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LA RÉPUBLIQUE ROMAINE

Au temps de Sylla , de Marius et de Pompée , c'était déjà une République étrange que la République Romaine. Devenue par la conquête, par la victoire, par l'épée, la souveraine des peuples civilisés, la maîtresse des nations connues, elle était alternativement la proie de deux grandes factions aussi vieilles que l'Humanité : la faction des Riches et la faction des Pauvres.

Les Riches voulaient garder, en accroissant; les Pauvres voulaient acquérir, en prenant : voilà tout le secret de ces terribles dissensions qui ont constamment semé dans Rome l'épouvante et l'agitation ; voilà tout le mystère de ces effroyables luttes qui ont ensanglanté l'Italie et déchiré le Monde.

Dans cette Société, pleine de passions effrénées et d'insatiables désirs» engloutissant tout, comme les flots rapides et fangeux d'un torrent débordé , toutes les bouches qui prononçaient le

mot de Liberté mentaient; celles qui le grimaçaient en haut , comme celles qui le vociféraient en bas. On ne Tacclamait, en bas, que pour conquérir la Richesse , source de toutes les jouissances; en haut, que pour conserver le Pouvoir, fondement de toutes les fortunes.

La Liberté, fatale chimère de rêveurs ou d'insensés, quand elle n'est pas un mot d'ordre d'ambitieux et d'intrigants ; la Liberté, songe irréalisable comme le Bonheur, ces deux visions du Ciel que chacun porterait en soi sur la Terre^ si chacun savait vivre, sans désir et sans passion, également en paix avec sa conscience, avec Dieu et avec son prochain; la Liberté, qu'invoquaient encore, dans leur superbe orgueil, au seuil même de l'Empire, marchant déjà sur les talons de la République, Brutus l'assassin et Caton le suicidé , a^-t-elle jamais été la base des Institutions Romaines?

Dès l'origine, qu'avait fondé, dans la cité de Romulus, le consulat de Brutus? I^ liberté de

tous ? Non : la domination de quelques-uns. Et qu'avait prétendu, dans sa sauvage justice , ce père dénaturé^ quand il noya la dernière espérance de la Royauté morte dans le sang de son fils révolté? Afiranchir un peuple? Non : fonder une Aristocratie.

Idée grande et forte, d'où est sortie une grande et forte nation. Cette idée explique le stoïcisme de Brutus , dont on ne comprendrait pas la monstrueuse immolation , si on ne sentait pas qu'il a sacrifié la chair de sa chair, le sang de son sang à cette farouche ambition , à cet implacable orgueil de patricien, qui a créé dans le Monde un sentiment de Tlronneur et du devoir particulier aux familles que les droits héréditaires de la Naissance ont faites privilégiées.

Dans Faction de Brutus, il y a l'inspiration de l'esprit de caste et de l'esprit de corps; il y a upe passion : c'est ce qui le lave du soupçon de démence ou d'imbécillité qui eût entaché sa mémoire, s'il eût sincèrement tué son fils pour un mot , et quel mot ? le plus vain de tous, celui de Liberté. Il l'a tué par fanatisme de race ; on ne peut l'accuser que de cruauté.

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Ainsi , ce que les iDstitutions de la République inaugurée par Brutus avaient créé ou plutôt développé et protégé, ce n'était pas la Liberté, mais le Patriciat , dont le berceau se confondait avec le berceau de la Monarchie établie par Romulus.

En effet, après avoir fait au Roi la part du lion en lui réservant toutes les prérogatives de la Souveraineté , qui comprenaient alors le Pontificat suprême, de sorte qu'au spirituel comme au temporel il était le chef de la Nation , le fondateur de Rome trouva le secret des distinctions sociales même dans le ramas de bandits qu il aprpelait son peuple.

Après avoir partagé ce peuple d'aventuriers, qui portait dans ses flancs les destinées du Monde, en Tribus, divisées elles-mêmes en Curies, subdivisées à leur tour en Centuries, à une époque postérieure, il découvrit j^ ne sais quel signe et quel degré d'illustration parmi cette foule de brigands

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attachés à sa fortuné. Il décida qu ils éliraient , à la majorité des suffrages , cent chefs de familles privilégiées, patriciennes et sénatoriales, auxquelles seraient exclusivement réservées toutes les grandes charges de l'État : civiles, militaires et religieuses.

La Plèbe avait donc participé par ses votes à la création du Patriciat. Mais cette séparation de la population Romaine en deux classes de citoyens de fortunes diverses, quoique de commune origine, une fois étal^lie, elle devint inexorable autant qu infranchissable. Afin de la perpétuer^ atout jamais, le Patriciat s'interdit même toute alliance de famille avec la Plèbe : il s'attribua jusqu'au monopole du droit de mariage, par ce motif monstrueux que la filiation des races sénatoriales était la seule dont il fût nécessaire , à raison des privilèges et des biens héréditaires qui s'y trouvaient attachés, de constater, avec certitude, l'authenticité, à l'aide de liens légitimes consacrés par des formalités légales.

Le Patriciat, auquel la Plèbe ne pouvait plus aspirer , n'eut donc pas seulement toutes les prérogatives du Rang, de la Naissance et du Pouvoir; il eut aussi tous les avantages de la fortune. Dans ce temps et dans cette Société où tout tra-

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vail indastriel et manuel , professionnel et intellectuel 9 lot des Esclaves, était, à raison de son caractère servile, en mépris souverain même parmi les citoyens pauvres , mais libres , le commerce unique c'était Fusure, Tunique richesse c'était le sol.

Or, le sol et Targent se trouvaient entre les mains du Patriciat, qui, déjà possesseur privilégié de la terre romaine, s'emparait encore, par force ou par ruse, de ce qu'on appelait la terre publique ou la terre conquise, que cependant la loi défendait d'aliéner et qu'elle ordonnait d'affermer à la Plèbe, au profit de l'État , pour une modique redevance, afin qu'elle fût une ressource à la fois pour le Trésor et pour le Pauvre.

La transformation de la Monarchie en République laissa debout, dans toute sa force, cette aristocratique organisation de la Société Romaine. Seulement les familles patriciennes, dont le nombre fut porté, dès l'origine, à trois

cents, par radjoncdoD de deux cents familles nouvelles que Brutus choisit parmi les plus influentes d'entre les familles plébéiennes , héritèrent de toutes les attributions de la Souveraineté qui avaient appartenu à Romulus. Le Patriciat n'avait tué la Royauté que pour s'en partager les dépouilles.

Déshéritée de puissance et de richesse ; dédaignant, dans son orgueilleuse et indigente oisiveté, la fière indépendance du travail, la Plèbe resta condamnée à son obscurité perpétuelle et à sa perpétuelle pauvreté. Elle élisait les magistrats de la Cité et elle votait les lois de la République ; mais elle n'avait ni famille ni patrimoine. Elle assistait, dans Tenceinte du Forum, aux délibérations politiques, et les orateurs du Sénat lui parlaient du haut de la Tribune aux harangues; mais elle ne vivait que d'aumônes avouées ou de bienfaits déguisés. Plèbe insensée qui pourtant se disait et se croyait libre, parce que, possédant le droit illusoire de suffrage, elle intervenait, en apparence, dans les affaires de TÉtat , comme si la véritable servitude n'était pas celle de la misère .

Mais la Plèbe subit toujours , sans jamais Taccepter^ cet inégal partage et cette dure oppression que la force des choses et la marche des siècles devaient détruire. Ce fut en vain que les Institutions républicaines ou, pour parler plus exactement, les Institutions aristocratiques dont Brutus avait dote la cité de Romulus, agrandirent et fortifièrent l'ombragejuse et tyrannique domination du Patriciat, longtemps seul riche, seul honoré^ seul puissant. Cette domination ne conserva son caractère et son prestige, pendant plusieurs âges, qu'au prix d'une lutte perpétuelle : lutte terrible, implacable, sanglante, saris cesse apaisée et sans cesse renaissante , qui a fait au Peuple-Roi une existence nationale aussi dramatique qu'agitée, une vie publique aussi sombre que turbulente. Chaque page de sa magnifique et glorieuse histoire est une page de victoires et de conquêtes, au dehoi*s; au dedans, une page de révoltes et de crimes.

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Pendant que, de l'Orient à TOccident, les batailles succèdent aux batailles , les triomphes aux triomphes ; pendant que d'invincibles légions , promenant, à travers les contrées les plus inconnues et sur les plus lointains rivages, leurs aigles victorieuses , révèlent à l'Afrique , à l'Asie, à l'Europe le nom d'une ville ignorée, qui s'appelle Rome , que font les citoyens de cette ville, dont la grandeur confond l'imagination des hommes et dont la force épouvante les peuples de la Terre ? Ils sacrifient tour à tour à tous les excès de la démagogie et à toutes les démences du despotisme , à toutes les audaces de la révolte et à toutes les hontes de la servitude , à toutes les hypocrisies de l'ambition et à toutes les colères de la populace , à tous les emportements de l'orgueil et à toutes les cruautés de la vengeance.

La Plèbe aux mille bras sans tête avait d'abord conquis le Tribunat, qui fut Târae, la pensée, la vie de ses soulèvements. C'était déjà la

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Plèbe organisée s'ëlevant en face du Patriciat ébréché. Cependant c'était toujours la vieille Plèbe et le vieux Patriciat de l'ancienne Rome : la Plèbe sans démarcation et le Patriciat sans alliage , rachetant son orgueil , sa tyrannie et sa rapacité, par son courage, son patriotisme et son austérité.

Mais, dans les derniers temps de la République, tout avait bien changé. Ce d'était pas seulement l'esprit des antiques Institutions qui s'était perdu avec les vieilles mœurs des anciens jours , s'efiaçant de plus en plus devant les conquêtes croissantes et continues de la Plèbe , qui, introduite enfin par la brèche du mariage ds^ns la citadelle du Patriciat, avait successivement arraché au Sénat la moitié de toutes les prérogatives de la Souveraineté et de toutes les charges de l'État.

C'était surtout la Société qui, en s'accroissant , en s' éclairant, en s'étendant, s'était transformée, dénaturée, mêlée à ce point qu'elle n'était plus qu'un étrange amalgame de parvenus anciens ou nouveaux : Plébéiens d'autrefois que leur fortune avait faits influents, et que leur influence avait faits Nobles ; Plébéiens de la veille que leur habileté avait faits riches, et que leur argent avait

Êiits Chevaliers; Plébéiens du jour, qui, marchant dans le chemin des Nobles et des Chevaliers , les coudoyaient déjà, tout près de se faire leurs égaux; Plébéiens de vieille souche, attachés au carcan du Prolétariat par la misère, comme les Affranchis de fraîche date, vrais Plébéiens ceux-là, car ils étaient pauvres. Puis, au-dessus de ce chaos , on distinguait encore quelques vrais Patriciens qu'avaient respectés le flot qui emportait le Passé et la vague qui apportait l'Avenir, tandis que, dans les bas-fonds de ce péle-méle, où, en confondant toutes les origines , l'or avait assigné tous les rangs, on comptait, par milliers, les enfants perdus des races sénatoriales qui avaient ajouté à l'abaissement de leurs pères, dégradés par Tusure, Tavilissement de la débauche et la flétrissure de la banqueroute.

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Voici comment s'étaient produites cette transformation profonde et cette nouvelle physionomie de la Société Romaine. Quelque obstacle que les

lois et les mœurs apportassent à renrichissement ' d'une population dépouillée de privilèges et n'ayant ni industrie , ni commerce, ni travail qui la dédommageât de son exclusion de toute charge et de toute propriété, des familles plébéiennes s'étaient élevées cependant , qui , favorisées par la fortune , aidées par leur intelligence, excitées par leur ambition, formèrent dans leur ordre une sorte d'Aristocratie de fait.

Cette Aristocratie s'accrut encore de l'adjonction successive et croissante de familles étrangères , illustres par la Naissance et influentes par la Richesse, que le droit de la conquête avait faites vassales de la République et que le droit de cité rendait citoyennes de Rome. Les unes et les autres, en devenant la tête de la Plèbe, devinrent les rivales des familles patriciennes. Ce fut surtout dans l'intérêt de leur orgueilleuse ambition que le Forum fut si souvent agité par les déchaînements et les caprices de la Multitude qui , leur faisant la courte échelle, les rendit successivement nobles, sénatoriales et consulaires.

En effet, la nouvelle Noblesse entra bientôt avec l'ancien Patriciat en partage de tous les honneurs et de toutes les prérogatives qui avaient été longtemps le privilège exclusif des trois cents

Familles que Brutus avait constituées en Aristocratie héréditaire : elle fournit des membres au Sénat et des Consuls à la République.

L'ancien Patriciat possédait la terre romaine, dont la propriété, légalement transmissible , s'était, de génération en génération, perpétuée dans son sein. Forte de ses richesses, la nouvelle Noblesse s'empara de la terre publique, en couvrant les enchères, chaque fois que de récentes conquêtes apportaient à l'État des domaines que la loi obligeait le Sénat à louer à bas prix, mais que l'usage autorisait le Censeur à adjuger au plus offrant.

C'était un vol fait à la Plèbe, qu'on écartait des adjudications par ce subterfuge, elle qui aurait dû trouver dans l'affermage de la terre publique un moyen d'existence et même une source de fortune. C'était aussi un vol fait à la République; car la tolérance des magistrats, née de leur vénalité , laissait de puissants adjudicataires possesseurs à perpétuité d'un sol dont le droit, écrit dans les Institutions Romaines, ne les faisait que fermiers à bail. Mais on se disait que les Riches seuls possédaient un troupeau d'Esclaves assez nombreux pour cultiver d'aussi vastes domaines.

i^ IJL% CtêÂM ET LES 1IAP0LE05S.

IjSê l9Hrrure des rangs, ëlevée par les droits de I a ^mm^fU'^f une fois abaissée par les privilèges ih la fUcfieisef tout ce qui apportait avec soi la (4m'Ai de For devait tenter de la franchir, et tout ce qui s'était rapproché par la fortune de ces fiarvenus (|ue Targent avait faits Nobles devait essayer de s'en rapprocher également par TinihwtU'Â! et Tautorité. Ainsi se forma sur les talons do roiigarchie des temps nouveaux, substituée h r Aristocratie des anciens temps, une classe intitrmédiaire qui n'était déjà plus la Plèbe, alors confinée dans Timpasse du Prolétariat, mais qui iiV;lait [)as encore la Noblesse : TOrdre des Chevaliers.

1^ Chevalerie avait grandi en glanant là où la Noblesse avait moissonné. Celle-ci exploitait en grand; celle-là ex{)loitait en petit. La seconde tnonopoliMait le commandement des armées dans les riches provinces à mettre à contribution ; la prise des Esclaves à utiliser ou à vendre ; le com-

merce de l'argent, cet agiotage du temps; Taffermage de la terre publique à couvrir d'une surenchère. La première accaparait les places de finance et la ferme des impôts : emplois naguère misérables autant que dédaignés, devenus recherchés autant que lucratifs; concessions du temps , que des compagnies industrielles de l'époque mettaient en société.

L'Ordre des Chevaliers accaparait enfin le prêt sur hypothèque, ruine infaillible des possesseurs de la terre libre ou privée , qui , en devenant sa propriété, se transformait en immenses pâturages, moins coûteux et plus productifs que des champs cultivés ; ce qui explique comment, dans les derniers jours de la République , le blé d'Italie ne suffisait déjà plus à la population de Rome.

Ainsi y des enrichis du jour; spéculateurs de second rang , trafiquants de bas étage , courtiers du Trésor, fermiers de l'État, préteurs sur gages ; exploitant tout ce que la Noblesse jugeait indigne de sa cupidité , dans ce qui était alors prétexte à négoce et matière à bénéfice; Tiers État de la Rome des Consuls : voilà ce qui constituait la Chevalerie, sorte de Bourgeoisie censitaire de l'époque; tenant son droit de sa fortune, prou-

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Tant ses reTeniis en guise de quartiers pour établir sa prérogative, et se reconnaissant enfin à un signe emblématique autant que caractéristique, « à Tanneau d'or qui était sa décoration.

Puis, au-dessous de la Chevalerie , y avait cette foule d'indigents de tous les degrés, habitants de la ville ou de la campagne, sans capitaux à exploiter, sans Esclaves à vendre, sans terres à cultiver; population oisive, orgueiUeuse, inflammable, turbulente, mobile; prompte à se passionner, non moins prompte à s'apaiser; facile à soulever, non moins facile à contenir; donnant aux distractions du spectacle les heures qu'elle ne consacrait pas aux discussions du Forum; accroupie dans son indolence, où la maintenaient des distributions accidentelles d'argent s'ajoutant à de firéquentes distributions de blé; se recrutant d'ailleurs en haut comme en bas : en haut, parmi les endettés, descendus de la fortune à la misère , sur Téchelle du

vice; en bas, parmi les Affranchis, montés de la servitude à Tindépendance, parle chemin du travail.

Plus bas encore, il y avait les Esclaves qui n'étaient pas citoyens, qui n'étaient même pas des hommes; les Esclaves, qui étaient quelque chose comme des bétes de somme, heureux lorsque, daignant les employer aux travaux de 4a maison , le Maître les élevait jusqu'au rang d'animaux domestiques.

Ainsi , avant même que César apparaisse sur la scène du Monde, la Naissance est la servante de la Richesse. Un jour vient où cinquante noms seulement du vieux Patriciat, perdus dans la foule des noms de la jeune Noblesse, subsistent encore, vivants souvenirs de l'histoire, restés debout dans le Présent, pour marier l'Avenir au Passé. Alors Tesprit de la République de Brutus n'existait déjà plus ; car, depuis longtemps, elle s'était transformée d'Aristocratie en Oligarchie, et le perpétuel antagonisfne des Patriciens et des Plébéiens était devenu l'implacable duel des Pauvres et des Riches.

Dans ce terrible duel, qui devait tacher de sang et de boue la dernière page des annales de la République, ces deux classes combattirent avec un égal acharnement, ayant à leur tête tantôt Marius, tantôt Sylla, tantôt Pompée, chefs de faction marchant tour à tour, selon qu'ils commandaient ou obéissaient dans Rome, avec le Patriciat ou avec la Plèbe : exemple renouvelé depuis dans nos bittes parlementaires par des hommes d'État que Ton a vus défendre, alternativementy selon qu'ils étaient assis au banc des Ministres ou au banc des Députés, les doctrines du Gouvernement ou les intérêts de l'Opposition.

Quel que fût le révolté , instruments et moyens de combat, tout se ressemblait. Représailles et résultats du triomphe, quel que fût le victorieux, tout se ressemblait encore. Qu'il s'appelât Marius, Sylla ou Pompée, le révolté promettait la- dépouille des vaincus : maisons, terres, Esclaves et domaines , à tout ce qu'il pouvait recruter de

Nobles perdus de dettes et de débauches , de Chevaliers tombés dans la banqueroute et Tinfamie , d'Affranchis façonnés au vice et au meurtre , de Légionnaires vivant de rapines et de violences, de Prolétaires voués à la misère et à la sédition. Qu'il se nommât Pompée, Sylla ou Marius, le victorieux payait sa dette aux Pauvres avec Tor des Riches; emprisonnant, proscrivant, massacrant pour confisquer; confisquant, pour acheter le Peuple^ avec les jeux du cirque et les distributions de blé, et l'Armée avec des largesses d'argent et des partages de terres.

Il y a quelque chose de vrai, dans la distinction que les historiens établissent entre les penchants de Marins, né dans la classe des Plébéiens, et les sentiments de Sylla, issu du sang des Patriciens ; ils ont raison, lorsqu'ils voient dans chacun de ces deux chefs de faction, qui inaugurèrent dans Rome le régime des guerres civiles, cette Terreur de l'époque, imaginée par les Conventionnels du temps, la personnification vivante de l'une des

deux grandes divisions de la Société romaine : la Plèbe et le Patriciat.

En effet, le cœur de Marius inclinait vers la Plèbe , la Démocratie , le Prolétariat , comme le cœur de Sylla inclinait vers le Patriciat, l'Aristocratie, l'Oligarchie ; et quand ils régnaient, au nom de la République y devenue le masque d'une tyrannie qui changeait de nom sans changer de forme, les tendances de leur politique se ressentaient de la couleur de leurs idées. Marius favorisait le Prolétariat; Sylla protégeait l'Oligarchie. Mais pour l'un comme pour l'autre la guerre civile était Tunique chemin de l'autorité dictatoriale, et, Tun comme l'autre, ils reorutaient également, dans ce chemin fangeux et sanglant, pour la même lutte, les mêmes soldats, dans la même Multitude : légions indisciplinées de pillards et d'égorgeurs, de paresseux et de débauchés, de banqueroutiers et de condamnés, où il y avait toujours une armée à l'encan pour tout chef de faction qui voulait et qui pouvait la prendre à sa solde.

Avec un Patriciat sans prestige, tombé dans le discrédit; avec une Plèbe sans patriotisme, instruite de sa force; quand la cupidité, brochant sur 1 orgueil et Vambition, poussait les unes contre les autres, comme les vagues tumultueuses de l'Océan, dans une nuit de tempête, les différentes classes de la Société; alors que tout souvenir du droit s'étant perdu avec tout respect de la loi, la force seule tranchait tous les débats, en donnant tous les triomphes ; dans un temps où, un Catilina pouvant aussi bien qu'un Pompée ramasser, dans la lie de la Nation, une bande d'aventuriers pour s'en faire une armée, les destinées de la République étaient livrées à la merci de l'audace et du hasard, que serait devenue la patrie de Brutus et de Caton, épuisée par le sanglant et long duel des Pauvres et des Riches, si ce duel se fût éternisé avec ses perpétuelles alternatives de victoires et de défaites , également fatales à la faction victorieuse comme à la faction vaincue?

A cette Société romaine qui, déchirant ses entrailles de ses propres mains , agonisait dans les convulsions de la guerre civile : pour la sauver de ses passions, de ses démences, de ses fureurs; pour la sauver d'elle-même enfin, il fallait un Pouvoir supérieur aux Patriciens comme aux Plébéiens, qui s* élevant à la fois au-dessus des uns comme des autres, les contînt et les préservât en les dominant; en un mot, il fallait un Maître.

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