‹ Les Césars (volume 2)Chapitre 29 sur 37 · I. SI · texte numérisé non relu

I. SI

Néron y de son côté, fait de temps en temps mourir q«ielqu*un des bannis qu'il rencontre ou des suspects qu'il a emmenés avec lui. Deux frères meurent» dont runion fraternelle parut au meurtrier de Britanuicus une consiÂratîon patente.

 son retour de Grèce, Néron nianqua p^ir dans une tempête. Un instant, en Italie, on crut à son naufrage, et o& s^en réjouit ; joîe dont il sut bien se venger (1). Cependant te sénat, tout en tremblant de le voir revenir, le rappelait de toute Teffusion de son dévouement, et ordonnait pour fati plus de fêtes qu'il n'y a de jours dans Tannée. Naples Toisive» cemme Tappelsut Horace, la ville de ses débutss^ le reçoit la première. A Rome, après un étalage de di&*httit cents cou- Fonnes qu'il a rapp<Hlées de Grèce, on voit v^nir, sw le char triomphal d'Au^iste et à côté du urasiden Diod(»*e , Néroa en eblamyde semée d'étoiles d'or , l'elivier olympique sur la tète , et dans sa main droite le lauriw des jeux pythieua : après lui, sa daque théâtrale, ses Augustani, au nombre 4e cinq mille , à la brillante parure et aux dieveitx parfumas, qui se proclament les soldats de son triomphe. Une arcade du grand cirque est abattue pour son passage ; à droite et k gauche des victimes sont immolées à sa divinité ; la terre est semée de safraa ; on jette sur sa rcrale des oiseaux , des fleurs, des rubans de pourpre, des dragées ; le sénats les die* valiers, le peuple, lui acclament en mesure : a Vive le vainqueur d'Olympie 1 le vainqueur des jeux py tbiens ! César Néron, nouvel Hercule 1 César Néron, nouvel Apollcm ! seul^ dans tous les siècles, il a vaincu dans tous les jeux (2) ! n

C'était bien un triomphe t Une dernière conspiration avait été découverte et punie ; le temple de Janus était fermé ; Car* bulon, qui avait vaincu lX)rient, appelé en Grèce par à» flatteuses paroles, avait reçu l'ordre de se donner la mort, et s'était tué, regrettant sa fidélité trop confiante, et disant : u Je l'ai bien mérité (3). »Que pouvait encore redouter Nérou?

(0 Suét. 25.— (2}Siiét. md. mon. Ihid. -^(«j nioo. lUd.

Quel autre César avait eu Rome aass bas sous ses pieés ? Qu'était le triste et vieux Tibère , homme étranger à toutes les joies du pouvoir? Qu'était le grossier Caligula, qui, après avoir, pendant trois ans au plus, joué quelques farces royales et guerrières, s'était laissé misérablement égorger dans une salle de bain ? Qu'était llmbécile Claude, machine à diplômes et à jugements, auprès du virtuose, de l'orateur, du poète, du lutteur, de l'universel Néron, depuis douze ans maître du monde ? Si quelques âmes à part protestaient, par un courage inutile , en faveur de la dignité humaine, jamais le grand nombre n'avait mis le front aussi bas dans la poussière que devant l'élève de ces deux femmes perdues, Lépida et Agrippine, devant ce cerveau mal organisé qui n'eut le sens vrai d'aucune chose, ce gamin déifié, Néron.

Seraitce l'or qui pourrait lui manquer ? Si le trésor s'épuise, si les chicanes fiscales, suprême expédient des empereurs besogneux, si de lourdes amendes contre les testateurs ingrats qui n'auront rien légué à César, si de nouveaux impôts sur les successions des affranchis (1), si toutes ces ressources sont insuffisantes, les dieux lui viendront en aide. Un Africain a rêvé que, sous son champ , il voyait dimmenses cavernes pleines de lingots d'or, trésors de la reine Didon que la Providence gardait pour César. Une flotte entière est partie pour recueillir ces richesses ; tout un peuple de soldats et d'ouvriers tourne et retourne le champ de l'Africain. D'avance les poètes chantent la gloire de Néron, pour qui les dieux font naître, dans le sein de la terre , l'or tout purifié ; et Néron, dans sa foi au songe, jette avec plus de profasîon que jamais les minces trésors, que ce trésor colossal va remplacer. — Quand, après bien des recherches , l'or ne se trouva pas, le songeur n'eut d'autre ressource que de se donner la mort (2).

Les dieux manquent de parole. Les délateurs nous consoleront de la désobligeance des dieux ; la concentration que,

(1) Suétone, in Nerone. 32. — (2) Suét. 80.

libk NÉRON.

dans les derniers temps de la république, a reçue la propriété territoriale, est merveilleusement favorable au genre de perception qu'exercent les délateurs. Les vastes domaines ont perdu ritalie, dit Pline, ils perdent les provinces, et le supplice de six grands propriétaires a rendu Néron possesseur de la moitié de l'Afrique (1). Il a payé 7,000,000 sesterces le délateur qui a fait condamner un Grassus ; quelles richesses ne lui a donc pas rapportées la condamnation de £>e Grassus?

Aussi Néron crie largesse ! Néron est de tous les empereurs le plus magnifique. Largesse au peuple ! Néron n'oublie pas son peuple qui l'applaudit de si bon cœur au théâtre ! Largesse surtout aux amîs de Gésar ! A toi, gladiateur, la maison de ce consul ! A toi, joueur de flûte, le patrimoine de ce triomphateur (2) ! Accourez, favoris, courtisans, pantomimes, conviés au banquet de la confiscation! Tenir des comptes, c'est une économie sordide. Jeter l'or sous ses pas, c'est la grandeur (3) ! Les esclaves mêmes de Gésar ont des vergers, des piscines; un d'eux, qui a été intendant d'armée, s'est racheté au prix de 13,000,000 sest. (3,302,000 fr.) (4). Durant son règne, Néron aura distribué à ses amis 560,000,000 de fr.» et ses amis, ses fidèles imitateurs, en auront, au moment de sa mort, dissipé les neuf dixièmes (5).

Et quelque chose pourtant manque à Néron. Gette passion de l'impossible, dont j'ai tant parlé, n'est pas seulement une passion des Gésars ; c'est une passion des Romains ; chacun dans sa sphère subit ce fatal instinct. Tout le labeur d'une civilisation de cinq ou six siècles, en Grèce, en Italie, en Orient, n'a abouti qu'à faire rêver de plus chimériques rêves à quelques centaines d'oisifs romains, à leur inventer des infamies nouvelles, à nourrir d'aliments nouveaux une curiosité insatiable , un égoïsme surhumain , un matérialisme

(0 Latifundia perdidére Italiam, jàm et provincias. Pline. XVUI. 6. (2) Suétone. 30. — (3) Ihid. — (4) PUne. VU. 30. (5) Tacite, Hist. I. 20 (2,200,000,000 sesterces).

transcendentan Cette passion de l'impossible sera surtout celle de Néron : rien ne le louche comme grand et beau , mais comme inouï, et» dans le sens latin du mot, comme monstrueux. C'est une persuasion et une plénitude de sa toute-puissance , qui essaie pourtant si , à quelque combat, elle peut être vaincue : organisation après tout misérable et puérile , à qui il fallait un tel pouvoir pour s'élever même dans le mal ; nature cruelle , faute de pouvoir être forte ; gigantesque, faute de savoir être grande !

Qu'est-ce pour lui que la profusion et le luxe? Ne mettre jamais deux fois le même habit, pêcher avec des filets dorés et des cordons de pourpre , jouer 400 sesterces sur chaque point de ses dés (1), avoir pour ses histrions des masques , des sceptres de théâtre tout couverts de perles : c'est être riche; et voilà tout. Ses amis, par son ordre, ne lui donnentils pas des festins où l'on dépense pour 4,000,000 sesterces en couronnes de soie parfumées (2) ? Poppée n'avait-elle pas des mules ferrées d'or, et 500 ânesses ne la suivaient- elles point partout pour remplir de leur lait la baignoire où son teint venait chercher la fraîcheur? N'est-ce pas Othon qui lui enseigna, à lui César, à parfumer la plante de ses pieds? et lorsque la veille, Othon , soupant chez César, avait eu la tête aspergée de parfums précieux, le lendemain , César, soupant chez Othon, ne voyait-il pas de tous côtés des tuyaux d'ivoire et d'or verser sur lui une vaporeuse et fragrante rosée (3) ? Le faste et la grandeur courent les rues de Rome.

Que même Néron soit le premier artiste de son siècle ; que des autels fument partout en l'honneur de sa belle voix , qui, malgré tant de soins et d'études , malgré un esclave sans cesse debout auprès de lui pour l'avertir de ménager ce don précieux, est fausse, sourde et fêlée ; que Néron joue tous les rôles, de héros ou de dieu, d'homme ou de femme , même de

(1) Suétone. 30.— (2) Suétone. 27. — (S) Pline. HUt. naU XXXUI. 11. (4) PItttarq., In Galba.

femme grosse ou en mal d'enfant , si bien qu'on deoiande : « Que fait l'empereur? — L'empereur accouche. >» Que même» faute d'autre, il rencontre parfois une ambition plus digne ; qu'il envoie à la recberche des sources du Nil (1) ; qu'il médite une expédition contre l'Ethiopie ; qu'une armée se prépare à aller aux portes Caspiennes soumettre les peuples inconnus du Caucase; que déjà, sous le nom de phalange d'Alexandre, une légion d'hommes de six pieds (3) soit efirôlée : tout cela, c'est talent^ c'est pouvoir, c'est chose qui appartient à l'homme.

Hais lui, il est dieu! Le sénat lui décerne des autels 4( comme s'étant élevé au-dessus de toute grandeur huEaaîne (3). » Le sénat à qui la divinité coule peu Ta bien décernée à Poppée que Néron tua d'un coup de pied, et à cette enfant au maillot, fille de Poppée (4). Néron est dieu ; le peuple tue des victimes sur son passage (5). Il est dieu : les poètes le lui redisent avec cet excès de déclamation et d'hyperbole dont peut être capable une âme servUe et une poésie dégra^dée s a Lorsque, ta carrière achevée en ce monde, tu remontras tardif vers la voûte céleste,... soit que tu veuilles tenir le sceptre des cieux, soit que , nouveau Phébus , tu veinlles donner la lumière à ce monde que n'affligera pas la perte de son soleil, il n'est pas de divinité qui ne te cède sa place, et la nature te laissera prononcer quel dieu tu veux être, où tu veux mettre la royauté du monde.... Ne te place pas à une des extrémités de l'univers ; l'axe du monde perdrait l'équilibre et s^ait entrdiné par ton poids. Choisis le milieu de Téther, et que là le ciel pur et serein n'offusque d'aucna nuage la clarté de César !... >r

Ainsi parlait Lueain^ le philosophe, l'admirateinr de Pompée et de Caton , au temps où Néron lui laissait lire ses poèmes

(1) Sénèque, Quesl. nat. VI. 8. — (2) Pline. V. 13. Suétone. 19. -

(3) Tanquàm huoofifiiua fBsUgi&ixi «greesD. Tacite. XV» c. ult ^(4) Suétone. ia«

(6) V. Ann, XV. 23. XVI,

SES PROSCRIPTIONS KT SES TRIOMPHES. Mt

en puMic. Plus tard, il est vrai, lorsque sa poésie fét confhiéé dans le silence du c«èinet ^ il déelama contre la divinité des ' tyrans^ , blâma la lâcheté des peuples qui leur obéissent (1) » et conspira avec Pison pour le renvoi de son dieu à TOlympe. Au moins la flatterie délicate d^Horace voUaitHslle » sous un nuage de poésie mythologique ^ ce qu'avait de révoltant H divinité de son Auguste; mais quelle turpitude que cette adulation des basses époques de Tempire» sans mesure et sanë pudeur, d'autant plus qu'elle est sans talent et sans foi , ou-^ trant tout parée qu'elle ne croit à rien » et mettant d'autant plus volontiers Hhomme à la place de la divinité, qu'elle ne vénère pas la divinité f

Aussi Néron croit-il à sa divinité. Un naufrage lui enlève des objets précieux : « Les poissons, dît-il , me les rapporteront. )> Le monde plie si profondément sous ses lois ! « les princes ses prédécesseurs n'ont jamais connu tout ce qui leur était permis de faire (2). » L'art a su le servir d'une façon si miraculeuse î « ce qu'il a ordonné ne peut être.împossible (3); » et un Grec, homme d'esprit , qui a promis à Néron de s'élever sur des ailes, se fait nourrir dans le palais en attendant quil devienne oiseau (4).

Les merveilles de la Maison d'Or ne suffisent plus à Néron. H faut que ftome s'étende jusqu'à l'embouchure du Tibre, et qu'un vaste canal mène les flots de la mer battre les vieilles murailles de Servius Tullius ; il faut qu'une piscine immense, couverte d'une voûte et bordée de portiques, s'étende de Mi-

(1) V, cI-dessuB, page 457.

Çtj H egftTlt qttentquam principom sdase quod iDii Beeret. Snétone, In Hierone. ftt;

(d) NU Boa fierl posM qood Juntoaet. Cûhgatà égateraeol « na sonliaiUlt rien tMl que ce qu'on lui disait impossible. » Suétone.

(4) Dion, Clirysost, Orat., 21. Dans ses jeux, un homme qui voulut imiter Icare, snccomba au premier effort, tomba auprès de Néron et le souilla de son sang. Suétone. 12. Compares aussi avec ces faits les traditions sur Simon le Magicien, sa comparution devant Néron, en présence des apôtres , sa prétention à s'élever dans* les airs par nne puissance surnaturelle, sa chute, d'après les saints Pères et les récits analogues chez les Rabbins.

MB NÉRON.

sène au lac Àverne, et serve de réservoir aux eaux chaudes de Baîa ; il faut que de là , un canal de 160 milles (63 lieues), assez large pour le passage de deux grands navires , aille , à travers des terres arides » de hautes montagnes et le sol détrempé des marais Pontins, joindre le port d*Ostie : entreprise ruineuse dont la postérité reconnaîtra à peine les vestiges. — César, dit Suétone, a une passion, mais une passion étourdie, de gloire et d'immortalité (1). Il a égalé Apollon par son chant , le Soleil par son talent à conduire un char ; il veat être Hercule, et un lion est préparé (bien préparé sans doute), qu'aux premiers jeux de l'arène il doit , seul et sans armes , assommer de sa massue ou étouffer en ses bras (2).

L'humanité lui pèse , l'ordre naturel le fatigue ; « cet amateur de l'incroyable (3) » ne trouve rien d'assez monstrueux pour lui. Un saltimbanque se montre à lui , qui fait métier comme les bateleurs de nos foires de manger de la chair crue et de dévorer tout ce qu'on lui présente : c'est de la chair humaine , ce sont des hommes vivants que Néron veut lui donner à déchirer (4). D'autres promettent à Néron qu'ils feront d'un homme une femme, d'une femme un homme, et Néron les croit , Néron leur propose une récompense (5).

Quant aux dieux ses frères, il n'est pas de jour où son orgueil ne les insulte, où sa faiblesse ne tremble devant eux. Au scandale de Rome et au risque de la fièvre, il se baigne dans l'eau sacrée de la fontaine Marcia : mais il redoute les songes; les présages le rendent pâle. 11 a longtemps adoré la déesse Syrienne; mais elle tombe en sa disgrâce, il la souille de son urine. 11 profane l'oracle de Delphes, /il viole une vestale : mais une petite statue de jeune fille , talisman donné par un homme du peuple, a remplacé Astarté disgraciée; et, comme peu après, une conspiration s'est déc^u-

(1) Suét. 55. ImmorUIltatis perpetuœque famss cupido , verùm Inconsulta.

(2) Suétone. 63.^ (3) Ut erat incredibilium cupllor, Tacile, XV. 42. <4) Suétone, 37.— (5) Dion Chrysost. Ibid,

verte, Néron fait d'elle le plus grand de ses dieux, lui sacrifie trois fois par jour, lui demande la science de Favenir (1).

Mais ce que l'impiété ne lui fera point braver, ce que la superstition ne pourra écarter de lui, c'est l'ombre d'Âgrippine qui le poursuit avec les fouets et les torches des furies. Aux portes d'Athènes le.souvenir du parricide Oreste et des Euménides vengeresses de son crime, aux portes de Lacédémone le nom de l'austère Lycurgue l'a arrêté ; il n'a osé entrer dans ces deux villes. A Delphes, l'oracle l'a comparé aux Alcméon et aux Oreste, meurtriers de leur mère; et, dans sa colère, Néron a confisqué les terres du dieu, fermé l'ouverture souterraine par où la prêtresse recevait l'inspiration : bizarre mélange d'audace et de craiûte ! Le sénat le félicite et le monde l'adore ; mais, lorsqu'il est venu à Eleusis et qu'il a entendu le héraut écarter de ces mystères, révérés encore, les impies et les scélérats, le matricide s'est humblement retiré sans oser demander l'initiation.

Il tourne les yeux vers l'Orient, dont les sciences occultes sont pour ce siècle un objet de craintive curiosité. Tiridate lui a amené des magiciens. La divination par l'air, par le feu, par les étoiles, par les haches, par les lanternes, l'évocation des morts, le colloque avec les enfers, il veut tout apprendre d'eux. Avec eux, il conjure l'ombre d'Agrippine, liii offre des sacrifices, immole des hommes à leurs expériences, curieux et ardent à cette étude , autant même qu'il le fut à celle du chant (2) ; tant il voudrait faire violence à la nature et s'élever au-dessus des lois de l'humanité ! Mais la magie n'est qu'une chimère ; le crime de Néron est de «eux que l'antiquité dé-^ clare inexpiables et pour lesquels, en effet, elle ne sait pas d'expiation.

Pour en finir , voilà ce qui gouverne le monde ; voilà le couronnement suprême de cette société , — une perpétuelle orgie, monstrueuse et pourtant vulgaire; — un Sénécion,

{!) Suétone. 5G, Taclle. XIV. 22. — (2) Pline. XXX. 2. Suét. 84.

comfiagnon des ignobles farces du pont Milvius ; rhistrioa Paris ; la oonrtîsa&e patricieûoe Poppée ; le cordonnier FéUcion ; le Triboulet de cette cour^ le fou bossu Yatinius ; OUsion le futur empereur , souyent fouetté par son père ^ préseftté à Néron par une vieille affranchie du palais qu'il a fait sem^ blant d'aimer parce qu'elle était en crédit (1) ; les Sporus et les Doryphore» hommes que nob^ langue ne sait pas nommer ; — et surtout, Fordonnateur de toutes les fêtes et de tous le& supplices , rhomme d^esprît de cette cour, le conseiller mpréme de Néron, le chef de ses délateurs, Fintime corapagium de ses débauches (9) » Tigellin préfet du prétoire , dont la statue est au Forum en habit triomphal pour avoir vaincu la Complot de Pison : — toute cette fastueuse valetaille du palais, qui court la nuit , brisant les boutiques et insultant les femmes ; qui , assise sur des vaisseaux garais d*or et d'ivoire , descend le fleuve en face d'un rivage semé de retraites infâmes et au milieu des appels de la débauche; qui, à la fin d^un souper de douze heures , se jette de main en main la hache sanglante qui gouverne le monde : — au milieu d'elle, mais non au-dessus , — un personnage flasque et mal proportionné, au cou épais, à la peau tachetée, au ventre proéminent^ aux yeux vert-de-raer, louches, clignotants et hagards, avec une coiffure étagée et relevée en chignon derrière la tête , des pantoufles aux pieds , une étoffe épaisse autour du cou, une longue robe de festin, lâche et toute parsemée de fleurs ; une femme en un mot : — cette femme est Néron. Au milieu de ces joies et de ces grandeurs, pourquoi Néron respecterai t-îl encore cette fiction de l'ordre républicain» devant laquelle il s'abaissait humblement au début de son règne ? « Pourquoi , lui crie toute celte cour, y a-t-il encore un sénat? Pourquoi celte vaine pompe de faisceaux et dé laliclaves qui ont la prétention de ne pas relever de César? Pourquoi tant de ménagement et tant de faiblesse? dit à Né-

(1) Suétone, in Othone. 2<— (2) Ex Intimis libidinibus adsamptus. Tacite, XVl. 51 «

SES PROSGRIPTIOm ET SES TRIOHPHES. AM

ron le jeune délateur Régulus, qui, triomphant dès son début de l'illustre famille des Grassus , semble devoir éclipser tous ses prédécesseurs. Pourquoi fatiguer ses délateurs et luimême à combattre homme par homme, cette aristocratie que d'un mot H peut détruire tout entière (1)? En un Jour, ees derniers restes du gouvernement républicain peuvent dispa* rattre ; en un jour le sénat peut être effacé : les affratochis de César et les dievaliers romains gouverneront seuls Pempltc seus la protection de son divin regard (2). » Tel avait été aussi le projet de €aligula(9) ; et Néron trahit souvent la pefl^ sée de cette révolution sanglante : h son arrivée, à son départ, il ne donne plus le baiser aux sénateurs ; fl ne regarde même pas leur salut, et dans les prières publiques, il nlnvoque plus les dieux que pour hit-même et pour le peuple (4). Mais cette pensée ne va pas encore s'accomplir. A travers les nuages de sa divinité, Néron sent la faiblesse profonde de son pouvoir ; il se doute qu'il est « appt^é sur des étain chancelants ; il sent trembler sous lui le faîte d'où il voit te inonde à ses pieds (6) ! » Le moment approche où ses prétoriens vont lui apprendre que a l'épée une fois tirée, appartient au soMat et non au chef (6). » Le monde le soutenait tout en le subissant; pour que Néron tombât, le monde n^avait qu'à se retirer. Remarquez Texpression de Suétone et des autres historiens : « Après l'avoir souffert près de quatorze ans, le monde le quitta (7) ; » mot qui, vous allez le voir, raconte à lui seul la chute de Néron.

(1) TMtte, Bitt IV. 42

[H) Suétone. 37. — (3) Suétone, In Calig. 40, et ci-detaus, page 303. (4) Suétone. 17.

(&) Tremulo quÂm culmine cuacta

Desplceretj staretque super titubantia fultus.

Lucain , qui veut ici parler de Jules César', peint admirablement la position des empereurs.

(6) Sdt non esse dncis, stricte», sedariBiiSymneai toeaiii, Pbars. V«

(7) Stiét 40. Tacite» HIst, 1. 4. Eulrop.

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