L'EMPIRE FRANÇAIS
L'Empire Français difTère profondément de TËmpire Romain ^ par la nature de son influence et le caractère de sa suprématie. Le Peuple Français n'est ni moins guerrier ^ ni moins brave, ni moins conquérant que le Peuple Romain ; l'esprit militaire anime la France au même degré quUt animait Rome.
Mais ni la Terre^ ni l'Humanité ne sont plus, à l'époque des Napoléons , ce qu'elles étaient à l'époque des Césars. Les temps sont changés, et les hommes, les mœurs, les idées, les intérêts 9 les sentiments : tout aussi est changé dans le Monde.
L'épée n'est plus le grand levier de la Civilisa^ tion; l'industrie est devenue un plus sur instru-^ ment du Progrès; la vapeur et l'électricité ont créé de si puissants moyens de communication entre les hommes et de rapprochement entre les intelligences , que ces moyens suffisent à propa-*
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ger les lumières de Tesprit et les perfectionnements de la matière. La vapeur et Télectricité n'effacent-elles pas les distances et les frontières? Ne porlent-elles pas les découvertes de la science, les aspirations de Tart et les méditations de la pensée, de mers en mers et de contrées en contrées, à travers tous les Océans et tous les Mondes , d'un p61e à Taulre pôle ?
L'Empire Français n'aura dope pas Timmense étendue d^ TEmpire Romain : la Providence fait chaque homme et chaque peuple, tels qu'ils doivent être, selon les temps, pour leur œuvre et leur mission.
Aujourd'hui que, soumettant à la volonté de l'homme, par les forces de. la vapeur, la puissance des éléments, la science ouvre à Vidée, par des voies plus faciles et plus promptes, des Mondes plus lointains, dans quel but stérile TEmpire Français se serviraitf-il de Vépée, pour s'étendre par des conquêtes infécondes et des agrandissements passagers, au delà du moins de ses limites naturelles? S'il se répandait » comme naguère, hors de ces limites, il tom^f prait lui-même les lignes harmoniques de son Unité , qui sera complète le jour où elle abri^ fera toutes les races homogènes de la vieille
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Gaule : branches diverses sorties d'un même tronc.
L'Empire Français, de même que l'Empire Romain , fait rayonner sur le Monde le soleil de la Civilisation. En effet, c'est sa Capitale qui personnifie aujourd'hui , comme Rome autrefois , comme Athènes avant Rome , la pensée humaine dans ses généralités les plus hautes; c'est la langue de ses savants , de ses historiens , de ses publicifites, de ses philosophes, de ses romanciers, de ses poètes, qui, en exprimant oes gêné* ralitési dans la forme la plus universelle, oom<munique, de jour en jour et de proche en proche, à toutes les intelligences, cette pensée qu'on voit marcher irrésistihlement , depuis des siècles, à travers toutes les révolutions des peuples, à la conquête du Globe.
Mais aussi supérieure à la domination toute violente, toute oppressive et toute raatériella de TEmpire Romain que le Catholicisme est supérieur au Paganisme, cette domination toute tno^ raie, toute pacifique et tout intelleoluelle de l'Empire Finançais ne s'impose ni par l'épée ni par la victoire ^ elle est tout entière dans la puissance attractive de ses idées, qui sont à la fois sa vraie fot*ce^ sa vraie grandeur et sa vraie gloire «
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Ainsi y dans leur domination ei^lérieurey dans leur force d'expansion sur le Monde , au dehors enfin y TËmpire Français et TEmpire Romain se ressemblent par le but et le résultat, autant qu'ils se distinguent par le moyen et le procédé.
Au dedans, c'est Finverse; dans leur organisation intérieure , dans leur puissance de concen-^ tration, l'Empire Français et TEmpire Romain sont aussi dissemblables au fond qu'ils sont semblables dans la forme*
Sans doute le Gouvernement des Napoléons n'est ni moins autocratique , ni moins personnel que le Gouyemement des Césars; ainsi le veut l'inexorable loi de l'Unité , qui est toute la force du Pouvoir, comme la force du Pouvoir est toute la sauvegarde de la Société.
Mais là où les Césars pouvaient abuser de tout, les Napoléons ne pourraient abuser de rien. Le Catholicisme n'a pas seulement créé la dignité de l'homme et l'indépendance du citoyen, en dé-
truisant Tesclavage que le Paganisme avait respecté ; il a profondément enraciné dans les cœurs des idées de justice et de droit qui , en rendant désormais impossible le règne d'un Néron , suppriment de l'Autocratie les excès et les (langers pour n'en conserver que les bienfaits et les services.
Dans les temps modernes, l'Autocratie ellemême, se modelant ^r la Société où il n'y a plus de force qui prévale contre le droit, rencontre des limites infranchissables dans la Loi , protectrice de la fortune et du travail, de la vie et de la liberté des citoyens.
Du sommet où ils étaient placés, les Césars, pris de vertige , ont pu s'abandonner à tous les emportements d'un Pouvoir qui, n'ayant de frein que dans la conscience, pervertie par les enseignements du Paganisme^ devait naturellement, à une époque où l'idée du devoir n'existait pas encore et où l'Empereur n'avait de responsabilité ni devant Dieu, ni devant les hommes, ni devant
serait plus Caligula; il trouverait avec d'autres mœurs , d'autres idées y d'autres sentiments , un Code , fniit d'une autre Civilisation , née d'une autre religion, qui lui oterait jusqu'à la pensée de toucher à Thonneur et à la vie, à la fortune et à la personne des citoyens.
Sans doute, la liberté de discussion sera perpétuellement absente du Gouvernement des Napoléons , car elle est incompatible avec l'esprit de l'Empire, qui est l'esprit d'Égalité, à ce point que s'il arrivait qu'un Empereur eût la pensée de relever la Tribune et d'affranchir la Presse, il ne tarderait pas à être forcé de reprendre ce qu'il aurait donné.
La science , en effet , n'a pas encore trouvé le secret de marier l'eau et le feu ; or l'Égalité et la Liberté, c'est l'eau et le feu; seulement l'Égalité est toujours pour tous , et la Liberté n'est jamais que pour quelques-uns. Ne vaut-il pas mieux perdre la Liberté et garder l'Égalité ?
J'avoue , d'ailleurs , que même sous ce régime où je n'ai pas la faculté de déverser le blâme sur les actes du Gouvernement, l'outrage sur les hommes du Pouvoir , le mépris sur les Institutions de la France , je me sens néanmoins libre , très-libre, parfaitement libre; car vivant dans le
respect de la Loi, je prie selon ma foi, j'aime selon mon cœur, je travaille selon mon penchant; en un mot , je pense et j'agis à mon gré, je vis à ma «;uise , faisant de mon temps et de mon argent ce qu'il me plaît d'en faire. Si la vraie Liberté n'est pas là y où donc est-elle ?
L Autocratie des Empereurs ne peut plus être , je ne dis pas seulement aujourd'hui, mais demain, mais plus tard , mais toujours, qu'un Gouvernement de père de famille; rigoureux par devoir et non par penchant envers ceux qui fout le mal avec réflexion et opiniâtreté; clément, même envers ceux qui s'égarent par faiblesse ou par légèreté; juste et bienveillant pour tous; couvrant enfin de sa sollicitude les classes les plus nombreuses et les plus souffrantes , tout en sauvegardant de sa force les classes les plus restreintes et les plus favorisées.
Ici, enlre les Napoléons et les Césars, l'analogie reparait et recommence; c'est la même mission
démocratique, la même politique populaire; pour ceux-là comme pour ceux-ci , c'est la même raison d'être.
Mais quelle profonde différence entre le peuple de travailleurs , qui est celui des Napoléons et le peuple de mendiants, qui était celui des Césars !
La Plèbe Romaine, vivant d'aumônes, dans son orgueilleuse oisiveté, pesait sur le Gouvernement des Césars , d'un tout autre poids que le Peuple Français , vivant de salaires , dans sa féconde activité , ne pèse sur le Gouvernement des Napoléons.
Sans doute, dans les bas-fonds du Peuple , où les Prolétaires ont remplacé les Esclaves par les passions qui les rongent et les dangers qu'ils créent , il y aura longtemps encore une tourbe de malfaiteurs et de factieux qui, menaçante pour les Riches , forcera le Pouvoir de veiller , sentinelle vigilante , au salut de la Société. S'il désarmait un seul jour, qui sait de quel lendemain ce jour serait suivi ?
Mais ce n'est pas là le vrai Peuple, qui renie de tels sentiments et qui regrette de tels frères. Ce Peuple ne demande au Pouvoir que la réalisation, chaque jour plus large et plus complète, du principe d'Égalité , par des améliorations successives et des réformes progressives qui , en étendant de plus en plus la faculté à côté du droit, aident l'ouvrier à parvenir à Taisance par Tamour du travail , et au repos par F esprit de conduite.
Du même coup , accroître les ressources et diminuer les dépenses du travailleur ; améliorer matériellement et moralement le sort des masses; augmenter enfin la part des Pauvres dans le partage des ressources nationales et la part des Riches dans la répartition des charges publiques, afin de rapprocher les distances et d'équilibrer les proportions, dans la mesure du juste et du possible : telle est l'œuvre du Gouvernement des Empereurs, telle est la mission de la race des Napo-
léoDs, dont la popularité s'explique par la nature même du but auquel la Providence les destine.
Mais le Peuple des Napoléons sera moins tyrannique et moins exigeant que le Peuple des Césars, parce qu'il a de plus des sentiments d'honneur, de justice et de probité qui le font plus digne et plus sensé
De même, la Garde Impériale n'offrira jamais les dangers de la Garde Prétorienne, parce que, dans l'Empire Français, tout est déterminé, tout est prévu, tout, jusqu'à la vacance du Trône, par la Loi, qui est la règle suprême, tandis que, dans l'Empire Romain , rien n'était ni prévu ni déterminé que par la force , qui était la suprême I^i. Là où règne le droit, l'épée du soldat le défend et ne le détruit pas.
La source de ces analogies et de ces contrastes est dans les entrailles mêmes de la Société Française, vivante reproduction de la Société Romaine , si l'on s'arrête à sa surface
extérieure et à sa physionomie matérielle, mais qui s'en distingue par de radicales dissemblances, dès qu'on pénètre dans \e% mystères de sa pensée, dès qu'on en sonde les profondeurs morales, dès qu'on soulève enfin les voiles de son âme.
Deux faits immenses, fruits du Christianisme, ont donné à la Société Française un caractère tout différent du caractère que le Paganisme avait donné à la Société Romaine. Ces deux grands faits, qui ont changé la face du Monde, C'est l'affranchissement de l'Esclave et l'émancipation de la femme.
Dans les Sociétés Antiques, la femme n'avait pas de rôle, et l'Esclave avait une place; dans les Sociétés Modernes, l'Esclave n'a plus de place, et la femme a un rôle. L'un s'est retiré et l'autre est arrivée, et tout s'est transformé.
Tout s'est transformé, car en remplaçant les Esclaves, les travailleurs, entrés dans la sphère
sociale 9 ont créé des éléments d'activité d'une incalculable puissance , et ces éléments ont fait du monde une ruche dans laquelle THumanité tout entière, contribuant à l'œuvre commune du progrès universel , recueille les fruits de cette œuvre sainte.
Ainsi on ne voit pas dans la Société Française ce qu'on voyait dans la Société Romaine : quelques fortunes fabuleuses , acquises avec rapidité , et dépensées avec prodigalité, absorbant toutes les richesses de l'Empire, concentrées dans quelques mains fastueuses. Mais le nombre des citoyens aisés y est beaucoup plus considérable , et , là du moins, chacun vivant de son labeur, fier à bon droit d'employer utilement son intelligence et sa vie; au lieu d'un peuple de mendiants, greffe sur un monde d'Esclaves, on n'aperçoit qu'un monde de travailleurs fécondant, au profit de tous, la Terre, création de Dieu, et élevant, du même coup , avec le niveau de l'aisance privée , celui de l'aisance générale.
Tout s'est transformé; car, en devenant l'égale de l'homme, la femme est entrée plus avant dans la vie sociale ; leur existence s'est mêlée davantage, et avec leur existence , leur pensée , leur imagination , leur intelligence et leur âme; entre l'homme
et la femme enfin se sont établies , par le fait seul de cette égalité de droits, une communauté d'intérêts et une continuité de rapports, qui ont exercé sur les idées et les sentiments de la Société une action telle qu elle s'est traduite par une sorte de révolution dans les mœurs publiques et privées.
En effet , l'influence de la femme , mise perpétuellement en contact intime avec l'homme, a graduellement adouci la rudesse des manières, la barbarie des mœurs et la sauvagerie des sentiments , à ce point que la férocité des actes est devenue, de notre temps, une anomalie aussi monstrueuse qu'exceptionnelle.
D'un autre côté , cette introduction des femmes dans la vie sociale, d'où elles étaient exclues à l'époque où l'usage et la loi les condamnaient également à vivre dans l'ombre des gynécées, sous peine d'infamie, a naturellement détruit l'empire de la courtisane antique, dont la domination reposait surtout sur le privilège dont elle jouissait seule, au prix de sa dégradation, de vivre librement , au grand jour.
De ces deux faits dominants : l'affranchissement des Esclaves et l'émancipation des femmes, est née une Société Française, toute différente, par
le caractère et par la physionomie , de la Société Romaine.
Toule médaille a son revers; le travailleur a généralisé la soif de Tor, d'où est née la cupidité^ ce vice de notre temps ; la femme a universalisé cette douce ivresse du cœur, cette inefTable mélancolie de rame, que les catholiques, comme les païens, appellent Famour, mais qui dans les temps antiques n'était qu'un plaisir, et qui dans les temps modernes est un sentiment ; en un mot, elle a créé la passion.
La Société Romaine ne connaissait pas cette sublime démence de la Société Française, rayon de Dieu, émanation du Ciel, qui semble n'illuminer le cœur de l'homme que pour le foudroyer par le désespoir et le remords; car la passion, il faut bien le dire, la passion, telle que le Catholicisme l'a faite, telle enfui que de grands génies, Goethe et Chateaubriand, l'ont montrée dans fVeriher et René^ ces deux types aussi effrayants de vérité que sublimes de profondeur, c'est Ta-
moiir illégitime, l'amour coupable, c'est surtout l'amour adultère. On en pensera, on en dira ce qu'on voudra : mais ni les anathèmes de la religion, ni les châtiments de la justice, ni les malédictions du moraliste, ni les mépris de l'opinion n y changeront rien ; l'adultère est enraciné aussi avant dans nos mœurs que le mariage dans nos lois.
Le mariage, en effet, devait engendrer l'adultère, comme toute discipline crée la révolte. Ainsi le veut la nature de l'homme qui oscille perpétuellement entre les penchants de son cœur, qui le rattache à la Terre, et les aspirations de son âme, qui l'élèvent jusqu'au Ciel : l'adultère est la révolte du cœur contre la discipline du mariage.
Mais l'adultère est un combat, aussi long que douloureux , où les supplices de la conscience placent le châtiment à côté même de la faute. L'adultère, c'est le danger permanent, c'est l'honneur d'une femme, c'est la vie d'un homme, c'est
le repos d'une famille qui se jouent , à chaque minute , d'un bonheur inquiet et tourmenté , entre deux baisers aussi tremblants d'effroi que d'ivresse.
Chose fatalement grave, en dépit même de la frivolité du caractère et de la légérelé de l'esprit, l'adultère fait de l'amour une passion, et non un plaisir : aussi la pécheresse catholique ne ressemble- l-elle en rien à la courtisane païenne. La courtisane païenne, c'était Vénus ; la pécheresse catholique, c'est Madeleine.
Madeleine, c'est la femme, telle que l'a faite le Catholicisme, la femme dans toute la plénitude de ces beautés de l'âme et de ces grâces du corps, dont elle a été douée par la mystérieuse influence de la religion d'amour et de charité promulguée du haut du Golgotha.
Autrefois , le nom typique de Vénus, qui ne rappelait que les plaisirs et les joies, résumait tous les attraits et tous les entraînements de la femme païenne. Aujourd'hui, le nom typique de Madeleine , qui rappelle plus de tendresses que de bonheurs, plus de larmes que de sourires, résume toutes les séductions et tous les dévouements de la femme catholique.
Tout est dans le nom de Madeleine ; l'amour ,
la prière y la souiTrance, les sourires et les larmes; car Madeleine a aimé, pi'îé, souffert, souri et pleuré^ et la femme n'est complètement femme qu'après qu'elle a souffert par le cœur, qu'après qu'elle a pleuré.
C'est là ce qui différencie Madeleine, pécheresse catholique, de Vénus, courtisane païenne. Entre Vénus et Madeleine , il y a toute la distance qui sépare le Paganisme du Catholicisme, tout l'espace qui sépare une religion de la Terre, venant de l'homme, d'une religion du Ciel, venant de Dieu.
Dans une Civilisation où l'amour, passion au lieu d'être un plaisir, se creuse dans Tàme un mystérieux abîme de joies douloureuses mélangées d'ineffables souffrances, la débauche peut exister, mais honteuse et cachée; la courtisane peut briller, mais avilie et reniée.
Dans la Société Romaine, la courtisane était une influence, parce que les mœurs nées du Paganisme lui avaient fait une place dans cette
Société. Mais dans la Société Française , oii elle D a pas de place, elle ne deviendra jamais une influence ; elle n*y sera jamais qu'une marchandise, et la débauche une dégradation.
Si frivole et si dépravé qu'on soit, aujourd'hui le sentiment de la famille , sentiment tout catholique et tout moderne, domine tout : on achète encore Tamour des courtisanes, comme on achète des chevaux, des hôtels, des voitures, des meubles, des châteaux, des musées et des bibhothèques ; mais on le paye sans oublier qu'on est époux et père.
La conscience privée a ses heures où elle transige avec le sensualisme; le devoir individuel a ses jours où il transige avec le plaisir : la morale publique ne transige jamais avec la sainteté du mariage. Ceux-là mêmes qui la ternissent à la dérobée, ne peuvent plus échapper à l'influence d'une Institution que la Société religieuse a faite et qui a fait la Société civile ; car pour déraciner celte influence de notre cœur, il faudrait détruire Tespril de la famille, d'où est né l'esprit de propriété, et qui est toute la Civilisation moderne.
Si afTaiblie , d'ailleurs , que puisse être la Foi catholique dans les âmeSy la pensée catholique n'en est ni moins vivante dans les cœurs, ni moins puissante sur les esprits. L'œuvre du Catholicisme est faite, et rien ne peut plus la détruire. Notre Civilisation et notre Société sont filles de l'Évangile; l'Évangile a fait nos mœurs, nos sentiments et nos idées. C'est là un résultât désormais indestructible. Sceptique ou croyante, notre époque est nécessairement catholique de caractère, de tempérament et de physionomie, catholique par le fond et par la forme, par son intelligence et par sa législation.
Là même où régnent le doute et l'indifférence ; là où on ne pratique pas davantage le culte qu'on n'accepte le dogme, la pensée de Dieu survit à la Foi. On ne croit ni à l'enfer, ni au paradis; Inais on croit à l'Ame et à l'Éternité, insondable et terrible mystère sur lequel l'esprit troublé du philosophe , interrogeant sa science et écoutant sa rai-
son^ ne peut que se répondre : Je comprends que je ne comprend^ pas, et Je stis que je ne sais pas. Ce n'est déjà plus de TAlhéisme comme au temps des Gësam; c'est du Déisme.
De ce Déisme même, sorte de religicm universelle de l'univers philosopHque ^ se dégage un spiritualisme raisonné qui , sans divorcer d'avec le sensualisme moderne, contient du moins, dans de justes limites, l'expansion du Monde physique, le subordonnant au Monde moral, comme laction à la pensée, comme le corps à Tàme :
ainsi le veut l'ordre de la Providence qui, sans les séparer , a donné la suprématie à l'esprit sur la matière.
La encore il y a une profonde dissemblance entre l'Empire Français et l'Empire Romain.
Quelque puisse être désormais le développement du Monde physique, la supériorité du Monde moral se maintiendra perpétuellement au sein de notre Société. On ne verra pas sous les Napoléons ce qu'on a vu sous les Césai*s : le culte des intérêts tuer le culte des idées. Le matérialisme, en effet , rencontrera toujours dans le spiritualisme catholique une barrière infranchissable, barrière que le sensualisme païen n'a jamais pu lui opposer. Tout ici-bas a ses éclipses; le soleil même a
les siennes ; mais l'éclipse passe, et la lumière réparait plus vive et plus belle.
11 en est ainsi du Spiritualisme : il a ses interrègnes; mais, pour lui, ces interr^nes ne sont que des repos où il puise de nouveaux élèmeuts d'influence et d'action sur THumanité.