S II. — NÉRON ET SON PEUPLE
Mais c'étaient là les affaires du palais, non celles de l'empire.
Tandis que le sang impérial coulait ainsi, sang privilégié, querelles domestiques auxquelles le peuple avait rarement l'indiscrétion de se mêler, Néron laissait le pouvoir à Sénèque et à Burrhus, négligeant assez les affaires de l'État pour les abandonner aux honnêtes gens. Après le meurtre d'Agrippine, il eut même une recrudescence de popularité : il rappela d'exil les disgraciés de sa mère, éleva des tombeaux à ses victimes, faisant ainsi étalage des cruautés d'Agrippine. Trois ans après le matricide (an 63) (2), Thraséa lui-même louait ce gouvernement qui avait aboli le lacet et le bourreau ; Rome, qui avait souffert Séjan, Tibère, Caligula, Claude, Messaline, Agrippine, ne devait pas se montrer difficile en fait de miséricorde et de clémence.
Cependant le caractère impérial se développait. Ce caractère avait son côté élégant, artiste, civilisé, ses prétentions au talent et ses ambitions innocentes. Caligula, quelque fou
(1) Lucius Silanus et Rubellius Plaulus. J'en parlerai plus tard.
(2) r. Tacite, Annal. XIV. 48.
qu'il pûl être, ne fui ni un génie oisif, ni une intelligence éteinte. Néron était trop empereur pour ne pas avoir tous les goûts de son siècle. Poëte, il rassemblait chez lui les beaux esprits du temps, qui venaient dans ces soirées littéraires apporter chacun son hémistiche, et de ces hémistiches réunis étaient formés les poëmes de Néron (1). Orateur, il se fit décerner la palme de Téloquence (sans concours, il parlait trop mal). Philosophe, il appelait les stoïques à sa table, et se divertissait de leurs disputes. Que sais-je? il était peintre, sculpteur, joueur de lyre (2). Bien mieux, il était cocher. Ses manies d'artiste rendaient-elles Néron plus noble et meilleur? Non : l'intelligence elle-même n'est pas tout. D'ailleurs, selon la morale et la loi anciennes , les talents de ce genre étaient choses réprouvées, interdites, déshonorantes (3) : jouer de la lyre était une honte; danser, c'était abdiquer toute pudeur virile. La vieille morale, impuissante contre les arts, était assez puissante encore pour dégrader les artistes.
(1) Tacite, Annal. XllI. 3. XIV. IC. Suétone. 52. M arUal. VIU. 06. — Il avait fait un poème sur la guerre de Troie (Xiphilin. LXU. Juvénal. VUI. 220, et le scoliaste Servius. Enéid. V. 370) qu'il chantait, dit-on, dans Tincendte de Rome ( Tacite. XV. 30. Suétone. Xiphilin). —11 voulait aussi écrire un poème sur lliistoire romaine (Xiphilin).— Sur ses poèmes satiriques, Y. Suétone, in Domit. Tacite, Ann. XY. 49. — Suétone, in Vite Lucani. Pline. XXXVII. 3. et Scnèquc, Quest. nat. 1. 6. citent de ses vers ; on connaît aussi ceux que Perse rapporte :
Torva mlmalloneis implerunt cornua bombls, etc. Perse. 1. 99.
(2) Suétone. 52. 53. Tacite, XIH. 3. Dion Chrysost 71.
(3) J'ai déjà cité (p. 132) les expressions de Tacite et de Suétone, Y, encore les endroits cités ci-dessous, et Juvcnal comparant le crime de Néron à celui d'Orcste :
Par Agamemnonidoe crimen : sed causa facit rem Dissiniilem
In scenà nunquam rantavit Orestes,
Troica non scripsit. Quid enim Virginius armis Debult ulcisci magis, aut cum Vindice Galba ? Quid Nero tam sîftù crudàque tyraniiidc fecit.^ Hspc opéra, atque ha sunt generosi principis artcs,
Ajoutez à cela cet esprit romain qui iDatérjiaUsi^ll toute chose. La peinture et la sculpture n'étaient plus ces arts sacrés du temps de Phidias ; le talent du cocher et celui 4if pantomime étaient bien autrement populaires. La musique même, la passion favorite de Néron qui eut toutes le3 pas^ sions ; la musique, cet art si grave et si saint dans la Grèce qui en avait fait un des fondements de la cité, \^ musique n'était plus qu'un métier de mendiant. Elle n'acconipagnait plus que les tueries des gladiatc|jrs, les soubresauts des funambules, Torgie des festins. Et il faut le dire, des ^rts à la volupté, de la volupté à la corruption, de la corruption au meurtre, le passage était plus court qnie nous pe pouvons le comprendre.
Quant à Néron, sa mère avec cette digf^ité baut^ne que l^. corruption tempérait, ses deux maîtres avec leur indulgente vertu, le gênèrent quelque temps. Il eut d'abord dans ses jardins un cirque où il conduisait des chars devait iin public choisi ; le peuple commença à se presser aux portes et à demander qu'on l'admît. Il eut dans son palais un théâtre de société, où il chantait pour ses amis, et où il faisait paraître le grave Burrhus ; le peuple, I^on courtisan, fit tapage , ue voulut plus de ses acteurs roturiers, et demanda : Néron (1) ! Mais croyez -vous que l'empereur sur la scène ne sera plus l'empereur, qu'au moment où il s'y montrera tremblant devant ses juges, essuyant la sueur de son front , saluant le peuple, accordant sa lyre, son cortège de centurions l'abandonnera ; qu'il n'aura pas un consulaire pour porter sa lyre, un consul pour faire l'annonce du spectacle et réclamer Tin-
Gaudentis fœdo peregrina ad pulplta canlu Prostitui, Graia&que apium meruisse corono;. Majorum effîgies habeant insignia vocIb, Ante pedes Doniiti ^ongum tu ponc Tbyesta& Syrma yel Ânligonffîi seu personam MeDalippeâ.
JavéDah Sat. Vlll. 21â et auiv.
(1) Ut sludia sua publicaret. Tacite.
SON PEUPLE. 4â9
dulgence du public en faveur de ce timide débujtaut? Si Néron cbapte, il faut, pour accompagner sa voix, un choeur de sénateurs , de consulaires et de matrones ; s'il monte sur la scène, il faut que tojute l'aristocratie l'y accompagne (J). Une éicole est ouverte où, jeunes et vieux, toute la noblesse vient apprendre l'art des histrions. D'abord Néron a gagné à des prix énormes quelques nobjes fuinés; la peur, l'esprit de cour, la force au besoin, en amèneront assez d'autres (2). Ne cherchez plus la vieille Rome au temple, au Forum et au sénat; six cents chevaliers, quatre cents sén^urs, des femmes de grande famille, sont appareillés pour l'arène ; d'autres chantent, jouent de la flûte, font les bouffons. Le monde vaincu va cojfttempler là les descendants de ses vainqueurs, rire des lazzi d'un Fabius ou des grandes tapes que les Mamercus se donnent (3). La vertu de Thraséa joue un rôle
(1) Res baud mira tamen citharsedo pr^eipe, mimus
NobUis Juvénal. Ibid.
(2) Priacipe senatuque auctoribus... Qui vim quoqvLe adhibeant, TacUe, Annal. 1^\. 20. Peeunià et sœpiùs vi. ^ist. II. 62. Juvénal nous indique bien gue cet oubli de la dignité personnelle, souvent volontaire et acheté, fut souvent aussi imposé par la menace :
Vendunt nullo cogente Nerone
Nec dubitant Ceisi prsetoris vendere ludis.
Pinge tameo gladios inde atque bine pulpita pone ;
Quid saUus ? Mortem sic qulsquam exhorruit ut sit
ZelolypusThymdes? Juvénal. VIII. 193.
(3) F. comme Juvénal flétrit celte dégradation de la noblesse :
Laurcolum vclox etiàm benà Lentulus egit ,
Judice me, dignus vera cruce : nec tamen ipsi
Ignoscas populo ; popuU frons <^urior hujva
Qui sedet et spectat triscurria patriciorum,
Planipedes audit Fabios, ridere potest qui
Mamercorum alapas. Quanti sua funera vendant
Quid refert? Ibid. VHI. 189.
El sur les nobles devenus gladiateurs, F. les vers suivants ^37-210. F. Ole. p. 12^. Suét., in Néron. 12. Sén^que, ep. 87-99. Qucst. nat. Vl|. 31. ûuintilien. VjUI, b. Sur
UkO NÉRON.
dans les jeux Juvénaux; la noblesse d'une Élia Calulla vient, à quatre-vingts ans, danser sur le théâtre ; la bonne renommée d'un chevalier romain est à cheval sur un éléphant (1). Les pantomimes , jusque-là adorés des sénateurs et châtiés par le sénat, objets des sévérités officielles et des admirations privées, expulsés périodiquement de Tltalie et y revenant toujours, se vengent du dédain de la vieille Rome en lui tendant la main pour monter sur les tréteaux. L'ami de Néron, riiistrion Paris que plus tard il fera mourir par jalousie d'artiste, aujourd'hui, afin de gagner ses éperons de citoyen, se fait donner par son prince tous les patriciens pour cama* rades (2).
Cependant les haines s'accumulent. L'aristocratie, qui d'elle-même serait montée volontiers sur le théâtre , garde rancune à Néron de l'y avoir fait monter de force. Néron voit s'élever son grand et sérieux ennemi. Le stoïcisme a un peu retrempé le vieil esprit romain. Il se fait une alliance entre la philosophie et le patriciat, entre la vieille Rome et la Grèce nouvelle, alliance défensive contre l'esprit impérial. Le sénat, qui garde depuis l'avénemenl de Néron quelque liberté de délibération, laisse cette opposition se trahir ; le jurisconsulte Cassius, fait entendre dans son sein ces graves paroles : « Plus d'une fois, pères conscrits , j'ai vu proposer dans cette enceinte des mesures contraires aux lois et aux traditions de nos aïeux ; et si je ne les ai pas combattues, ce n'est certes point que je ne crusse plus sages et plus justes en toute chose les règlements de nos pères. Mais d'un côté, je ne vou-
les femmes s'exerçant au même métier. Id, VI. 24â-26C. Ce dernier fait appartient surtout à l'époque suivante, celle de Domitien; mais Tacite (XV. 32), à moins qu'on ne veuille forcer son texte, prouw/ bien qu'il ne fut pas étranger à celle de Néron.
(1) Notissimus equesromanus elephantoinsedit. SuHt. 12.
(2) r. Tacite, Annal. XIV. 14. 15. 20. 21. XV. 32. Suél., In Ner. 11. 12. Dion. LXI. Galba depuis défendit, par un édit sévère, Tadmission des chevaliers sur la scène. Même dans les provinces, les entrepreneurs de spectacles spéculaient sur cette dégradation des fils de famille. Tac, Hist. II. 02.
SON PEUPLE. bki
lais pas affecter devant vous un amour exagéré des traditions antiques ; de l'autre, si nous avons quelque autorité, je ne crois pas qu'il faille l'affaiblir par des luttes continuelles, et j'ai voulu la garder entière pour le jour où la chose publique aurait besoin de nos conseils (1). » Cassius, un de ces hommes dont il semblerait que l'espèce n'eût pas dû survivre à la bataille de Philippes, conserve chez lui l'image du meurtrier de César son aïeul , avec cette inscription : « Au chef de parti (2). » En même temps, au milieu des voluptés de Rome , des hommes , des femmes se rassemblent dans les jardins pour entendre le philosophe cynique Démétrius , cet homme hardi qui répond à Néron : « Tu me menaces de la mort, la nature te rend la menace; » qui, en plein gymnase , en face du sénat , des chevaliers et de César , tonne contre les bains, le luxe, toutes les délicatesses de la vie romaine (3). Et tandis que toute la domesticité militaire du palais , « les centurions aux barbes de boucs , la jeunesse musculeuse du prétoire (4), » s'insurge contre la philosophie, raille le manteau du stoïque, « vend pour cent as cent de ces docteurs grecs (5) ; » le stoïcisme , qui est politique de sa nature et pousse le sage vers les affaires, quoi que puisse faire le prudent Sénèque pour l'en écarter (6) , le stoïcisme se constitue en parti.
Ce parti a déjà son chef et son futur empereur. Un homme allié à la maison des Césars , d'un extérieur sévère , d'une chaste simplicilé dans sa maison , entouré de philosophes , vivant dans la retraite et d'autant plus remarqué , Rubellius Plautus est déjà signalé à Néron comme un homme (écoutez
(I) Tacite. XIV. 43. — (2) Duci partium. Tacite, Annal. XVI. 7. Suét. 3T.
(3) V, sur ce philosophe anii d* Apollonius , Epiclètc, in Arriano. 1. 25. — Philostraie. lY. 8. 14. V. 1. 9. VI. G. Vlll. â. Son amiUê avec Thraséa. Tacite. XVI. 34 etsuiv. -> Sénèque, pass^tii.
(4) Gens bircosa centurionum... varicosi ccntmioncs. Perse. V. In Une. (&) Et centum Gra;cos nudo contnssc licetur. Perse. Ihid,
(6) Sénèque, Ëpit. 30. 73.
bien cette parole) « qui ne feint pas rn^ine le goût de Yoisi- \eté (1) ; » taot il fallait qu'on fût inutile , si Ton ne voulail; passer pour dangereux ! Ses amis se croient déjà si forts , qu'il suffit d'une comète et d'uqi éclair (signes de révolution» disait le peuple) pour faire parler tout baut de son règne et pour le perdre. Pourtant il ne mourut pas sur l'heure. On l'avertit de se soustraire à la calomnie, de se sacrifier au repos public ; on lui rappela qu'il avait en Asie de beaux biens où il pourrait vivre tranquille sans craindre amis ni délateurs; on l'éloigna doucement sans oser même l'exiler (an 60) : tant on était loin encore de la tyrannie emportée des premiers empereurs, tant la clémence était encore populaire !
Mais quand la mort de Burrhus (an 63) , hâtée par Néron, l'eut fait enfin sortir de page ; quand l'homme selon son cœur, Tigellin» fut devenu préfet du prétoire ; quand Sénëque, au milieu des embrassements de son maître qui lui demandait de ne pas se retirer, n'en comprenant que mieux la nécessité de le faire, se fut éloigné de Rome pour aller mûrir sa philosophie dans une austère solitude ; quand Néron fut libre de tous ces obstacles : le génie impérial commença à se faire voir d^ns sa nudité. Et, dès l'abord, une tou|e petite, tout innocente, tout obscure accusatiop de lèse-majesté, se glissa devant le sénat contre un poète satirique. Cette fois encore, à force de louanges pour César, Thraséa parvint à escamoter aux délateurs leur succès, et ^détourner un arrêt de mort; mais le César pur sang s'était révélé.
n alla bientôt plus loin. Deux exilés lui faisaient peur : à Marseille , un Sylla, bien déchu pourtant ; en Asie, Plautus, grave et calme au milieu des philosophes ; l'un redouté comme indolent et pauvre , l'autre comme riche et comme penseur. Des assassins partirent de Rome, au bout de six jours furent à Marseille au souper de Sylla et le tuèrent. — La mort de Plautus fut plus remarquable. Il était populaire en Asie, soutenu
(1) Tacite, Annal. XIV. 22. 67. 58. 69.
à Rome par le parti stoïque qui l'avait fait avertir , a{^uyé par la sympathie du général victorieux Corbulon. Cepepidaint Néron n'envoya coi))lre lui qu'un centurion et soixante hpmpies. Aussi y eut-il une velléité de résistance. « 11 fallait, disait-on, repousser cette poignée d'hommes! Avant que César fut averti , et que de nouveaux ordres fussent donnés , que d'événements pouvaient naître ! » Chose inouïe, une guerre contre César fut sur le point d'éclaté^ ! Le parti stoïque allait combattre ! Mais cette idée de guerroyer contre César étourdissait les esprits; et, de l'avis de ses philosophes, Plautus, homme énergique et brave, se laissa jtjuer paisible^fent par ce détachement qu'un eupuque commandait (1). — On porta les deux têtes à César ; il se moqua de la calvitie précoce de Sylia et du long nez de Plautus. II écrivit au sénat, ne s'avouant pas l'auteur de leur mort, mais outrageant leur mémoire, ce qui en disait assez. Tout cel^ se passait (caries voluptés de Néron , dit Tacite , ne lui faisaient pas perdre un criqae) pendant qu'il allait faire admirer . sa belle voix à Napjes, pendant qu'à Rome il soupait magnifiquement au coin de toutes les places, et « se servait de toute la ville comme de sa maison; » pendant que Poppée accouchait à Aaliuip (an {54) , lieu de naissance favori des Césars ; que le sénat votait des sacrifices pour son ventre , courait tout entier à An tium pour le féliciter, et, au bout de quatre mois, là petite fille étant morte, faisait celle-ci déesse, lui donnait un temple et un prêtre. Tout cela se passait enfin au milieu de magnificences tellement grandioses et tellement romaines, que Tacite lui-même demande la permission de n'en parler qu'une fois.
Pendant ces magnificences, l'incendie de Rome éclata (a^ jB5). Suétone et Dion accusent Néron d'en être l'aulleur; Tacite, moraliste plus sévère, est pourtant plus réservé. Je ne me mêle pas de décider cette vieille question, jadis l'esprit
(i) Tacite, Annal. XIV. 56. 69. Dion. LXU.
UliU iNERON.
artiste, le dilctianlisme en fait de spectacle, rainour de la poésie en action, allaient assez loin chez Néron pour que, Rome une fois en feu, il prît son parti de la voir brûler. Ce fut le troisième jour de l'incendie qu'il arriva d'Antium. La flamme, maîtresse de la ville, se promenait dans les rues tortueuses de Rome, ondulait sur ses collines, faisait écrouler dans le Tibre les étages irrégulièrement amoncelés de ses immenses maisons. Du haut des Esquilies, Néron pouvait entendre celte confusion de clameurs, ces luUes inutiles, ces fuites, ces cris des brigands, ces menaces des incendiaires qui disaient tout haut : « Ne nous arrêtez pas, nous avons des ordres ! » Il pouvait voir cette masse de peuple , traînant ses blessés et ses morts , se réfugier au milieu du champ d'Agrippa entre les monuments et les tombes, et chercher un abri partout où il n'y avait pas un toit.
Au milieu de ce.spectacle une pensée se présentait à lui : la place allait devenir libre pour son palais. Sa demeure , jusque-là misérablement confinée sur deux collines» était détruite grâce aux dieux ; cette Rome vieille, ignoble, grossièrement rebâtie après Tincendie de Hrennus, allait faire place à une Rome Néronienne, toute magnifique de symétrie et de grandeur ; dans cet écroulement de quelques saintes masures pleurées des vieillards , il avait entendu le dernier craquement d'une ville surannée et d'un palais indigne de lui. Ne croyez- vous pas qu'à la vue d'un spectacle si grandiose, à la pensée d'une œuvre si belle, son génie d'architecte, de peintre et de poète, put bien faire taire ce qu'il y avait d*humanité au cœur de Néron ? El alors, qu'il ait songé, comme on dirait aujourd'hui , à faire de Rome une monumentale destruction, pour lui préparer une résurrection monumentale ; qu'au bout de six jours, le feu n'ayant pas achevé son ouvrage, il l'ait fait rallumer par son ami Tigellin pour durer trois jours encore : qu'il ait fait battre à coups de balistes et de catapultes les vieilles murailles qui restaient debout , et dont il convoitait remplacement pour son palais; qu'au milieu de ces pensées.
du haut de la tour de Mécène, en habil de tragédien , il ait chanté ses vers sur Tembrasemenl de Troie ; que, dans son enthousiasme , il se soit écrié que la flamme était belle : en tout cela je ne vois rien de trop inhumain pour un César (1).
Sur quatorze régions de Rome, trois sont rasées au niveau du sol , sept n'offrent plus que des vestiges d'édiûces. Aux yeux de ceux qui , en politique comme en architecture, ont le suprême amour de la ligne droite, rien n'est plus heureux pour un état que d'être bouleversé, et pour une ville que de brûler ; l'un et l'autre renaissent à la règle et au compas. Rome se relèye donc, comme par magie, toute belle et toute régulière, avec des rues spacieuses, la hauteur des constructions mesurée , des portiques et des terrasses sur toutes les façades. L'ignorante architecture des Tarquins ne choquera plus par un grossier contraste la classique architecture grecque des empereurs : plus de ces rues tortueuses et sombres du moyen âge de Rome, de ces étages surplombants, de ces insulœ indécemment pittoresques. Les vieillards pourront bien murmurer que Rome, ainsi ouverte aux ardeurs du soleil , sera moins saine ; les peintres réclameront peut-être en faveur des effets de lumière, des contours hardis, des formes originales, que la vieille ville présentait. Mais l'architecture officielle, qui en notre siècle jette à bas les balcons des villes moresques et fait une rue large dans Venise, répondait à tout par les ineffables beautés de l'angle droit ; et Néron, ravi devant son œuvre, prononçait que Rome n'était plus Rome, et que son nom, trop peu glorieux pour elle, serait changé en celui de Néropolis.
Si le peuple est logé avec tant de magnificence, que sera-ce de César? Qu'est devenue la petite maison d'Auguste sur le mont Palatin , suffisante pour lui , indigne de ses successeurs? Tibère l'a augmentée d'un nouveau palais; Caligula
(1) Tacite, Annal. XV. 39 et suiv. Suétone, in Nerone. 16. 38. Dion. LXII. — Attgosllnns, de CivKate Dei. 106.
Fa conduite jusqu'au Forum ; Néron lui-même, l'agrandissant d'un autre côté, Ta étendue sur tout le Palatin, lui a fait enjamber la Voie Sacrée, l'a menée jusqu'au mont Esquilin, ei lui a fait rejoindre les vastes jardins de Mécène (1). Mais aujourd'hui Rome a reculé autour du palais de Néron , et lui a laissé ses franches coudées pour s'embellir et s'étendre. A l'œuvre donc, merveilleux instruments du génie de César, ministres de ce Jupiter, vous que ce dieu emploie à faire ses miracles, Sévérus et Celer, hommes de génie et d'audace, qui, « maniant comme un jouet la puissance impériale, obtenez par l'art tout ce que la nature voudrait refuser (2) ! »
Avec une promptitude incroyable, sur le mont Palatin, sur le Célius, sur l'Esquilin et dans la vallée qui les sépare, depuis le grand cirque jusque vers le lieu où est située aujourd'hui Sainte-Marie-Majeure , la Maison-d'Or s'élève (3). En avant de la Maison-d'Or, un lac ; autour du lac, des édifices épars qui semblent une ville ; entre la façade et le rivage, le vestibule où le maître de la maison fait attendre ses clients , c'est-à-dire où Néron fait attendre tous les peuples du monde; et au milieu, le colosse de Néron, haut de cent vingt pieds (4),
(1) Suélone, in Neronc. 30. Tacite, Annal. XV. 39. Cette partie da palais qui allait rejoindre les Esquilles et le jardin de Mécène , s'appela Domus transitoria , probablement parce qu'elle donnait passage à la Voie Sacrée et à d'autres rues qui allaient rejoindre la Voie Appia.
(2) Tacite, Annal. XV. 40.
(3) Il ne faut donc pas prendre à la lettre ces expressions de Pline : « domus aures ahbientis urbem (Hist. nat. XXXIII. .3). » » Bis vldimus urbem ci.ngi domlbas principum, Caii et Neronis ; ce ne sont que des locutions hyperboliques familières aux anciens. Autant vaudrait entendre littéralement Tépigramme rapportée par Suétone :
Roma domus ûet : Veios mlgrate , Qulrllcs , Si non et Veios occupât ista domus. In Ner. 39.
liais ne pourrall-oo pas conjecturer que Néron par la construction de son nouveau palais ferma la Voie Sacrée à laquelle la Domus transitoria donnait passage, imposa par là une gène excessive aux communications, et tint Rome comme assiégée?
(4) Suét., in Ner. 31» dit 120 pieds. Pline (XXXV. 7) dit liO; Dion (LXVI.25}, 10((;
SON PECPLE. UUl
d'argent et d'or ; plus loin, des portiques longs d'un mille, à triple rang de colonnes. Dans Tintérieur, tout se couvre de dorures, tout se revêt de pierres précieuses, de coquilles, dfe perles. Les souterrains mêmes sont ornés de peintures (jtïi ont rempli a elles seules toute la vie d'un artiste (1). Dans les bains, un robinet amène l'eau de mer ; uii autre , des eaux sulfureuses d'Albula. Un temple de la Fortune, construit avec une pierre nouvellement découverte, blanche et diaphane, semble, les portes fermées, s'illuminer d'un jour intérieur (2). Les salles de festin , si multipliées et si particulièrement fastueuses dans les maisons romaines, ont des voûtes lambrissées qui changent à chaque service , des plafonds d'ivoire d'où tombent des fleurs, des tuyaux d'ivoire qui jettent des parfums ; d'autres , plus belles encore , tournent sur ellesmêmes jour et nuit , comme le monde. Mais ce sont là les moindres grandeurs du palais de Néron. Voici des lacs, de Vastes plaines, des vignes, des prairies, puis les ténèbres et la solitude des forêts, des vues magnifiques ; au sein de Rome et des palais , des daims bondissent , des troupeaux vont aii pâturage. C'est le parc anglais dans toute sa magnificence (mais quel nabab de la Grande-Bretagne a placé son parc in mîBeu d'une ville)? Aussi Néron est-il presque content cette fois. — Je vais enfin, dit-il, être logé comme un homme (3).
Sa maison pourtant ne dura guère plus que lui. Il l'avait laissée inachevée , et Othon dépensa 50 millions de sesterces (13,000,000 fr.) seulement pour la finir ; l'incendie ne tarda pas à restituer à Rome ce que l'incendie lui avait ôté. Sur la
Aor. Victor, 102. Ces dlfférencefl peuvent s'expliquer par les manières cUfTérentes de prendre les mesures, en comprenant ou non le piédestal, les rayons de la tête, etc.
(1) Amulius. « La Maison-d'Or, dit Pline, fut la prison de son talent. » flist. nat. XXXV. 10. Des fouilles faites depuis 1811 , sous les thermes de Titus, ont fait retrouver des constructions c[ul doivent avoir appartenu à la portion de la Maisond'Or bâtie sur TEsquilin. K entre autres, Nibby, Roma, parle antlca. Terme di Tito.
(2) Tanquàm inclusà luce, non transmisse. Pline, XXXVI. 22.
(3) r. Tacite. XV. 4&. Suétone. 31 . Pline. XXXIU. 3. Martial. I. 1 1 .
bkS NÉROiV
place, et avec les débris du palais, s'élevèrent des monuments nouveaux. Le temple de Claude, que Néron avait détruit, se releva (1) ; le temple de Vénus et de Rome remplaça Yatrium de son palais (2). Une partie de son lac devint le Coljsée (3); ses jardins firent place aux thermes de Titus (4). Rome s'ouvrit passage à travers ces splendides ruines, et eut son chemin libre pour aller rejoindre la voie Appia. Quant au colosse de Néron, il fut plusieurs fois promené de place en place ; Hadrien employa vingt-quatre éléphants pour le mouvoir jusqu'à l'endroit où l'on a encore retrouvé les restes de son piédestal (5). Vespasien et Titus remplacèrent la tête de Néron par celle du Soleil ; Commode y mit la sienne; les statues romaines étaient habituées à ces changements d'identité (6),
Ces passagères grandeurs avaient coûté cher à l'empire. Il n'avait pas suffi à Néron de mettre la main sur tous les débris de l'incendie, et, en se chargeant du déblai, d'interdire à chacun le retour dans les restes de sa demeure. Ce ne fut pas même assez de toute une moisson de couronnes jadis offertes par la basse flatterie des cités à Néron artiste, et que Néron empereur n'avait pas voulu recevoir; salaire négligé dans des temps meilleurs, et que ce pauvre musicien réclama plus lard. Il fallut un pillage général de l'empire qui montre bien que.
(1) Claudia diffusas ubi porlicus e\p]icat umbras ,
Ultima pars aulœ deflcientis erat. Martial., de Spect. 2.
(2) F. Nibby. Tempio dl Vencre e di Roma. Martial. Ibid. Spartian.Jn Adri<in. 18.
(•3) Hic ubi conspicul venerabliis amphlthcatri
Conspicitur moles» stagna Neronis erant. Martial. Ibid,
(4) Hic ubi miramur vdocia munera thermas,
Abstulerat miscris tecta superbus ager. Jd, Ibid,
(ô) Martial. Ibid, Dion. LXVI. 15. Spartian. Ibid,
(6) Ainsi pour les statues de Séjan, Dion. LVIH. Caius voulut remplacer par sa propre tétc celle de Jupiter Olympien. Dion. LIX. Suét., in Cal. 22. Un homme qui avait remplacé la tétc d'Auguste par la sienne, fut condamné sous Tibère. Suét., in Tib. !»8, Tac. Ann. 1. : 1. V, Pline. XXXV. 2. HieronyTn.. in propliet. Habaciic. \,
SON PEUPLE. àk^
pour être dur aux grands de Rome, le système impérial n'était pas non plus si doux aux petits et aux provinces. La sousoription fut ouverte dans lout Tempire, souscription que Néron sollicitait comme une grâce et qu'on n*avait garde de refuser, où vinrent se ruiner villes et citoyens, Italie et provinces, cités libres et cités conquises, hommes et dieux. Les dieux, dit Tacite, tombèrent au butin. L'or des triomphes et des vœux publics fut enlevé des temples. Les vieux pénates de Rome furent fondus ; Delphes à lui seul fournit cinq cents statues de bronze ; des émissaires de Néron parcoururent la Grèce , allèrent jusque dans les villages, et rapportèrent, pour embellir les boudoirs des prostituées impériales, une moisson de dieux , la troisième , je crois , et non la dernière que fournit aux empereurs cette inépuisable Grèce (!)•
Mais quelle n'est pas l'injustice du peuple de Rome ! En vain Néron pille le monde à son profit, lui ouvre, après l'incendie , ses jardins comme retraite , fait venir d'Ostie et des villes voisines tout ce qui lui est nécessaire , donne le blé à trois sest. le boisseau (2) ; en vain, tout en sacrifiant les maisons, il épargne de son mieux les hommes : en vain, pour rassurer le peuple contre de futurs caprices incendiaires et de nouvelles manies d'artiste, ordonne-t-il les meilleures mesures contre de nouveaux embrasements : le peuple persiste à rejeter sur lui le crime de l'incendie, et ce crime, le moins prouvé de ceux de Néron , est celui qui l'a rendu le plus impopulaire.
Que veut donc le peuple ? Les superstitions les plus rares et les plus oubliées sont remises en vigueur, pour expier les souillures de Rome, et pour que le ciel lui pardonne le crime de Néron. Le livre poudreux des sibylles consulté par les prêtres , les lectisternes et les veilles sacrées , la procession des matrones qui va chercher en pompe de l'eau de mer pour en asperger la statue de Junon , tout cela ne lui suffit pas. Le
(1) Suétone. 38. Tacite, Annal. XV. 45. Pline, Hiat. nat. XXXIV. 8. Pauaanlaa. V. 3&. 3C. IX. 37. X. 7. — (2) Ce qui repleut à 8 fr. 53 c. l'hectol. Tac. XV. 39.
45« SÉttÔN.
sârig, et le sang humain, est pour Tantiquilé le grand moyen d'etpiation. Rome , qui se vanle d'avoir aboli les sàcHfices ftùhiains par loutfe la terte, n'en a pas moins conservé l'Usage, ftû àioWnènl des grands dangers^ d'enterrer vifs un Gaulois et iihè Gauloise , un Gï^ec et Une Grecque ; et Néron , chaque fois tju'uné comète parait aU ciel > cherche, par le conseil de iôU aslrôloguie , quelque illustre Victime pout le bourt-eau. Que le èattg coulé doUc, que feôtUe soit purifiée ^ que te peuple se taise, et que Nérôh demeUre décidément innocent \
Or, la seconde année dU t*èghe de Claude, un homme, Un pauvt^ juif, nommé Simon, et que ses frétées appelaient aUssi du ttOm deCéphaS, qui veut dire pierre, était venu dans Rome. li y avait prêché Une doctrine nouvelle dans le judaïsme , contre laquelle les Julfe de celle ville s'étaient soulevés ; fet GiaUde j étnU de ces querelles , faisant éomme avaient fait avant lui Auguste et Tibère , GlaUdfe avait expulsé de Rutaô tous tes lùifs à là fois (1) (an 44).
îAaiS clètte UalioU teUàce ne tàHa pas à revenir. Les apôtres mfttUes de là nouvelle doctrine y reparaissent au bout de neuf aUs. Et plus lard, UU Juif de Tai^e-, citoyen romain, homme lUîsttiiil danà tes sbieftftes hébrafi^ues, Saul , à qui tes natîotts païettnès dbUhàiénl te nom h)maih de JfaulUs, accusé pat 9e% feoîtapatriotes dé Jérusalem deVaftl te gouvèruéut* de Syrfe , ttsah de soU dWit ^e ciluyéh et appelait à Gélsar (àU m).
César, où du moins sa cour, devait connaître cet hoUime et feettè doctrine. L'es rapports officiels déposés dans ses archives lui appreUàteUt (je Wpéte tes termes de Tacite), i^ue « Chrisl « (ie Chrisl, % Xpmroî, Mnl), ^lui qui avaîl donné son nom ^ à cette feroyancte , avait péri isôus te règne de Tibèi^, cou- « idamiié * mort pat* JPontîus hiatus, j^rocurateur (â) ; » que
(0 Suét, In a. 25. Act. apoat. XVIII. 2. Dion. LX. Tacite. XV. 44. Repressa in prœsens exitiabills superstiUo.
(J) AttcWr nmnitato ejte tehrtthis, îni tifteHo Ihiperîfentè, per pracnrttorem Pon- Uum PUalum »apfiMù aJBPectus crat. 'Tacîtê, foc. cit.
SON PEUPLE. *5l
« cette superstition , un instant réprimée , se propageait de « nouveau ; que , sortie de la Judée où ce fléau avait pris « Naissance, elle était arrivée dans Rome même, qui accueilte « et imite les crimes et les turpitudes du monde entier (1) ! » On savait encore que Paul avait été plusieurs fois dénoncé , par ses éôihpatriotes , aux proconsuls romains; qu'il avait devant eux expliqué sa doctrine ; qu'il l'avait expliquée , fet devant le Iroi juif Agrippa , et dans les synagogues des Héi)reûx, et dans les assemblées des Grecs > et même à Athènes devant l'aréopage. Le proconsul de Chypre, Sergius Patiluâ^, avait cru à sa parole (2) ; en ludée , en Syrie, fen Grèce, en illyrie même (3), des înilUers dliotnmes jùife, grecs, birfbares, Venaient à lui (4).
Paul, amené en Italie, n'y était donô rien moins qu'un inconnu. A Pouzzol, où il débarqua (an <J1), des frères l'accueillirent. D'autres vinrent de Rome jusqu'aux premières stations sur la voie Appiâ, pour le recevoir. A Rome même, où la police impériale se souciait peu de se mêler àe ces qnerettes entre Juifs, Paul, venu comme accusé et comme captif, demeura libre , SOUs la garde d'un soldat , convoquant dans son logement les principaux des Juife, y recevant quiconque venait l'entendre , prêchant deux années entières « en toute confiance et toute liberté (5). » Emprisonné plus tard, il faisait servir ses fers « au progrès de l'Évangile, rendait sa captivité plus glorieuse pour le Christ dans tout le prétoire , » et encourageait « ses frères, » au dehors, « à répandre sans crainte la parole de Dieu (6). »
(1) là. ibid. — (5) Actes XIU. 12. — (3) Rom. XV. 19.
(4) r. Act. 1. 15. 11. 41. IV. 4. VI, 1. IX. 32. 35. 43. XI. 21. XH. 24, XVÎ. 5. XVTI. XVin. Il y eut un grand nombre de chrétiens dan^les villes grecques, selon Julien rApostat', apud Cyrille. I. 10. Une partie des lulfs embrassa cette doctrine, selon Gelse, apud Orlg. contra Celsum. ni. 7. Au temps de NéroA, la multitude des cliré» tiens était déjà conddérable. Sulp. Sev. II.
(5) In omni flduclà et sine prohibitlone. Act., !n fine. Sur tout ce qui précède, 7. Act. XXVni.— (6] Sur cet eroprisonaernent de saint Paul, V. PbU. 1. 12. 18. Pbilem. I. 9. 10. Goloss. IV. 10. 18.
Aussi, ]e christianisme avaitril des disciples dans le palais même de Néron (1). Plusieurs églises naissaient en Italie (2); la foi se répandait même dans les provinces occidentales^ la Gaule el l'Espagne (3). Les empereurs et les chefs du sénat criaient à l'invasion des superstitions étrangères (4), le peuple à l'impiété et au maléfice (5) ; car le peuple aussi savail le nom des chrétiens , et le christianisme devenait manifeste par les contradictions mêmes qu'il rencontrait de toutes parts : « Nous savons de cette croyance » disait-on , que de tous côtés on la contredit (6). »
Enfin y dans le sein même de l'aristocratie romaine (ce fait ne semble-t-il pas appartenir au christianisme?), « une femme de haut rang, Pomponia Grcecina, accusée, » elle aussi, <( du crime de superstition étrangère, fut remise au jugement de son mari. Celui-ci, selon Tancienne coutume, prononça sur cette accusation capitale dans une assemblée de famille, et déclara sa femme innocente (an 57). Cette Pomponia vécut longtemps encore , et dans une tristesse constante ; car , pendant quarante années , elle porta constamment le deuil de Julie que Messaline avait fait mourir , et ces regrets , impunis sous le règne de Claude, ne cessèrent depuis d'être honorés (7). »
L'esprit impérial avait donc pris son temps pour toiser son ennemi ; car il était évident qu'une guerre ouverte commen-
(1) Phil. I. 13. IV. 22. — (2} Pouzzol. (Act. XXVllI. 13. 14.) MUan. Aquilée.
(3) Sur le voyage de soint Paul en Espagne, voyez Rom. XV. 34. Saint Glem. aux GorinUi. Chrysost. Oral. 7. Bnllet, de ApogtoIicA sedis Gallican» origine.
(4) Quod exterœ tuperstitiones valescant, dit Claude au sénat. Tacite. XI. 15. Servi quibus divers! rilus extera sacra^ aot nulla, dit le jurisconsulte Cassius. XIV. 44. 11 faut se rappeler que le christianisme était très-répandu parmi les esclaves , ci quant à ce mot aut nulla, que les chrétiens furent sans cesse accusés d'athéisme.
(5) Vulgus christianos vocaU.. per flagitia invisos.... odium gcneris humani (Tac. t&id.).... L'existence du christianisme était donc bien connue du peuple. AlTectl snpplicils christiani, genus hominum superstitlonis novse et malefiesp. Suét., In Ner. 16. Sur ces attaques contre les chrétiens, F. Amob. adv. gentes. I. On vous attaque comme des malfaiteurs, dit saint Pierre aux chrétiens, vérifiant ainsi Tacite et Suétone. I. Petr. II. 12.
(0) Act. XXVIlI. 22. - 0) Tacite, Annal. Xlîf. 32.
çait contre cet esprit cTimmiséricorde, de servilité, d'égoïsme que Tibère avait donné pour fondement à son pouvoir. Et, quand l'occasion fut donnée, quand Rome incendiée réclama de plus belles victimes que des béliers et des taureaux. César, d'un coup d'œil, trouva la sienne. Pour Néron, qui s'effrayait de toute force et de toute doctrine, qui exilait les philosophes, persécutait Apollonius, provoquait la grande révolte des Juifs, l'incendie de Rome fut peut-être un moyen d'arriver jusqu'aux chrétiens, et d'avoir, en les frappant, le peuple pour soi. Les chrétiens périrent (an 65) coupables.d'incendie, selon Néron; de maléfices, selon le peuple (1) ; « d'être haïs du genre humain , » selon Tacite (2). Ils périrent non-seulement à Rome, mais à Milan, à Aquilée (3), dans les provinces. On cite une inscription qui rend grâce à Néron, pour « avoir délivré l'Espagne des brigands et de ceux qui répandaient une superstition nouvelle (4). » A Rome, ce fut une multitude immense, dit Tacite , multitudo ingens.
Voici comment ce païen raconte la mort de nos premiers martyrs : « On ajouta la raillerie à leur supplice ; les uns ,
(1) Suët. in Ner. 16.
(2) Odium generU humani. — Le sens que Je donne à ce passage me parait plus antique, et non moins latin. Bossuet, Discours sur l'Histoire universelle, U. 26, admet les deux sens. Remarquez l'analogie de ce mot de Tacite avec le passage de récrivain sacré que Je citais tout à rbeure : Nàm de sectA bâc notum est nobis quia ubiquè ei contradicitur. » La persécution de Néron, première persécution san* glante, était constatée par les arcbives romaines. Tertullien adv. Gnostlcos. 16. Apolog. 5. Lactance, de morte persecut. 2. Sulpit. Sever. Oros. VIL 7.
(3) Saint Gervals, saint Protais, saint Celse et saint Nazaire à Milan, saint Herma* gore et saint Fortunat à Aquilée, d'après les martyrologes.
(4) KEROMI CL. CiES. ACG.