite actuelle de l'Angleterre et de l'Élcosse. Antonin, à ce qu'il semble, quoiqu'il eût peu le goût de& conquêtes, était remonté à la frontière d' Agricola, et l'avait tracée par un mur de gazon. Mais, sous Commode, mauvais ^dien , comme le furent tous les tyrans , du territoire romain, ces contrées incultes, occupées par une population presque sauvage, mais guerrière et insubordonnée, fut ou enlevée ou du. moins disputée aux Romains, Les Méates, qui habitaient entre les deux lignes fortifiées^^ d'Hadrien etd'Antonin, nous sont représentés à l'époqui de l'arrivée de Sévère comme étant, pour le moment moins, indépendants.
Sévère partit donc pour aller batailler contre ciette sau- ^ge indépendance des Bretons (208) . Il emmenait avec n ses deux fils, devenus officiellement égaux puisque Jeta venait de recevoir le titre d'Auguste et la puis- «nce tribunitienne, c'est-à-dire la promesse de régner vec son frère * ; il emmenait toute cette famille pour àquelle son autorité était encore un lien, mais un lien précaire. Il traversa la Gaule et l'océan avec sa rapidité binaire, quoiqu'il allât en litière plus souvent qu'à che- ^^1 . Il pressentait qu'il ne reviendrait pas à Rome ; il le ^^tvait même, à ce qu'on prétend, d'après son horoscope^ 5t de plus, à sa sortie de la ville, la foudre était tombée '^ une inscription en son honneur qui décorait la porte, *t avait effacé trois lettres de son nom ; cela voulait dire, ^ïnsi qu'on le comprit plus tard, qu'il n'avait plus que ''ois ans à vivre.
Les barf)ares cependant n'eussent pas désiré mieux ï^e de faire la paix. Sévère, après avoir laissé Géta pour çouverner la partie soumise de la Bretagne, s'avança ^'^rs le nord et ne tarda pas à rencontrer une ambassade les barbares bretons qui, effrayés de ses préparatifs militaires, venaient demander pardon pour le passé et ^^onnettre soumission pour l'avenir. Mais Sévère voulait ^^^solument une guerre; il laissa les députés sans réponse, '^heva de réunir et d'équiper ses troupes, et marcha.
Cette guerre, cependant, ne devait pas être facile. Les
:» * Sur ce règne des trois Augustes, V. Tertullien cité plus haut (Depallio) ^^ *iaonnaies et inscriptions portant geta avg. ou le signe avggg. Malgré le J^ exirôme que mit plus tard Garacalla à effacer partout le nom de son q7 «, nous lisons : Leg (aius) avggg ^Orelii 922), Julie mater avgg. (Henzen.
historiens nous peignent le pays comme inculte et montagneux, coupé par des marais, des lacs ou des brâs de nier, froid et brumeux, difficile à traverser, à soumettre et à habiter. Ils nous peignent les habitants, Méates au midi de la ligne d'Antonin, Calédoniens au nord, comme des peuples à peu près sauvages, n'ayant ni villes, ni champs; vivant de leur chasse, des fruits de leurs arbres et des bestiaux qui paissent dans leurs solitudes ; ayant seulement une ceinture de fer et un cercle de fer autour de la tête, fiers de cet unique ornement ; n'ayant lorsqu'ils sont sous leurs tentes, ni chaussures, ni même de vêtements, ne serait-ce que pour ne pas cacher les variétés infinies du tatouage qui décore leur peau ; habitant sous des tentes, ayant leurs femmes communes et élevant en commun les enfants qu'elles mettent au monde ; brigands lorsqu'ils en trouvent l'occasion ; libres du reste et gouvernés par la volonté de la multitude plus que par le pouvoir d'un chef ' .
Ces sauvages qu'on avait trouvés prêts à se soumettre luttèrent néanmoins énergiquement. Il n'y eut pas de combats en règle (ils n'eussent pu tenir contre la tactique romaine), mais des escarmouches et des embuscades continuelles. Les Romains avaient à marcher plus qu*i combattre, mais cette marche était plus pénible qu'un combat. 11 fallait abattre des forêts, ouvrir des tranchées à travers les montagnes, combler des marais, jeter des ponts sur les fleuves. Les forêts, les montagnes, les marais, les bras de mer recelaient des embuscades. Sou-
1 Dion LXXVE, 12. Ayi^oxjDaroOvrai Se ùîç irlrfiu.
vent, à peu de distance de la route que suivait l'armée, on voyait apparaître des bœufs ou des moutons offerts comme une proie ; mais si quelque maraudeur quittait les rangs pour s'en emparer, un ennemi caché lui donnait la mort. Ces barbares accoutumés à toutes les intempéries et à toutes les privations passaient des journées entières dans l'eau et parfois dans l'eau de mer jusqu'au cou, sans nourriture, souffrant même de la soif, se nourrissant, selon Dion, d'écorces d'arbres et de racines ou d'un certain aliment qui, réduit à la grosseur d'une fève, suffisait à préserver l'homme de la soif et de la faim pendant tout un jour. Un petit bouclier, un poignard, une courte lance avec un pommeau de cuivre retentissant, étaient leurs seules armes. Ils guerroyaient ou sui^ leurs chars, ou sur de petits chevaux très-rapides, ou à pied; très-rapides dans la fuite, très-fermes lorsqu'ils s'arrêtaient pour combattre. Malheur aux soldats romains que la fatigue obligeait de rester en arrière ; on était si sûr de les voir tomber aux mains de l'ennemi que leurs camarades leur donnaient la mort. En combattant ces peuples, que jamais ils ne virent en bataille, les Romains perdirent jusqu'à cinquante mille hommes.
Mais l'inflexible volonté de Sévère ne céda pas; malgré tous les obstacles, il sut, non-seulemen traverser le pays des Méates, mais encore franchir la ligne d'Antonin, pénétrer dans les vallées les plus hautes de la Calédonie, et arriver dans sa litière couverte jusqu'à l'extrémité de l'ile de Bretagne où il resta assez longtemps pour tenir note exacte du cours des saisons dans^ ces parages, de la Ion-
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gueiir des jours d'été et des nuits d'hiver. Ce résultat valait-il cinquante mille hommes ?
II fallait cependant en fmir. On traita avec ces sauvages qui dès Tabord ne demandaient pas mieux que de traiter; la domination romaine fut reconnue dans une partie de leur territoire ; le mur de gazon d'Antonin, détruit ou insuffisant, fut au moyen de deux ans de travail remplacé par une muraille puissante, haute de douze pieds, épaisse de huit, semée de tours et de redoutes et longue d'environ soixante-huit milles (vingt-cinq lieues) . Cette muraille, jusqu'au cinquième siècle, protégea la province romaine et un historien l'appelle le plus grand titre de gloire de Sévère (210) \
Une triste compensation à cette gloire, c'étaient ses fils ou plutôt ce fils appelé, comme par ironie, Marc-Aurèle Antonin. Il avait alors vingt-deux ans. L'abominable caractère qui s'était chez lui substitué à une douce et aimable nature éclatait de plus en plus. On se demandait ce que deviendrait Géta après la mort de son père, associé à l'empire avec mitcl frère ; on pouvait même se demander ce que deviendrait Sévère, ayant un tel fils à côté de lui. Pendant cette guerre de Calédonie, on eut à lui reprocher de criminelles tentatives. Il avait voulu soulever les soldats ; il disait ou faisait dire que les infirmités de Sévère ralentissaient la conduite de la guerre. Il aurait aimé sans doute que le prince se retirât, lui laissât le commandement de l'armée et le proclamât, â l'exclusion de son
1 Spartian us in Seuero, 18, 22. Eutrope (VIII, 19) cL Victor fEpitome XX, 4i ne lui donnent que trente-deux milles de long; mais cette mesure esl inadmissible. V. du reste Orose VII, 17, Hérodieu II, iS, Bede I, 5, Gassiodore.
SÉVÈRE À ROME ET EN BRETAGNE ai 3
4iSère, seul Auguste '. A ce compte Sévère n'aufaiît J)as eu Ib'figtemps à régner. Mais le vieux soldat n'était pas licrtftme à se laisser ainsi détrôner. Un jour, Mat*c-Aritonîn se prétend outragé par un affranchi de son père, et, soutenu par quelques soldats gagnés a l'avance, exdte dans le camp un mouvement séditieux. L'Empereur alors •se fait porter sur son tribunal, appelle devant lui les chefs de l'intrigue et son fils lui-même, les interroge comme des accusés et prononce la sentence de mort contre tous, son fils excepté. On se prosterne à ses genoux et on le supplie. « Sachez donc, ajoute-t-il, portant sa main à sa tête et faisant allusion à ses infirmités, que c'est la tête qui commande et non les pieds ^ . »
Antonin, si l'on en croit Dion, aurait été plus criminel encore. Sévère et son fils étaient à cheval, l'un près de l'autre, à la tête de l'armée et en vue de l'ennemi; Antonin ralentit son cheval, se trouve ainsi un peu en arrière de son père et tire son glaive pour le frapper. On le voit, et les cris des soldats l'arrêtent. Sévère se retourne, aperçoit le glaive, ne dit pas une parole, termine ce qu'il avait à faire, rentre dans sa tente, y appelle son fils avec Castor, son affranchi de confiance, et Papinien, son préfet du prétoire. H reproche froidement à son fils le parricide qu'il a voulu commettre, « en face, dit-il, de nos soldats, de nos alliés, de nos ennemis .». Puis il ajoute: « Si tu veux me tuer, lue-moi ici. J'ai assez vécu; je ne suis plus qu'un infirme et un vieillard. Si tu n'oses me tuer de ta propre main, voilà le préfet Papinien;
1 Spartien.
commande-lui de me donner la mort ; tu es empereur, il t'obéira. » Marc-Antonin demeure consterné et Sévère borne là son châtiment. Ce récit n'est guère admissible: « Sévère, ajoute Dion, reprochait à Marc-Aurèle d'avoir laisse vivre Commode, et cependant Commode n'était point parricide. » Que, malgré cette manière de penser, Sévère n'ait pas fait périr un fils pire que Commode, cela se comprend assez ; mais qu'après une semblable tentative, il l'eût laissé Auguste, revêtu de tous les titres impériaux, chef après lui de l'armée, empereur futur et, on pouvait le prévoir avec certitude, futur meurtrier de son malheureux frère ; que le parricide ne lui eût point fait présager le fratricide ; que Sévère se fût contenté de menacer et n'eût pas essayé seulement un effort pour préserver la vie du malheureux Géta : cela ne se comprendrait pas.
Au contraire, les derniers jours de Sévère sontceuxd'un homme ulcéré^ attristé, effrayé, mais qui veut cependant ne pas désespérer de l'avenir de sa famille. Avant de mourir, il voit sa victoire si récente prête à lui échapper (211). Ou trop indépendants, ou trop durement traités, ses sujets bretons se révoltent. Sévère ordonne une dévastation générale du pays, une extermination générale de la race, en se servant de ces vers d'un poëte grec:
Que nul ôtre vivant n'échappe à ta coRtc, Même Tenfant caché dans le sein de sa mère.
Ces violences ne font qu'accroître la révolte ; les Calédoniens se joignent aux Méates; tout ce que Sévère a conquis va être perdu. Au milieu des préparatifs d'une nouvellç
campagne, l'Empereur âge de soixante-cinq ans, infirme, fatigué par les labeurs de cette expédition lointaine, tombe malade. Il y avait de mauvais présages; (mais quel événement de cette époque ne fut pas présagé?) Sévère avait rêvé,disait-on, qu'un génie le portait au ciel et qu'avant d'y monter il comptait jusqu'au nombre soixante-neuf qui fut celui de ses années*. A son retour après une victoire, disait-on encore, un soldat éthiopien s'était montré à lui, Douronné non de lauriers, mais de cyprès ; et quand il avait voulu sacrifier, on ne lui avait amené que des victimes noireis. Mais de tous les présages, le plus sinistre était le visage farouche de Marc-Antonin, son fils, commandant l'armée depuis la maladie de son père et ne se résignant pas à jamais quitter le commandement. Les historiens ne se font pas faute de dire, l'un qu'Antonin passa pour avoir aggravé la maladie de son père; l'autre, en termes plus explicites, qu'il voulut circonvenir les médecins et les serviteurs de Sévère, pour qu'ils hâtassent la fin du vieillard, et que plus tard il se vengea de leur refus. Il n'y a là rien d'invraisemblable chez celui qui devait un jour s'appeler Caracalla.
Sévère se mourait donc, dit un de ces historiens, plus encore de douleur que de maladie. Géta était accouru près de lui. Le mourant essaya cette fois encore un rap- ?i*ochement entre les deux frères. Il emprunta les paroles ^^ Salluste et fit lire à Caracalla la harangue célèbre de ^ioipsa à ses fils pour les engager à l'union. A d'autres
^ Sexaginta (et non octoginta) novem numéros explicuisse, ultra quos *JJ*^08 ne uliura quidem vixit. Spartien. Cependant, d'après Spartien lui- JJêine et d'après Dion, Sévère, né en avril 145 ou 146, est mort en février ^* » c'est-à-cfire dans sa soixante-cinquième ou soixante-sixième année.
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époques déjà, il leur avait parlé de la puissance et delà richesse qu'il avait su donner à son Empire, de son irmée (probablement son armée d'Italie) portée an quadruple, de Rome maintenue par une force militaire iju'elle n'avait jamais vue, de ses revenus abondants, de ses trésors déposés dans tous les temples : « Tout cela, ajoutait-il, subsistera si vous êtes onis, tout cda périra ffl vous n'êtes point d'accord. » Cette dernière fois il résuma la même pensée par ce triste mot que j'ai déjà cité : a Soyce unis, enrichissez les soldats , et méprisez tout le reste. »
Mais l'amertume lui revenait bientôt au cœur et il répétait cette autre parole : « J'ai été tout, et il ne me sert de rien \ » Un écrivain des derniers temps de l'Empire * prétend même que, las de souffrir, il voulut hâter sa fin, demanda du poison, et comme on le lui refusait, se jeta avidement sur une nourriture qu'il savait son estomac incapable de supporter.
Au dernier instant, il semble qu'il ait voulu se faire illusion, jusqu'à compara son sort à celui d'Antohink Pieux, qui avait laissé comme lui deux Antonins ses successeurs à l'Empire : « Et encore, disait-il, les fils d'Antonin n'étaient que des fils adoptrfs ; les miens sont mes fils véritables. » (Triste avantage que d'être le père véritable de Caracalla, plutôt que le père adoptif âe Marc-Aurèle !) « J'ai trouvé, disait-il encore, la répubhque troublée partout; je la laisse pacifiée partout» même en Bretagne. Goutteux et âgé, je laisse awcs
1 Omnia fui et nihil expedit. Spartien... Guncta tuij condiicit nibil. Victor, De Cœsa/ribus.
2 Victor. Bpitome.
deux Antonins l'empire solide pour peu qu'ils soient bons, bien exposé s'ils sont mauvais, » Lorsqu'en^te un tribun vint lui demander le mot d'ordre, il répondit : ce Soyons actifs flaboremmj », comme Pertinax avait dit : Soyons soldats fmilitemusj. Il se fit apporter l'urne qu'il avait lui-même fait préparer pour ses funérailles. Il la contempla : « Tu contiendras, dit-il, celui que le monde ne pouvait contenir *. » Il pensa enfin à une petite statue de la Fortune qui était comme un emblème et un emblème trop véritable de la dignité impériale et que l'Empereur gardait toujours dans sa chambre. Il avait eu jadis le projet d'en faire faire une seconde toute pareille pour marquer l'égalité entre ses deux fils. Mais, le temps manquant, il ordonna qu'elle fût un jour chez Tun, un jour chez l'autre. Après ce soin bien futile (mais de quoi peut s'occuper un mourant qui ne sait pas s'il a une âme ?) il expira.
Septime Sévère ne doit pas être confondu avec le vulgaire des Empereurs romains. Cet Africain devint un dieu pour l'Afrique fière d'avoir donné à Rome un de ses maîtres les plus puissants '. Et Rome, elle aussi, lui garda une grande part de cette vénération que les peuples accordent parfois au génie, plus souvent à la force, rarement à la vertu. Sévère a régné dix-huit ans, ce qui est un long règne pour un César ; il est mort dans son lit, ce qui est arrivé à bien peu de Césars. Et surtout, il a été, parmi ces princes, du petit nombre de ceux qui ont eu une politique. Si l'on ne tient pas compte du règne insensé
l 'K.(ùpïiVSLÇ oiv^px ôv Yi oixoù^svYi ovx i^dypricrçv . Dion, LXXVI, 2 Spartien, in Severo, 42.
de Commode, on peut dire que Sévère a succédé aux Antonins comme Tibère a succédé à Auguste, c'est-à-dire en changeant les bases du pouvoir, en lui donnant des bases nouvelles qui ont duré longtemps après lui, en substituant la force à la clémence, la méfiance contre le Sénat aux égards envers le Sénat, la haine de toute liberté à une certaine liberté de fait, sinon de droit.
Maintenant, à cette politique de Sévère, à cet abandon de la politique antonine, ù ce gouvernement par l'armée et par la force, qu'avait-on gagné?
Ce qu'avaient gagné Sévère et sa famille, je viens de le dire: un gouvernement qui, pour être puissant et inattaqué, n'avait pourtant pas été paisible, le règne d'un favori arrogant et tyrannique, beaucoup de rigueurs inutiles exercées ou par lui ou par d'autres, un effroyable dissentiment dans le sein de la famille impériale, des tentatives ou au moins des craintes de parricide la certitude d'une abominable lutte entre les deux frères, dès le jour où Sévère serait mort.
Ce que Sévère y gqgnait encore, c'est de voir l'armée, ce grand instrument de sa politique, prête à lui échapper, et, en la faisant puissante, de l'avoir faite indisciplinée. Quand on fait le soldat prépondérant dans l'État, on le fait mauvais soldat. Quand on s'appuie sur l'armée seule, on n'est plus maître de l'armée. Sévère lui-même put s'en apercevoir et ses successeurs l'éprouvèrent bien plus encore. Voici ce qu'il écrivait à un commandant dans les Gaules : « Il est déplorable que nous ne puissions pas égaler la discipline des ennemis que nous avons vaincus. Tes soldats errent ça et là ; tes tribuns sç
baignent dès midi; pour salles à manger, ils ont des cabarets; pour chambres à coucher, des lieux de débauche; ils dansent, ils boivent, ils chantent S'il y
avait en nous une seule étincelle de l'ancienne discipline, en serait-il ainsi?.... Apprends de Niger, que le soldat ne craint pas ses chefs, tribuns et généraux, quand ses chefs ne sont pas irréprochables*. » L'empereur Sévère, citant Niger son rival, l'homme du parti militaire citant rhomme du parti populaire et le citant à ses soldats qu'il a faits riches et puissants, mais qu'il a faits mauvais soldats, c'est une grande leçon.
Voyons maintenant ce qu'avaient gagné Rome et le monde. Ils y avaient gagné le retour de cette décadence que les Antonins avaient du moins suspendue. Le règne des Antonins avait été comme celui d'Auguste un temps d'arrêt ; la décadence soit matérielle soit morale^ recommence son cours dès le moment où, comme Tibère après Auguste, Septime Sévère après les Antonins organise la tyrannie.
Nous avons de cette décadence matérielle une preuve de fait qu'il n'est pas inutile de rappeler ici. La diminution de vie et de liberté dans les provinces, l'assujettissement plus complet de l'Italie à la force militaire auraient dû faire refluer la population vers Rome, qui, elle du moins, à défaut de liberté, avait les splendeurs du palais impérial, la magnificence des spectacles, la vie oisive, les distributions gratuites. C'est ce qui s'est vu pour Paris depuis le temps du cardinal de Richelieu et de Louis XIV. Sous Sévère au contraire, la population
1 Spartian. in Nigro, 75.
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(le Rome a diminué. Nous l'avons estimée au temps (f Auguste à un million d'hommes environ, et le nombre de ceux qui prenaient part aux largesses impériales est fixé pour les temps de Trajan et de Marc-Aurèle à trois cent mille. Sous Sévère, ainsi que nous pouvons l'apprécier par le chiffre des approvisionnements et par celui des distributions d'argent que nous avons donné plus haut, la population totale est de cinq cent mille hommes au plus, la population qui prend part aux distributions publiques, de cent quarante mille \
La décadence morale s'ajoutait à la décadence matérielle. Sévère s'attachait à la combattre avec un rigorisme de législateur plus sérieux et moins évidemment inutile que n'avait été le zèle hypocrite de Tibère. Mais, tout en la combattant dans ses lois, ne l'aidait -il pas d'une autre façon lorsqu'il encourageait la passion des spectacles, ce grand symptôme et ce grand agent de la décadence romaine? — Il défendit, il est vrai, aux femmes de paraître sur l'amphithéâtre comme déjà plusieurs fois on le leur avait défendu. Mais ce fut à la suite d'un combat entre femmes que lui-même avait permis, et lorsque ces malheureuses, esclaves ou condamnées, dont la multitude remplissait l'amphithéâtre, après s'être mutuellement dé-
1 Sévère laissa dans les greniers l'approvisionnement de Rome en bii' pour sept ans, à raison de 75,000 modii par jour 'V. Spartien); autremenl dit, 2,250,000 modii par mois. Or la consommation par tôte était de cinq modii par mois. Le chiffre sus-indiqué suppose donc une population de 450,000 hommes.
On peut objecter que le taux de cinq modii indiqué par les auteurs comme celui de la consommation d'un prisonnier ou d'un esclave serait trop éleyc pour la moyenne d'une population où il y avait des femmes, des enfants, etc. Mais, comme le chiffre d'un million pour Rome au temps d'Auguste a été calculé par nous sur une hase pareille {voir Les Césars, tome iV, appendice) il y aurait toujours une diminution proportionnelle d'une époque ii l'autre.
SËVÈBB A ROMiB ET EN BRETAGNE 321
[)tBrée6i avec fureur, se tournèrent toutes à la fois en r^ce de leurs spectateurs et hurlèrent contre ces opuieotes matroaes qui riaient d& leurs blessures, des cris le malédiction et de désespoir. — Il est vrai encore, ^(évère; voulut réprimer l'adultère. On sait combien la Borale et la loi romaines étaient rigoureuses pour Té- KMise infidèle. Mais quand Sévère prétendit renouveler et iggvaver la rigueur de la loi, quand il alla dans sa sévérité jusqu'à traiter d'adultère l'infidélité d'une fiancée, cpi'arriva-t-il ? Il recula bientôt devant le nombre des 3(Hipableâ. Dion, pendant son consulat, ne trouva pas naoins de trois mille accusations de ce genre « , inscîrites sur les registres de la ville de Rome. Les accusateurs ra^es s'effrayèrent d'être si nombreux ; la plupart n'osèrent continuer à poursuivre des criminels que leur multitude protégeait, et Sévère ne persista pas dans une voie de rigueur contre laquelle la mollesse des moeurs se révoltait.
D'ailleurs l'adultère n'était-il pas même dans le palais, efe le prince osait-il sévir contre Julia? Celle-ci du reste reçut d'une femme calédonienne une réponse qui témmgne combien le désordre des matrones romaines était fréquent et avéré. Quand la paix eut été faite avec ces barbares, l'impératrice s'entretenait avec la femme du chef sauvage Argentocoxe (Cuisse d'argent) et lui reprochait cette promiscuité qui souillait les familles de la Grcande-Bretagne. a Quoi donc, répondit hardiment son interlocutrice, ne valons-nous pas mieux que vous, Ro-
1 . T/9i^;^i)viffaç 70U ÙTraTivwv gûysay Iv rû Trtvaxi syye7/9a^jAsvo(ç. Eirti ^i oXtyoe ttocvu àvrâxç éiti^/iToiVf ouxire oùSr àurè; èrcokyjjrpayitoitst.
maines ? nous prenons pour amants les plus braves de notre race et nous ne craignons pas de l'avouer ; vous, honteusement et furtivement, vous appartenez aux plus vils de votre pays. »
Un signe de la décadence morale, et en même tempsune des causes de la décadence matérielle, est à cette époque le progrès du luxe. L'Empire s'appauvrit, la population de Rome diminue, la population des provinces diminue à son tour, puisqu'il a déjà fallu et qu'il faudra encore demander aux barbares des soldats et jusqu'à des laboureurs. Et néanmoins, comme pour hâter cet appauvrissement de Rome et de l'Empire, les recherches, les extravagances, les monstruosités du luxe, redoublent chez le petit nombre de ceux qui sont en possession de la richesse. Les auteurs chrétiens de ce temps -là ne sont certes pas de leur nature plus satiriques que ne l'était Juvénal, une centaine d'années avant eux ; et cependant ils révèlent des traits de mœurs et des perfectionnements de somptuosité insensée que Juvénal n'eût pas manqué de signaler s'ils eussent existé de son temps. L'or et l'argent manquent pour la fabrication des monnaies, et le titre en diminue à chaque règne ; mais ni l'or, ni l'argent, ni les pierreries ni les perles, ni les diamants, ne manquent aux vingt mille sénateurs, sénatrices, affranchis ou affranchies de César, serviteurs et servantes du palais, qui exploitent l'indigence du monde romain. Les sièges où ils s'asseoient sont en argent, leurs lits sont en argent incrusté d'ivoire, les portes de leurs chambres sont en marqueterie d'écaillé et d'argent ; ils boivent et mangent dans le cristal ciselé, dans l'argent et dans l'or ; et en-
•re s'ils ne faisaient qu'y manger*! L'oreiller sur lequel . s'endorment si toutefois ils peuvent y dormir, la couirture qui abrite leurs membres, sont de pourpre et autres tissus précieux entremêlés d'or et d'argent. L'art \ teindre les tissus a été porté aux plus subtiles et aux plus (ûteuses recherches ; les vêtements des femmes sont 5 la soie la plus riche (bien que la livre de soie se paye ir une livre d'or • ) teinte de pourpre, variée de couurs infinies, représentant des fleurs, des animaux, des nssons, un monde tout entier ^ Leurs chaussures sont *nées d'or et de pierres précieuses, les clous qui atta- [lent les semelles sont sculptés et impriment sur le sol 5 cachet de leurs impudentes amours*. Leurs bras, leurs lains, leur cou, leur poitrine, sont, non pas ornés, mais larrottés dans l'or, l'argent, lesdiamants, les pierreries*.
On vendrait votre personne, leur dit Clément d'Alexanrie, on n'en trouverait pas mille drachmes; (1,000 fr.) ^ais, pour vendre votre toilette ce qu'elle a coûté, il udrait en trouver mille talents » (6 millions).
Quoiqu'on puisse dire pour justifier le luxe, j'ai peine comprendre ce que gagnait le monde en dignité ou en ^hesse, parce que sur la table de l'Africain Plautianus -s huîtres d'Abydos figuraient à côté d'un oiseau du Phase a d'un paon de Médie ; parce que sa maîtresse ne sorùt pas sans avoir huit grands Gaulois pour porter sa îtière sur leurs épaules afin que du haut de ce trône ambulant, elle vît au dessous d'elle le peuple romain.
i Glém. d*Alex , Pœdag. II, 3, (p. leo, 163, éd. Paris).
2 C'était le prix au temps d*Auréiien, soixante ou soixante-dix ans plus ifd Vopiscus in Aureliano, 45.
3 Id. n, 9, p. 204. 205.
4 Id. II, il, p. 205.
5 Id. II, 12, p. 206, 209.
Ouï, tout s'affaiblissait, les corps et les âmes. Un amollissement général est le caractère de ce temps. A Tamphithéâtre, il est vrai, pour voir couler le sang des gladiateurs, on est énergique, on est homme, on est Romain, on se fait gloire de ces jeux virils, dit-on, qui habituent la jeunesse à la guerre, au sang, à la mort; il est vrai encore, par un nouveau progrès de la férocité publique, je l'ai dit plus haut, on a livré Thomme libre au tortureur; les mœurs ne s'adoucissent pas, tant s'en faut. Mais, ce qui est bien différent, elles s'amollissent. La femme se fait homme, mais l'homme se fait femme. De hardies matrones jouent à la vie virile, dépouillent, je ne dirai pas toutes les faiblesses, mais toutes les timidités de leur sexe, descendent sur l'arène pour y faire le métier de gladiateurs. D'autres se font une cour et un cortège, étrange cour, honteux cortège, composé de toutes les bizarreries et de toutes les monstruosités de la nature, eunuques, nains, êtres difformes (ju'on appelle thersites, danseurs, sauteurs, bouffons obscènes, gens dépravés de tout nom et de toute race, auxquels elles commandent et par qui elles se font servir ; elles les mènent de pair avec leurs singes, leurs perroquets et leurs oiseaux. Elles traînent après elles dans leurs voyages des salles de bains portatives, voilées, mais transparentes s dans lesquelles, entourées d'un mobilier d'argent et d'une vaisselle d'or, tout en se baignant, elles mangent, boivent, s'enivrent. Elles étalent ainsi leur richesse, leurs fanfaronnades, lenr insolence, elles reprochent aux hommes de n'être pins hommes et de se laisser vaincre par des femmes. Pendant
1 Glém. d*Alex., Pœdag. III, 4, p. 198.
SÉVÈRE A ROME ET EN BRETAGNE â25
;e temps, que fait Thomme s le Romain, le patricien? }ue fait-il? Il devient femme. Il trouve des boutiques, où I grand prix, on racle son corps, on épile sa peau, on 'enduit d'un onguent qui en fait disparaître la dureté ; f autres où on relève ses cheveux à la façon des femmes )ù on les attache, comme ceux des femmes, avec des jandelettes flottantes. On le revêt d'une longue robe de soie presque transparente, à manches et sans ceinture, et pii tombe jusqu'aux talons. On ajoute, malgré la loi qui le défend, des franges d'or à sa robe, et on met des ornements d'or à son cou. On parfume sa tête, son corps, son vêtement de tous les parfums que l'Inde et l'Arabie peuvent fournir. On poudre et on peint sa peau. Si ses
cheveux blanchissent, on les teint ; s'il n'en a plus assez. Dû les remplace par ceux d'autrui. Puis on lui met à la bouche un peu de gomme de lentisque^ qu'il mâche entre ses dents pour occuper son indolence et s'épargner la peine de parler. Et alors, il n'a plus qu'à chercher l'ombre, le frais, le repos. Ne lui parlez pas de la milice, du voyage, de l'équitation, de la chasse; ces soins ou ces plaisirs étaient ceux d'une époque barbare. Il va en litière, ou, si par hasard il proniène par les rues ses pas nonchalants, pour peu qu'il rencontre un terrain montant et inégal, il se fait porter par ses esclaves \ St Paul, et après hi. Clément d'Alexandrie, témoin sous le règne de Sévère des nouveaux progrès de la corruption, usant tous deux de cette franchise de langage qui alors était per-
1 Clém. Alex., Pcsdagog. III, 3, p. 212, éd. Paris. Tout ce chapitre en fi'énéral et Tertullien, De cuUa fœmina. 11,8.
2 Mastiche, id. lU, 3, p. 220, II. p. 252.
3 Id;, II, p. 252.
mise à l'apostolat^ peignent^ en des termes autrement énergiques et par des traits autrement hideux^ cette virilité du sexe faible et cette effémination du sexe viril *•
Il semble du reste que lorsqu'une société est en déclin, elle s'attache précisément à tout ce qui peut hâter sa ruine, et ne manque jamais d'inventer quelque procédé propre à affaiblir à la fois les corps^ les âmes, les intelligences. Les Chinois et les Turcs dans leur décadence ont irencontré l'opium et le haschich. L'Europe moderne a trouvé les spiritueux avec lesquels elle amortit ce qu'il y aurait sans doute de trop énergique dans la santé, l'intelligence, le caractère de ses populations. Le même office^ quoique l'action physique fût toute différente, était rempli auprès des sociétés gréco-romaines par le bain tel qu'elles le pratiquaient, lebain quotidien, le bain luxueux, raffiné, reche^ ché : admirable invention pour énerver les corps, amollir les âmes, dépraver les mœurs. Pour un Romain de condition libre et jouissant d'un peu d'aisance, le bain était devenu nécessaire autant que le repas; quand, pour cause de religion ou de maladie, on supprimait le repas, alors seulement on supprimait le bain ; mais quand le dieu apaisé ou la santé revenue permettait le souper, il fallait quH permît aussi le bain *. On était ainsi soumis à cette quo- * tidienne et tyrannique nécessité du gymnase pour acquérir l'appétit, du bain pour reposer du gymnase et pour préparer au repas, du repas pour couronner le tout; c'était pour l'homme qui a déjà tant d'habitudes et tant * d'esclavages^ une habitude et un esclavage de plus ; par
1 Clém., Pœdag. III, 3, p. 223 et suiv.
2 Y. TertuUien, Ad nationes l, 10. Aristides rhetor. Saeri iemumet etc.
^équent une chance de plus de maladie si cette hâbiétait rompue, d'énervation si elle durait. Les Romains Empire n'avaient pas plus la santé de leurs aïeux Is n'en avaient le courage \ n outre, quelle triste condition morale ! Le gymnase t un lieu de réunion, où les exercices, pour ne pas trop ennuyeux, devaient se varier à Tinfini ; on t rarement moins de deux heures au gymnase. Le bain m tour avait mille variétés, mille recherches ; comit ne pas chercher à varier une occupation qui se réj tous les jours ! C'étaient donc encore de longues res consacrées à l'embellissement de sa peau et à relation de son être. Après cela, comment le souper si rement gagné n'eût-il pas été long? On peut donc îuler, (si l'on ajoute à cela le sommeil de la nuit et la te de midi) , qu'un Romain consciencieux et réglé dans habitudes donnait chaque jour quinze ou seize heures oin de sa personne corporelle^ soin dont la personne )orelle se trouvait assez mal et dont la personne mené pouvait se trouver que fort mal. Demandez-vous que pouvaient être ces recherches de sensualité sans ibre et sans fin, cette délicatesse excessive des sens les nerfs, cette recherche de fines et imperceptibles iiptés corporelles que le bain s'étudiait à produire ; et à rougirez de penser que des âmes humaines, des 5s faites à l'image de Dieu, vivaient ainsi dans le culte adoration de leur propre corps; et vous vous étonnerez
V. le mépris de Boadicée pour ces Romains « qui se baignent dans i chaude, se parfument et, (par suite) sont les esclaves d*un joueur de ire (Néron) Dion Gassius LXII.
qu'il pût rester, au milieu d'une telle vie, tant soit peu de dignité, de vertu, d'énergie.
Les anciens du reste avaient bien conscience de la gravité du fléau qu'ils subissaient. Ne nous étonnons pas de voiries moralistes, les poètes, les philosophes, se plaindre du luxe des bains plus encore que du luxe des tables, énumérer les maisons de bains à côté des maisons de jeux et des maisons de débauches, mépriser Yalipta comme ils méprisent le leno, le gladiateur et l'histrion, traiter le bain comme un vice ainsi qu'aujourd'hui on pourrait le faire pour l'absinthe. Quand un général de ce siècle-là veut discipliner son armée, il éloigne du camp les histrions, les courtisanes et les bains; quand un père veille sur les mœurs de son fils, il prend garde au bain comme au spectacle. Ces généraux, ces pères de famille, ces moralistes, savaient très-bien ce qu'ils disaient et ce qu'ils faisaient, quoique souvent ils pratiquassent eux-mêmes ce qu'ils interdisaient à leurs soldats, à leurs enfants, à leurs disciples.
Or, cette passion effrénée du bain était en progrès autant que la chose publique était en décadence. Rome, en ses siècles de gloire, avait vu une honte et une source de désordres dans la seule nudité des hommes vis-à-vis des hommes *; et au contraire, dans la Rome nouvelle, s'introduisait l'horrible usage de bains communs entre les deux sexes ^. Hadrien et Marc-Aurèle le réprimèrent';
1 Flagitii prin^ipium nuiare inter viros corpora. Ennius apud Ciceron. TuscuL IW, 33. tt Depuis que ces bains si parfaits ont été inventés, ceux qui en font usage sont plus souillés. » Senèq., Epître 25.
2 Pline. Hist. mt. XXIII, 3.
3 Spariien. in Hairian. 18, Capitol, in Marco, 23. Lamprid. tnliesondrOf 24.
mais après eux, il revint triomphant, et Clément d'Alexandrie, contemporain de Sévère, en parle comme s'il était publie et universel \ Rome, au siècle de ses héros, trouvait à peine le temps de se baigner une fois en neuf jours ^ ; Rome, au siècle des Césars, se baigna une fois par jour. C'était déjà trop ; mais bientôt ce ne fut plus assez. Les estomacs habitués à se préparer au repas par le bain, demandèrent un bain avant (et quelquefois après) chaque repas. Au temps délibère et de Claude, l'illustre grammairien Rhemmius Palémon, à beaucoup d'autres vices a joignait un goût du luxe tel qu'il se baignait plusieurs fois le jour » ^. Sévère lui-même, d'espritet d'habitudes sérieuses, se baignait deux fois par jour et Commode jusqu'à sept ou huit fois *. Plus tard l'enipereur (îordien se baigna quatre ou cinq fois en été, deux fois en hiver \ Que de temps, que de trésors, que d'études, que de labeurs de la main humaine on dépensait pour s'énerver !
La puissance publique ne pouvait manquer de coopérer à cette décadence. Le pouvoir despotique est propice aux vices de son siècle. En Russie, il encourage l'usage des spiritueux et fait la guerre aux sociétés de tempérance. A Rome, les empereurs bâtissaient des thermes pour les désœuvrés et les voluptueux, à titre de largesse publique, comme dans les temps chrétiens on a bâti des hospices pour les vieillards et des hôpitaux pour les malades. Ces
1 Clém. Alex., Pœdagog. III, 5, p. 232 (éd. Paris); Gyprien, De habitu virginum, (éd Oxon., p 73).
2 Sénèque, Ep. 86.
3 Suétone, de iUustrtbus grammaticis, 23 .
4 Lamprid., in Commodo, II.
5 Capitol., in Gordiano, 6.
330 LIVRE n. » SEPTIME SÉVÈRE
thermes, devenus des monuments et dont nous voyons encore les gigantesques ruines» datent tous de l'Empire. Agrippa construisit les premiers sur une surface de 1000 pieds sur 300; et son Panthéon, temple de tous les dieux, ne fut qu'une dépendance de ses thermes, asile de tous les voluptueux. Bientôt les thermes d' Agrippa ne suffu^ent plus. A quelques toises de distance, Néron en ajouta d'autres sur un espace qu'on estime de 700 pieds sur 500. Titus vint ensuite, et pour effacer à la fois la popularité de Néron et ses magnificences, sur le palais ruiné de celui-ci, il dédia aux voluptés du peuple romain un sanctuaire nouveau, long de 1100 pieds, large de 800. Trajan, à côté des thermes de Titus, à son tour bâtit les siens. Pendant la période antonine, cet âge d'or de l'Empire , Rome , paisible , prospère , riche encore, se contenta de ces quatre immenses édifices voués à la sensualité publique. Mais ce ne fut plus assez pour la gloh^e du siècle de Commode ; le fils de Marc- Aurèle, donna lui aussi des thermes nouveaux à son peuple bien-aimé *. Sévère vint et en ajouta d'autres*. Caracalla, un jour, devait surpasser sonpère, et aux derniers temps de l'Empire, Dioclétien, qui ne fut jamais à Rome qu'en passant, devait surpasser Caracalla. Caracalla donna aux siens 1 100 pieds dans tous les sens; Dioclétien 1200 pieds sur 1300 *. On connaît cette
1 Eusèb., Chron. Ad ann. 185. — Cassiôdore, Ad cmn 184.
2 Eusèb , Ad ann. 202. — Gassiodore, Ad ann. 201
3 Elagabaie construisit aussi des thermœ Vananœ Alexandre Sévère agrandit les bains de Néron et l'empereur Philippe bâtit aussi des thermes. Enfin après Dioclétien, Constantin, quoiqu'il ait peu séjourné à Rome, y construisit des thermes c[u'on évalue ii une longueur de 850 pieds sur 400,
exclamation de l'asiatique Ammien Marcellin : a Leurs baignoires sont des provinces ! « »
Ainsi, à mesure que l'Empire s'affaiblissait, que Rome perdait de son énergie, de sa puissance, de sa richesse, de sa sécurité, de sa population, le luxe et la sensualité prenaient plus de place dans son sein, consumaient plus de trésors, dépensaientpourleurservice plus de journées de travail, plus de souffrances, plus de vies humaines. La Rome républicaine, maîtresse du monde, n'avait eu que son étroite piscine publique creusée par un Appius, sans toit, sans voûtes de marbre, sans aucune recherche et sans aucun ornement. La Rome d'Auguste, riche, puissante, habitée par un million d'hommes, s'était elle même contentée des 300,000 pieds carrés de bains publics, qu'Agrippa lui avait offerts. Mais pour la Rome de Dioclétien déjà désertée par ses empereurs, affaiblie, appauvrie, habitée par 500,000 hommes tout au plus, cinq ou six millions de pieds carrés de bains publics n'étaient pas encore suffisants ».
Voilà quel était ce mouvement de décadence, que le règne des Antonins avait momentanément suspendu ; qui avait commencé à se faire sentir de nouveau sous le règne de Marc-Aurèle; que Commode, avec l'imprévoyance et l'égoïsme des mauvais princes, n'avait pas manqué d'activer; que Sévère, avec son esprit pénétrant
1 Lavacra in modum provinciarum exstrQcta, XVI, 10.
2 Les thermes dont l'étendue nous est connue forment un total de 1,640.000 p. c. Il faudrait y ajouter ceux de Trajan, de Commode, de Septime Sévère, d'Ëla^abale, d'Alexandre Sévère, de Philippe, et certains bains dits d'Olympias, qu'on n'est pas à même de mesurer. On peut bien compter la superficie des bains publics dans Rome à cent hectares, ce qui ferait environ un septième de la superficie totale. Remarquez qu'aucun dç ^es thermes ne fut démoli ou supprimé avant le temps des barbares^
et ferme, n'avait pas eu peine à discerner et que peut-être il avait cru enrayer, mais que son despotisme militaire avait au contraire rendu plus puissant. L'avenir nous fera voir ce que pouvait produire pour la famille de Sévère, pour ses successeurs, pour les peuples enfin, cette union de l'autocratie impériale la plus complète avec la suprématie militaire la plus absolue.
Il y a ici une leçon instructive, et une leçon que nous verronsplus frappante d'époque en époque, pour servir de réponse aux panégyristes modernes de l'Empire romain. Notre siècle est volontiers monarchique jusqu'à l'emportement. Nous yoyons grandir l'idée que l'humanité ne peut rien faire d'utile ni de bon, si elle n'est, je ne dirai pas commandée, mais absorbée par une seule volonté. Dans leur humilité plus que chrétienne, les peuples se laissent enseigner par de prétendus docteurs qu'ils ne peuvent être trop en tutelle ; qu'à l'inverse de l'enfant qui, à mesure qu'il grandit, marche vers une émancij)ation plus complète, l'humanité, à mesure qu'elle progresse (il faut bien ici parler la langue de cette école) , a plus besoin d'être gouvernée.
On vient de voir sous le règne de Sévère, et surtout on verra pendant les règnes qui suivront le sien ce que l'humanité a gagné à être de plus en plus gouvernée. Le temps de Sévère est le point de départ d'une époque nouvelle. Comme Auguste et Tibère avaient fondé le Césarisme du premier siècle, comme Nerva et Trajan avaient donné naissance au régime honnête et modéré du second siècle. Sévère à son tour fonda le Césarisme exclusivement militaire du troisième siècle. Il le fonda,
non sans une certaine prévoyance, une certaine intelligence et même une certaine modération. On verra cependant quels ont été les fruits de ce Césarisme renouvelé, pour la paix du monde, pour le salut des nations, pour la félicité même des empereurs.