‹ Les césars et les NapoléonsChapitre 3 sur 7 · LÀ MONARCHIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LÀ MONARCHIE FRANÇAISE

 r époque où la Révolution allait éclater sur la Société Française , comme un coup de foudre dans un ciel serein, cette Société était devenue , dans la décadence de la Monarchie, quelque chose d'analogue à ce qu'était la Société Romaine, au déclin de la République. Où était alors la grande et fière Noblesse des jours de la conquête et des âges de la Féodalité : véritable Aristocratie celle-là, plus orgueilleuse et plus puissante que le Suzerain dont elle était la vassale ; Aristocratie héréditaire et privilégiée, qui tenant, ainsi que la Royauté, sou droit et son rang de la grâce de Dieu, régnait sur les domaines, où elle vivait, à la cime des rochers, enfermée dans ses castels, comme l'aigle au fond de son aire? Elle avait disparu du sol que Tépée lui avait donné et que l'épée lui avait repris ; reculant pied à pied, mais reculant toujours ; anéantie et dépossédée par la Royauté sans cesse grandissante ; par la Royauté,

âme de la France y génie de l'Unité, instrument de Progrès, levier d'affranchissement, ouvrière de la Civilisation , servante de l'Égalité : ce principe de l'Avenir, dont le Christianisme avait déposé le germe au sein de l'Humanité.

Qu'étaient devenus à leur tour ces preux de la Chrétienté, ces chevaliers de la croisade, ces gentilshommes de race, transition entre les grands vassaux dans la tombe et les grands seigneurs au berceau ; batailleurs éternels, qui ne connaissaient d'autres arguments que ceux de la force et d'autres jugements que ceux de l'épée? Cette Aristocratie de la seconde heure avait disparu comme l'Aristocratie de la première heure ; décimée par le Temps; moissonnée dans les combats; décapitée par le Bourreau ; pluie de sang féconde qui, en fortifiant les rameaux encore faibles de la Monarchie, fertilisait l'engrais des gloires futures et des futures grandeurs de la France. De cette Aristocratie-là, quelques noms à peine restaient encore, noms égarés dans cette foule de courtisans qui formaient au milieu des splendeurs du château de Versailles la parure de la Royauté , comme des diamants qu'on aurait enchâssés dans un collier de strass.

La tête de la Noblesse d'alors, c'était la race des grands seigneurs; Noblesse de cour; Aristocratie de la troisième heure, éclose au souffle de la Monarchie et grandie à l'ombre de la Royauté; cliente du Pouvoir, qui était la source de ses privilèges comnne de ses richesses ; fausse Aristocratie celle-là ; car ne relevant pas d'elle-même, relevant du Roi, et non de Dieu et de son épée, elle avait déjà perdu la puissance, puisqu'elle avait perdu l'indépendance.

Ce n'était là, du reste, que le premier degré de la Noblesse des derniers temps de la Monarchie Française aboutissant par des voies différentes au même terme que la République Romaine. Dans la patrie de Brutus, c'est l'Arislocratie qui avait tué la Royauté pour accaparer ses prérogatives; dans la patrie de Chaflemagne , c'est la Royauté qui avait écrasé l'Aristocratie pour centraliser ses privilèges. Dans la première ce fut l'Aristocratie, et dans la seconde ce fut la Royauté, qui créa l'unité

du Pouvoir, en concentrant entre ses mains toutes les attributions de la Souveraineté.

A mesure que s'éteignait la race des grands vassaux ; à mesure que disparaissait la race des vrais gentilshommes; à mesure enfin que s'amoindrissait la race des grands seigneurs, toutes filles de répée, naissait et grandissait la Noblesse de robe, créée par le Roi; Noblesse des parvenus du travail et du talent, fière d'être la fille de ses œuvres, mais n'ayant trouvé ses privilèges ni dans le berceau de la famille, ni dans la consécration de la conquête.

Dès les premiers pas que la France avait faits dans les sentiers du Monde, dans la vie de l'Humanité et dans l'histoire des peuples, le génie de l'Unité, qui est le signe distinctif de sa mission providentielle, l'avait poussée en avant dans les bras de la Royauté; et la Royauté, se dégageant peu à peu des liens de fer dont l'Aristocratie féodale l'étreignait, avait affranchi, de l'orgueilleuse et

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tyrannique tutelle des grands vassaux, la population des villes : population libre, mais opprimée; population d'artisans adonnés aux trafics du négoce ou de clercs voués à l'étude des sciences.

Protégée par ses franchises municipales et garantie par ses chartes communales, cette population , qui se servait de la Royauté pour s'émanciper, comme la Royauté se servait d'elle pour s'élever, s'enrichissait et s'éclairait chaque jour davantage. Une époque arriva enfin où les progrès de la Monarchie et le développement des lumières, en compliquant les ressorts du Gouvernement et les rouages de la Justice, nécessitèrent l'établissement de cours de comptes, de parlements de province, d'échevinages de villes et de cours des aides. Ce fut là le berceau de la Noblesse de robe; Noblesse d'intelligence et d'argent tout à la fois, tenant ses parchemins de charges vénales ou de fonctions honorifiques.

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I^s familles dont l'illustration se perdait dans les origines de la Bourgeoisie et remontait à l'aftranchissement des Communes^ formèrent le noyau de celte nouvelle Noblesse, qui, se recrutant dans le Barreau et TUniversité, vit, de règne en règne, ses rangs s'élargir et ses prérogatives s'étendre, en même temps qu'au-dessous d'elle se formait la Noblesse de finanee, se recrutant dans le commerce et l'industrie, et achetant la terre qui créait son titre, après avoir acheté l'epaploi qui avait créé sa fortune.

Avec ses parlementaires, ses fermiers généraux et ses échevins, la nouvelle Noblesse avait donc trois degrés, comme l'ancienne Noblesse avec ses féodaux, ses grands seigneurs et ses gentilshommes. Mais la nouvelle débordait l'ancienne, ou plutôt il n'y avait déjà plus qu'une Aristocratie d'alliage où la richesse commençait à l'emporter sur la Naissance : véritable Oligarchie que la puissance de l'or avait maintenue, quand elle ne

l'avait pas faîte; prairie émaillée d'origines différentes et de dates diverses; fleuve aux mille affluents et aux mille sources roulant dans ses flots mêles plus de paillettes que de perles; habit d'arlequin où les couleurs de la race amoindrie des grands seigneurs , effacées déjà par le temps , étaient quelquefois encore tachées par l'éclatante flétrissure d'une banqueroute immense, fruit des folles prodigalités de la débauche et du jeu.

Puis venait le Tiers État, composé de tout ce qui étant sorti des populations urbaines, émancipées par la Royauté, n'avait pu monter jusqu'à la No- * blesse ; le Tiers État avec ses barrières et ses vanités, douanes intérieures de la Bourgeoisie, parquant dans les corps de métiers les marchands, les manufacturiers et les fabricants , qui ne pouvaient pas plus frayer avec les professions libérales, les fonctions judiciaires et les magistratures municipales, que l'avocat et le procureur, le notaire et le médecin , le bailli et l'échevin avec la

Noblesse d'épée, de robe ou de finance ; le Tiers État qui se renforçait dans les rangs du Peuple, d'où surgissaient les hommes nouveaux , enfantés par le travail, marié à Tintelligence et stimulé par l'ambition.

Le Peuple , c'étaient surtout les travailleurs de l'agriculture, attachés au sol de père en fils, de siècle en siècle; race immobile, race immuable au milieu de la perpétuelle transformation des choses et de l'universelle mobilité des hommes : les Paysans.

C'étaient aussi les travailleurs de l'Industrie, émigrés volontaires des champs dans les villes ; population nomade, allant et venant, au gré de ses caprices, de ses passions et de ses intérêts ; population agglomérée, accourue de tous les points du royaume; mer de tempêtes dont les vagues s'élevaient ou s'abaissaient à tous les vents qui soufflaient à l'horizon ; ciel orageux où des ouragans de hasard naissaient à l'improviste dans le calme des atmosphères les plus sereines, sans même que réclair annonçât la foudre ; terre d'incendies, où

il y avait toujours une mèche cachée, brûlant à côté d'un baril de poudre ignoré : les Ouvriers.

Ce monde de Prolétaires, affranchis par l'Évangile du collier de vasselage, mais rivés par la misère à la chame du travail, c'était la race des serfs que la conquête avait attachés aux services de la glèbe et du manoir, comme autrefois elle avait enchaîné la race des Esclaves aux servitudes du sol et de l'Atrium. Seulement, morte dans sa dégradation, la race des Esclaves s'était couchée dans le tombeau du Paganisme, ayant encore au pied le stigmate de son infamie.

Il n'en avait pas été de même de la race des serfs. Dès qu'il eut pénétré la Société féodale, l'esprit du Christianisme, plus fort que l'épée, avait relevé de leur avilissement ces parias de l'Humanité; et, en leur restituant leur dignité d'homme devant Dieu, il leur avait rendu leur dignité de citoyen devant la Loi.

Ainsi, à l'heure où la Constituante allait découronner la Royauté , comme pour faciliter la tâche de la Convention, qui devait la décapiter, quoiqu'il y eût encore, en droit, des privilèges de Naissance que les protégés du hasard trouvaient dans leur berceau ; quoiqu'il y eût des parias de la Loi que les barrières de l'inégalité arrêtaient sur le chemin de la fortune et de l'ambition ; en fait , il n'y avait plus de véritable Aristocratie, pas plus qu'il n'y avait de vraie Bourgeoisie, pas plus qu'il n'y avait de vrai Peuple : il n'y avait qu'une Oligarchie où entraient tous les Riches, parce qu'ils étaient riches , et un Prolétariat où restaient tous les Pauvres, parce qu'ils étaient pauvres.

Au fond de toutes les situations, on retrouvait la puissance de l'or; on devait reconnaître Pamour de l'or au fond de toutes les pensées. En voyant que l'or, pluie de Jupiter arrivant par la fenêtre jusque dans le boudoir de Danaé, pénétrait, par

toutes les issues, dans tous les sanctuaires, chacun se mit à vouloir de l'or. Plus instinctif que raisonné, ce sentiment des masses était encore inaperçu; mais il était le mobile secret et inavoué de toutes ses aspirations cachées comme de toutes ses manifestations ostensibles.

Le Prolétaire se disait qu'en s'enrichissant, il deviendrait Bourgeois; le Bourgeois se disait que lorsqu'il aurait assez d'or pour acheter une charge, un emploi ou un domaine conférant la Noblesse, il trouverait cette charge, cette terre ou cet emploi.

Ce que le Prolétaire et le Bourgeois voulaient, c'était donc de l'or : ce dont ils ne voulaient pas, c'étaient des obstacles qui s'opposaient, murs infranchissables , à ce qu'ils eussent à la fortune les mêmes droits et les mêmes facilités que les classes privilégiées, constituées en une sorte d'Oligarchie, dont le Roi élait \e chef et dont la Royauté était la tête.

Au fond de tout ce bouillonnement de passions qui s'allumaient, d'esprits qui s'enflammaient et de cœurs qui s'aigrissaient, il y avait bien l'irritation de la vanité contre l'inégalité des conditions et des classes ; mais ce qui s'y trouvait surtout, c'était l'âpre calcul de la cupidité, qui se révoltait contre l'inégalité des fortunes que cette inégalité des conditions et des classes aidait à perpétuer, en excluant tout ce qui n'était pas Noble du partage des bénéfices en même temps qu'elle exemptait tout ce qui était Noble du fardeau des charges.

Ce fut donc un peu par vanité, un peu par ambition, beaucoup par cupidité, que la Bourgeoisie ouvrit la carrière des Révolutions, se servant de la Liberté comme d'une enseigne , et du Peuple cbmmed'un instrument; mais ne visant, comme but, dans sa lutte contre le Pouvoir, qu'à obtenir l'égalité des Bourgeois et des Nobles devant la Royauté.

Le Peuple voulait davantage ; il aspirait à l'égalité des Pauvres et des Riches devant le Juge

comme devant la Justice , devant le Souverain comme devant la Loi. Instruit par la Bourgeoisie, qui lui avait enseigné la sédition , il entra pour son propre compte en lutte avec FOligarchie. A peine achevée par la Constituante au profit de la Bourgeoisie, la Révolution fut recommencée par la Législative au nom du Peuple.

Révolution terrible et sanglante celle-là ; Révolution qui nivela les fortunes aussi bien que les rangs avec le couteau de la guillotine , et qui devait produire Babeuf, ce Catilina du monde moderne, comme Catilina avait été le Babeuf du monde antique ; Révolution qui plongea dans un effroyable chaos, pour en faire sortir la Démocratie, la Société Française, prise, non de la fureur de la Liberté , mais de la rage de l'Égalité ; Révolution enfin qui ne voulait déraciner du sol la Royauté , en tuant le Roi , que pour en arracher l'Oligarchie, arbre dont les rameaux avaient grandi aux rayons du soleil de la Monarchie.

Ce n'était plus la querelle de la Bourgeoisie et de la Noblesse, bataillant à la Tribune pour des honneurs, des privilèges et des préséances : classés également favorisées par la fortune, ne songeant, Tune qu'à accroître et l'autre qu'à conserver ses avantages; c'était l'épouvantable lutte des Pauvres et des Riches combattant, face à face, dans un duel à mort , pour les biens et les joies de ce Monde.

La Convention était venue, et, avec la Convention, le Comité de Salut Public, proscripteur et bourreau non moins tyrannique et non moins sanguinaire que Marius et Sylla , hommes de guerre et d'épée, dont Robespierre et Marat, hommes de plume et de tribune , surpassèrent la cruauté.

Il y eut, en effet, entre l'agonie de la République Romaine et l'agonie de la Monarchie Française^ cette différence que dans Rome, la Dictature, fille des factions militaires et des guerres civiles ,

fîit toujours aux mains d'uu soldat y et que dans Paris , la Terreur, fille des partis parlementaires et des insurrections populaires, ne fut jamais qu'aux mains d'une assepiblée d'avocats, de journalistes et d'idéologues.

Mais aux deux époques et pour les deux nations il y eut un résultat identique : le nivellement de la Société , qui , au sortir des jours de crise, dans Paris comme dans Rome , se trouva être devenue, de puissante et vaste Oligarchie qu'elle était , une inunense et indestructible Démocralie, où il n'y eut plus d'autre classification que celle des fortunes.

Que serait devenue la Société Française, se dégradant et se corrompant sous l'autorité avilie du Directoire, comme la Société Romaine sous la domination vénale de Pompée, si une volonté de fer n'eût fait ployer tous les fronts sous un sceptre glorieux et fort , pétrissant dans la main du Pouvoir, comme dans un moule de bronze, la Nation

dëmocratisée pour lui donner sa forme nouvelle : la forme de sa pensée , de son principe et de son génie? La lutte des Pauvres et des Riches se serait perpétuée , sous des formes diverses et successives , toujours plus énervante , plus sanguinaire , plus effroyable, jusqu'à l'heure de la destruction ; car, machine de Gouvernement usée par le temps, la Monarchie d'Henri IV et de Louis XIV ne pouvait plus remorquer la Société Française sur la voie du Progrès : à cette Société aussi , comme à la Société Romaine, il fallait un Maître.

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