‹ Les Césars (volume 2)Chapitre 28 sur 37 · III. — LES PROSCRIPTIONS. — TRIOMPHES DE NÉRON · texte numérisé non relu

III. — LES PROSCRIPTIONS. — TRIOMPHES DE NÉRON

II s'agit maintenant de parcourir, aussi vite que possible, le reste de la carrière de proscriptions de Néron. Il avait devant lui comme une double cité , une Rome philosophique, antique et sévère ; une Rome impériale, voluptueuse et débauchée : toutes deux promptes à conspirer, l'une par vertu et par ambition, l'autre par peur, par ennui et par débauche. L'une, sans doute, eût voulu relever quelque chimère aristocratique ou républicaine ; l'autre, séparée de Néron par la diversité des goûts dans le plaisir, ou par la seule rivalité du plaisir, n'eût renversé Néron que pour le bonheur d'être Néron. Pour bien connaître ces deux espèces d'hommes, lisez dans Tacite, d'un côté la mort de Pétrone, de l'autre, celle d'Antistius et de Pollutia sa fille. Ici un libertin, un fanfaron de vices, compagnon et délicat arbitre des plaisirs de Néron, meurt en riant, joue avec la mort, fait rouvrir et refermer ses plaies, couler et arrêter son sang , cause avec ses amis, se fait réciter des couplets , donne à ses esclaves de l'argent et des coups; puis s'endort, puis change de lieu, pour donner à sa mort, contrainte comme elle l'est, l'apparence d'une mort volontaire; fait briser un vase précieux pour que Néron ne le possède pas, et laisse pour testament l'infâme récit des débauches impériales (1). Là, au contraire, la veuve de Plautus, qui a vu son mari égorgé sous ses yeux et garde encore la robe tachée de son sang , qui a vécu dans un deuil perpétuel et dans un jeûne presque absolu, tente un effort pour son père accusé : puis , lorsqu'il n'y a plus d'es-

(1) Tacite, XVI. ?0, Pllpe^XXXVUI. 2.

pérance, elle, son père et la belle-mère de celui-ci, « ordonnent aux esclaves de prendre chacun ce qu'il peut emporter et de leur préparer trois lits. Puis ils s'ouvrent les veines avec le même fer, et , s'enveloppant à la hâte de leurs vêtements par respect pour la pudeur, ils se font porter dans lé bain ; le père et Taïeule tenant les yeux sur leur fille, elle les regardant tous deux ; chacun demandant aux dieux un rapide passage pour son âme, afin de laisser vivants encore, quoique prêts à mourir, les êtres qu'il aimait (1). »

Mais chez tous germaient des pensées de révolte. Lisez ce qu'écrivait, dans le secret de sa retraite, le poëte Lucain, pauvre échantillon, du reste, de la verlu philosophique, et voyez quelles idées agitaient bien des âmes romaines : « Les derniers d'entre les peuples qui portent le joug , nous avons, nous, le souvenir de la liberté et toute la honte de notre servitude... (2). Les guerres civiles nous ont donné de nouveaux dieux ; elles ont remis la foudre à des mains mortelles, couronné d'étoiles et de rayons les têtes humaines. » (Voyez encore dans les médailles les têtes des empereurs déifiés, entourées de rayons et d'étoiles.) « Rome dans ses temples, jure par de vaines ombres (3).... Les peuples ne savent donc pas combien c'est un facile courage d'échapper par la mort à la servitude. L'épée sert aux tyrans pour se faire craindre , et la liberté ne sait pas que l'épée nous fut donnée afin qu'il n'y ait pas d'esclaves (4). »

(1) Tacite. XVI. 10. 11.

(2) Ex popalis qui régna ferunt, son uUima nostra est

Quos srrvire pudct Phara. VII.

(3) Bellû pares superis facient civilia divos , Fulmiolbas mânes radiisqae omabft et astrls

Inquc Deùm templls Jurabit Roma per umbras. Phars. VU.

(4) Non tamen Ignayœ post hsec exempla vlronim Perciplent génies, quàm ait non ardua virtus Senritium fugissc manu ; sed régna timentur Ob fernim, et sœvls libertas uritur armls,

Ignoratque datos ne qulsquam serviat enses. Pban. IV.

m NÉaoN.

Le complot de P^son (an 63) mit d'a]M)rd en avant Is^ Roma impériale : complot mi-partie de caserne et de palais, ou figuraient d'abord des centurions mécontent^ de Néio^i, [empereur peu guerrier ; puis aus&i des hommes de l'espèce de I^éron» mais qui seulement heurtaient leurs vices aux siens et se nioquaient de son mauvais goût , gens ^rop délicats eu fait de volupté pour la prendre selon le goût d'autrui et la r^eyoir sous peine de mort : — un Scevinus qui se vengeait d'une satire de Néron ; — un Sénécion, encore son ami intime et le compagnon ^ §es folies ; — Luçaln , à cause de ses Yors, que Néron, par jalousie d'auteur, ne lui permettait plus 4.6 lire ; — un complice de la mort d'Àgrippine , qui ne se trouvait pas assez récompensé ; — enfin U courtisane Épiçb^4s, qui, se montra plus courageuse que tous ces hommes. — Mais ce qui faisait doipincr le côté friyole et Ubertin d^ complot, c'était le c^oiiç pour l'empire de Calpurnius Piso, homme de grande fa^nille , ^e niœurs indulgentes , et qui , dans sa maison de Bayes , Connaît l'hospitalité aux ébattements impériaux , mais, qu9 de sourdes dénoucialions poussaiept à la crainte, et la crainte à risquer tout.

U y eut u^ moni^ent étrange. f'igurez-YOUs la conspiration Recouverte et non i^aisiç, ici captive et torturée» lia encore vivante ; ce CQrps ^(onqué se remuant toujours , malgré le pied d^ Nérou qui l'écrase ; le palais gardé , les rues investies, la campagne battue par des éclaîreurs, Rome sillonnée de patrouilles ; Pison libre encore , Pison que l'on presse d'aller au camp et d'appeler à lui les soldats, d'aller à la tribune et d'appeler le peuple ; Néron plein d'épouvante , renfermé dans la villa de Servilius, forteresse pour lui, prison et lieu de torture pour les accusés. Les passions égoïstes qui s^étaient réunies dans ce complot ont crié : Sauve qui peut ! Une partie de la conjuration est prisonnière et enchaînée aux pieds de César ; l'autre est libre et en armes auprès de lui; elle fait la loyale, la fière, la rigoureuse, interroge, accuse, menace, conduit au supplice, et néanmoins conspire

SES PROSCRIPTIONS ET SES TRIOMPHES. ^d

toujours Les complices encojçe Uiçoni^us deviçai^e^t é/^^ bourreaux; les complices arrêtés, des dénonciateurs. Nalsyyi;^ dénonce Sénèque, innocent peut-être ; Scevinus 4éaoAce, Lucain ; Quinctiaims, Sénécioç ; Sénécion et Quinctianua, lei^ç^ meilleurs amis ; Lucain, sa mère. Un centurion coi\^ur^mêftQ au supplice Laleranus, qui, seu\ généreux, m^ le trabit ps^; un autre conjuré, chargé par Néron d*aUer tuer Sénèque.,, consulte Fénius R\i(us, conjuré lui-même, qui Ivû dit d'obéir. Enûn, Néron, interrogeant les çoupablesi, est, saisie savoir,^ entre deux conjurés : Flavius , centurioA , et Fén^uâ R\l(us^^ préfet du prétoire. Ftayius a déjà la main sur \^ ga^4ç ^ sod^ épée pour tuer César ; le tjinycle Fénius IVrê^e : remjpire 4\A nionde tint à cela.

Ces conjurés eurent diverses façous ^e mourir : ^isou mou.rut en flattant César dans son test^ent , pour consevY^ spn bien à une femme qu'il aimait ; Lu.caiu, en réciUnt et cpwigeant ses vers ; Sénèque, avec ui^e fermeté uft pou théâtrale -^ les centurions , avec courage. L'un d'euXj^ à qui NéroJU de-, mande pourquoi il a conspiré : « Après toutes |es infamies , dit-il , c'était ^e meilleur service k te rendre. » D'autres,, absous par î^érop, se tuèrçnt.

La vengeance dép^s^, bien^t le cercle dç la con^piraMon.*; Néron siégeait en conseil en^re Tigellin e| Poppée, çondam-. nant comme juge quand, il y ayait un accusateur , dompLant^ ses ordres comme empereur quand il n'y en avait pas^ (1). Etre parent d'un proscrit, l'avoir salué, l'avoir Tcnco^itré,^ était un crime ; les enfants des proscrits étaient çhaâ3^s de» Rome , empoisonnés , tués par la faim , égorgés avçc leun précepteurs et leurs esclaves. « Rome éta^ encumbrée dç funéraiUes , le Capitole de vicUmes immolée^ aux dieux. » Ceux à qui on avait tué un père, un frère, un ami» mettaient des lauriers sur leurs portes , étaient aux genoux de Néron,

(1) Non criminc, non accusatore existente, quia speclem Judicis induere non polerat, ad vim dominattonis conYersae. Tacite, Annal. XV. 69.

460 KEROiV.

baisaient sa main clémente. En cette occasion, le sénat le fit dieu.

Ce devait être le tour de la philosophie. Quoique elle se fût tenue à l'écart dans le complot, quoique Lateranus, noble jeune homme, l'eût seul représentée (1), si en arrière qu'elle fût, elle n'était pas hors de l'atteinte de Néron. Sénèque périt ; le manteau du stoïque fut proscrit, la philosophie partit en masse pour l'exil (an 66) (2) : ainsi fut banni Cornutus, le maître de Perse; ainsi le semi-fabuleux Apollonius; ainsi Musonius Rufus, un des héros du stoïcisme, presque déifié dans le siècle suivant, et qu'un Père de l'Église compte parmi les hommes que Satan a persécutés, quoique païens, par haine de leur vertu (3). Comme on avait accusé les chrétiens de sortilèges, on accusait les philosophes de magie. Une lutte commençait entre le stoïcisme et les Césars, qui devint le fait dominant de la génération suivante, jusqu'à ce que le stoïcisme, plusieurs fois exilé, revînt définitivement au pied du trône, et finît par y monter.

L'orage alla bientôt gronder sur d'autres têtes. Ce vieux Romain, Cassius dont j'ai déjà parlé, un jeune Silanus, son élève , furent menacés à leur tour. Cassius avait une grande et antique fortune ; Silanus était noble et parent des Césars ; c'étaient deux soutiens du parti stoïque. On avait déjà pensé à Silanus pour l'empire ; avec Rubellius Plaulus, Pison et Sénèque, c'était le quatrième prétendant, volontaire ou involontaire , que l'inquiète et impuissante faveur des Romains avait désigné aux vengeances de Néron (4). Néron donna le mot d'ordre aux délateurs en interdisant à Cassius d'assister aux funérailles de Poppée. Cassius, aveugle et vieux, fut exilé (5). Silanus ne fut lui-même condamné qu'à l'exil; mais comme il était parent des Césars^ Néron pouvait disposer de

(0 Sur LateranuB, F. Tacite. XV. 49. Gq. Eputète^ in Ariano» I. 1.

(2) Vdul in agmcn Gtnumerum. Tacite. XV. 71. — (3] S. Justin., Apolog. 1.

(4) Tacite. XV. 5J. - (5) Tacite. XVI. 8. Suétone. 37.

lui ; on renferma dans une ville d'Italie oii un centurion vint le tuer (1).

La philosophie pourtant n'était pas encore vaincue. Thraséa restait debout : Thraséa ne paraissant plus au sénat, ne venant plus prêter serment à l'empereur, quittant la curie lorsqu'il s'agissait de déifier Poppée que Néron avait tuée d'un coup de pied (65), n'ayant jamais fait de sacrifice pour la voix divine de César ; contempteur de toute religion puisqu'il n'adorait pas Néron, admirateur et panégyriste de Caton, Thraséa était en perpétuelle protestation contre le pouvoir. Des sectateurs, des satellites, disait-on, imitaient sa démarche grave, son visage sévère, la hauteur de ses paroles ; la vertu était décidément en révolte. Enfin, disait-on à Néron, c'était un parti, une faction, ç'allait être une guerre.

Néron même ne se décida qu'avec crainte à faire accuser Thraséa (an 67). Ce jour-là, l'élite des délateurs, à qui l'espérance d'une belle proie faisait braver le danger, s'était donné rendez-vous. Le sénat était entouré d'hommes armés ; des soldats en toge, mais qui ne cachaient pas leurs armes, menaçaient les sénateurs sur le Forum. Néron n'osa pas venir et fit lire une harangue en son nom. Le langage des accusateurs fut menaçant même pour les juges ; en un mot, « ce ne fut pas cette tristesse, facile à reconnaître , que la fréquence de pareilles luttes avait rendue habituelle : ce fut, dans cette assemblée, une terreur nouvelle et plus profonde. »

Laissez-moi, pour me reposer sur quelque chose d'humain, quoique lugubre encore, vous rappeler ce que vous avez lu dans Tacite , le seul épisode de ce procès que je veuille citer :

Servilie, fille de Soranus qu'on accusait avec Thraséa, à la vue du danger de son père, s'était adressée aux devins , ressource fréquente de la superstition publique. On fit de cette démarche un crime à Soranus; «pourtant ce qu'elle avait

(0 Taclt(>. Ihid.

demandé aux magts , c*élait uniquement si son père vivrait, si Néron s'adoucirait, si la sentence du sénat pouvait être favorable. On rappelle, et, devant le tribunal des consuls, parurent d'un côté ce père avancé en âge , de l'autre cette fille qui n'avait pas vingt ans, dont le mari venait d'être exilé, réduite à la solitude et au veuvage, et n'osant même lever les yeux sur son père , dont elle se reprochait d'avoir accru les dangers. Quand Taccusateur lui demanda si elle n'avait pas vendu ses parures de mariage el le collier même qu'elle portait, pour employer l'argent à des cérémonies mystérieuses, elle, d'abord pfostemée à terre, resta longtemps dans le isWence et datas les pleurs; puis, embrassant les autels : « Je « n'ai invoqué, dit-elle, aucun des dieux de l*enfer (1) ; je n'ai « fait aucune imprécation; tout ce que j'ai demandé, dans « mes tristes prières, c'est que ta volonté, ô César, et votre « sentence, pères conscrits, me conservât un père bien-aimè. « J'ai donné pour cela mes parures, mes riches étoffes, tous « les ornements de mon ancienne fortune, de même que, si « on me l'eût demandé, j'eusse donné mon sang et ma vie. « Qu'ils vous expliquent ce qu'ils sont et quel est leiu* métier, « ces hommes que je n^'avais jamais vus auparavant. Pour « moi, je n'ai nommé le prince que parmi les dieux ; et même « mon malheureux père ne l'a point su; si c'est un crime, je « suis seule coupable. » Soranus l'arrête comme elle parlait encore, s'écrie : « qu'étrangère aux reproches qu'on fait à son « père, et aux accusations qui ont fait condamner son mari, « elle n'est coupable que de trop de tendresse et de filiale « piété. Quel que doive être son propre sort, il demande que « sa cause et celle de sa fille ne soient pas confondues. » Il courut alors dans les bras de sa fille qui s'avançait vers lui, quand les licteurs se mirent enlre eux deux et les séparèrent. »

Avec thraséa fut condamnée l'élite de son parti : à la

(1) Nullosimplosdeos.

SES PROSCRIPTIONS ET SES TRIOMPHES. ft6B

mort, la malheureuse Servilie et Soranus , àmi de îbiraséà, qu'un délateur avait particulièrement « rédamé comme son accusé ; » à l'exil, Helvldius, gendre de Thraséâ, et PaconWsv Ce dernier attendait en paix sa sentence : — w Oft le jUge à4 sénat, lui dit-on. — Bonne chance y répondit-il ; mais voîcl R cinquième heure, allons aux exercices. ^^ L*c*ei*cice Bûi , t)A lui annonce qu'il est condamné : — « A Texil ou à la mx)rt ? — A i'exil. — Et mes biens? — On te les laissé. — Allons dhier à Arlcie (1). » — La journée des délîMeùrs fût belle : deui d'ehtté eux eurent 5,000,000 sesterces (l,2tO,ÔOO fr.) de rêï compense, l'autre 1,200,000 et des honneurs (2).

Le stoïcisme avait ses traîtres : SoranUs fat condamné sur la déposition d'un Egnatiùs , stoïcien hypocHte acheté par Néron. Il avait ses anAls ardents : un témoin paria si fortement en faveur des accusés qu'il fat puni par la confiscation et par l'exil; le jeune Ruslicus, qui fut plustardmartyt dé sacroyance, fat à peine détourné par Thraséa dMser en sa faveur des prèit)gatives oubliées du trlbuilat. Ni ce courage , ni cet esprit d'association ne s'étaient vus sous Tibèixî. Cependant Thraséa, prêt à mourir, désespérant de l'avehir de sa cause , dît à Ruslicus t « Ma vie est finie, je ^'abandonnerai pas la ligne que j'ai toujours suivie ; toi, tu commences ta carrière, toA avehir à'est pas engagé; réfléchis bien avaul de décider, ^h un temps comme celui-ci, quelle route lu suivras. ^>

Ainsi, la famille impériale avait été noyée datts le saug, le christianisme était oublié dans les Catacombes, la ftomiè nouvelle avait été Vaincue avec Pisoh, la Rome stoït^ue avec Thraséa ; et, depuis que Néron avait retrouvé sous ses piedis le fonds solide de la Rome impériale, le sol foulé par Tibère et Caïus , toute son intimité le poussait sans fatigue et sans relâche dans cette voie roulante de la proscription.

C'est ici peut-être l'occasion de nous arrêter un moment, et de considérer ce qu'était devenue celte politique impériale

(0 Epictète, inArrian. 1. 2. — (2) Tacite, ÀAnal. XVI. 24. 36.

U^k NÉRON.

dont j'ai fait voiries fondements jetés par Tibère (1). Depuis son époque, le monde avait marché. Avec la même soif d'argent et de vengeance, il y avait plus de passions à assouvir, plus de rancunes et de prétentions subalternes , que Tibère aurait dominées et qui dominaient son successeur. Un Tigellin et une Poppée exerçaient chacun pour son compte ce droit de mort , que Séjan avait payé si cher.

Répéterai-je d'ailleurs ce que j'ai déjà dit de la folie des dépenses impériales et de la pauvreté du trésor quand les délations ne le remplissaient pas ? Tibère, ce vieil avare, aurait bien pu, lui , se passer des délateurs (2) ; le magnifique Néron, qu'aurait-il pu faire sans eux? Tibère, sombre, défiant et jaloux, se souciait assez peu de plaire au peuple de Rome ; Néron, fantasque, prodigue, voluptueux, avait le caprice de bien traiter son peuple et lui faisait la cour. Il fallait bien que, de part ou d'autre, des sources nouvelles vinssent enfler le modeste budget de l'empire ou le budget du prince (car, distincts par la loi , le budget de l'état (cerarium) et la liste civile (fiscus) se confondaient par le fait) (3). Il fallait bien que les ressorts de la tyrannie fussent autrement tendus que sous Tibère ; qu'on allât plus droit au fait ; que , plus pressé d'en finir, on supprimât ces longs emprisonnements que Tibère aimait, et ces solennelles assises du sénat par lesquelles il faisait passer ses victimes.

Mais ce n'était pas non plus l'aveugle tyrannie de Caîus : celle de Néron, plus intelligente, savait choisir. Il fallait un titre pour être distingué par elle : un nom illustre, une grande fortune, un peu de gloire militaire surtout et quelque popularité auprès des soldats (Néron ne craignait rien autant que son armée) (4) ; quelques restes d'habitudes romaines.

(0 V. plus haut pag. 234 et saW. — (2) V. plus haut, pag. 277.

(3) N Le sénat ordonna.... que les biens de SéJan, distraits du trésor, appartinssent au fisc, comme si cette distinction avait quelque importance {lanquàm referret) » Tacite, Annal. VI. 2. — (4) 1'. Tacite. XIV. 67. CO, et aillcur?.

quelques velléités de stoïcisme. Un Sylla pauvre était accusé et proscrit; un affranchi opulent était empoisonné. Pallas mourait parce qu'il était trop riche et vivait trop vieux (t) ; Torquatus, petit-fils d'Auguste, parce qu'il se ruinait et que, pour sortir d'affaire, il devait nécessairement conspirer (2). Un Crassus , riche et noble, avait un double droit à l'attention des délateurs (3). De tels hommes étaient gens à distinguer.

Avait-on approché la personne de César? tenait-on par quelque lien à sa famille ou à son palais ? Alors le danger était grand. Il n'est pas un lien de parenté , dit Suétone, que Néron n'ait violé par quelque crime (4). Son père et son frère adoptifs , sa mère et ses deux femmes , Antonia sa parente et sa sœur d'adoption, Sénèque et Burrhus ses deux précepteurs ; voilà des victimes que j'ai déjà nommées. Plautius, parent des Césars , et que Néron soupçonnait d'être Famant et le complice d'Agrippine, périt avec des circonstances qui font horreur. Un fils de Poppée, Rufius Crispinus, jeune enfant qui, dans ses jeux, disait-on, faisait le général et le monarque » éveilla les inquiétudes de son beau-père, et Néron ordonna à ses esclaves de le pousser à la mer, pendant qu'il s'amusait à pêcher. Le frère de lait de Néron, Cécina Tuscus, l'inquiéta aussi , par l'audace qu'il avait eue de se baigner dans des bains destinés au seul César ; il en fut quitte pour l'exil.

Étiez-vous même affranchi de César? Le poste était glissant : vous étiez un trop digne et trop important personnage. Le crédit et la fortune étaient descendus d'un degré ; les simples esclaves avaient l'oreille de Fempereur, et les affranchis périssaient.

Mais n'étaitron ni affranchi , ni patricien, ni trop riche, ûi trop illustre, ni trop actif et trop important, ni trop proche et trop redouté de César ? On avait des chances pour échapper.

(0 Quia immeiiBain pecaniam diuturnft senectà detineref. Tacite. XIV. 65. (2) Tacite. XV. 36. —(3) Tacite, Hist. 1. 48. — (♦) Suét., ta Ncronc. 85. I. 30

n y eut même un consulaire illustre, qui, à force de s'eflacer, parvint à vivre (1). Néron ne faisait rien d'inutile ; il ne proscrivait pas sans quelque suspicion ; il y eut des proscrits de médiocre importance qu'il se contenta d'exiler. Sa tyrannie était autrement raisonnée que celle de Gaïus.

Elle était aussi plus large et moins minutieusement légale que celle de Tibère. J'ai déjà montré que tout le despotisme des empereurs reposait sur des traditions républicaines. Il n'était pas une des libertés de l'ancienne Rome dont Tibère n'eût fait un instrument de servitude. Ainsi, l'accusation populaire, le point d'honneur, et, comme dit Tacite, la gloire des inimitiés ; ainsi les honneurs rendus à l'accusation , les récompenses qu'on lui décernait ; toutes ces habitudes républicaines, maniées habilement et transformées par Tibère en habitudes monarchiques, avaient enfanté les délateurs, l'espionnage universel, l'accusation sournoise et cachée, soufflée en secret par le prince, soutenue en public par le délateur » payée par la loi. Tant les institutions humaines sont par ellesmêmes peu de chose ; tant elles font peu ce qu'elles veulent faire ; tant il est vrai que la loi peut s'assouplir et se prêter à tout quand la conscience ne la force pas à se roidir I

Seulement Néron interprétait le droit républicain plus libéralement que son grand-oncle ; il avait de plus habiles procureurs. Il savait franchir certaines rubriques de palais (comme disait en son temps Robespierre) , certaines vétilles légales qui eussent arrêté Tibère. Toute parole , tout fait dénoncé constituait un crime de lèse-majesté (2).

(1) « Memmius Régulus vécut protégé p%r son repos , parce que la gloire de sa race était nouvelle et que sa fortune n'attirait pas Fentie. • Tac. XIV. 47. Et alileurs, en accusant le délateur Régulus , on lui dit : « L'exil de ton père, le partage de tei biens entre les créanciers, la jeunesse (yii ^éloignait encore des honneurs, tout cela te mettait en sûreté. Néron n'avait rien à craindre, n'attendait rien de toi. » Tacite, Hist. IV. 42.

(2) Instituit ut lege migestàtis tenerentur facta dictaque omnla , quibus modo delator non deesset. Suét., in Nér. 32.

La victime étail-elle considérable ? craignaiiron un peu de sympathie pour elle? On avait la délation et le sénat, toutes les formes solennelles de la procédure. Le sénat, d'après les institutions républicaines traduites en monarchie par Auguste , tenait lieu du peuple, et jugeait les crimes politiques. César se cachait dans Tombre, se taisait , ne venait pas même à la séance, couver} par les délateurs et par la loi.

La victime, au contraire, étaitrcUe moins à redouter? l'urgence était-elle plus grande ? Il n'était pas besoin de délateur, ou bien le délateur allait directement à César et César usait de son droit. César , à titre àJimperatm- , chef suprême de l'armée, avait puissance de vie et de mort, sur tous les citoyens comme soldats; sur tous les étrangers (hostes) comme ennemis; sur les chevaliers, qui n'étaient, en principe, que la cavalerie romaine; sur ses affranchis, qui n'étaient que ses serviteurs et les commensaux de sa tente. Quant à la famille impériale, l'empereur était père de famille ; il pouvait, selon les Douze-Tables, juger et condamner ; Caligula, à l'époque où se fondait cette jurisprudence, adopta le jeune Tibère (1) uniquement pour être en droit de le faire mourir. Quant aux sénateurs, ils devaient tant à César; ils pouvaient bien souffrir une légère extension de sa puissance. Ces prérogatives de la justice personnelle du prince avaient été établies par Auguste; Tibère les avait exercées dans ses assises de Caprée; im mot de Caïus donnait la mort; Claude, qui, dans sa fureur de juger, « attirait tout à lui , se faisait le seul magistrat, et faisait sa volonté la seule loi du monde (2), » Claude, qui jugeait et condamnait jusque dans sa chambre à coucher, avait rendu irréfragable cette règle de la justice domestique de César. L'empereur pouvait donc au besoin se cacher ou se faire voir, ne se fier qu'à lui-même ou pren-

(0 PMon, de Légat. Suét., in Calig, 23. DioD. LIX.

(2) Cuncta legam et magUtratuum munia in ae trabena princqts, nat^riam prœdandi patefecerat. Tacite. XL 5.

hW NÉRON.

dre le sénat comme instrument^ le délateur comme bouclier.

Ce métier de bouclier de César était » du reste, un chanceux métier. Selon ha loi républicaine , nul n'avait charge d'accuser, tous en avaient le droit ; et pour que les crimes ne restassent pas trop souvent impunis, il avait fallu intéress er l'accusation. La loi adoptait donc l'accusateur; elle le choisissait même par la voix du juge, lorsque plusieurs, se présentaient à la fois (1) ; elle promettait des récompenses à son dévoûment (2) : mais aussi elle l'en rendait comptable jusqu'au bout. Elle le tenait pour bon citoyen ; mais elle le tenait aussi pour son ministre , obligé d'accomplir sa tâche et de poursuivre son accusé jusqu'à la sentence. Dès que l'accusateur avait souscrit la demande (subscriptio) par laquelle il déférait au juge le nom de l'accusé {nomen déferre) (3) , la loi veillait sur lui et le tenait sous sa main ; elle lui faisait jurer la vérité de son accusation ; elle exigeait qu'il jdonnât caution de sa persévérance. S'attendrir, avoir pitié, pardonner, ne pas mener à fin sa colère, c'étaient des faiblesses qui n'étaient pas souffertes (4). N'avons-nous pas vu Tibère faire ramener de Ravenne un accusateur qui désertait sa cause (5) ? Tout au plus, en certains cas, du consentement de l'accusé, l'accusateur pouvait-il obtenir du juge la radiation des poursuites (6). Ce n'est pas assez, la loi épiait ses démarches ; elle soupçonnait une trahison occulte, elle craignsât une pré-

(1) C'est cette sorte de jugement préliniinaire qu'on appelait sous la république divinatio. V, le discours prononcé en pareille occasion par Qcéron, afin d*étre admis comme accusateur de Verres : Divinatio in Verrem. 20 et ibi Ascon. GeUioB. II. 4.

(2) Qcér., deinyent. II. 37. Dion. LVIII. 14. XL. 53. Tacite, Ann. XX. 30. Loi & Cod. ad Legem Juliam m^jestatis. Loi 2 C, de Falsà monetâ.

(3) Fragmentumleg. Servilise. VIII. Cicéron ad fam. VIII. 8. S 3. Ascon., in Corn.

(4) Loi 15. D. ad. S.C. TurpUianum. Lois 2 et 4 C, de CalumniA. '

(5) r. page 244.

{eyAbolitio. V. Paul. Sent. V. 17. Loi 1. 10. 18. D. ad S. C. TurpUîanum. V, aussi les deux codes, de AboUtionibus.

varication (1) (c'était le mot de la langue légale) , un secret abandon de la cause qu'il soutenait en public : ni tout haut ni tout bas\ il ne pouvait se repentir. 11 fallait que la sentence intervînt, que le juge prononçât, qu'il y eût un coupable ou un calomniateur ; car la calomnie , à son tour , était punie comme la prévarication. Tel était le droit de la république, revu et fortifié par les Césars (2).

Comprenez dès lors que la situation du délateur était glissante. Aussi n'était-ce pas toujours par un libre choix qu'on devenait délateur ; c'était une charge qu'imposait César , et l'on accusait souvent pour sauver sa tête (3). Souvent aussi les accusations étaient réciproques ; on accusait pour se défendre , et le plus puissant des deux avait raison du plus faible (4). — Comprenez que la fortune du délateur, comme toute fortune du reste, était sans cesse en péril. Presque toujours obscur et pauvre à son début (5), souvent une première fois condamné et avec peine rentré en grâce, il grandit d'autant plus vite, qu'en fait d'honneur il n'a rien à perdre ; il compte ses victoires, il fait trophée de tel sénateur réduit au suicide, de telle fille des Césars dont il a fait verser le

(1) PrcBVfkiicari, avoir des varices aux jambes...' marcher de travers; jouer un double jeu.

(2) Sénatus-cons. Tnrpilianum (an 59), sous Néron, assimile la prévarication à la calomnie. Tacite. XFV. 41. F. Digeste et code, ad senatus-cons. Turpillanum. — Digeste, de Pnevarlcatoribus. Paul. loc. cit.

(3) F. les reproches que , sous le règne de Yespasien , on adresse à Régolus : « Pardonnons à ceux qui ont accusé les antres ponr ne pas être eux-mêmes accusés. Mais toi, Néron ne t'a pas contraint ; ta cruauté n'a pas été la rançon de tes dignités ou de ta vie. » Hist. IV. 42. Et un peu plus loin, on loue « Rufus qui, riche et célèbre par son éloquence, n'avait jamais , sous le règne de Néron, accusé personne. » Ibid. 43.

(4) « Romanus avait secrètement accusé Sénèque conune complice de Pison, mais Sénèque, plus puissant que lui, lui renvoya la même accusation, et Romanus fut vaincu. » Tacite, Annal. XIV. 65.

(5) F. ci-dessus, page 230 et la note. «< Domitius Afer accusa Quintilius dont il avait déj fait condamner la mère. Longtemps pauvre, il avait blenlAt dissipé les fruits de son triomphe et se préparait à de nouveaux crimes. • Tacite, Annal. IV. 66.

ft70 NÉRON,

sang, de tel consulaire poussé à la guerre civile. Il parle au sénat, et le sénat le redoute (1) ; le sénat en lui livrant sa victime le récompense de Tavoir demandée ; une éclatante accusation lui vaut 1,000,000 ou 1,500,000 seslorces (2). Si la victime était belle, la confiscation opulente, Faccusation dangereuse, il comptera par cinq ou six millions (3). (J*ai cité deux fortunes de délateurs qui s'élevèrent jusqu'à 300,000,000 sesterces (4)). La fortune ne lui suffit pas : prétures, sacerdoces , places d'honneur au théâtre , quelle récompense le sénat peut- il refuser, tremblant encore devant la sentence qu'il vient de rendre, et devant Taccusateur qu'il couronne (5)? Les clients encombrent sa porte ; ses esclaves arrogants el durs repoussent rudement la foule (6) ; les rois et les villes lui demandent son amitié ; un cortège de courtisans effrayés le suit partout; le monde entier répète son nom (7).

Mais — le vent change, le sénat s'enhardit. Ce perpétuel accusateur est accusé à son tour . : les vengeances se réunissent , les amers souvenirs pleuvent sur lui. Avec cette atroce éloquence dont il a donné des leçons, on lui jette à la face le nom de ses victimes ; toutes les familles qu'il a décimées se lèvent et lui redemandent les têtes sanglantes de leurs parents. Rappelez-vo]is ces énergiques et sanguinaires invectives qui, après le 9 thermidor, tombaient sur les terroristes : vous retrouvez dans Tacite le même style et le même

(1) Tacite, Annal. XHI. 42.

(2) « CrispinuB eut 1,500,000 sest. (381,000 fr. ) et les insignes de la prétare. Vit^ lius fit voter encore 1,000,000 de sest. (254,000 fir.), pour Sosibius comine précepteur de Britannlcus et conseiller de Claude.» Tacite, Annal. XI. 4. Ils avalent dénoncé deux chevaliers coupables d'avoir eu des rêves de mauvais augure pour l'empereur. V. ci-dessus, p. 339.

(3) Y. ci-dessus, les récompenses accordées aux accusateurs de Thraséa. Régolus pour avoir accusé Grassus, eut 7,000,000 de sest. (1,780,000 fr.) et un sacerdoce. Tacite, Hist. IV. 42. — (4) Tacite, de Oratoribus, 8.

(5) Un affranchi qui avait accusé son maître eut pour sa récompense une place an théâtre. Tacite, Ann. XVI. Sur les récftnpenses des délateurs, F. eneore cl-dessus, page 238. — (6) Sénèque, dç Ira. III. 37. — (7) Tacite, de Orat, 8.

langage ; c'était sans cesse et tout à la fois un 81 mai et un 9 thermidor. César qui poussa le délateur, César dont Thumeiu" est inégale , Toublie ou Tabandonne ; ou bien aussi , César est mort et son successeur sMnquiète peu de soutenir rhomme qui a servi d'instrument à son père. — « Mais Claude m'a contraint, crie ce malheureux ; je n'ai fait qu'obéir à mon prince. — J'ai lu, dit froidement Néron, j'ai lu dans les mémoires de Claude mon père, que jamais il n'a forcé personne à devenir accusateur. — Messaline l'a voulu, » s'écrie alors l'accusé, qui ne peut démentir ni le César vivant, ni le César mort. — « Messaline ! lui dit-on, oses-tu donc t'a vouer l'instrument des vengeances de cette prostituée? Complice du crime, tu en goûtes les fruits, et tu veux en rejeter la honte sur un autre. » Le sénat prononce le bannissement, la confiscation, sinon la mort; et ces grandes existences se sont presque toutes achevées dans l'exil (1).

Et quelques années plus tard, sous le règne d'un prince modéré, sous Vespasien , Tacite nous montre un poète comparant sa vie modeste et paisible à la vie agitée des orateurs : « Tu me nommes, dit-il à son interlocuteur, Crispus et Marcellus ; qu'y a-t-il donc de si désirable dans leur fortune ? Est-ce la crainte qu'ils inspirent ou celle qu'ils ressentent ?

(f; Extraire de Tacite la biographie des principaux délateurs :

Sous Auguste et Tibère : Cassius Sévérus, exilé une première fois en Crète, s'y fUt détester par son éloquence hargneuse et accusatrice; relégué sur le rocher de Séripbe, il y meurt dans la misère (Tacite, Ann. I. 71. IV. 31. 59. Suét., tn Angust. 56. in Calig. 16. De Rhetoribus; Rieronymus , In anno 32. Sénèq., ControY. ni. praef. Tertul., In Apologet.], orateur habUe, fondateur delà nouvelle école (Tacite, deOrator. 19. 26), mais malveillant et « avide d'inimitiés. ^

Sous Tibère : Romanus Hlspo. (Tac, Ann. I. 74. Sénèque, Controv. V. 34). -^ Q. HateriuB (senex fœdlssimœ adulatlonls), orateur célèbre (Tacite, Ann. 1. 13. H. 33. III. 57. IV. 61. VI. 4. Sénèque, Controv. IV, prœf. Epist. 40. Suétone, in Ttb. 29.— Cotta Messallnus, accusateur d'Agripplne, veuve de Germanlcus^ accusé à son tour (Ann. II. 32. IV. 20. V. 3. VI. 5). ~ Brutidlus Niger et Junlus Otho {Id, UI. 66. V. page 239, à la note). — Fulcinius Trio, facilis capessendis inimicitiis. Tac, Ann. V. 11. II. 28. III. 10. 19. n est contraint de se tuer. VI. 4.6. 38.

Sous Tibère et sous Caligula : Domltius Afer (Ann. IV. 52. 66. XIV. 19). Gonsol en

un NÉRON.

Faut- il les envier, parce que, sollicités chaque jour, ils offensent ceux mêmes dont ils servent les désirs ? parce qu'engagés dans les nœuds d'une vie de courtisan , jamais le prince ne les trouve assez serviles ; le peuple , jamais assez indépendants? Leur grande puissance, qu'est-ce donc? Le crédit d'un affranchi vaut le leur. Quant à moi, puissent les douces muses, comme dit Virgile, me conduire dans leur sanctusdre et à leurs sacrées fontaines, loin de ces inquiétudes, de ces soucis, de cette nécessité de faire chaque jour quelque chose contre ma conscience î Que le Forum désormais, avec sa folie et ses périls, que cette renommée, toujours pâle d'épouvante, ne me fasse plus éprouver ses angoisses ! Que jamais, ni le bruit des solliciteurs à ma porte, ni les paroles d'un affranchi haletant, ne hâtent mon réveil! Que je n'aie jamais besoin, pour veiller aux chances de l'avenir, de faire de mon testament un gage de sûreté pour ma tête ! Que jamais je n'aie trop de fortune pour pouvoir la laisser à qui je voudrai, lorsque viendra le jour que les dieux ont fixé pour moi ! Que ' je descende au tombeau, non pas hideux et flétri, mais souriant et couronné de fleurs, sans qu'il soit besoin , pour les derniers devoirs à me rendre, ou de consulter le sénat, ou d'implorer la pitié du prince (1) ! »

Tan 39. (Sa lutte oratoire contre Callgula. Q-dessas, page 290. Snétone, in Galig. 26. Dion.)

Sous Claude : Suilius, d'abord exilé, accusateur de Valérius Asiatlcus, ses fraudes et sa perfidie, meurt en eiU. ( F. page 344.) Annal. IV. 31. XI. 1. 5. XIII. 42. 43. J'emprunte plus haut quelques traits au récit de son procès.

Sous Néron : Gossutianus Capito, condamné d'abord pour péculat/rentre au sénat; gendre de Tigellin et accusateur de Thraséa. Ann. Xlll. 28. XIY 48. 46. XVl. 14. Hist. IV. 44.

Sous Néron et les princes suivants : Aquilius Regulus, accusateur des Cra&sns, accusé sous Vespasien. Tacite, Hist. IV. 42 let suiv. — Eprius Marcellus, l'un des accusateurs dans le procès de Thraséa, commence lui-même par être accusé de péculat; vivement attaqué sous Vespasien. Ann. XII. 4. XUI. 33. XVI. 22. 28. 33. lUst. IV. 16.43. de Orat. 6. 8. — Vibius Crispus : Ann. XIV. 28. H. 10. Hist, IV. 41. 43. Suét., hi Domit. 3. — Exemples de châtiments infligés aux délateurs. Tacite. IV, 36. 1\. VI. 4. 10. Ann. XII. 42. XIII, a3. 42. Hist. IV. 44. - (I) De Orat. 13.

SES PROSCRIPTIONS ET SES TRIOMPHES. klZ

Voilà pour les délateurs et la justice solennelle. Quant à la justice domestique 9 sa marche était simple. Caligula cause avec Canius , disciple des philosophes qui ose ne pas être de son avis ; à la fin de Tentretien : « Pour que tu ne te fasses pas illusion , lui dit-il » j'ai donné ordre qu'on te menât au supplice {duci tejussi). — Grâces te soient rendues» excellent prince !» — Et le philosophe rentre chez lui , reste libre et tranquille une dizaine de jours ; puis y comme il faisait une partie d'échecs, un centurion, menant après lui une bande de condamnés , s'arrête devant sa porte et l'appelle. Canius se lève» prend le centurion à témoin qu'il a gagné la partie, se joint au funèbre cortège, et va, suivi de ses amis, causant avec eux, jusqu'au lieu où s'exécutent les arrêts de la justice de César (1).'

Sous Néron plus promptement encore, l'épée ou le poison alla droit au but. Un avertissement donné par le tribun, une heure de répit et le choix de la mort , étaient les formalités ordinaires. Rome et César s'accordaient pour aimer cette liberté du suicide; c'était une politesse de l'empereur pour le condamné, une façon d'être particulièrement miséricordieux. C'était surtout un privilège de la famille impériale : lorsque Caligula fit mourir son cousin le jeune Tibère , il défendit qu'on touchât à cette personne sacrée ; il fallut que le centurion, à qui ce jeune homme tendait la tête, l'aidât à placer la pointe de l'épée sur sa poitrine, et lui Bnseignât comment on devait s'y prendre pour bien se tuer.

Si le condamné était paresseux à mourir , Néron envoyait ses chirurgiens « traiter le malade (2). » Mais au reste César en général était ponctuellement obéi, et l'on se gardait bien de vivre quand il vous ordonnait de mqurir. Souvent même on l'entendait à demi mot ; une disgrâce était comprise comme un ordre de mort, et l'ordre s'exécutait (3). On avait

(1) Sënèque, de TranqulUitate anlmi. 14. » (2) Suét., in Ner. 37.

(a) « Tibère avait remis à un autre temps les chargea sacerdotales destinées aux

ft74 NÉRON.

renoncé au suicide par la faim, qui servait à gagner du temps, et laissait des chances ; c'était bon quand on espérait quelque chose du lendemain : mais la justice de Néron ne se fut pas accommodée de celte lenteur. On adopta comme la mort la plus douce le bain chaud et le coup de lancette dans les veines ; ce fut le suicide à la mode.

Je me sers du terme de mode en un si horrible sujet et ce n'est pas sans un motif. Il est vrai ; pour quelques disciples des philosophes , pour ceux qui croyaient à l'avenir de leur cause , la mort pouvait être un sacrifice destiné à fructifier au profit de la génération suivante. Le parti qui avait eu son chef en Rubellius Plautus , son représentant au palais en la personne de Sénèque, son modèle en Thraséa, ^n eux tous, ses martyrs, ce parti, qui devait lutter trente ans encore contre l'esprit impérial , pouvait avoir quelque prétention à ne pas mourir inutilement. Aussi quand la sentence était prononcée, quand il ne s'agissait plus que de prévenir l'épée du centurion par une mort qu'on croyait plus libre^ la fin de ces hommes était solennelle et sévère* Ils mouraient en causant avec le philosophe Démétrius « de la nature immortelle des âmes , et de l'opinion des sages sur la séparation entre le corps et l'intelligence (1). » Sénèque et Thraséa faisaient une libation de leur sang à Jupiter libérateur (2). Ganius Julius allait au supplice, son philosophe à ses côt^s : « Vous me demandez, disaitril à ses amis, si l'âme est immortelle. Je vais le savoir, et, si je le puis, je reviendrai vous le dire (8). »

Mais pour tous les autres, qu'était-ce que le suicide? Bien que Néron le conseillât par clémence et qu'on le pratiquât par habitude, il n^était même plus utile. Les jurisconsultes

deux BlœsuB. Puis U les considéra comme yacantes, et les donna à d'autres. Us deux disgraciés comprirent que c'était là un ordre de mort» et Us obéirent». Tac, Ann. VI. 40.

(1) Ainsi, Thraséa à ses derniers moments. Ann. XVI. 34. Et Pétrone au contraire, comme Tadie le remarque : non de immortalltate animi et sapientium placitis. XYI. 19. — (2) Ann. XV. 64. XVI. 34. — (3) Sénèq., de TranquUlitate. 14.

de la couronne avaient trouvé un remède légal à cette facilité ancienne d*assurer, par une mort volontaire, son héritage à ses enfants : le proscrit qui se tuait était évidemment ingrat envers Néron, et l'ingratitude envers le prince était un infaillible moyen de nullité contre le testament (1). Le suicide était donc seulement affaire de bienséance et de point d'honneur : on tenait à périr de sa main plutôt que de celle d'autrui. Silanus, allié de la famille impériale, se débat sous le glaive du centurion, et lutte seul et nu contre les soldats armés, pour ne pas renoncer à son privilège « et ne pas laisser à un meurtrier vulgaire la gloire de lui donner la mort (2). » Lucain, que je citais tout à l'heure, et que l'on peut appeler le poêle du suicide , après avoir déploré « que ces grands exemples de mort volontaire n'aient pas instruit la lâcheté des nations, » arrive ensuite, en homme qui ne sait ce qu'il veut, à souhaiter que « la mort soit refusée aux lâches et que le suicide soit un privilège du courage (8). » u Ce déclamateur républicain n'a autre chose au cœur que cette vanité triste et impie qui s'attachait à la mort volontaire.

Il ne faut pas se faire illusion sur le prétendu courage des suicides romains. Ces hommes si jaloux des droits du bourreau, si empressés de mettre à profil la clémence impériale qui leur permettait le choix de la mort, ces hommes presque toujours n'avaient cessé de trembler durant leur vie ; ils avaient, comme je ne sais quel consul, baisé les pieds de César; ils avaient, comme un Vitellius, sollicité l'insigne honneur d'ôter les pantoufles de Messaline ; ils avaient caressé les affranchis, avaient été les courtisans, et parfois les infâmes courtisans d'un délateur ; ils avaient dénoncé leuïs complices,

(0 Suét.» in Ner. 32.

(2) Ttcito, Ano. XVI. 9. Ne relinqueret peroussoribus gloriam noinisterii.

(9) Mon, utinam pavidos vit» subducerê noOes ,

Sed virtus te sola daiet! • . . Pharsale. IV.

0U9 comme Lucain^ accusé leur mère ; ils n'avaient reculé de* vant aucune bassesse ni aucune turpitude, tant qu'ils avaient eu Tespérance de vivre. Mais le moment fatal une fois arrivé, la mort une fois inévitable , ils prenaient leur parti de la mort ; ils préféraient un coup de canif dans Fartère à un coup d'épée sur la nuque : voilà tout. Leur courage était de suivre la mode.

Il y a plus : cet effort de courage ne dépouillait pas même leurs derniers moments de toute servitude. Si le proscrit laissait après lui un enfant qu'il aimait, s'il voulait qu'une faible part de son bien restât dans sa famille , il fallait en faire une large à PTéron et à Tigellin (1) ; c'est ce qu'on appelait « pourvoir à l'avenir de ses enfants (2) ». Les legs ne suffisaient pas, il fallait la flatterie ! Les testaments des proscrits étaient remplis de misérables éloges de leurs bourreaux, et, à l'heure même de la mort, les malheureux n'échappaient pas à la servilité universelle !

Il fallait la flatterie : il fallait encore la délation ; il fallait que des dénonciations posthumes allassent marquer une nouvelle proie à la colère toujours renaissante de Néron (3). N'y en eût-il pas eu, Tigellin, armé du cachet des victimes et maître de leurs papiers, aurait bien su en trouver. Ainsi les morts tremblaient, priaient, flattaient, dénonçaient, comme l'avaient fait les vivants. Regardez cela, et comprenez quels beaux résultats produisait pour la liberté et la dignité du genre humain cette accoutumance du suicide ; comprenez aussi ce que c'est que l'habileté de la civilisation combinée avec toute la férocité de l'état barbare, et où nous

(1) Ainsi PisoD. Tacite, Ann. XV. 59. Hais Pétrone : ne codicillis quidem, quod plerique pereuntium, Neronem aut Tigellinum, aut queni alium poteotium adulatus est XVI. 19. Mclla, au contraire, « lègue une forte somme di Tigellin et à CossuUanus» son gendre, afin de sauver le reste (quo cœtera manerent), » Tacite, Ânn. XVI. 17.

(2) Liberis eonsulere, V. Ann. XVI. 11. C'est à ces craintes que Tacite fait allasion dans le passage cité plus haut, page 472 , nec incertus futuri testamenium pro pignore scriham, — et ce qui suit. De Orat. 13. — (3) Ainsi Mella. Tacite, XVÎ. 17.

en serions, si un certain événement fùrtuit tfeût dérangé la marche naturelle et progressive du monde datis celte voie de lumières sans vertu !

Ainsi allait le monde sous le clément empire de Néron. Depuis le jour où le stoïcisme, cet opposant unique, ce seul parti constitué dans Fempire, cette seule exception à Tesprit de dissociation introduit par Tibère, avait succombé dans la personne de Thraséa (an 66), depuis que silencieux et exilé, il semblait perdu pour jamais, il n*y devait p!us y avoir .que triomphes pour Néron. Thraséa n'était pas mort, que, des portes du sénat où elle avait attendu la sentence, la foule courait aux portes de la ville pour y recevoir le roi d'Arménie , venant rendre hommage à l'universelle suzeraineté de César. Le Parthe Tiridate, à la honte des armées romaines, avait chassé d'Arménie le prince vassal de Néron, et Néron laissait Tiridate en paix, dans l'espérance d'une belle fête. En effet, à force de négociations et de prières, grâce à la crainte qu'inspirait Gorbulon, Tiridate se décida à reconnaître la suzeraineté romaine, à déposer son diadème au pied de la statue de Néron, en s'obligeant à venir le reprendre de ses mains. Il arrive donc par terre après un voyage de neuf mois ( la religion des Mages lui défendait de souiller même d'un crachat les eaux sacrées de la mer (1)). Il traverse toute l'Italie à cheval, entouré de ses enfants , des princes parthes ses neveux , et de trois cents cavaliers ; sa femme est à .cheval auprès de lui, le visage caché par un casque d'or. Toutes les villes le reçoivent en triomphe aux frais de Néron, et surtout à leur détriment. Chaque jour de son voyage coûte 800,000 sesterces (203,000 fr.), s'il faut en croire Suétone, qui luimême semble à peine le croire.

Néron, qui est venu au-devant de lui à Naples, le conduit à Rome. Rome illuminée, ornée de guirlandes, conspire tout entière pour la fête qui se prépare. Au milieu du Forum est

(1) Pline, Hist. nat. XXX. 2.

rangé par tribus le peuple, portion du spectacle » en toges blanches, couronné de lauriers; sur les degrés des templesy les prétoriens avec leurs armes étincelantes. Le toit des maisons est couvert de spectateurs. Le théâtre de Pompée est doré tout entier ; un velarium de pourpre , semé d'étoiles d'or, au milieu duquel est l'image de Néron conduisant un char, en écarte les ardeurs du soleil ; aussi ce jour fut-il appelé \9ijourfiée dor. Dès le matin, Néron, en habit de Uîomphe» vient s'asseoir sur sa chaise curule. Tiridate s'agenouille devant lui, et le peuple, façonné aux acclamations solennelles» le salue d'une clameur si grande, que le Barbare en est épouvanté. « Seigneur, dit ce roi d'Orient au citoyen de Rome Œnobarbus, le descendant d'Ârsace, le frère des rois parthes vient se reconnaître ton esclave ; tu es mon dieu , et je suis venu t'adorer comme j'adore le soleil , le dieu invaincu, Mithra. Tu es mon destin et ma fortune. » Néron reprit : « Tu as eu raison de venir me demander la couronne; ce que n'ont pu tes frères ni ton père, je te fais roi, afin que l'univers sache que j'ôte et donne les royaumes. » Tiridate alors monte près du trône, baise les genoux de Néron, qui lut ôte sa tiare et lui met le diadème (1).

Tiridate repartit avec 100,000,000 sesterces (35,400,000 fr.) donnés par Néron (ce rusé Barbare avait su se faire payer son hommage), n'en méprisant pas moins le prince qu'il avait vu jouer sur le théâtre , ou bien courir sur l'arène avec l'habit vert et le bonnet des cochers. Ce qui nous étonne aujourd'hui l'étonnait lui-même : il ne comprenait pas que l'âpre soldat, le vieux Romain, Corbulon, restât l'humble sujet de ce comédien; la royauté despotique de l'Orient elle-même ne lui avait pas révélé le secret de l'incompréhensible asservissement des Romains. « Tu as, dit-il à César, un bon serviteur dans Corbulon , » mot dont Néron ne comprit pas

rironie«

^1) F. Dion. LXin. Sttét., in Nerone. 13. 30. Plinç, UkL nat. XXX. 2. XXXIU. 3.

Mais Rome a vu assez de fois les triomphes de Néron. La Grèce , patrie des arls , a besoia de lui comme lui d'elle. Chaque jour des députés de ses villes viennent lui apporter des couronnes pour des combats où il n'a pas combattu ; il les admet à sa table ; il chante devant eux : ingénieux et servile, l'esprit grec sait trouver encore des formes d'adulation nouvelles quand Rome croit les avoir toutes épuisées j et Néron» enchanté, s'écrie : Seuls les Grecs savent entendre, seuls ils sont dignes de mes talents et de moi ! — Une fois déjà, il a été sur le point de partir pour la Grèce : il parcourait les temples^ faisant ses adieux à ses parents les immortels, lorsqu'il s'assit, et, saisi d'une faiblesse subite, ne put se lever qu'avec peine. Effrayé de ce présage, il déclara qu'il lui en coûtait trop de s'arracher à l'amour de son peuple. — Mais aujourd'hui quel présage troublerait sa félicité? Son affranchi Hélius sera assez bon pour gouverner Rome, et suivre tranquillement la voie toute tracée des proscriptions. Hélius a tous les pouvoirs de Néron, il versera le sang; Po-* lyclète s'emparera des biens : Rome peut se consoler de l'absence de César.

Que la Grèce donc se réjouisse , son prince lui arrive ! Ce n'est pas seulement son cortège habituel de mille voitures, ces buffles ferrés d'argent, ces muletiers revêtus de magnifiques étoffes, ces coureurs, ces cavaliers africains avec leurs riches bracelets et leurs chevaux caparaçonnés (1). C'est de plus une armée entière, assez nombreuse pour vaincre tout l'Orient si elle était composée d'hommes ; soldats dignes de leur général, qui ont pour arme la lyre du musicien, le masque du comédien , les échasses du saltimbanque. Que la Grèce se réjouisse ! Un hymne chanté par Néron vient de saluer son rivage ; le maître du monde lui donne toute une année de joies et d'incessantes fêtes ; les jeux d'Olympie , les jeux Isthmiques, tous ceux qui se célèbrent à de longs intervalles

l)Saétone, 30.

seront réunis dans ces douze mois. Néron peut bien changer l'ordre établi par Thésée et par Hercule (1).

Ainsi il parcourt (an 67) toutes ces villes homériques^ servilement abaissées aujourd'hui sous la royauté d'un Osque ou d'un Sabin. Il s'élance dans toutes les lices, prend part à tous les combats, toujours vainqueur. Même à Olympie , où^ sur un char traîné par dix chevaux, le maître du monde s'est d'abord laissé tomber dans la poussière, puis s'est trouvé trop ému de sa chute pour continuer la lutte ; il n'en - a pas moins , à la fin de la course , proclamé , comme d'ordinaire (car il est lui-même son héraut) : « Néron César, vainqueur en ce combat , donne sa couronne au peuple romain et au monde qui est à lui ! >» Ni aujourd'hui, ni dans le passé, Néron ne doit avoir de rival : les statues des vainqueurs d'autrefois sont renversées, traînées dans la boue, jetées aux latrines. L'athlète Pammenës, après de nombreuses victoires, vit retiré, vieux, affaibli ; que Pammenès reparaisse dans la lice : Néron prétend lui disputer ses couronnes ; après l'avoir vaincu, il aura alors le droit de briser les statues de Pammenès. Malheur à qui est condamné à être son adversaire ! Vaincu d'avance, il n'en est pas moins exposé à toutes les manœuvres d'un inquiet rival ; Néron l'observe , cherche à le gagner, le calomnie en secret, l'injurie en public, lui jette des regards où la menace n'est que trop éloquente. Un jour (faut-il en croire Dion?), certain chanteur, trop plein de sa gloire, s'oublie jusqu'à chanter mieux que Néron ; le peuple lui-même (comme autrefois à Rome, au milieu d'une lecture de Lucain, malgré la présence et la jalousie de Néron, des applaudissements . s'élevèrent et perdirent le poêle), le peuple artiste de la Grèce écoute ravi ; quand tout à coup , par ordre du prince , les acteurs qui jouaient avec ce malheureuxle saisissent, l'adossent à une colonne, et lui percent la gorge avec leurs stylets.

(1) V. Sur le voyage de Néron en Grèce, Suét. 22. 24. Dion. LXUI. Philostrate. V. 2. 3.

A Corinthe , César , qui ambitionne toutes les gloires , se rappelle le projet plusieurs fois essayé de la coupure de risthme ; entreprise gigantesque dont la nature a toujours refusé le succès à Tindustrie humaine , et que semblait interdire une superstitieuse terreur. Devant les prétoriens rangés en bataille, Néron sort d'une tente dressée sur le rivage, harangue ses soldats , chante un hymne à Âmphitrite et à Neptune, reçoit en dansant, des mains du proconsul , un pic d'or, en frappe trois fois le sol, et recueille quelques grains de poussière qu'il emporte dans une hotte, aux acclamations de tout le peuple. Des milliers d'hommes travaillèrent après lui, soldats, esclaves, condamnés, six mille prisonniers juifs envoyés par Vespasien, bannis ramenés du lieu de leur exil (et parmi eux le philosophe Musonius) , criminels sauvés de ]a mort pour venir concourir au grand œuvre de rempereur^ En soixante-quinze jours, on avait ouvert un canal de quatre stades, la dixième partie du travail, lorsque tout à coup vint l'ordre de s'arrêter (1). Hélius rappelait à Rome son souverain; une conjuration s'y tramait, disait-il. — Tu devrais plutôt souhaiter, lui répondait Néron , non que je revienne prompt^ment, mais que je revienne digne de Néron. » Il fallut qu'Hélius vint lui-même en sept jours pour l'arracher à ses triomphes (2).

Néron fait donc ses adieux à la Grèce ; il la proclame libre , exempte d'impôts ; il enrichit les juges qui l'ont couronné. Il est vrai qu'il Ta ruinée par son passage , qu'il a pillé ses temples, qu'il lui enlève cinq cents de ses dieux ; qu'il a dépouillé les riches, trop heureux encore lorsqu'il ne les a pas fait mourir ; que l'absence du spectacle, la paresse à applaudir, le défaut de dilettantisme, sont devenus des crimes capitaux.— Mais Rome, sa patrie, est-elle donc mieux traitée? Chaque courrier d'Hélius apporte la nouvelle d'une exécution.

(1) K. Dion. Ibid, Saët. 10. Pline. IV. 4. Lucien, in Nerone. Josèphe, de Bdlo. ni. 36. Philost., in ApoU. IV. 8. — (?) Phllost. Ibid, Dion. Ibid. Saët. 25.

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