L'EMPIRE ROMAIN
L'imagination des hommes reste écrasée dans la contemplation de cette chose immense, colossale , inouïe, qu'on appelle l'Empire Romain. Aujourd'hui encore, les destinées de cet Empire semblent inexplicables; on ne comprend ni sa domination extérieure ni sa vie intérieure : rien cependant n'est plus simple.
Si le Monde acceptaitla souveraineté de Rome, c'est que les contrées, vassales du Peuple Roi, s'apercevaient à peine du joug qui pesait sur elles ; elles perdaient leur indépendance, mais non leur liberté, leur individualité, leur nationalité. Ne gardaient • elles pas , même après la conquête , leurs lois et leurs mœurs, leurs institutions et leurs magistratures, leurs dieux et leurs temples ? Rien n'était effacé de ce qui était leur histoire et leur passé; rien n'était changé à ce qui était leur vie et leur personnalité ; elles conservaient tout ce qui les distinguait les unes
des autres : leur langue , leur frontière et leur nom.
Rome gouvernait le Monde , mais elle ne l'administrait pas ; elle ne se l'assimilait pas ; elle ne l'absorbait pas , comme font les Souverains modernes, quand ils s'emparent d'un pays en vertu du droit de la victoire et de l'épée. Rome maintenait partout sa domination , sans police et sans armée, parce qu'au fond celte domination n'était guère qu'une sorte de patronage exercé envers des clients ou une façon de suzeraineté établie sur des vassaux.
Il*
La domination de Rome était toute providentielle ; elle était le lien d'unité qui rattachait les uns aux autres , en les groupant autour du Capitole , les peuples de cette partie du Globe qu'on pouvait appeler alors le Monde civilisé; mais elle n'était pas davantage.
C'est ainsi que s'expliquent la formation et la durée de l'Empire Romain, tel qu'il a existé pendan t plusieurs siècles, étendant ses frontières de
rOccident à TOrient, et faisant du bassin de la Méditerranée le centre de tout le mouvement intellectuel et moral, commercial et matériel de la Civilisation , comme si Dieu lui eût permis d*embrasser de ses regards toute la vie de l'Humanité.
Aujourd'hui rien de semblable ne serait possible , parce que toute conquête devient une absorption j un anéantissement , une ruine ; parce qu'elle est fatalement l'oppression d'un peuple, la mort d'une nationalité; parce que toute nation qui menace l'indépendance des peuples et le droit des nationalités trouve aussitôt l'Europe debout, se dressant devant elle, l'épée à la main, pour lui barrer la route.
Aujourd'hui, d'ailleurs, rien de semblable n'est utile aux vues de la Providence, qui pousse le Monde et l'Humanité dans les voies toujours plus ostensibles de l'Unité, parce que le moyen de cette Unité n'est plus dans l'universalité de domination d'une nation, mais dans la généralisation de tous les éléments matériels et moraux qui constituent la Civilisation moderne.
iht LES CÉSARS ET LES NAPOLEONS.
Ainsi le droit de Souveraineté que Rome exerçait sur le Monde était une domination d'influence, bien plus qu'un règne de la force.
Et cependant des siècles de patience , de bravoure, de sagesse, d'habileté, de patriotisme et d'orgueil avaient préparé cet Empire des Césars , si vaste et si puissant que la pensée s'effraye et s'étonne à la fois, à l'aspect de cet édifice si majestueux et si grandiose qu'on y devine l'invisible main de l'architecte de l'univers : la main de Dieu.
Tous les débris des grands Empires détruits, l'Empire Romain les avait recueillis, comme si les Sésostris, les Cyrus et les Alexandre n'eussent conquib une portion de la Terre que pour transnciettre|aux Césars l'héritage de leurs immenses royaun^es.
Roq[e réunissait sous son sceptre le coin de l'Afrique gui avait été la première des Civilisations , et le ooin de l'Asie qui avait été le berceau de
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rHumanité ; le coin du Monde où venait de naitre le plus sublime des cultes , et la Grèce qui Tavait précédée , et la Gaule qui devait la suivre dans les voies de l'Art, de la Science et de la Poésie : Alexandrie, Athènes, Jérusalem, Éphèse , Sparte , cités renommées qu'elle dépouillait de toute gloire, de tout éclat, de toute richesse et de toute majesté , au profit de sa majesté, de son éclat, de sa richesse et de sa gloire ; et jusqu'à l'humble Lutèce, dont la splendeur future devait effacer un jour sa splendeur passée.
Rome, d'ailleurs, exerçait sur le Monde entier une attraction invincible ; elle attirait à elle tout ce qu'il y avait en dehors d'elle de force et d'intelligence. Ville de cosmopolitisme, où se rencontrait, comme au foyer de lumière et de vie de l'Humanité, l'élite de toutes les nations, elle était le centre où tout aboutissait : le mouvement de l'industrie qui l'enrichissait, le mouvement de l'art qui l'embellissait, le mouvement de la philosophie qui réclairait. On y retrouvait, avec des produits de toutes les contrées et des hommes de tous les pays, toutes les doctrines et toutes les aspirations de la Terre.
C'était une sorte de chaos moral, où, de raisonnements en raisonnements , de doutes en doutes, de négations en négations, l'esprit arrivait au septicisme absolu, sans croyance et sans culte, si bien que tous les dieux du Globe entraient au Panthéon de Rome par la porte de l'indifférence. Au fond, le Paganisme, bien que scrupuleusement pratiqué dans la forme , n'était déjà plus qu'un culte extérieur, officiel, légal, ressemblant, à s'y méprendre, aux cérémonies publiques de l'État. On le respectait encore ; on n'y croyait plus.
Mais de toutes ces doctrines et de toutes ces aspirations diverses et contradictoires , une religion universelle se détachait, qui régnait sur tous les esprits : c'était la religion du plaisir. ' Le plaisir était la grande affaire et l'unique science des Romains de l'époque impériale et de l'ère césarienne ; il était le but de leur vie. Aussi le luxe, le sensualisme et la débauche n'avaient plus de secrets pour ces hommes de volupté qui
demandaient au Monde de penser pour euiL, afin de leur épargner jusqu'à la. fatigue de penser, tellement ils trouvaient que c'était assez déjà que d'avoir la peine de vivre*
C'était pour les riches de Rome que le sol produisait ses denrées les plus-exquises, ses fruits les plus savoureux , ses vins les plus délicieux et ses plus belles fleurs; c'était pour eux aussi que l'ouvrier fabriquait les étoffes les plus éclatantes, les tapis les plus moelleux , les tissus les plus souples; que le mineur extrayait des entrailles de la terre les marbres les plus purs , le jaspe et le porphyre, le cuivre, le fer et l'acier , les métaux les plus précieux , l'or et l'argent ; pour eux encore les plus, beaux diamants et les plus belles courtisanes; pour eux enfin, toutes les jouissances de la table, toutes les élégances, du luxe et tous les raffinements du sensualisme.
Plus l'âme était absente de la vie et de la.peosée des Romains du temps de l'Empire, moins ils
songeaient à Dieu et à TÉternité , et plus ils ciselaient, travaillaient et perfectionnaient la matière; plus ils s'efforçaient de rendre douce et belle leur passagère existence , faisant de la Terre elle-même le Ciel de leurs rêves. Us poursuivaient donc avec àpreté la Richesse comme le moyen le plus puissant que l'homme pût mettre au service de toutes les fantaisies d'une imagination blasée , de tous les caprices d'un esprit corrompu, et de toutes les inventions d'une folle vanité.
IjB. Rome des Empereurs était également la Rome des courtisanes et des spéculateurs. Mais quels spéculateurs et quelles courtisanes! Les spéculateurs de ce temps-là ne s'exposaient ni au soleil, ni au froid, ni à la pluie ; ils se seraient bien gardés , eux qui se flattaient de posséder au suprême degré la science de la vie , de donner toutes les heures de leur journée aux soins de leur fortune. A quoi leur aurait servi de s'enrichir, s'ils n'avaient pas eu le temps de jouir du bénéfice de leurs téméraires entreprises dans les délices du bain, dans la joie des festins, dans l'enchantement des spectacles , dans les charmes du repos, dans les ivresses de l'amour?
Ceux-là comprenaient la vie matérielle ; on ne
les voyait ni affairés ni préoccupés , et jamais ils ne volaient aux heures du plaisir pour donner aux heures du travail. L'or était pour eux le moyen, non le but; ils le gagnaient facilement et le dépensaient follement , sans souvenirs de la veille et sans soucis du lendemain , tout entiers aux voluptés de l'heure présente. Us mettaient le prix d'un royaume à une fantaisie d'un jour, donnant des fêtes et des spectacles de souverains dans des palais et des villas de fée, au fond des solitudes , où ils creusaient des lacs, ou au bord de la mer, où ils créaient des iles. Un seul de leurs repas du soir absorbait plus d'or qu'il n'en faudrait pour payer nos plus splendides banquets de toute une année, et ils payaient un baiser de courtisane avec une fortune de prince. Voilà ce qu'étaient les Romains de cette époque : la Civilisation, greffée sur le Paganisme, en avait fait des épicuriens, qui se disaient que la mort devant venir tôt ou tard, il fallait du moins l'attendre en chantant et en aimant. Aussi les trouvait-elle toujours couchés aux pieds de leurs maîtresses, une coupe aux lèvres et des fleurs au front, entourés de pantomimes et de musiciens, de cantatrices et de danseuses. C'était la déification du corps, le reniement de l'âme : c'était l'Athéisme.
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Que fût devenu ce Monde d'athées^ si,' audessus de tous, il n'y avait pas eu le pouvoir 'des Empereurs, symbole d'unité dans cette Société où tous les liens de la religion, de la morale et du patriotisme étant relâchés, il n'y aurait eu, s'il n'avait pas existé, que désordres au dedans , que déchirements au dehors ; le pouvoir des Empereurs , sans lequel enfin tout n'aurait plus été que confusion dans l'Univers.
Sans ces nécessités du temps^ qui firent, du pouvoir des Empereurs, un pouvoir providentiel, sa force et sa durée seraient inexplicables; car s'il s'appuyait sur la Mèbe et sur l'Armée, illui fidlait souvent aussi compter avec les Prétoriens et avec les Prolétaires.
La Plèbe était exigeante comme toutes les puissances, et capricieuse comme toutes les foules; elle était le flot qui portait Auguste au Pouvoir ; mais , en échange de sa faveur, il fallait que l'hé-
rider de César^ la courtisât comme un amant courtise sa maîtresse.
Les Prolétaires du Forum n'étaient, après tout, que des façons de lazzarones, endormis dans leur orgueilleuse paresse , et qui ne se réveillaient , tout gonflés de la vanité que leur donnaient leur qualité d'hommes libres et leur titre de citoyens romains, qu'à Tlieure des spectacles du Cirque ou des combats de TAmphithéâtre et le jour des paitages de terre ou des distributions de blé : en un mol , la Plèbe d'Auguste, comme la Plèbe de César, comme la Plèbe de Tibère, de Caligula, de Claude et de Néron , comme la Plèbe de tous les Empereurs, était une fourmilière de mendiants. Dégradée par les siècles de la République, qui l'avait façonnée à l'oisiveté , la populace des carrefours de Rome, attendant tout de l'aumône, et rien du travail, avait l'instinct plutôt que le sentiment de l'Égalité. Elle ne demandait ni lois qui améliorassent son sort, ni institutions qui relevassent sa dignité; ce qu'elle voulait, c'était qu'on abaissât de plus en plus cette ombre de Patriciat qui conservait encore une ombre de prestige. Aux Empereurs comme aux Consuls, elle ne demandait que sa part de blé et sa place au théâtre. Les temps de la République ne 'Fa-
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vaient-ils pas accoutumée à vivre d'aumônes?
Mais elle demandait de plus aux temps de l'Empire de la venger de l'ancienne tyrannie et de l'ancien mépris du Patriciat.
C'est ce qui fit que la Plèbe aima Néron comme elle avait aimé Auguste; qu'elle regretta Caligula comme elle avait regretté César; qu'elle pleura Tibère et Claude comme elle devait pleurer Titus et Trajan. La Plèbe aima, regretta , pleura tous les Empereurs , même ceux qui ont éternisé leur nom par leurs crimes, leurs débauches, leurs démences , leurs cruautés et leurs turpitudes.
La Plèbe de Rome adorait des Dieux, symboles de luxure et d'orgueil, types de violence et de tyrannie. Elle était , comme ses Dieux, sanguinaire et dépravée, voyant avec ivresse le sang couler de la blessure du gladiateur expirant, et souriant avec admiration à la courtisane qui courait , ardente et voluptueuse, étaler son luxe et sa beauté dans les promenades publiques.
La férocité des Empereurs , c'était Timage de la férocité des Dieux ; c'était aussi Texcuse de la férocité de la Plèbe ; c'était presque une flatterie à son adresse, car elle aimait à se retrouver dans ses mattres. La corruption et la cruauté des Empereurs ne pouvaient donc pas les dépopulariser dans une Société qui déifiait la cruauté et la corruption.
Du reste , ce n'est ni pour leurs vices ni pour leurs passions que la Plèbç aimait les Empereurs ; elle les aimait , sans prendre garde à ces vices, qui étaient aussi les siens; à ces passions, qui étaient aussi les siennes, parce qu'ils restèrent le bras de la Démocratie combattant l'Aristocratie, dégénérée en Oligarchie. En un mot, ce qu'elle aimait dans tous les Empereurs , c'était la politique de l'Empire, l'esprit de l'Empire. Cette Politique et cet Esprit , c'est là ce qui caractérisait le Gouvernement des maîtres du Monde; le reste appartenait aux enseignements du Paganisme et aux mœurs de l'époque.
i6â LES CÉSAaS £T LË8 NAPOLËOl^S,
La Plèbe était placée trop loin de VcBil et de la main des Césars pour soqfTrir d'une tyrannie qiii» ne pesant que sur les nobles, les illua^re^i 1^3 ri* cbes et les puissantSi flattait ses hainf)s plus qu'elle n'éveillait ses craintes. D'aiUeura que fai^t TËmpereur dans l'État, quç le Maître ne fît dans sa maison « le Père dans sa famille?
L'Empereur jouait, au gré de ses caprices, avec la fortune , la liberté, l'honneur et la vie de ses favoris d'un jour, de ses amis d'une heure , de ses maîtresses de hasard , de ses épouses de rechange. Le Maître, à son tour, tuait son Esclave comme on tue une béte de somme, et les mêmes turpitudes qui déshonoraient ]e palais des Césars souillaient aussi le plus grand nombre des villas que les heureux du jour construisaiwl à grands frais sur tous les rivages de l'Italie ?
Est-ce que l'idée de la justice et du droit existait dans ce siècle de lumière, d'intelligence, do luxe, de richesse, de plaisir, d'art et de poésie^
LEà GËSAES ET US NAPOLEONS. 1«8
OÙ cependant ceux-là mêmes qui parlaient de Liberté ou qui aspiraient à rÉgalité , ignoraient encore jusqu'à la dignité de Thomme^ avili dans la personne de l'Esclave?
Est-ce que les hommes de ce siècle sentaient et pensaient^ comme nous sentons et comme nous pensons à iiotre époque? £st*C6 qu'ils pouvaient juger la vie des Empereurs, comme nous la jugeons avec nos sentiments catholiques , nos mœurs catholiques, nos idées catholiques?
La servilité des Patriciens dégénérés de TEm* pire ne suffit-elle pas à justifier la tyrannie des Empereurs? Il a £sillu, en eiTet, que cette tyranqie, qui parfois nous étonne et nous confond par son audace et son impunité, entrât bien pro^ fondement dans les desseins de la Providence et dans les mceurs de Rome, pour qu elle eut toujours trouvé dans le Sénat même des adulations sans mesure et des dévouements sans borne. On se demande, en lisant Tacite et Suétone, si c'étaient bien les Empereurs qui étaient frappés de démence, ou les Romains qui étaient tombés dans rimbéoillité.
Voyez plutôt ces Nobles vaniteux et ces Cheva- Hers effarouchés , comme ils courbent lâchement le front sous le joug du Maître qui les humilie , les assassine et les dépouille ; comme ils baisent la main qui les soufflette ! C'est qu'ils ont peur ; et ils ont raison d'avoir peur ; car s'il n'y avait pasy dans l'Empire^ l'Empereur qui enchaîne le Prolétariat, en le flattant et en le nourrissant ^ Rome ne serait bientôt plus qu'une immense caverne où des fleuves de sang couleraient à la lueur des incendies éclairant le pillage et le meurtre.
C'est cette terreur instinctive des Pauvres qui a soumis les Riches au sceptre des Empereurs. Us sentaient que ce sceptre, qui les abaissait, les protégeait contre les déchaînements et les re* voltes de la populace. Les Empereurs jetaient bien parfois à la voracité du tigre, pour apaiser sa fureur, quelques victimes expiatoires; mais plus souvent, ils le muselaient.
Ainsi, pendant que la Plèbe s'adorait dans son Empereur, qui était sa vivante incarnation , le Pa<* triciat le subissait comme une nécessilé, et TArmée le servait , quel qu'il fût , avec le fanatisme de la religion et le mutisme de la discipline ; car TAr-x mée fut longtemps toute dans le camp des Prétoriens y et la destinée des Prétoriens était liée a la destinée des Empereurs, comme le corps à Tâme*
Tout le corps des Prétoriens était un corps de familiers ; ils aimaient TEmpereur comme un maître ; l'Empereur les aimait comme des serviteurs. C'est surtout pour eux que l'Empereur était tout l'Empire ; ils ne comprenaient plus le Monde sans cet être, presque symbolique, qu'on nommait Auguste ou César, mais qui était toujours l'Ëmpe* reur. Plutôt que de rester sans Empereur, ils avisaient .dans un coin du palais, pâle et tremblant, l'imbécile Claude, et de cet idiot , qui était l'oncle et qui fut le successeur de Caligula , ils faisaient l'héritier d'un fou.
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Mais un reflet de l'auréole de César illuminait le front de cet idiot , comme il avait illuminé le front de ce foo. Ce nom de César, qui protégeait sa descendance adoptive était encore dans Rome le seul levier avec lequel on pût soulever la Plèbe et l'Armée.
En instituant le corps des Prétoriens , Auguste avait pensé qu'en devenant une armée dans l'ar-^ mée, ce corps abdiquerait son individualité, au profit de l'Empereur, ou plutôt que son individualité serait d'être toujours à TEmpereur. Auguste avait deviné juste* Seulement , ce qu'il n'avait pas prévu, c'est qu'un jour viendrait où l'Empire serait à la merci des Prétoriens.
C'était là sans doute la plaie de T Empire. Mais cette plaie fut l'œuvre de l'époque et non le fruit de l'Institution.
Il n'y eut jamais à Rome de loi de succession au Trône, pat* la raison que la forme républicaine y fut toujours le vêtement du Pouvoir Impérial. On n'y connaissait donc ni ce principe de légitimité ni ce droit d'hérédité qui, en faisant de la Souveraineté le patrimoine d'une famille, en assurent la transmission régulière, de règne en règne, aux aînés de cette famille.
C'est de là que vint au corps des Prétoriens,
dans la première vacance du trône , après la mort de Ifëron, l'idée de se constituer en grand électeur de r Empire. Sa volonté devint la loi, non parce que la loi fut violée, mais parce quHl n'existait pas de loi.
Là où la force prédomine, elle engendre la Violence : c'est ce qui arriva. Avec le temps, les destinées de l'Empire dépendirent souvent du poignard d'un assassin qui disposait du corps des Prétoriens; le sceptre qui n'aurait dû être qu'au plus vaillant, alors surtout que l'épée le donnait, fut parfois vendu au plus riche ou au plus prodigue, et enfin, de révolte en révolte, de crime eti crime, de changement en changement, il arriva, par le cours des événements, aux mains d'un Empereur qui devait détruire volontaireteient l'teuvre d'Auguste.
Xlt
Du jour où Constantin lui donna deux capitales, TErtipire Romain cessa d'exister. Ce suicide inattendu fut encore un événement providentiel.
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Le Monde païen allait disparaître ; la Civilisation antique allait mourir; mais le Monde chrétien surgissait du tombeau du Christ, devenu le Dieu de Constantin, et Tesprit de rÉvangile, devenu Tesprit de THumanité, enfantait la Civilisation moderne. La mission de l'Empire Romain était achevée; il pouvait s'ensevelir dans le linceul de sa puissance et de sa gloire. Il avait vécu quatre siècles.
L'Humanité tout entière fut résumée , dans ce% quatre siècles , avec toutes ses faiblesses et toutes ses grandeurs, tous ses abaissements et tous ses héroïsmes^, toutes ses folies et toutes ses vertus : siècles de troubles , de crimes et de corruptions; mais aussi siècles de lumières, de splendeurs et de progrès.
Voilà ce qu'a été cette période de l'histoire romaine y que les plagiaires de Montesquieu ont qualifiée de décadence, et qui cependant a jeté plus d'éclat et a eu plus de durée qu'aucune autre période de la Civilisation antique. Ceux qui la jugent ainsi ont-ils rencontré dans les annales du Monde beaucoup de Monarchies ou beaucoup de Républiques qui aient brillé et qui aient vécu autant que FEmpire, tel qu'Auguste l'avait institué, que César l'avait conçu, ou
plutôt tel que TEsprit du temps, œuvre de la Providence, Tavait enfante?
Sans doute le dernier siècle de T Empire Romain n*a guère été qu'une lente» douloureuse et triste agonie. Mais si du règne de Dioclétien au règne de Constantin , il n'a traversé qu'une phase descendante, pendant laquelle le faste inusité des Césars, manteau de pourpre» jeté sur des haillons, contrastait avec la faiblesse de TEmpire et ]a dégradation de l'Empereur, du moins il avait eu, avant cette décadence, qui devait précéder sa chute, trois siècles de puissance et de lumière, de richesse et de splendeur.
Ces trois siècles de T Empire Romain qu'aucun autre peuple n'a eus depuis, avec ce même éclat et cette même continuité , que Dieu seulement les donne à l'Empire Français , et il laissera dans l'histoire des traits assez ineffaçables , assez lumineux pour qu'il n'ait rien à envier aux grandeurs et aux gloires du Passé.