CÉSAR ET NAPOLÉON I
Ainsi la Monarchie Française devait aboutir, comme la République Romaine, par le chemin sanglant des guerres de factions et des révolutions de partis, à la Dictature ; et, à Tune comme à l'autre, le salut de la patrie et la raison d'État devaient donner un Maître qui vint substituer le Pouvoir d'un seul à la Tyrannie de la Multitude : à Rome, ce fut César; en France, ce fut Napoléon r.
Géants de l'Humanité que la Providence semble avoir coulés dans le même moule, tellement ils se ressemblent par l'éclat de leur gloire , la puissance de leur génie, la nature de leur rôle et la grandeur de leur domination; tous deux profonds politiques, savants législateurs, guerriers illustres, administrateurs habiles, venus égalen^ent , dans des jours de tourmente et de révolution , pour clore une ère ancienne et pour ouvrir une ère nouvelle dans Thistoire de leur patrie;
servaDt ainsi de lien dans le Présent, entre le Passé agonisant et FAvenir naissant ; sortes de colonnes d'Hercule de deux magnifiques Civilisations que la main de Dieu même a placées aux confins de deux Mondes splendides, comme pour marquer deux solennelles étapes du Progrès : César et Napoléon V n'ont d'analogues qu'eux-mêmes.
Dans aucune langue , dans aucune contrée , dans aucune époque , ils n'ont eu ni modèle ni copie.
Alexandre ne fut que la personnification du vieil esprit des antiques Monarchies de TOrient avec leur origine sacerdotale et leur caractère aristocratique, de même que Charlemagne ne fut que la personnification du nouvel esprit des jeunes Monarchies de FOccidenl, avec leur caractère féodal et leur origine militaire.
Si l'un a précédé, l'autre a suivi l'Evangile; mais celui-ci pas plus que celui-là cependant ne soupçonna que du vaste et fragile Empire qu'il avait fondé avec des territoires conquis et des
nationalités subjuguées , il ne naîtrait ni une Civilisation ni une Société , parce qu'à cet Empire aux pieds d'argile , il manquait une pensée génératrice et fertilisante.
Ce n'est pas que les éblouissements de la gloire et les ivresses de la puissance, qui donnent si souvent le vertige aux cœurs les plus fermes et aux âmes les mieux trempées, aient aveuglé ni rintelligence d'Alexandre, ni l'intelligence de Charlemagne. Si ces deux conquérants fameux ont limité d'eux-mêmes la durée de leur œuvre , qui fut celle de la force, à la durée de leur vie ; si, bornant leur ambition au triomphe de l'épée, ils n'ont pas cherché les victoires de la pensée, ce ne fut ni le tort de leur caractère ni l'erreur de j leur esprit.
it Tout en labourant les nations avec le tranchant
re du glaive, Alexandre et Charlemagne, aussi bien le que César et Napoléon l*', auraient semé dans les es sillons de l'Humanité , si Dieu leur en eût donné a- la mission , la graine d'une idée pour qu'elle y
fit germer un Monde.
lei Mais les temps n'étaient pas venus ; à l'époque
tje •d'Alexandre , ils n'étaient pas venus pour le sentiment de la Fraternité, dernière heure des Castes;
jfj à l'époque de Charlemagne, ils n'étaient pas venus
58 US CtSàSS ET LB
pour le principe de YÈgaSiié^ pranione beure des
DéiBoeratîes.
ni
César apparui ao wmomàc anbqne alors que le fientimeot de la Fralemilë^ précurseur de TÉvaogile, s'emparant de la Sdciété Rcouàiie, ^W^ lait uo bras énergique eH Sut pour fonder une Qvilisation dont œ saatimenl (ul la sooroe.
Napoléon I" apparut, à s<m tour, an monde moderne alors que le principe de FÉgalité , réalisation de rÉvangile, dominant la Société Française , appelait également un bras éoei^que et fort pour fonder une GvilisaticMi àonl ce principe fût la base.
En effet, dans César et dans Napoléon I*', quand on les compare l'un à l'autre, ce qui 6rappe, même avant leur gloire , avant leur génie , avant leur puissance, c'est cette éclatante et visible analogie de leur mission.
Mais si tous deux naquirent à la vie et régnèrent sur le Monde , afin de réaliser, instruments providentiels des secrets desseins de Dieu , la même
idée, il y eut cependant entre eux cette difîérence que l'œuvre du second a constitué sur l'œuvre du premier un progrès immense.
Dans l'ère des Jules , la pensée de la Fraternité n'est encore qu'instinctive et indéterminée; elle n'exercé encore qu'une action incomplète, et ne prend qu'une place restreinte dans l'Ordre Social, puisqu'elle laisse en dehors d'elle tout un monde d'Esclaves ; d'ailleurs elle ne se dégage que vaguement de cet Ordre Social où elle existe, moins à titre de droit institué qu'à titre de fait réalisé.
Dans l'ère des Bonapartes, la pensée de l'Égalité devient précise autant que réfléchie ; et de même que l'idée de Dieu réunit tous les fidèles, elle réunit, elle aussi, tous les citoyens; il n'y a plus un homme, si obscur, si pauvre qu'il soit, qui reste en dehors d'elle ; le fait d'ailleurs est devenu droit. Institutions , lois , mœurs : l'Ordre Social tout entier repose sur cette pensée.
Le grain est devenu gerbe; la fleur est devenue fruit ; l'étincelle est devenue foyer ; le rayon est devenu soleil.
On retrouve dans la fabuleuse destinée de ces deux hommes extraordinaires la même analogie que dans la mission sublime qu'ils ont remplie. Plus on regarde de près ces deux colossales figures de l'histoire, plus la ressemblance des traits caractéristiques de leur physionomie apparaît aux regards émerveillés du philosophe, qui médite sur les grandes vicissitudes de l'Humanité : cette ressemblance tient du prodige.
Même étendue d'intelligence, même grandeur d'âme; même esprit de domination; même amour de la renommée; même force de caractère ; même hauteur d'ambition ; et aussi, bien qu'avec une diversité d'événements qui fut le résultat de la diversité des situations , des mœurs et des temps ; au début , même aspérité de chemin ; puis , même rapidité dans l'élévation ; même éclat dans le triomphe ; enfin , même soudaineté dans la chute.
Quand César, bravant la Loi de la République
Romaine, en franchissant le Rubicon, se mit dans l'inexorable nécessité de vaincre, placé qu'il était entre la proscription ou la Dictature, il revenait de la Gaule, où une aventureuse et lointaine expédition l'avait conduit, par calcul de chef de faction, autant que par entraînement d'homme de guerre : il en revenait victorieux , paré de la brillante et poétique auréole d'un triomphateur qui arrive de contrées inconnues.
Quand Napoléon P', renversant la Constitution de la République Française , en chassant le Directoire, se mit, lui aussi, dans l'inflexible nécessité de triompher, placé qu'il était entre la mort et la couronne, il revenait de l'Egypte, où une expédition, également aventureuse et lointaine, l'avait conduit, par prévision de chef de parti, autant au moins que par ambition d'homme d'épée : il en revenait vainqueur, tout rayonnant de l'éclat des victoires et du prestige des conquêtes, avec un nom glorieux , un cœur vaillant, une âme sereine et une volonté forte.
Seulement, Napoléon V n'eut qu'à se montrer, et le Directoire tomba en quelques heures : Révolution militaire qui n'exigea qu'un seul jour et un seul combat; car, derrière ce Gouvernement méprisé, il n'y avait pas d'armée ; il n'y avait que aes
avocats et des fournisseurs que la vue des bst'ionnettes devait aisément disperser.
Il n'en avait pas été de même de cette autre Révolution militaire que César avait accomplie; derrière le Sénat, il y avait Pompée ; autour de Pompée, il y avait une armée. Dans cette lutte, on combattait , général contre général , soldat contre soldat, légion contre légion; avant d'être une Révolution, ce fut une guerre.
Déjà maître de l'Italie, César n'était encore sûr de rien ; il fallut la bataille de Pharsale , où des Romains lui donnèrent la victoire contre des Romains ; il fallut la mort de Pompée , dernier drapeau de la République, pour que sa Dictature fût la première pbase de l'Empire.
Toutefois, la forme seule diffère; le fond est pareil; le résultat devient identique; la Providence avait assigné, à César et à Napoléon P**, une mission analogue : celle de mélanger les peuples,
de propager les idëes, de rapprocher les hommes et de fusionner les intérêts.
Ainsi y ce que César a fait par une guerre civile, Napoléon P' le fera par une guerre nationale. Le Monde est asservi à la domination de Rome ; César n'a pas à le combattre ; mais, maître de Rome, il ne sera le maître des Romains que lorsque le Patriciat qui émigré, tout armé, dans le camp de Pompée, se résignant à sa Dictature, lui aura fait sa soumission.
Ce camp de Pompée, il qst partout : tantôt en Europe, tantôt en Asie, tantôt en Afrique; les Romains de la faction du Patriciat s'y mêlent à des nations entières, alliées ou vassales de Rome.
César promènera donc son armée sur tous les champs de bataille de l'Afrique, de l'Europe et de l'Asie, et dans cette armée où se parlent toutes les langues et où se portent tous les costumes , lui aussi mêlera aux Romains du parti de la Plèbe , des nations entières, également alliées ou vassales de Rome.
Que ce soit pour ou contre César, le Monde entier combat, et dans cette guerre, qui n'est cependant qu'une guerre civile, tous les peuples s'entre*choquent, et, en s'entre-choquant, apprennent à se connaître et à se confondre : guerre gigantes-
6i LES CËSARS ET LES NAPOLÉONS.
que d'ailleurs, où le fondateur de l'Empire Romain sembla avoir dérobé à la tombe d'Alexandre, avec le secret des rapides victoires , le puissant génie des batailles.
Ainsi de Napoléon I" : héritier de la République, il trouva, dans l'inventaire du Directoire, le legs d'une guerre européenne, legs qu'il accepta, parce que les événements que Dieu avait conduits au gré de ses secrets desseins avaient fait de cette guerre , originairement politique , une guerre nationale.
Au fond, cette lutte colossale de quinze années, qui mit sur pied des armées d'un million d'hommes, dont le choc ébranla jusque dans ses fondements la vieille Europe, qu'était-elle, sinon, une vraie guerre civile, non plus entre deux factions se disputant le Gouvernement d'un peuple, 'mais entre deux idées se disputant l'empire du Monde?
Sous une forme différente, celle d'une guerre de conquêtes où des nations combattaient contre d'autres nations pour des questions de territoire ,
LES CÉSARS ET LES NAPOLUïONS. 05
lâ lutte de Napoléon V contre T Europe fui en réalité la lutte renouvelée de César contre Pompée, la lutte des intérêts aristocratiques contre les intérêts démocratiques : elle cachait, sous l'éclat des victoires de la force et des triomphes de Tépée, une question de principe.
La France était alors, comme Rome autrefois, le cerveau de F Humanité. Mais les idées de Progrès jaillissant de ce cerveau comme des éclairs de Civilisation, qui pouvait s'en aller, les semant dans les intelligences et les cœurs, à travers toutes les contrées de la vieille Europe ? Un soldat ; car l'épée était encore l'unique soc pour creuser dans le sol des antiques Monarchies les sillons où devait germer l'esprit des Sociétés modernes : l'esprit d'Égalité.
Telle a été l'œuvre féconde de Napoléon 1" avec ses guerres immenses, qui seraient dans notre temps un désastre, mais qui , à cette époque , furent un bienfait; guerres civilisatrices qui, en abaissant les douanes de la pensée, ont tracé du Nord au Midi et de l'Orient à l'Occident les routes du Progrès; guerres providentielles qui, en mêlant les hommes aux hommes, ont mêlé aussi les idées aux idées ; guerres phénoménales qui, en attestant le génie d'un souverain, en faisant la gloire
d'un règne, en Fondant la puissance d'une Dynastie, ont eu encore un résultat plus universel et plus grand : celui de préparer l'afFranchissement de l'Europe et le triomphe de la Démocratie.
César et Napoléon I" s'éloignent dans le moyen plus encore que dans la forme.
César triomphant et victorieux, César Dictateur, César Empereur est l'homme de l'ordre, de la justice, de la morale ; alors devenu chef de l'État, il pratique ces impérissables maximes et ces éternelles doctrines de Gouvernement, qui sont de tous les temps comme de tous les pays.
À l'exemple de Marins, de Sylia et de Pompée, César paye bien sa dette au Peuple et à l'Armée, avec des libations et des festins , des spectacles et des fêtes, des distributions d'argent et de blé, des terres et des troupeaux, des maisons et des esclaves ; car il sent déjà que si l'Empereur doit trouver des flatteurs parmi les Chevaliers , et des courtisans parmi les Patriciens, l'Empire ne peut trou-
ver de soutiens que parmi les Légionnaires et de partisans que parmi les Plébéiens. Mais là , tou* tefois, s'arrêtent ses souvenirs de chef de faction; il oublie la vengeance, il oublie la haine; il déchire les listes de proscription; il respecte la vie des vaincus ; il rêve la réconciliation des partis , comme Napoléon 1*' devait la rêver, à de longs siècles d'intervalle ; enfin, dans son respect des lois de la probité et des droits de la propriété, il trompe l'espérance des débiteurs qui avaient cru à l'abolition des dettes.
Aussi, cette foule d'aventuriers que l'attente du pillage 9 déguisé sous la forme de confiscation, avait conduits, la veille, dans son camp, César les retrouvera le lendemain dans le camp de Pompée, où les pousse leur rage de proscription, surexcitée par les poursuites de leurs créanciers : étemels perturbateurs du repos public ; pourvoyeurs naturels de l'armée du mal ; fauteurs perpétuels de guerre civile , qui ne désertent si souvent que parce qu'ils vont toujours au drapeau de la révolte, comme au seul abri qui les protège contre l'action des lois.
Ainsi ^ César et Napoléon P', créateurs d'un Ordre Social nouveau j qui repose, en France comme à Rome, sur le principe d'Egalité, ont
également, une fois maîtres du Pouvoir, une double lutte à soutenir : au dehors , ils combattent en soldats Tesprit aristocratique se défendant avec rénergie du désespoir pour garder une domination qui lui échappe ; au dedans, ils contiennent , en politiques , Tesprit démagogique, esprit destructeur de tout ordre et de toute Société, s'attaquant avec l'audace du crime au droit même de propriété pour voler la Richesse qu'il convoite.
Mais César aspirant à la Dictature; César, homme de Révolution avant d'êlre homme de Gouvernement, s*est fait des partisans avec l'or, fruit de ses rapines et de ses concussions.
César Triumvir s'est enrichi de la dépouille des peuples, du butin des villes et du prix des royaumes; il a tout vendu, tout mis à l'encan, tout : jusqu'à la ferme des impôts de l'État.
Devenu le Crésus de la République , César a tout acheté comme il avait tout vendu : des Sénateurs, des Tribuns, des Consuls, des Cités,
des Provinces, des Peuples, des Légions; il a fait de son armée un lieu de refuge pour une foule d'aventuriers qu'il nourrit, de soldats qu'il soudoie, d'intrigants qu'il flatte; débauchés, pillards, vagabonds, condamnés, incendiaires, meurtriers : il accueille tout avec le même sou* rire; magnifique dans ses largesses, plus prodigue encore dans ses promesses.
César enfin a engagé la lutte en démagogue.
Il n'en fut point ainsi de Napoléon I", qui combattit comme il triompha, et qui triompha comme il gouverna, en honnête homme; ayant derrière lui les vœux du parti tout entier de l'ordre , de la justice et de la morale , même dans la minute de Révolution qui a précédé et qui a fait ses quinze années de règne.
Dès leurs premiers pas dans les sentiers de la gloire et de la domination , César et Napoléon V avaient fixé , comme dernier terme de leur ambition, cette investiture du Pouvoir qui fiit le but
70 LES GËSARS ET LES TfAPOLÉOMS.
suprême de toutes leurs actions et de toutes leurs paroles.
Mais, dirigés dans leur conduite par le même sentiment de prudence et le même instinct d'habileté , au lieu de s'élancer d'un seul bond et par une route directe vers les sommets de la Souveraineté , ils n'y montèrent que par des degrés divers et des voies lentes, en se frayant, par des chemins détournés , un passage sûr jusqu'à ces sommets où aspirait leur immuable volonté.
Dans cette marche ascendante , César et Napoléon V% bien qu'avec des moyens différents et des formes diverses , suivirent exactement la même tactique. Toutefois, il y eut entre eux cette différence que la Dictature de Napoléon P', avec ses attributions exactement définies par la Constitution Française , fut une autorité plus régulièrement organisée que la Dictature de César , avec ses attributions vaguement délimitées par l'Institution Romaine.
Quand Napoléon I" fut Empereur, il y eut aussitôt un Empire Français de fait et de nom aussi bien que de droit. César mourut Empereur, et l'Empire Romain était encore légalement à naître. Sans doute il existait de fait, mais il n'existait ni de droit ni de nom.
LES CÉSARS ET LES NAPOLÉONS. 7i
Cette dissemblance vient de ce qu'au dedans comme au dehors la situation était dissemblable, ou plutôt de ce qu elle était au rebours l'une de l'autre.
Dans le monde antique, au temps de César, au dehors l'Unité s'était faite. Cette Unilé, c'est Rome qui l'avait fondée, avec l'épée, par la victoire et par la conquête, en soumettant tous les peuples à sa Souveraineté : Unité matérielle, œuvre de la force, qui devait préparer le terrain de l'Unité morale, œuvre de la pensée.
Là était le but providentiel de cette Unité de domination ; elle fut l'ouvrière déblayant le sol de toutes les ronces et de toutes les broussailles qui le rendaient inaccessible aux rayons de l'intelligence , afin que partout pût resplendir librement et rapidement , dans tout l'éclat de son épanouissement, la Civilisation Romaine, alors la plus haute expression des progrès de l'Humanité dans les voies de la Perfection.
Ainsi/ maître de Rome, César devenait le maître du Monde; mais, pour devenir le maître de Rome , il y avait à créer au dedans cette même unité de domination que des conquêtes et des victoires successives avaient établie au dehors ; il y avait enfin à concentrer dans une seule main toutes les attributions de la Souveraineté, éparpillées, de longue date , entre des Pouvoirs divisés, ombrageux et rivaux.
Celte Unité de Souveraineté à laquelle la Société Romaine n'avait jamais été façonnée , voilà quelle était la conquête, que devait tenter César, conquête lente autant que dangereuse, à laquelle il fallait travailler sourdement , de peur d'effaroucher une Société qui avait grandi et vécu dans une autre atmosphère, il ne pouvait réussir qu'en refaisant, pièce à pièce , cette Unité contraire aux intérêts aristocratiques autant qu'aux mœurs publiques.
C'est ce qui explique le règne de César, absolu dans son autorité comme dans sa volonté, maître souverain de l'État, et qui cependant, Empereur sans Empire, fut toujours un fait, jamais un droite
La Société Française avait d'autres instincts et d'autres habitudes : c'est la Monarchie qui avait fait son éducation , ses sentiments , ses mœurs, son caractère; elle était fille du génie de rUnité.
Napoléon I" n'eut donc rien à créer ; il n'eut qu'à reconstruire, sur d'autres bases, avec d'autres formes et sous d'autres noms , la Souveraineté, en la personnifiant, comme autrefois, dans un seul homme , et en l'instituant, comme toujours, dans une même race.
Et cependant le règne de Napoléon I", comme le règne de César, devait avoir un dénoûment terrible : seulement, la catastrophe qui a terminé le premier vint du dehors , tandis que le crime qui a terminé le second était venu du dedans.
Cette variété dans la physionomie de deux événements, analogues par le résultat, a sa source dans la dissemblance même des deux situations et des deux époques.
Les difficultés de l'œuvre de César étaient au dedans; c'est sous les coups d'une faction qu'il succomba brusquement, arrêté dans sa mission de fondateur de Dynastie et de législateur de Nation par le poignard d'un assassin , qui brisa dans la main du vainqueur de Pompée la plume prête à écrire un Code , monument de paix et de Civilisation ; car César avait eu la même pensée que Napoléon l". Lui aussi avait rêvé, pour la Société nouvelle dont il jetait les bases, une nouvelle législation , perfectionnement de principes surannés et de coutumes confuses , d'où la justice n'était pas moins absente que la méthode.
Mais à Napoléon P' seul devait être réservée la gloire de laisser cet impérissable monument de son génie, ineffaçable trace de son règne, fondement indestructible de l'Égalité. L'assassinat de César empêcha l'exécution d'un dessein dont Taccomplissement eut rais le sceau à sa re« nommée.
Les difficultés de l'œuvre de Napoléon V étaient au dehors : c'est par l'étranger qu'il succomba ; ce qui fit que la France, étant associée à sa chute, puisqu'elle succombait avec lui sous les mêmes coups du sort, la Nation porta le deuil de l'Empire en portant le deuil de la Patrie.
La défaite de Napoléon V" était aussi la défaite du Pays ; car il ne tombait pas , comme César, devant une &ction triomphante, mais devant l'ennenai victorieux. Cette défaite eut dans le cœur de la France un long retentissement de douleur; et, dans ce cœur souffrant et blessé, elle laissa un profond sentiment de colère et de désespoir, de haine et de vengeance, qui devait un jour éclater en tempêtes populaires.
L'ouragan des Révolutions déracinant de nouveau par deux fois , en moins de vingt années , l'arbre de la Royauté^ ne fut pas seulement la révolte victorieuse de l'esprit démocratique contre l'esprit aristocratique ou oiigafchique ; ce fut aussi
la foudroyante explosion du sentiment national contre la vieille Europe, choisissant pour victimes expiatoires ceux-là mêmes qui avaient été les bénéficiaires couronnés et qui étaient restés les vivants souvenirs du triomphe de la Coalition.
Le sentiment de la Nationalité a donc fortifié le sentiment de l'Égalité dans la lutte souterraine des idées nouvelles contre la Monarchie aristocratique des Bourbons de la branche aînée et la Monarchie oligarchique des Bourbons de la branche cadette : les deux révolutions de 1 830 et de 1848, tout à la fois représailles de la France et conquêtes de la Démocratie, ont donc été, au dehors, comme au dedans, la double revanche de l'Empire contre la Royauté des Capétiens et contre l'Europe des Rois.
Ainsi la puissance de César et la puissance de Napoléon l*'' ont eu la même éclipse; mais cette éclipse, qui ne s'est pas produite sous la même
forme aux daux épocpes, n'a pas davantage enveloppé ces deux figures de la même ombre.
Une incommensurable distance sépare, dans Tesprit du philosophe comme dans l'imagination du poète, la chute de Napoléon V de la mort de César.
Triste fin que cette mort de César, tué par des orgueilleux qui acceptaient sa domination sous le nom d'Empereur, parce qu'aucune idée de durée ne s'attachant encore à ce nom nouveau , sans caractère déterminé, chacun d'eux se flattait secrètement d'exercer à son tour cette même domination ; mais qui s'irritaient à la pensée de lui voir usurper le titre de Roi, parce que ce titre leur semblait destiné à perpétuer la Dictature dans une même race.
Ces Sénateurs se faisant assassins à la façon de vulgaires brigands qui , postés à l'entrée d'un bois, attendent le voyageur au passage le plus obscur de la route pour l'attaquer à l'improviste et le frapper par derrière; ce sang de César, couché par terre au milieu de la bande de ses meurtriers, qui suivent les progrès de son agonie avec la joie d'une meute de chiens attroupés autour d'un sanglier tombé sous le plomb des chasseurs : tout cela dépoétise et rapetisse sin-
7& LES GÊSABS ET LES NAPOLEONS.
gulièrem^ut la victime. C'est une fin sans prestige et sans grandeur, dont le souvenir n'évoque d'autre sentiment que l'horreur du crime.
Combien j'aime mieux le douloureux et sublime martyre de Napoléon I^, vaincu des champs de bataille où si souvent la victoire Ta fait maître de l'Europe et, prisonnier des Rois qu'il a si longtemps écrasés du poids de sa force et de Tédat (le sa puissance l
En eflet, quel spectacle émouvant et grandiose que celui de Napoléon P, errant, solitaire et rêveur sur ce rocher d'exil, où il languit dans la double fièvre de la vaine activité de sa pensée et de rinaclion forcée de sa vie ; comme un aigle dont on a coupé les ailes, mais qui de ses regards de feu fixe toujours le soleil ; ou comme un lion dont on a rogné les ongles, mais qui des flots de sa crinière inonde encore l'espace !
La vie de Napoléon l*' a été plus belle que la vie de César, dont la mémoire reste entachée de
soupçons infamants et d'accusations flétrissantes; ses commencements aussi ont été plus purs; sa fin devait être plus noble.
César, fatigué de l'existence et courant presque volontairement au devant des poignards qu'il sait déjà levés sur sa poitrine, c'est le païen qui se suicide. Napoléon l**", devenant à Sainte -Hélène l'exemple le plus éclatant de l'instabilité des fortunes de la Terre, c'est le chrétien qui se résigne, priant, le front incliné sous la main de Dieu, avant d'exhaler son âme dans un dernier soupir que le vent des tempêtes mêle à l'étemel mugissement des vagues de l'Océan.
La destinée de Napoléon P est plus complète que la destinée de César; car la grandeur de sa chute achève la grandeur de son élévation.
L'homme survivant à l'Empereur, c'est le dernier trait de cette physionomie colossale que la poésie de l'infortune, mêlée au prestige de la gloire, rend unique dans l'histoire universelle du Monde : de lui seulement on peut dire que c'est surtout en tombant qu'il est monté si haut dans l'imagination des peuples.
Mais c'est en vain que les événements sont dissemblables; Tanalogie reparaît, rayonnante comme la clarté du jour et saisissante comme la ressemblance d'un portrait, dès qu'on regarde la physionomie des choses et le caractère des époques.
Au temps de César et de Napoléon 1*', ce fut le même esprit; l'esprit de l'Empire qui devait être l'esprit de toute une Société et de toute une Civilisation, en même temps qu'il fondait un Pouvoir en harmonie avec cette Société et cette Civilisation nouvelles.
Le Pouvoir Impérial, en effel , c'est tout autre chose que le Pouvoir Royal, de même que l'Esprit Impérial est une tout autre chose que l'Esprit Royal : jamais rien de pareil à ce pouvoir de l'Empereur et à cet esprit de l'Empire ne s'était vu avant César et ne devait se revoir avant Napoléon !•'.
On avait connu des despotes régnant sur des
royaumes où des castes diverses soutiraient diversement de la tyrannie du Monarque. On avait connu des États où les Rois, adorés comme la vivante image de Dieu , voyaient le Peuple prosterné à leurs pieds y trembler au son de leur voix ou à réclair de leur regard.
Mais la Royauté n'inspirait alors autour d'elle tant de respect et de terreur que parce que, aux yeux de la Multitude , dont la crédulité , fille de la foi , faisait sa force, elle était entourée d'une sainte auréole.
D'ailleurs, dans les Monarchies de ce temps , Monarchies aristocratiques ou oligarchiques, il y avait bien une famille dans laquelle les attributions de la Souveraineté étaient héréditaires , et dans cette famille un homme qui, absorbant toutes ces attributions avec tout ce qu'elles pouvaient donner d'autorité, devenait, par cela seul qu'il était le Roi , la source de toutes les faveurs et le but de tous les regards.
Mais, à côté de cette famille, il y avait d'autres familles privilégiées tenant aussi leurs prérogatives des droits de la Naissance , et d'autres hommes puissants dans l'État par l'influence du rang et l'éclat du nom, qui formaient les rayons du Pouvoir; échelons intermédiaires, reliant de
proche en proche , de la base au sommet, le Peuple h la Royauté par une succession de degrés hiérarchiquement étages : on eàt dit une pyramide dont le Roi était Taiguille»
Ce qu'on n*avait jamais vu , c'était l^ÀUtoci^àtie d'un homme s'élevant seul, à une distaiice infinie, au-dessus de tous les citoyens, comme un sommet qui s'élèverait seul, à une hauteur incommensurable, au-dessus de toutes les vallées.
Ainsi fut César : sous le niveau de sou Pouvoir, tout s'égalisa^ comme au rayonnement de sa gloire, tout s'effaça^ Jusqu'alors, il y avait eu à Rome des influences dominatrices , de puissantes individualités , des initiatives respectées , des forces prépondérantes, qui agissaient dans la République sur la marche générale des affaii^es de l'État.
Avec César, il n'en fut plus de même. César n'était pas seulement au-dessus de tout : César était seul. Autour de César, il n^y avait rien , ni
personne; à cbté de sa renommée, point de renommée { à côté de sa popularité, point de popularité | à côté de sa personnalité , point de personnalité; plus d^autre force, d'autre volonté, d'autre initiatire que son initiative, sa force et sa volonlé.
Tout descendait de César} à César tout remontait) dana TEmpire enfin, il y avait César, rien que César, encore César, toujours César. II en devait être ainsi} car César, c'était le Peuple Romain tout entier^ personnifié dans un honime , avec toute 6a puissance , toute sa grandeur, toute sa majesté.
Napoléon F fut ce qu'avait été César; ainsi le veut Vesprit de l'Empire qui fait le pouvoir de TËmperenr.
Là est le secret de cette hathë paâsionnéé dont quelques hommes d'intelligence et d'imagination , grands par leur renommée d'orateurs, d'écrivains ou de poètes^ ont poursuivi là gloire de César et le génie de Napoléon T'*
Cette absorbante personnalité d'Empereur dont l'ombrageux Pouvoir ne laissait de place à aucune influence , même à l'ombre de son soleil, devait irriter bien des orgueils et froisser bien des ambitions , justement dans cette sphère exceptionnelle où la supériorité du talent semble légitimer la prétention d'occuper l'attention du Monde et d'exercer une autorité dans l'État.
Si César n'eût pas tout contenu et tout écrasé , Cicéron peut-être aurait eu à Rome, parle prestige de sa parole et la fascination de son esprit, le premier rôle. Si les discussions du Sénat et les luttes du Forum eussent permis aux individualités de grandir, à la faveur des agitations de la Patrie et de la guerre des factions, peut-être est-ce autour du nom de ce Prince de l'Éloquence que les clairons de la Popularité aiu*aient sonné leurs plus éclatantes fanfares , et que se serait fait le plus de ce bruit qui plaît tant à la nature ardente, impressionnable et mobile des lettrés !
Si Napoléon I"' n'eût pas tout dominé et tout maintenu, Chateaubriand, qui devait avoir son heure de puissance comme il avait eu son heure de gloire , aurait peut-être été l'homme de son temps le plus enivré de regards, d'admirations et d'hommages. Répété par tous les échos de la
Renommée, son nom aurait été peut-être le nom le plus retentissant du siècle , le plus bruyamment acclamé par ses contemporains , le plus influent dans les affaires publiques , le premier enfin dans Fattention dé la France , émerveillée de la magnificence du style et de la splendeur d'imagination de ce Prince de la Littérature.
Ainsi s'explique la tristesse de Cicéron , gémissant sur les ruines de la République, tandis que de tous les carrefours de Rome s'élèvent des millions de voix qui acclament César avec enthousiasme.
Ainsi s'explique , à son tour, la colère de Chateaubriand, blasphémant les grandeurs de l'Empire, tandis que de tous les coins de Paris, d'autres millions de voix s'élèvent également en chœur pour acclamer Napoléon P' avec la même ivresse.
Singulier phénomène que celte violente hostilité de quelques esprits éminents , qui se produit au temps de Napoléon 1" comme au temps de César, et qui, prenant sa source dans les replis les
W LU QdSARft ET hW NAFOUOIIS.
plus secT^ls du cœur buniain, essaye eu vain de couvrir^ de quelques clameurs perdues dans les universelles acclamations de la foule^ rinuneiise popularité des deux plus grande noms de Vhîsloire. 11 y a dans ce phénomène un profond enseignement; car il est le flambeau qui éclaire. cette question de la Liberté et de rÉgalité, tant controversée et si dénaturée par les Oligarques de toutes les époques et de tous les pays.
Derrière Cicéron et derrière Chateaubriand , il y avait une phalange de mécontents qui aspi* raient, au temps de Napoléon T' ainsi qu'au temps de César, à la chute de l'Empire, parce qu'ils aspiraient à ce régime de discussion qu'on appelle la Liberté i régime favorable aux influences individuelles et aux ambitions privées que regrettaient ou que désiraient les hommes exercés au maniement de la plume ou de la parole.
Pourquoi ce désir ou ce regret dans le cœur de ces hommes , plus avides de pouvoir que de re-
nommée, et qui veulent moins exploiter la supériorité de leur talent dans une pensée de gloire que dans un but d'ambition? Parce que le régime de discussion est celui qui fraye les voies les plus larges et les plus rapides à Técrivain et à l'orateur, .qui ambitionnent l'honneur d'exercer sur les affaires publiques une action quelconque.
En efTet, ce régime vivant des luttes de la Tribune et de la Presse, l'orateur et l'écrivain ont , l'un dans sa parole et l'autre dans sa plume, un précieux instrument d'élévation; car alor^ les questions de Gouvernement se décident dans des joutes de style et d'éloquence, et la plume, comme la parole, peut conduire celui qui se sert de rnne ou d« l'autre avec habileté aux postes les plus élevés de l'État,
La vanité, d'ailleurs, au^sibien que l'ambition, trouve son compte à ces joutes retentissantes auxquelles assiste un public brillant et passionné, qui, sa complaisant dans ces tournois fiévreux de la Politique, est toujours prêt à couvrir le iriorpphateur de s^s applaudissements frénétiques.
Tout ce bruit, toute cette agitation; cet enivrement d'un Pouvoir, qui est d'autant plus envié qu'il est plus réel , et d'autant plus réel qu'il est plus indépendant; cet orgueil d'être dans l'État, par la seule puissance de son talent et de sa popularité , une influence qui , puisant sa force dans la force de l'opinion , existe en dehors de la volonté du Souverain : voilà ce qui séduit et ce qui fascine les esprits amoureux du régime de discussion; régime orageux qui ne promet à tous la Liberté que pour donner à quelques-uns la Domination ; régime fatalement aristocratique ou oligarchique, selon qu'il prend sa base dans les prérogatives de la Naissance ou les privilèges de la Richesse.
Mais c'est là justement qu'est l'irrémédiable incompatibilité de ce régime avec l^Esprit Impérial comme avec le Pouvoir Impérial ; car le Pouvoir Impérial, comme l'Esprit Impérial, c'est l'Autocratie dans toute sa plénitude ; l'Autocratie,
forme naturelle d'un Gouvernement dont l'Egalité est le principe; T Autocratie, régime franchement démocratique, faisant tous les citoyens vraiment égaux, en supprimant les influences de loute origine et de toute nature; l'Autocratie, représentation fidèle et sincère de l'Universalité des citoyens; PAutocratie, enfin, vivante image de la Nation incarnée dans un homme.
La puissance et la volonté de cet homme sont la puissance et la volonté de la Nation ; c'est là ce qui fait la force du Pouvoir Impérial et la vitalité de l'Esprit Impérial; c'est là enfiivce qui fait le caractère de l'Empire. Expression de la Démocratie, le Gouvernement de César et de Napoléon V fut donc ombrageux, exclusif et absorbant, parce qu'il est dans la nature de la Démocratie d'être absorbante, exclusive et ombrageuse.
Un tel Gouvernement ne pouvait pas favoriser le régime de discussion qui crée nécessairement des influences indépendantes et des initiatives personnelles avec lesquelles doit compter le chef de l'État dans la conduite des affaires publiques ; il ne pouvait pas se concilier avec la Liberté politique, qu'il ne faut pas confondre avec les vraies Libertés, qui toutes sont contenues dans l'Égalité.
Et cependant c*est à ce Gouvernement que la Rome de César et la France de Napoléon I" donnèrent leurs sympathies les plus ardentes et leurs dévouements les plus sincères, leurs enthou* siasmes les plus exaltés et leurs admirations les plus vives; c'est pour ce Gouvernement que la Multitude a gardé ses plus éclatantes mauifesta* tioQs et ses respects les plus profonds.
D'où vient que cette même Multitude qui, ac* ceptant le mot de Liberté pour mot d'ordre , se ruait, dans les jours de Révolution , contre les Aristocrates de Rome et les Royalistes de France, s'est identifiée avec tant de fougue et de spontanéité avec ces deux destructeurs dm x^gime de discussion : César et Napoléon V ?
Cela vient de ce que le Peuple est instinctivement l'ennemi de la Liberté, qui est d essence aristocratique y autant qu'il est l'ami de l'Égalité, qui est d'essence démocratique.
Qu'importe , en effet , aux millions de travail-
L£S CteAM ET LES NAPOLÉONS. §1
vailleurt répandus dans les cités et les campagnes, où ils n' mit d'autre souci que de conquérir avec le produit de leur labeur la nourriture de leur famille et le repos de leur vieillesse , le vain droit de critiquer les actes et les agents du Pouvoir? Là où ce droit ne sera pas la prérogative des hommes de naissance / il sera infailliblement le privilège des hommes de fortune ; car, pour en user, il faut le loisir que donne la Richesse avec Tambition qui absorbe Fintelligence.
La Liberté politique est cependant tout entière dans ce droit , qui ne donne pas un morceau de bois à celui qui à froid , un morceau de pain h celui qui a faim, un morceau de drap à celui qui na que des haillops, un toit à celui qui n'a pas d'abri ; dans ce droit qui ne donne rien , pas même l'espérance à la douleur et à la misère.
Ce que veut le Peuple , ce n Vst pas la Liberté , qui ne lui promet rien, c'est rÉgaHté, qui lui donne tout ; TÉgalité qui ouvre à tous, même au:!
plus pauvres eC aux plus humbles y tous les chemins de la Richesse , en leur ouvrant toutes les voies de l'industrie; l'Égalité qui veut qu'il n'y ait pour tous qu'une seule loi et qu'une seule justice; l'Égalité qui fait que tous, ayant devant eux les mêmes routes ouvertes , disposent à leur gré de leur temps, de leur intelHgence, de leur travail , de leur personne et de leur fortune , arrangeant leur avenir à leur gré et leur vie à leur guise.
I^ vraie Liberté, la voilà ; c'est celle que César et Napoléon P' donnèrent aux populations de leur Empire ; celle qui faisait la légitimité de leur Pouvoir comme elle faisait la popularité de leur nom. Mais cette Liberté-là s'appelle de son nom véritable : l'Égalité.
L'Autocratie régnant en haut pour que l'Égalité régnât en bas : tel a été le Gouvernement de César et de Napoléon P% Gouvernement de démocratie et d'unité qui, à ces deux époques, fut, relativement, un progrès immense. En effet, sous le premier des Jules, il creusait le sillon où devait tomber la semence du Christianisme, et sous le premier des Bonaparte, il commençait la moisson des champs de l'Humanité, fécondés par dix-huit siècles d'une loi d'amour.
Je feuillette en vain les sublimes pages de l'Évangile, je n'y trouve pas un mot qui cache une pensée de Liberté. Mais à chaque ligne je vois écrit, en lettres de feu, le principe de l'Égalité : déguisé, sur la Terre, sous toutes les formules de la Charité, magnifique symbole de la fraternité des hommes; abrité dans le Ciel où Dieu pèse dans la même balance les foits et les faibles, les grands et les petits, les puissants et les humbles de ce Monde.
Aux yeiix du Christ , la poussière de l'Esclave vaut la poussière de l'Empereur : voilà ce que la voix des Apôtres enseigne au Monde ; mais cette voix ne bégaye même pas le mot de Liberté, et quand elle parle des Césars, c'est pour ordonner aux chrétiens de leur obéir. L'autorité, sauvegarde de l'Égalité , c'est tout le côté politique de l'Évangile.
Né au. sein de la Démocratie Romaine, le Christianisme devait doue produire la Démocratie Fran-
çaise; car la France est aujourd'hui ce que Rome a été autrefois , Texpression la plus complète et la plus élevée du degré de Civilisation auquel l'Hu* manité est parvenuCé
La Démocratie Française devait ressusciter l'Esprit Impérial que la Démocratie Romaine avait créé : Césai^ et Napoléon I"^ devaient se rencontrer^ dans la même pensée, aux deux extrémités opposées de la première des périodes du Chris^ tianisme, l'un la précédant et l'autre la suivant, comme pour en marquer le commencement et la fin.
Cette pensée fêconde devait surtout enfanter deux Civilisations , deux Sociétés ^ delLt époques analogues : le poignard des Oligarques de Rome avait pu tuer César, mais non son idée; de même ^ue répée des Rois d'Europe avait pu vaincre Napoléon P"*, mais non son prindpe.
I^ Monde Impérial ne devait ni mourir avec César qui Pa enfanté, ni disparaître avec Napoléon P"*, qui Ta retrouvé; les Jules d'autrefois, comme les Bonaparte d'aujourd'hui, n'étaient que des instruments aux mains de la Providence pour Paccomplissement de ses desseins. La main des hommes pouvait-elle renverser les plans de Dieu? Du sang de César
ainsi que de la cendre de Napoléon l" devait renaître l'esprit de FEmpire dans toute sa force et le pouvoir de l'Empereur dans tout son éclat : il devait y avoir l'Empire Romain et l'Empire Français.
U DEBMÈBf! HEURE
Mais avant de s'envelopper à jamais dans le linceul de leur gloire éteinte et de leur splendeur éclipsée, pour aller dormir du sommeilde l'éternité, au milieu des ombres d'empires et des fantômes de nations, qui peuplent cette grande nécropole de l'Humanité qu'on appelle l'histoire du Monde, la République Romaine et la Monarchie Française devaient également tenter le suprême et dernier effort d'une impossible résm*rection.
Après la chute de Napoléon I*^, comme après l'assassinat de César, les forces éparses de FOligarchie essayèrent de se reconstituer à l'état de Gouvernement : à Rome , sous la forme républicaine; en France, sous la forme monarchique. Ainsi l'on voit les tronçons dispersés d'un serpent s'agiter pour se rejoindre.
Mais on ne ressuscite pas les cadavres ; on ne peut que les galvaniser : ce dernier fantôme de République Romaine et de Monarchie Française
devait s'évanouir dans les convulsions d'une mémo agonie^ au souffle de l'esprit de Démocratie, qui est l'esprit de l'Empire.
Ce même esprit de Démocratie devait dissoudre , à travers le temps et l'espace , une république caduque et une monarchie surannée , parce que l'une et l'autre, en dépit de cette différence de nom et de physionomie , formes diverses de l'esprit d'Oligarchie, qui avait perdu sa force et sa vitalité, portaient également, dans leurs propres entrailles , le même germe de ruine et de destruction : toutes les deux tombèrent sous la haine du Peuple et dans l'abandon de l'Armée; tant il est vrai que la Liberté dont elles étaient l'image n'avait aucune séduction sur les masses dont l'Égalité est le culte.
Seulement, la diversité qu'on avait déjà vue se produire, avant César et avant Napoléon P*", dans le caractère des luttes qui avaient troublé, successivement, la République Romaine et la Monar-
LES CÉSARS ET LES NAPOLÉONS. iOi
chie Française , persévéra pendant tout le cours de cette nouvelle et dernière période de leur existence.
A Rome , ce fut encore la guerre civile , longue et douloureuse agonie , dont les repos furent des Dictatures de sang , qui poursuivit son travail de dissolution. Avec la guerre civile, on y vit renaître les proscriptions par masse , les confiscations en grand et les exécutions par catégories : épouvantables représailles du vainqueur rendant au vaincu les martyres de Texil, les désespoirs de la misère et les épouvantements de la mort qu'il en avait reçus.
En France, le renversement de la Monarchie fut Tceuvre improvisée de révolutions soudaines , mines lentement et secrètement chargées par l'esprit de Démocratie, qui éclataient à Timproviste , dans la trêve des partis , comme un coup de foudre, dans la sérénité des cieux : catastrophes aussi terribles qu'inattendues , couvrant la Société bouleversée des ruines de tout ce qu'elles détruisaient et renversaient, pareilles aux tempêtes qui jonchent le sol ravagé des débris de tout ce qu'elles brisent et déracinent.
Mais les révolutions politiques de la France , comme les guerres civiles de Rome , entr'ouvri-
rent les mêmes abimes d'épouvantes et de désolations, de misères et de larmes, abimes que la main de Dieu devait fermer : dans les temps anciens, avec le règne d'Auguste; dans les temps modernes, avec le règne de Napoléon III.
cra^
AUGUSTE ET NAPOLËON 10
César avait créé, du même coup, le Pouvoir Impérial avec TEsprit Impérial ; mais ce fut Auguste qui organisa , au dedans et au dehors de Rome, en même temps qu'il le régularisa, le Gouvernement des Empereurs : Gouvernement aussi nouveau par sa forme que par son caractère.
Rome avait obéi à des maîtres, Dictateurs temporaires , qui tenaient leur domination du droit de la force et de la victoire. Marins et Sylla , César et Pompée, l'avaient tour à tour gouvernée, avec ce titre naissant d'Empereur, qui n'indiquait encore qu'un Pouvoir viager, ressemblant à une suprématie militaire plutôt qu'à Tautorité suprême.
Auguste fut le premier qui, élevant le titre d'Empereur au-dessus du titre de Roi, le posséda, de fait sinon de droit, en vertu d'un testament et à titre d'héritage ; le premier qui recueillit dans son berceau et n'ensevelit pas dans sa tombe, ce
l^s splendide de FEmpire du Monde, qui devenant , toujours de fait plutôt que de droit , le patrimoine d'une famille y allait se transmettre, de génération en génération , à la descendance adoptive de César.
Auguste n'appartenait à la famille des Jules que par la ligne des femmes; il ne tenait, en effet, au conquérant des Gaules que par la sœur de César, dont il était le petit-fils. Seulement, le vainqueur de Pompée avait fait de son petit- neveu son fils adoptif , sans qu'on ait jamais su s'il avait obéi , dans cet acte solennel de sa vie, au calcul, à l'affection, ou au caprice.
D'après nos idées et nos mœurs , Auguste n'était donc pas réellement de la famille des Jules. De notre tetnps, cette filiation indirecte l'iaurait fait inhabile à la succession politique de son grand-oncle. La France est fille de la loi salique. Cette loi s'est lentement infiltrée dans nos idées et profondément enracinée dans nos habitudes.
LES CÉSARS ET LES NAPOLÉONS. i07
Nous ne reconnaissons pour vrais héritiers des g^rands noms et pour vrais représentants des grandes races que ceui qui succèdent , dans les lignes masculines, directes ou collatérales, aux héros qui ont fondé la gloire de ces grands noms et la puissance de ces grandes races.
Dans notre pays, celui-là seul qui porte dans ses veines , de père en fils et de mâle en mâle , le sang d'un chef de Dynastie est de cette Dynastie. Mais il n'en était pas de même à Rome , où la famille, comme la propriété, n'a jamais été constituée, ni avec cette plénitude de droit, ni avec cette régularité de filiation qu'elles tiennent l'une et l'autre des progrès de la Civilisation moderne.
D'ailleurs , dans la Société Française , le Catholicisme y qui est la suprême expression de la pensée du Christ, a fait du mariage une chose sainte, qui sauvegarde la pureté des origines. Il n'en était pas ainsi dans la Société Romaine , où l'abus des divorces, autorisant le trafic des alliances, apportait dans toutes les familles une telle perturbation qu'on ne savait plus souvent où commençaient et où finissaient les liens du sang , cimentés par les liens du mariage. La confusion des confusions régnait dans l'état civil des Ro-
mains j de même que Timmoralité des iramoralitës régnait dans leur vie privée.
La régularité des filiations et la pureté des descendances avaient donc moins de prix et moins d'autorité aux yeux des Romains. Aussi, du moment que César Favait adopté pour fils et pour héritier, dans la pensée du Peuple et de TArmée, Auguste était le fils et Théritier de César, comme si son père Octave lui eût transmis dans ses veines le sang des Jules.
Au surplus, rhistoire d'Auguste est l'histoire des Césars; on ne vit jamais dans cette race typique ni le fils succéder au père , ni le petit-fils à l'aïeul, ni même le neveu succéder à Toncle, le petit-neveu au grand-oncle, dans la ligne paternelle.
Héritier de César, Auguste n'était ni de son sang ni de sa race ; ce n'était pas un Jules : c'était un Octave. Héritier d'Auguste, son fils adoptif Tibère n'étail également ni de son sang ni de sa
LES CÉSARS ET LES NAPOLÉONS. iOO
race ; ce n'était ni iin Jules ni un Octave : c'était un Claude.
Ainsi de Caligula, de Claude et de Néron ^ ces successeurs d'Auguste et de Tibère, qui ne tenaient ni aux Jules ni même aux Octave, si ce n'est par les femmes : héritiers du trône non par le sang, mais par adoption.
Je me demande où sont les Césars , quand je vois que sur les cinq Empereurs qui régnèrent , à l'origine de l'Empire, en qualité de descendants du vainqueur de Pharsale, il n'en est pas un seul qui fût de sa race.
A quel titre Néron, Claude, Caligula, Tibère figurent-ils dans la chronologie des maîtres du Monde, avec la qualification de Dynastie des Césars , lorsque Auguste lui-même n'est pas de la famille des Jules? Singulière Dynastie d'Empereurs que cette Dynastie qui se recrute dans des familles diverses et ne se perpétue que par des adoptions successives.
Il n'y a eu ni race ni Dynastie des Césars; il n'y a pas eu de Césars; il n'y a eu que des Empereurs Romains, dont la liste, qui finit, après une période de quatre siècles, avec le fondateur de Constantinople, commence avec celui qui devait leur léguer, pour titre perpétuel au respect et à
Tobéissance de laTerre, son nom devenu un symbole de gloire et de génie, de puissance et de majesté.
L'ère des Césars, c'est l'ère des Empereurs, que la Dictature d'un Jules a préparée, mais que le règne d'un Octave a fondée : période agitée par des révoltes et par des guerres, mais qui vit se développer et se fortifier la domination des Romains , s'étendant , de proche en proche, de l'Orient à l'Occident et du Nord au Midi, jusqu'aux dernières limites connues du Monde.
Auguste ne possédait rien, à l'extérieur, de ce qui semble prédestiner un homme au Gouvernement des nations. Sans audace et sans éloquence ; n'ayant pour lui ni l'ascendant de l'expérience, ni l'éclat des services, ni le prestige de la renommée; n'ayant ni combattu, ni commandé, ni vaincu; cependant il devint tout à coup, à l'âge de vingt ans, par le testament de César, l'idole de la Plèbe et de l'Armée.
LES CÉSARS ET LES NAPOLÉONS. ili
C'est que du moment où il devint Thëritier de César, Auguste s'appuya sur la plus grande des forces, sur le nom de César, drapeau de combat ; mieux encore : symbole d'un Gouvernement; encore davantage : principe d'une Société.
Le souvenir de César, la gloire de César, la popularité de César, c'était là le levier d'Âugpste , et ce levier suffisait à soulever le Monde. Avec le nom de César pour talisman, on pouvait tout oser, car on devait tout vaincre.
C'est ce qu'Auguste comprit avec celte prescience de l'avenir et ce génie de divination, qui le firent se jeter résolument dans les aventures et les hasards de la guerre civile ; lui si timoré, si calme et si réfléchi ; lui dont on ne pouvait pas citer un trait de passion, un acte d'entraînement, un moment de fougue; lui enfin, rfaomme de la temporisation, de l'habileté et de la transaction ; n'allant jamais droit au but, mais s'y frayant, par des chemins de traverse, une route prudente.
I^s décisions d'Auguste étaient froides, mais inébranlables. Aussi, dédaignant les larmes et les supplications de sa mère , qui s'effrayait pour lui des dangers du rôle de chef de parti, il
lia LES CÉSARS ET LES NAPOLÉONS.
accepta hardiment l'héritage du nom de César^ sachant bien que si cet héritage n'était pas le triomphe^ il serait le supplice. Il avait pesé, il avait calculé dans sa sagesse les possibilités de la défaite et les probabilités de la victoire; sa foi dans la puissance du nom de César lui avait dit que ce nom lui donnerait r Empire.
Mais ce n'est pas tout d'un coup que l'Empire devait renaître de ses ruines prématurées. Antoine essaya de la Dictature en homme de volupté qui croit avoir l'étoffe d'un César parce qu'il en a l'ambition. Le Sénat avait subi le joug d'un Marins , d'un Sylla, d'un Pompée : il ne pouvait accepter la tyrannie d'un Antoine.
Dans cette lutte, Auguste devint l'épée du Patriciat, qu'il servit contre Antoine, songeant déjà, dans le secret de sa pensée, à écraser ceux qui l'appelaient à leur aide , avec la conviction que, n'ayant rien à redouter de sa faiblesse, ils pou-
LES CÉSARS ET LES NAPOLÉONS. it3
vaient faire de lui, avec impunité, le docile in* strument de leurs intérêts et de leurs vues.
Ainsi, dès le début, Auguste se révèle dans ses actes et dans ses paroles. Il n'est encore qu'un enfant, et déjà il agit comme s'il avait consacré les nombreuses années d'une longue existence et d'une laborieuse carrière à étudier les hommes et à apprendre les choses. On dirait qu'il devine les uns et qu'il sait les autres d'instinct.
Auguste , en effet , entre dans la vie politique en trompant ceux qui voulaient le tromper ; ne servant la République de son épée que pour ]a renverser plus aisément à l'aide de l'autorité qu'il tient légalement du Sénat ; combattant dans Antoine une rivalité qu'il redoute, mais qu'il ne veut pas attaquer en son nom, pour ne pas avouer son ambition , et qu'il préfère amoindrir au nom du Patriciat, dont l'intérêt masque le sien; puis, s'alliant à ce même Antoine pour s'unir avec Lépide contre le Sénat, contre le Patriciat, contre la République , quand il se croit assez fort pour exiger ouvertement sa part d'un Pouvoir qu'il compte bien un jour confisquer tout entier pour lui seul; jouant enfin Cicéron, qu'il feint de consulter, et qui croit le diriger; Cicéron, dont il fait
a A LE» CÉSARS Kï LU NAf>OLÊONS.
son coinplioe involoDlâire^ avant d'eti faire sd vic^ time résignées
Le Triumvirat fut cotnme une sort© d'interrègne de ] 'Empire entre Id Dictature de Cédai* et la Principauté d'Auguste, ces deux masquer dif-^ féreuts d'une même forme et d'une même nature d'Autocratie. Mais cet interrègne devait servir de premier étage à rélévàtion d'Auguste , qui en fit le marchepied de sa domination ; écrasant Lépide avec le concours d'Antoine^ avant de renverser Antoine au profit de son autorité, et triomphant toujours 9 moins par son audace et son activité que par sa patience et sa dissimulation^ qui étaient sa vraie force.
Cependant Auguste, comme Césaf, devait l'amasser le sceptre du Monde sur un champ de bataille; car toute guerre civile devait se dénouer par l'épée. Quand il n'y eut plus que deux maîtres à Rome, Antoine et Auguste, il se trouva que la terre était trop petite pour être partagée^ Ije duel de César et de Pompée recommença , et
LES CÊSAHS ET LE» IfAf'OLËOIlS. iiti
la victoire d'Acfium ftit un» ftiifre victoire de Pharsale ; elle rendit le Gouvemenlêiit à un seul^ elle fit Auguit^ ; eJle fit TEmpire.
Cette foki, ënigme étrange da monde pd'ten, que le itionde chrétien ne déchiffre que piH^ce qu'il là reproduit; vaste problème de rhistoirë ancienne qtie Thistoire moderne à'expliifiie que parce qu'elle le renouvelle^ l'Empire devait duYer; H devait durer, et il dura, k travers une longue succession d'événements divers et de règnes va*ries, pendant quatre siècles } tt dura y non parée qu'il avait pétri la Société à sa guise ^ mais parce qu'il était ^ au contraire^ sorti des entrailles mêmes de cette Société , qui le fit à son image et lui donna son empreinte.
Auguste a été le grand ouvrier de TEmpire.
César en avait conçu la pensée 7 mais ce fut Au^ guste qui en construisit l'édifice avec ce vaste et profond génie d'organisation qui sut donner à ce Gouvernement de la DéoMicratie, faite homme, le
cachet de la grandeur et le secret de la durée, en lui donnant TUnité.
Forme, législation, pouvoir, frontière, administration , force , splendeur : tout datait d'Auguste dans TËmpire, qui vécut pendant trois sièclés sur les traditions de son règne ; faisant rayonner de l'Orient à l'Occident H Civilisation dont Rome portait le flambeau et dont la Méditerranée était le centre, et ne s'écartantde ces traditions salutaires qu'à l'heure où son agonie d'un siècle allait commencer avec Dioclétien.
Esprit politique et non guerrier, jamais Auguste ne rechercha la gloire des conquêtes et ne connut la passion des batailles. Il ne combattit que pour la défense et la sécurité de l'Empire, dont il fixa, en les reculant, les dernières limites, associant l'éclat passager de fécondes victoires aux longues prospérités d'une paix profonde.
Ces limites, c'étaient de vastes fleuves : le Rhin, le Danube, l'Euphrate; de hautes montagnes : l'Atlas , le Caucase ; de grandes mers : l'Océan, la mer Rouge, TEuxin; c'était enfin tout un Monde, qui enfermait dans son rayon les Alpes et les Pyrénées , l'Adriatique et la Méditerranée.
Ce Monde, où se concentraient toute la vie de
rHumanité et tout le mouvement cïe la Civilisation y Auguste le sillonna de routes innombrables j et, par toutes ces routes, Rome recevait de tous les peuples et de toutes les contrées le tribut de leurs richesses , leur renvoyant , en échange, ses progrès et ses lumières, jusqu'à l'entrée des mystérieuses forêts de la Germanie et des sablonneuiL déserts de l'Arabie.
Vin
Dans le lointain des perspectives de l'histoire , entrevu à cette hauteur d'où il dominait toute une moitié du vieux continent; pensée motrice de ce colossal Empire où des milliers de peuplades parlant des milliers de dialectes s'inclinaient devant son image et tremblaient à sa voix , Auguste apparaît aux regards de l'imagination comme quelque chose de si terrible et de si grand qu'il semble que personne ne devait oser le contempler en face.
Eh bien ! ce maître de Rome, ce dominateur du Monde^ dont le Pouvoir était aussi redoutable
Hf IW CtfiARS ET LDS VAPOUOHB,
qin'il éi^it imm^WBf en dîMimuUit la réaUt^ par U fsimpliciM dfP fpx^we* «t rinri^nififtaçe des titres* . /S^uJpn4, c'était déjà TEpaperaur dans toute sa |MLÛs$aiO^ et d^ns toute sa niajefité. Mais qu avait ce npm d'Ewiper^ur qui put blesser la susç^pti-» bi^ité d« pluî> ombrageux d^s citoyens ? PJe Ta^ yaitrpu pas donné 4^ tout temps aux généraux victorieux , coInm^ up i^imple hommage que la République rendait à leur patriotisme ?
En apparence, qu'était donc Auguste aux yeux de la Loi ? Un Tribun, un Consul, que le Peuple réélisait perpétuellement, parce que telle était sa volonté. On le qualifiait de Prince du Sénat et de Père de la Patrie. Mais ce n'était là qu'un vain honneur qu'il ayait accepté de ceux qui voulaient à toute force qu'il (M quelque chose*
JLe corps des Prétoriens « qui devint avec le temps une armée dans Tarmée, e«t une concep»
ttpn d'Auguste* C'est lui qui Ta crééi avee une pensée moins guerrière que politique. Mais en formant ee corps , qui se péqétra si vite et si profondément de l'Esprit Impérial, s'il songeait à la force du Pouvoir, il ne pensait ni à la pompe du Trône , ni à Téclat d'une Cour, ni à la repré?sentation du Souverain.
Auguste n'avait ni Cour, ni Trône, ni palais, ni
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pompOi pi représentation. Auguste n'était pas un Souverain; c'était un Romain exerçant à Rome la Souveraineté, sans afficher la puissance, qu'il dissimulait pour ne pas irriter Tenvie, comme Tavare cache son trésor pour ne pas exciter la cupidité ; un Romain agissant partout en Empereur, mais vivant toujours en Citoyen , allant à pied au Tribunal remplir ses devoirs de patron envers ses clients , comme s'il n'eût été ni Prince du Sénat, ni Père delà Patrie, ni chef de l'État.
L'cpuvre de César avait préparé l'œqvre d'Auguste : le second n'avait qu'à moissonner là où le premier avait semé. Ainsi , au lendemain de la bataille d'Activim, Augu&te retrouva dans l'enceinte de Rome l'esprit et le pouvoir de l'Empire tout créés; il y retrouva la Plèbe et l Armée de César, devenues les deux forces aveugles*, enihousia^tes, dévouées, indomptables de l'Autocratie des Empereurs „ par haine de TOligarchie et par amour de l'Égalité.
lâO LES CÉSARS ET LES NAPOLEONS.
La Plèbe et l'Année , c'était toute la Rome du jour: car c'est là qu'était toute la vitalité de l'époque. Porté sur ce flot puissant, que rieii ne contenait et qui débordait tout^ ^Auguste devait se glisser et se maintenir au sommet du Pouvoir que l'hostilité du Patrieiat , impuissant désormais aux grands efforts comme aux grands résultats , ne pouvait plus arracher à celui que protégeait la popularité du nom de César.
Auguste ambitionna et obtint davantage : il sut rester l'idole de la Plèbe et de l'Armée, qu'il combla de largesses, en même temps qu'il sut, à force de sagesse et de modération, capter la confiance du Sénat et de l'Oligarchie. Il nourrissait la Plèbe ; il enrichissait TArmée ; il les flattait l'une et l'autre par la magniflcence de ses spectacles et par la prodigalité de ses fêtes. Mais , faisant oublier la cruauté du Triumvir par la clémence de l'Empereur, il protégeait la sécurité des propriétés et des personnes, dans un temps où les personnes et les propriétés auraient été à la merci des violences et des emportements de la populace, si un Pouvoir n'eût existé, qui empêchait le meurtre, le pillage et l'incendie , en comprimant toutes les passions et en dominant tous les partis.
Accepté par les Riches, qu'il sauvait de la haine
des Pauvres; vénéré par les Légionnaires, qu'il disciplinait, en faisant du métier des armes une carrière aussi lucrative que glorieuse ; aimé des Prolétaires, qu'il maintenait par ses aumônes d'argent et ses distributions de blé, par ses combats de gladiateurs et ses jeux du cirque, Auguste justifia le surnom de Père de la Patrie, qui ne fut qu'une flatterie dans la pensée du Sénat, mais qui, dans Topinion de la postérité, est resté une justice.
Auguste eut un double bonheur et une double gloire : dans les loisirs et les prospérités d'une paix profonde , dans le calme universel des esprits et des imaginations , il vit naître à l'ombre de son pouvoir de grands artistes et de grands poètes qui surgirent de la foule , parce que , semant pour récolter, il sut prodiguer ses encouragements, ses amitiés et ses conseils au Monde de l'Intelligence.
Auguste féconda le génie d'Ovide, d'Horace et de Virgile , en même temps que la capitale de
i^f LES CÉSAB6 ET LES NAPOLEONS.
TErapire^ qu'il avait reçue de chaume et qu'il rendit de marbre, devenait, par sa volonté, avec ses promepades, ses places, ses thermes, ses théâtres, ses palais et ses temples, la Reine des cités.
C'était, après tout, une époque spleudide que cette époque, où tous les enchantements de la poésie s'associaient à toutes les merveilles de l'art pour élever la Rome intellectuelle au niveau de la Rome monumentale. Au milieu de cet épanouissement universel de toutes les ricbessen et de toutes les joies, de tpqtes les g;raq4eurs et de toutes Ie$ magnificences ; dans ce perpétuel ébloqisseraenl: de la Terre et de l'Humanité, comment la gloire et la popularité ne iferaient^lles pas venues à cet héritier de César, qui reçut de la Providence^ en même temps que le sqeptre du Monde, nn Agrippa et un Mécène, pour l'aider, l'un de sa vertu, l'autre de son esprit, tous deux de leur amitié^ à porter le fardeaii du Pouvoir?
LES CË8AR8 BT LE8 IfArOLÉOKS. iiS
Auguste n'avait rien da cette allure de conque-^ rant qui impose à rimaginatioii des Peuples par la caractère de la force; mais Dieu, qui ne lui avait pas donné le génie de la guerre, l'avait doué de ce génie de la politique dont les œuvres moins édatantea sont plus solides, plus fécondes, plus durables.
César fut un grand homme, sans avoir un grand rèjg[nei sanp être un grand homme, Auguste fut uu g^and emperçur, qui eut la gloire de donner son nom k un grand aiède.
De profondes dissemblances distinguent le neveu de Napoléon ¥^ du petit-neveu de César. Des incidents caractéristiques de la vie de Napoléon 111 ont révélé daqs cette mystérieuse organisation, où tant de contrastes se combinent dans une magnifique harmonie, des éclairs d'audace, signes infsiilUbles d'un esprit de résoliuion, qu'on ne rencontre dptqs aucun acte d'Auguste,
Napoléon III ne poi^sède, pa$ plus qu'Auguste ,
i2i LES CÉSARS ET LES NAPOLÉONS.
cette fougue de tempérament et cette vivacité de caractère qui appartenaient à Napoléon I*** comme à César. Mais il donne beaucoup plus à la destinée ; il ose davantage.
Il y a du calme et de la sérénité dans Théroïsme de Napoléon III. Ce n'est ni la bouillante ardeur, ni Timpétueuse vaillance du soldat qui se jette au hasard dans la mêlée; c'est l'impassible intrépidité et l'inébranlable courage du général qui marche prudemment à Tennemi, à la tête de son armée, calculant tout pour le triomphe, mais bien décidé à vaincre ou à mourir.
Cette froide bravoure , Auguste ne l'avait pas; il se tenait à l'écart du danger, là où Napoléon III court au-devant du péril. Auguste confiait sa vie à sa prudence, même sur le champ de bataille ; c'est à Dieu que Napoléon III confie la sienne.
Napoléon III a dans le prestige et la puissance du nom de Napoléon V la même foi qu'avait Auguste dans l'influence et la popularité du
nom de César : seulement il semble que, dans Napoléon III j cette foi ait plus de grandeur et de sainteté que dans Auguste.
La foi d'Auguste est purement humaine ; c'est seulement la clairvoyance de Thomme d'État qui connaît son pays et qui comprend son époque; ou sent que Dieu est absent de sa pensée toute à l'ambition.
La foi de Napoléon III est presque religieuse ; elle a le caractère d'un culte; l'idée de la Providence y vient fortifier la sagacité de l'esprit ; on devine l'homme de la destinée qui croit à sa mission.
Si Dieu enfin n'a pas donné à Napoléon III plus qu'à Auguste ce don tout spécial de l'im-* provisation qu'on peut appeler l'art des Démosthène , des Cicéron et des Mirabeau y et qui appartient également aux orateurs de la Tribune et du Barreau ; Napoléon III y bien mieux qu'Auguste , sait parler à la foule avec cette éloquence de l'âme, cette élévation de style, cette puissance d'accentuation , cette autorité de langage , cette hauteur de pensée, qui com-^ mandent le respect, en commandant l'attention.
iU LÊê dAMS BT LfiS liArOLfiOlli*
Mflift quelle visible aoftlogie dàné les deux de^ tinées, dans les deux caractères, dans te» deux poUtiqueft d' Auguste et de Napoléon lit! Là^ on dirait deux épreuves d'un même portrait-
Entre ces deux épreuves, cependant^ i" y * ^^^^ différence. Avant de buriner la clémence de TEm» pereur, Thistorien des Césars a buriné la cniaiité du Triumvir^ faisant oU laissant verser d'une matli , tour à tour vindicative ou eompdaisanie, le sang dès vaincus ^ non pendant l'ardeur de la bataille dtdans Texaltation do danger^ mais froîdemerit^ comme l'avaient fait Maritis et âyllft^ hors du péril et après la victmre« Une ombre en eat retuée suf Fimagtf d'Auguste que ht postérité ntà trouvera pas sur l'imagd de fiapoléon IIL
Des décrets d'e»l ont ^ il est vrai, a Tlieure StH lennelle d'une crise suprême et décisive d'oo la Société devait sortir^ perdue ou sauvée ^ éloigné du sol de la Patrie des hommes dont le nom pou* vail être un drapeau de guerre civile. Mais ces
LfcS CÉSAHS ET LES NAPOLÉONS. i27
décrets, t^ecessité publique et ïion vengeance persotinelie , sefaîetil depuis ]ongtéUips dédhirés , si « au lieu de perpétuer le Passé en menaçant TAvenir^ ceiin qu'Us atteigfient m demandaient au Présent qtjè là Cléttiende âve; Toubli*
Si bâtit Cendant que parle là raison d'Ètstt pour prolonger indefinîment les grandes tnesures de sûreté générale^ décidées et réalisées Mt le champ de bataille des paff is en armes^ j'avoue que ces eiîls de poètes et de gétiétatix égarés , mais illustres, jettent comme un voile de tristesse sur les grandeurs et les gloires de ce règne. S'ils devaient s'éterniser^ ils ne deviendraient jamais un reproche I mais ils pourraient être un regret i c^ serait encore trop* Auguste ne s'est jamais repenti de sa clémence; qui sait s'il n'a pas quelquefois pleure sur ai justice?
thi reste ^ c'est le métne esprit de réserve et de discrétÎGHni y le même caractère de patience et de retenue; c'^t enfin la même impénétrabilité :
i28 LES CÉSARS ET LES NAPOLÉONS.
Napoléon III, comme Auguste, apprend à commander aux hommes en commandant à ses impressions.
Le Sénat Romain avait choisi le fils adoptif de César, pour combattre Antoine , se flattant d'exploiter au profit des passions du vieux Patriciat la popularité de ce grand nom , devenu l'héritage d'Auguste. La Réaction Française avait également adopté pour combattre la Démocratie le neveu de Napoléon P", se flattant d'exploiter au profit des intérêts de la Monarchie la popularité de ce nom glorieux, devenu la force de Napoléon III.
La Réaction Française croyait avoir dans Napoléon III un docile instrument de ses machinations, comme le Sénat Romain croyait avoir dans Auguste un facile complice de ses ambitions; on avait cru faire enfin de l'un comme ^e l'autre un mannequin.
A force de sagesse et de longanimité, Napoléon III a déjoué les trames de la Réaction Française , comme Auguste avait déjoué les habiletés du Sénat Romain. 11 a brisé à son heure ceux qui croyaient le briser à leur jour ; retournant contre eux Tarme qu'ils n'avaient mise entre ses mains que pour qu'elle servit à le tuer, à son tour, après qu'il s'en serait servi, à leur gré, pour anéantir la
Démocratie avec la République, le fond avec la forme , le corps avec lombre.
Avant de monter au sommet du Pouvoir, Napoléon III, de même qu'Auguste, a traversé des temps de lutte, des années d'orage et des jours d'épreuve; le coup d'État du 2 décembre correspond au coup d'État du 18 brumaire, comme la victoire d'Actium répète la victoire de Pharsale.
Auguste, ainsi que César, avait cherché hors de Rome, sur un champ de bataille , épée contre épée, soldat contre soldat, le dénoûment des guerres civiles. Napoléon III l'a cherché , ainsi que Napoléon P*^ l'avait fait , au dedans de Paris , où le triomphe de l'Armée sur l'esprit de parti a sauvé la France du règne de l'anarchie. Seulement Napoléon 111 n'a eu qu'à retrouver, pour constituer et pour organiser l'Empire, là où Auguste avait eu tout à créer.
En effet, du règne de César, rien n'était resté,
rien ^ qu'un souvenir, une pensée , tandis que
i30 LES GËSAftâ Et LEâ NÀt^OLÉONS.
Napoléon î*' avait complète son œuvre. Constitution politique, Code civil, ôi*gàttîéatldil administrative, force militaire; tout avait existé; presque tout survivait encore. 11 n'y avait qu'à relever ce qui avait été renversé : le Trône des Bonaparte. Le flot de l'Opinion se chargea d'y porter Napoléon III. Ici son œuvre fut plus facile que celle d'Auguste; il n'eut qu'à laisser faire la France, lui redemandant étlé-rhêmè, en lui présentant la couronne et lé Sceptre de l^dpoléoti 1*% la Constitution de l'Empiré.
Guidé par le génie de là politique dans des sentiers différents de ceux où le génie dé là guerre avait jeté Napoléon r% comme il avait jeté Cësttr, Napoléon II! , de même qu'Auguste, cherche la grandeur du Pays, la gloire de sdti règiie et le bonheur du Peuple datts les travaux et les prospérités de la paix, dans les perfectionnement» et les conquêtes de l'industrie, dans les progrès et les rayonnements de la Civilisation.
LÊâ CÉSAftS Et LES NAPOLÉONS. i^i
AU tètnpft d'Augtisté , racdroîssetnènt de là richesse Univei*sellé iéi de raclivité commet-ciale fût iftirtiensé. Le§ vaisseaux de Rouie, porfant aux êxtrétriilés connues du Moiide ses navigateurs et ses Itlajhchatids, sillonnaient toutes les mers et abordaient à tous les rivages.
Ainsi s'annonce le Gouvernement de Napoléon m, dont le caractère distinctif est surtout dans la puissante impulsion qu'il sait imprimer aux entreprises de l'industrie ; l'élan merveilleux qu'il donne à l'esprit d'invention et de progrès ; la féconde activité qu'il fait régner dans toutes les sphèfes du travail. Depuis le 2 décembre, que de choses immenses et prodigieuses se sont déjà faites qui, âupâfâvàtit, paraissaient Impossibles et irréalisables !
La science marche à la tête de ce mouvement dé transforttiâtîôri de là t'rattcé , préparant , par ses explorations aventureuses et ses patientes recherches, les découvertes que le génie dés affaires ejcplolte et fertilise. Toutes les classes, tous lés âges, toutes les intelligences, tous les bras s'Unissent dans cet universel labeur, qui, en cîentuplant les forces productives de la Nation , centuple la fortune publique et l'aisance générale, d'où découlent là fortune et TaisaUce pri-
vées. C'est toute une Révolution : la Révolution du Globe reconquis par l'Humanité , qui, arrachant, up à un, à la création, tous ses mystères, apprend , avec l'art de gouverner à son gré les éléments , le secret de pétrir la matière à sa volonté.
XVUI
Cependant le règne de Napoléon III , comme celui d'Auguste, aura eu ses triomphes guerriers ; car déjà le canon de la France a tonné sur les champs de bataille ; déjà la Victoire a salué les aigles et les drapeaux de l'Empire sur le sol de la Crimée.
Ainsi, rien ne manquera dans l'histoire* et dans la postérité, à ce règne illustre et fécond qui vient de réconcilier la France avec la gloire. Lui aussi a reçu le baptême de sang dans cette gueV're d'Orient, autrement grande par le but , autrement chevaleresque par le caractère, autrement féconde par le résultat que la guerre de Cantabrie , qui a signalé les commencements du règne d'Auguste.
L'armée romaine qui se battait en Espagne
contre les Cantabres^ se battait dans le seul intérêt du Peuple Romain, dont l'autorité souveraine était contestée au cœur raéme de sa domination universelle. L'armée française qui vient de ' se battre en Crimée contre les Russes , s'est battue , non dans l'égoïste intérêt de la Nation Française, mais dans l'intérêt général de l'Europe civilisée , qui bénit, à cette heure, Napoléon III de lui rendre , avec la paix , la sécurité de l'avenir et le sentiment de son indépendance.
Combien la guerre d'Orient, guerre de justice et de progrès, n'est -elle pas au-dessus de la guerre de Cantabrie, guerre de conquête et d'oppression ! Dans celle-ci , il n'y avait qu'une pensée d'ambition ; dans celle-là , il y a la pensée du 1^ droit : la source de l'une est sur la Terre ; la source de l'autre est dans le Ciel.
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11 y a pourtant encore une ombre sur ce parallèle de grandeur, de puissance et de gloire. La destinée a fait à Auguste ce bonheur qu'il a pu
iU us C£3ARS IST LES NAPÛUOPIS*
^pqn^ à l'Einpire Romaio las frontières hvqu pouvait appeler ses frontières pfttureJle^. Le règne de Napoléon III devra-t-il finir sans que la Providence lui accorde ce même bQnbeur ? Je ne puis le croire,
Sans doute, les temps ne sont plus les mêmes. C'était avec l'épée que Rome devait ouvrir à l'Idée qui allait naître des pqntrées nouvelles par de nouvelles victoires; la force était encore Tip. strument du Progrès; car l'unité de Civilisation ne pouvait sortir alors que de Vunité de domination ; et si la lumière rayonnait sous le sceptre d'Auguste, de l'Orient à l'Occident, c'est qu'ayant soumis le Monde à ce sceptre , il pouvait relier l'Occident à l'Orient par d'immenses voies de communication quq sa volonté suffisait à créer.
Aujourd'hui l'unité de Civilisation se produit, sans effort, en dehors de l'unité de domination; la lumière s'étend, se propage, s'élève, toujours plus éblouissante, sans le secours de la conquête, sans l'appui de l'épée , sans Fintervention de la force. Toutes les barrières que le Progrès rencontre sur les routes du Monde et dans les rangs de THumanité tombent d'elles-mêmes, par la puissance morale des lumières, qui croissent, de jour en jour,
gagnant, 4e proche en proche^ tOMtes les contrées et toutes le3 nations*
L'épee devient inutile pour mêler les peuples, à une ëpoque où un même mouvement de Civilisation créant, du même coup, Tunité matérielle p^r la conqimunauté des intérêts et Vanalogie des procédé;&, et l'unité morale par la fraternité des sentiments et la similitude des moeurs, les fusionne dans une vaste association de groupes unis, quoique divers de noms et d'origines, pour marcher au niéme but par le même cbemip.
Cerveau de l'HumQuité, centre de 1^ Civilisation, cœur dw IMoqde, la France suffit donc à J'oeuvre de la Francç, car ce qu'elle doit conquérir, ce sont des intelligences : c'est du règne de ses idées que doit s'entendre la domination purement morale de l'Empire Français correspondant à la domination fatalement conquérante de l'Empire Elomain.
Mai^ li| France, qui est le symbole et l'image de l'Unité dmis toute s4 plénitude, pqut-ell^ être
condamnée à n'être qu'une sorte d'unité mutilée, qui s'arrêle en deçà des limites que la Nature elle-même semble lui avoir assignées entre l'Océan et la Méditerranée, les Alpes et les Pyrénées, le Rhin et l'Escaut ? Doit-elle laisser toujours en dehors d'elle des populations qui sont la chair de sa chair, le sang de son sang ; car tout ce qui fut Gaulois appartient à la même race , et ayant la même origine, devrait avoir la même destinée.
Non , il n'est pas possible que Dieu laisse à jamais séparés les rameaux d'un même arbre , et qu'il désunisse à perpétuité, dans la vie, ce qu'il avait uni dans le berceau. Un jour, tout ce qui a été Fancienne Gaule deviendra la nouvelle France.
Chimère et folie tant qu'on voudra; mais à cette folie et à cette chimère je m'attache de toute la force de ma logique de penseur, de toute la puissance de mon patriotisme de citoyen.
L'Unité territoriale de la France doit entrer dans les vues de Dieu, comme son Unité politique : c'est ma conviction profonde , c'est mon ardente espérance. J'exprime mon espérance et je dis ma conviction, sans même prévoir par quelles voies, encore impénétrables, Celui qui fait la destinée des empires et des nations, au
LES CÉSARS ET LES NAPOLÉONS. i^M
gré de son immuable volonté, pourra réaliser ses secrets desseins sur l'avenir de ma Patrie.
C'est ma foi qui parle, comme parlent les voix mystérieuses du cœur que le Ciel éclaire , quand je dis qu'un jour viendra où, par l'initiative des peuples et Tadhésion des Gouvernements , par la force des choses et l'imprévu des circonstances, enfin, sous une forme ou sous une autre, par un moyen ou par un autre, la France s'adossera sur tontes ses frontières, à ses limites naturelles. Je ne sais pas quand ^ je ne sais pas comment ; mais cela sera.
Quand on se rappelle ce que devint Rome, sous le règne d'Auguste, et qu'on regarde ce que devient Paris sous le règne de Napoléon III , on est frappé de ce glorieux trait de ressemblance qu'on voit éclater dans chaque monument qui s'élève, dans chaque rue qui s'ouvre, dans chaque quartier qui apparaît, comme une nouvelle ville dans l'ancienne ville.
438 LES CÉSARS ]ST LSS (lîAPOUONS,
Le voilà biep, ce Génie dç rartj d« temps d'Auguste, qui rendit 9 au temps de Napoiéon III, s'inqrqstant dans la pierre et dans le marbre; . élevant des statues et des colonnes; conslrujsant des églises et des palais; traçant des places et des quais; créant des jardins et des promenades; bouleversant, fouillant, creusant la Capitale de la France pour la doter de tous les édifices que réclament les mille exigences de sa vie d'affaires , d'études et de plaisirs ; marchés, aqueducs, caravansérails , bazars, usines, mairies, casernes, lavoirs, bibliothèques, musées, théâtres, écoles, hospices; pour l'élargir, fassainir, l'embellir, en un mot, pour en faire ce que Rome a été, la Reine des cités.
On ne dirait pas cependant le siècle d'Auguste, s'il n'y avait eu que la Rome monumentale , et si la Rome intellectuelle n'eût pas complété le merveilleux tableau de cette grande époque et de ce règne caractéristique*
LfilS CiUM GT LES NAPOUOUS. 139
Mglbeur^qsem^Qt, le Paris intellectuel | le Paris des écrivains sommeille encore 9 an milieu des splendeurs du Paris rnouumental, comme si le bruit de h pierre qu'on taille et du marbre qu'on cisella ne suffisait pgs à enflammer les âmes. Daw les Moudes de l'imaginatiou, tout languit et des« ceqd : le théâtre, Je roman, la poésie»
Ë$t-^ç le silence ^e la Tribune ; est-ce le calme de la Presse qui , communiquant la somnolence du monde politique au monde intellectuel, étouffent les aspirations de l'esprit et éteignent le rayonnement de? lettres?
On ne discutait pas au Forum d'où l'agitation , le mouvement et le bruit avaient disparu , quand la voix d'Ovide , • d'Horace et de Virgile cban*- (aient pour la Home d'Auguste; de même qu'il n'y avait ni luttes d'orateurs 9 ni polémiques de journaux, quand les voix de La Fontaine, de Hacine et de Molière chantaient pour le Paris de Louis XIV,
Il est vrai qu'à côté d'Auguste i il y îtvait Mécène, et qu'à côté de Louis XIV, il y avait Colbert.
L'éclat des lettres , gloire suprême des grands règnes , parce qu'elle est la suprême consécration des grandes gloires, est une conquête encore inac-
compile , mais qui viendra , comme vient tout ce qui dure, à son heure.
A. chaque jour sa tâche. Déchue naguère de son rang , la France politique et morale est aujourd'hui replacée par la sagesse de Napoléon III à la hauteur d'où elle était descendue ; la guerre d'Orient , maintenant dénouée par une paix féconde et glorieuse, lui a restitué son ascendant et sa place dans le Monde.
Le temps , cette grande force de l'homme et de Dieu, relèvera également la France littéraire et poétique de sa déchéance momentanée. Le restaurateur de l'Empire Français trouvera son Mécène comme Auguste, son Colbert comme Louis XIV, et des génies, éclos ou développés dans une atmosphère de chaudes sympathies, de pures inspirations et d'encouragements éclairés, mériteront à son règne cet honneur qui n^appartient qu'à l'Athénien Périclès , au pape Léon X , au petit-neveu de César et au petit-fils de Henri IV, d'être appelé le siècle de Napoléon III.
La politique de Napoléon III est, d'ailleurs, comme celle d'Auguste, une politique de conciliation qui, s'étant donné pour mission d'apaiser toutes les passions, toutes les haines, toutes les craintes , en travaillant sans relâche à effacer la trace de nos révolutions et la division des partis , doit rallier au Gouvernement Impérial toutes les classes, toutes les opinions, toutes les intelligences.
Cependant, par l'origine et par la nature de son Pouvoir que la loi même de sa destinée enchaîne perpétuellement à la forme autocratique et à l'esprit démocratique, la force de Napoléon III est tout entière là où était déjà la force d'Auguste : dans le Peuple et dans l'Armée. Il y a cependant cette différence entre les deux époques, qu'aujourd'hui le Clergé vient ajouter à ces deux forces anciennes une force nouvelle.
Dans la Société Romaine , le sacerdoce n'avait rien de cette individualité qui fait le caractère et qui fait l'indépendance du Clergé Catholique. I^a
Rome politique et la Rome civile ne faisaient qu'une avec la Rome religieuse ; les fonctions sacerdotales n'étaient également qu'une sorte de fonctions publiques île créant et ne constituant rien , ni en dehors de la Nation , ni même en dehors du Gouvernement.
Le sacerdoce était à lèt disdrétîôil d^AugU^te, comme il avait été altérilâtîvertierit k k disci*étîon de Marîus, de Syllà, dé trompée, de César : tous Grands Pônlifes aU même titre qu'ils étaient Dictateurs perpétuels. Le sacérdôté n'était ddnc pas Une fofcé, par la raîsoii qu'il n'était pas une influence ^ et 11 n'était pas titie itifluence, parce qu*il h'étaît pas Uh cîOips âyalit sa puissance, sa raîsott d'être et son action, indépendamment dé ce qili constituait la Société civile et politique.
Le Cierge Catholique, avec son organisation, sa discipline et son caractère, qui en font uti corps distinct, est Une force, parce qu'il est Une influence qui existe eh dehors du Gouvernèfnent, en dehors dé la Société civile et polit iqtie, en dehors de là Nation ; en uti mot , parce que le Pf être, comme Prêtre, est, dans l'ordre des choses spiritiiélles , indépendant de la volonté du Souverain comme du principe de la Constitution.
LES CÉ5AnS Et LES NAPOLÉONS. 143
Le Clergé est la force morale? , comme l'Armée càt la force matérielle ; âu*de«sU9 de Tépée qui protégé, Dieu qui ^aildtlfle 1
Oigâfliàé démocratîqUemetit, aUtocratiqbétnetit hlérttfcliifté, le Clergé Catholique, dont on dirait là C^n§Htttiidn calquée sUi* la forme de l'Empîre Romàit)^ ëêi à la Société religieuse ce que le pouvoir dé* Empereurs est k la Société politique et titile. Comment l'Empire Français rtè serâlt-il pas siir de Fappui de l'Église? N'est-ce pâS la méttië diâcipliiie, le même esprit, le même principe t en haut l'Autorité, en bas l'Égalité. Aussi reposè-t-ll tout ètitlef sur cette triple force , maguifiqué et puissatjte trilogie, qui n'existait qulucomplétemetft dàtis TEmpire Romaiu i le Clergé, l'Armée, le Peuple} le Prêtre^ lé Soldât^ l'Oavrief j rÉgliie, là Caserne^ PAtelier.
Napoléon 111 a fait de Tarmée française^ où il a rétabli la Garde Impériale, oe qu'AUgUst^ avait fait de Tariuée ramaixie, Un odrps façonné
à la discipline parla vie des casernes et des camps; ne connaissant que la voix du chef et Thonneur du drapeau ; formant , aujourd'hui surtout qu il vieillira dans le métier des armes devenu une profession , une Nation dans la Nation ; d'autant moins pénétré enfin de l'esprit politique qu'il sera plus pénétré de l'esprit militaire. Une pareille armée défie la puissance des soulèvements du Peuple ; elle est la gardienne vigilante et dévouée du trône des Bonaparte.
Mais le Peuple ne se soulèvera pas ; car le Peuple est la base du Pouvoir Impérial; base immense et profonde 9 qui entre dans les entrailles de la Société et qui embrasse l'universalité des citoyens. Le Pouvoir Impérial n'est-il pas né, avec sa forme autocratique, de l'esprit de Démocratie qui anime les masses , avides d'Égalité autant qu'elles sont dédaigneuses de Liberté: Esprit nouveau se levant sur les nations pour renouveler la face de l'Europe ?
Le Peuple se suiciderait au profit de l'Oligarchie , s'il se levait contre un Gouvernement qui sauvegarde ses droits et personnifie ses intérêts.
Le Peuple n'accomplira pas ce suicide ; il a été le flot qui a porté Napoléon III au trône; il restera l'assise sur laquelle ce trône reposera pendant de
longues années de splendeur et de gloire. Appuyé sur ces trois seules forces sociales de notre temps, le Peuple, le Clergé, l'Armée, de même que le rocher brave les vagues de l'Océan , Napoléon III peut défier la haine des factions : l'Empire Français vivra comme a vécu l'Empire Romain.
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