‹ Les Césars du troisième siècleChapitre 15 sur 32 · CARACALLA A ROME · texte numérisé non relu

CARACALLA A ROME

Sévère, quoiqu'il en dît, ne s'était pas moqué de tout. Une s'était même pas toujours moqué du Sénat, cet éternel proscrit des empereurs tyranniques ; il était intervenu un jour pour relever la dignité de ce corps. Sous Marc-Antonin au contraire, le Sénat ne fut qu'un souffre-douleur, sujet à toutes les persécutions, à toutes les exactions, à tous les mépris. Il ne saluait même pas les premiers du Sénat, et sa mère, à son exemple ou par son ordre, en faisait autant. Mais par compensation le Sénat était chargé particulièrement de payer les voyages impériaux. « Lorsque Marc-Antonin allait partir de Rome, raconte le sénateur Dion, nous recevions l'ordre de lui préparer à nos frais des édifices somptueux pour l'héberger sur sa route, et cela même pendant ses voyages les plus courts ; nous lui avons ainsi bâti des palais qu'il n'a jamais habités et qu'il n'a pas même vus. Nous lui avons bâti en outre, dans tous les lieux où il a passé l'hiver, des amphithéâtres et des cirques qu'on démolissait après son départ. 11 ne voulait que nous ruiner » \

Sévère ne s'était pas joué non plus de la justice impériale, et de ce conseil des juges dont il avait fait comme un autre Sénat. Il avait été juge assidu, impartial, jurisconsulte lui-même ou ami des jurisconsultes. Le soldat Marc-Antonin pe se soucia de rien de tout cela ; il appliquait trop à la lettre le bienheureux précepte paternel. La plainte du pauvre Dion,qui faisait partie de ce conseil, est ici encore bonne à entendre : ce Antonin, dit-il, rendait rarement, ou plutôt ne rendait jamais la justice. » Il laissait sans doute les jurisconsultes du palais répondre

1 Dion LXXVII, 9,

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aux requêtes et mettre son cachet sur des rescrits qu'il ne lisait pas, ce qui fait que les actes de ce genre qui nous sont restés sous son nom sont empreints comme tous les autres du sagace bon sens et de l'esprit à la fois équitable et logique des légistes romains. Mais siéger sur un tribunal y ouïr des plaideurs, cette fonction impériale que Nàron et Domitien eux-mêmes, ces princes jeunes et élégants, n'avaient pas dédaignée, était souverainement méprisée de Marc-Antonin.<(Il nous faisait dire parfois qu'au lever du jour, il viendrait traiter avec nous les affaires publiques ou privées ; nous arrivions et i) nous faisait attendre jusqu'à midi, souvent jusqu'au soir, non pas même dans le vestibule, mais aux portes du palais. Lui, pendant ce temps, écoutait les rapports de sa police S ou bien s'exerçait à conduire des chars^ tuait des bêtes à coups de flèches, faisait le gladiateur, buvait, s'enivrait. Devant nous passaient des plats, des coupes pleines de vin, qu'on portait de sa part aux soldats de garde. Après une longue attente, il i\ous faisait enfin appeler pour siéger. » Ainsi était traité ce conseil, à la fois judiciaire et poUtique, dont Sévère avait voulu faire un contre-poids au Sénat et un point d'appui pour sa dynastie.

Sévère également avait eu souci et grand souci de la bonne administration des fmances. Nous avons dit dans quel état prospère il avait laissé le trésor romaio. Marc- Antonin , étendant aux questions financières le principe d'universel mépris que son père lui avait enseigné, avait, au bout de peu de jours, retiré les épargnes

1 '£9i>07rAoc7uoytvci, ce mot est expliqué dans Dion par ce qui précède LXXVlI, !7

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paternelles des temples où elles étaient prudemment déposées, les avait dissipées et livrées aux soldats. Les seules libéralités faites aux prétoriens, au lendemain de la mort de Géta, avaient réduit presque à rien les économies de Sévère. On y suppléait par lés moyens qu'emploient < les pouvoirs forts » . On créait de nouveaux impôts ; on élevait les droits de succession et d'affranchissement de cinq pour cent à dix pour cent^ ; les droits de succession étaient, dès cette époque, la commode et inépuisable ressource des gouvernements embarrassés. On faisait de la fausse monnaie^ cette autre ressource que les gouvernements européens eux-mêmes ont longtemps pratiquée; on donnait au peuple du plomb argenté pour de l'argent, du cuivre doré pour de l'or *. Le peuple pouvait se plaindre s'il le voulait, se révolter même ; qu'importait quand on avait l'armée pour soi ? ce Seul au monde, disait-il, je dois avoir de l'argent pour en donner à mes soldats. » Les dépenses de l'armée s'accrurent, sous son r^e, de soixante-dix millions de drachmes par an ^. Quand Julia, dont la philosophie était sujette à des éclipses, mais qui avait du sens et de l'esprit, hasardait quelque remontrance à son fils : ce Bien ou mal acquis, lui disait-elle, avant peu tu n'auras plus de revenus y> ; Marc-Antonin montrant son épée : ce Ne crains rien, mère, r^ondait-il, tant que j'aurai celle-ci, l'argent ne nous manquera pas. y> Encore une différence entre le père et le fils : Sévère,

1 Dion LXXVII, 9, LXXVIII, 12. Attribution au fisc des legs devenus idaques quand il n*y avait ni enfan

Km. xVn, 2 Fragm. de jure fi$ei, J 3

2 Dion LXXVil, 14.

3 Dion LXXVIII, 36.

^dagues quand il n*y avait ni enfants, ni ascendants du testateur. Ulpien ta. XVn, 2 Fragm. de' 2 Dion LXXVII, 14.

rhéteur, grammairien, jurisconsulte, quoiqu'en même temps soldat, avait eu souci des lettres et de Tétude. Il avait voulu que ses fils vécussent au milieu des savants et des philosophes^ et ses fils, Tun et l'autre doués d'une vive intelligence, avaient profité de ce contact. Aux premiers temps de son Empire, Marc-Antonin aimait encore la société des gens lettrés. Mais à la longue, Taffectation d'une certaine rudesse militaire, la brutalité de sa politique et plus encore la brutalité honteuse de sa vie personnelle, lui firent classer à leur tour les lettres et la science parmi les choses dont il devait se moquer, a II oublia, nous dit-on, la science au point de n'en plus savoir le nom; son intelligence, son esprit naturel, sa promptitude à la répartie, ne lui servirent plus qu'à dire brutalement des choses brutales *. »

Sévère avait eu souci de sa propre dignité plus encore que de la science. Sérieux dans sa vie privée, il ne prenait qu'une part officielle à ces divertissements populaires pour lesquels il se montrait si magnifique. Marc-Antonin jugea au contraire que, quand on a une armée, on peot se passer de dignité personnelle. Pas plus que Néron et Caligula, il ne se priva de ces exhibitions de sa personne au cirque et à l'amphithéâtre qui blessaient à un si haut degré l'ancienne dignité romaine. Non-seulement les principaux objets de ses soins et de ses largesses furent (après ses soldats) sesboufTons, ses gladiateurs, ses cochers, ses chevaux et ses bêtes sauvages; mais lui-même chassait devant le peuple, c'est-à-dire perçait de flèches le malheureux gibier qu'on poussait devant lui dans Farène. Un

l Dion LXXVII, Il .

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jour il tua de sa main des sangliers au nombre de cent ; il prit même un triste et sot plaisir à tuer ainsi des chevaux; il se faisait fournir ce singulier gibier parles écuries des sénateurs. Il mena des chars dans le cirque^ avec l'habit de la faction bleue « plus ardent que nul autre cocher. Il imagina même, un jour où il courait, et où, comme de raison, il devait être vainqueur, de faire présider les jeux par quelque personnage riche ; en passant devant lui, il le saluait du fouet, et, la coui*se terminée, venait lui demander, comme le dernier cocher, une pièce d'or: ce qui ne l'empêchait pas de comparer son char à celui d'Apollon et lui-même au soleil *.

Un dernier mot: Sévère avait toujours, tenu grand compte du peuple de Rome, et même les pires Césars n'avaient pas laissé que de flatter et de choyer le peupleroi. Est-ce pour l'amour du peuple ou pour la seule satisfaction de son orgueil, que Marc-Antonin, suivant du moins en cela les traces de son père, voulut donner de nouveaux monuments à cette Rome où les monuments surabondaient, érigea un portique où les actes glorieux de son père étaient représentés, fit sa Voie neuve, la plus belle, dit-on, des rues de Rome, et sur cette voie, construisit ces thermes gigantesques que Dioclétien seul devait surpasser? Le marbre, la mosaïque, les statues, les peintures, la voûte circulaire soutenue par des colonnes de bronze et qu'un siècle plus tard les architectes déclaraient impossible à reproduire, les seize cents sièges de marbre destinés seulement à essuyer les baigneurs, toutes ces magnificences furent-elles consacrées

1 Dion LXXVII, 10.

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aux voluptés du peuple de Rome ou au seul orgueil de son Empereur? Nous ne le savons, toujours est-il que, sauf ces largesses architecturales et quelques distributions d'argent ',1e peuple de Rome se trouvait médiocrement traité par son Empereur. Le peuple avait des spectacles, mais il craignait de manquer de pain. Les approvisionnements de blé, que Sévère avaient faits si abondants, avaient été gaspillés au profit des soldais ; l'argent et l'or de son épargne s'étaient changés en cuivre; son préfet de Rome, Fabius Cilo, à peine sauvé de la mort, avait été remplacé, à la honte du Sénat et du peuple, par l'eunuque espagnol Sempronius Rufus, jadis exilé par Sévère pour empoisonnement et magie. Le prince dans ses discours et ses proclamations ne ménageait pas le peuple plus que le Sénat. Il jetait au Sénat le nom de Tibère, le fondateur du despotisme anti-sénatorial, à la démocratie romaine le nom de Sylla, le tyran aristocrate de l'ancienne Rome: c'étaient là ses héros. Il fit rechercher le tombeau de Sylla et lui éleva un monument. Dans les rues, Tarrogance des soldats choquait le peuple ; Caracalla payait des soldats espions et dénonciateurs, se faisait rapporter par eux les plus petites nouvelles, s'amusait ou s'inquiétait de leurs rapports, les protégeait et n'entendait pas que personne autre que lui se crût en droit de les punir. Au cirque, le peuple ose un jour railler un cocher favori de l'Empereur : MarcAntonin s'indigne, lance des soldats sur le peuple, ordonnant de frapper ceux qui ont sifflé ; les soldats, ne sachant guère qui avait sifflé ou non,

1 Les monnaies mentionnent trois congiaires de CaracaUa pendant soo règne en 211, 212 et 214.

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frappent au hasard, tuent, épargnent seulement ceux qui paient pour être épargnés *. C'est ainsi que Marc- Antonin , payant bien ses soldats, se moquait de son peuple comme de tout le reste.

Se moquait-il également du peuple des provinces, c'est-à-dire de son Empire tout entier ? Il est vrai, Textrême indulgence de quelques modernes a cru découvrir un bienfait de Caracalla en faveur des sujets de Rome ; i! aurait été, nous dit-on, généreux, libéral, philanthrope, progressif; il aurait couronné par un heureux dénouement ce travail de tant de siècles par lequel les plébéiens étaient d'abord montés au niveau des patriciens, puis l'Italie au niveau de la cité romaine, puis nombre de familles provinciales au niveau des plus anciennes familles de Rome et du Sénat ; il aurait institué une admirable égalité entre les hommes libres de l'Empire devenus tous à la fois citoyens romains. Le prince qui a ainsi marché dans la voie du progrès, et signé un édit aussi glorieux, mérite sans doute, aux yeux de ces juges bienveillants, qu'on excuse quelque excentricité de son imagination et quelques intempérances de son caractère.

Le fait en lui-même est incontestable : l'édit qui a nivelé les conditions de l'Empire doit, malgré quelques opinions contraires, être attribué à Marc-Antonin Caracalla. Mais, pour le bien juger, il faut dire avant tout ce qu'était, à cette époque, la dignité de citoyen romain.

Le citoyen romain avait en d'autres temps vécu sous des lois protectrices de sa vie, de son honneur, de sa liberté. Sans un jugement du peuple, à peu près impra-

1 Hérodien.

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ticable dans les derniers temps de la république, il n'avait pu ni être emprisonné, ni être fustigé, ni être puni de mort ; la peine la plus grave contre lui était l'exil. Mais ces libertés républicaines avaient péri avec la république; l'Empereur, représentant le peuple, pouvait, en droit aussi bien que le peuple, mais en fait plus aisément que le peuple, condamner à la prison, aux verges, à la mort. Le droit du citoyen romain ne fut donc plus qu'un droit d'appel à l'Empereur ; et bientôt, le cours des temps, la puissance croissante des proconsuls, l'augmentation du nombre des citoyens, rendirent ce droit d'appel à peu près impraticable. Il devait l'être, à plus forte raison, le jour où le monde entier, cent millions d'hommes, deviendraient citoyens romains ; ce jour-là, comme il était impossible que l'Empereur fût le juge unique de ces cent millions d'hommes, le droit d'appel du citoyen romain devait passer pour anéanti.

Le citoyen romain avait eu aussi des privilèges pécuniaires. Sous la république, on l'avait déclaré exempt de l'impôt personnel (la capitation) ; mais, si ce privilège avait pu subsister encore lorsqu'il y avait deux millions ou même dix millions de citoyens, il ne devait plus se maintenir le jour où il y en aurait cent millions. Aussi est-il bien certain que, malgré la transformation des sujets en citoyens, la capitation ne disparut nullement des lois romaines. — Il y avait encore, quant à l'impôt foncier, une immunité pour le citoyen romain, en ce sens que les terres d'Italie et quelques autres points assimilés au sol italique étaient exempts de certains tributs ; mais cette exemption, privilège de la terre et non pas de l'homme,

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ne put être ni augmentée, ni diminuée par l'extension de la cité romaine.

Pas plus donc en fait d'impôts qu'en fait de liberté, le monde ne gagnait rien à devenir citoyen romain : au contraire, il y perdait. Depuis longtemps, en effet, afin de compenser ces immunités du citoyen romain, fâcheuses pour le trésor, Auguste avait établi un impôt sur les successions, payable par les seuls citoyens romains; Marc-Antonin venait même de doubler cet impôt, il l'avait porté de 5 Oio à 1 0 0|0 * et avait supprimé certains cas d'exemptions. On peut dire en toute vérité qu'au temps de Marc-Antonin, le privilège du citoyen romain se réduisait à payer un impôt de plus.

Aussi, ce fut un triomphe de sagacité fiscale et pas autre chose, que de décupler le nombre de ces contribuables, et d'infliger à toute la population de l'Empire le coûteux honneur de la cité romaine. Les cent millions de sujets de l'Empire, loin d'acquérir soit une liberté, soit une immunité de plus, apprirent seulement qu'au jour de leur mort, le publicain viendrait demander à leur succession l'acquittement de ce droit fiscal auquel les nations modernes sont si bien accoutumées, mais auquel Rome avait eu une peine extrême à se résigner. . La grande révolution sociale et philanthropique amenée par

l pion Cassius (LXXVII, 9) explique que Caracalla porta du vingtième au dixième l'impôt sur les successions et ceux sur les affranchissements, les hérédités testamentaires et les donations, supprimant en même temps les exemptions (|ui existaient en faveur des parents les plus proches. Voilà pourquoi le jurisconsulte Ulpien, écrivant sous Caracalla, qualitic l'impôt des successions décima au lieu du terme usité aux autres époques, vige- $ima. Instit. II, in CoUatione legum Mosaicar. et Roman.. Après Caracalla, rimpôt redescendit à son ancien taux et reprit son nom de vigesima, Dion LXXVUI. 12. Lampride in Elagabalo.

l'édit de Marc-Antonin ne fut que cela et rien autre chose, n ne faut pas même accuser ici Marc-Antonin d'hypocrisie. Il ne pouvait tromper personne et ne chercha à tromper personne. Il doit être bien étonné aujourd'hui, s'il se doute que certains historiens démocrates de notre siècle l'ont traité à ce propos de libéral et d'homme du progrès.

Aussi cette grande révolution accomplie par lui n*at-elle causé de son temps aucune émotion de joie, ni après lui, aucune reconnaissance. Les peuples de l'Empire n'ont pas chanté un hymne d'action de grâces le jour où ils ont été sujets à payer au trésor romain le dixième de leurs capitaux. Une seule ligne du jurisconsulte Ulpien * , deux lignes de Dion Cassius * qui parle de la mesure comme d'un acte de pure oppression fiscale, voilà ce qui nous reste de témoignages contemporains au sujet de cet édit devenu célèbre chez les modernes. Les peuples ont même prêté si peu d'attention au bienfait qu'ils ont fini par ne plus savoir exactement le nom du bienfaiteur. Aurelius Victor qui vivait sous Constantin semble attribuer cet édit à Marc-Aurèle '. Justinien, empereur jurisconsulte et partisan des réformes libérales, connaît si mal l'édit du fils de Sévère que, non-seuleraenl

1 In orbe romano qui sunt, ex constitutione imp. Antonini , cives romani eflfecti sunt. Ulpian. Ad edictum XXII; Dig. 17 De statu fûminum il 5).

2 « Pour ce motif, » ( pour accroître le produit de rimpôt) « il déclara romains tous les habitants de son Empire, leur accoraant en apparence un honneur, mais en réalité y trouvant surtout son profit à cause des impôts que les étrangers étaient dispensés de payer. « Ou evExa xat Peu^atoi»; Travràç touç ev tï} àp^ aùroO, lôyra ah tiiw-v, spycô Be OTTca; TrXsto) aOr&i xui ix rotoûroii tt/soct^, Seâ ro Toû; Çcvov; ra TToXXdé auTÛv jxw cruvreXelv dcTrsSci^tv. lxxvii, 9.

3 Data cunctis promiscuc civitas romana. De Cœsanbus 16.

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