‹ Les Césars (volume 2)Chapitre 4 sur 37 · X PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

X PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Mais cette loi que cherche Vico, Ta-t-il découverte? Dans l'antiquité, sa présence parait manifeste : la vie des peuples est bornée par le temps, presque régulière dans sa marche, presque uniforme dans ses phases; elle a son cours, ses phénomènes, ses périodes, je dirais presque sa physiologie, comme la vie de l'homme ; et ces rapprochements entre les âges de l'homme et les âges d'un peuple, l'enfance, la maturité, la vieillesse de l'un et de l'autre, sont familiers à la sagesse antique. Mais chez les peuples chrétiens en est-il de même? Déjà ils comptent plus de siècles d'histoire positive que n'en compta l'antiquité (et ce qui leur est même particulier, c'est que leur histoire est positive dès le jour où ils sont chrétiens). Pendant ces siècles, la loi de leur existence s'est-elle révélée à nous ? Avons-nous signalé leurs différents âges? Leur grandeur a-t*elle constamment amené leur déclin ; le déclin , la mort? N'out-ils pas eu chacun et plus d'une vieillesse et plus d'un retour à la virilité? Remarquez que pour les formes politiques, pour les institutions, pour les empires, pour tout ce que l'homme a créé, l'antique loi de progrès et de déclin, d'enfance et de vieillesse, a subsisté; les peuples seuls lui échappent : les puissances tombent et les peuples restent, l'empire croule sans entraîner la nation. Les nations abaissées et comme vieillies se relèvent ; les nations tombées ne désespèrent pas et comptent toujours sur leur avenir ; « leur jeunesse se renouvellera comme celle de Vaigle. » Il semble que les peuples chrétiens soient immortels ; et, en effet, comptez- vous beaucoup de peuples chrétiens qui aient disparu de l'histoire?

C'est que <f la vérité nous a affranchis, » c'est que les

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lois fatales de l'antiquité ne pèsent plus sur nous ; c'est peut-être que le genre humain a repris son libre arbitre, et que le libre arbitre de Thomme ^ ondoyant et divers , sans pour cela concourir moins aux desseins de Dieu, ne se soumet pas aux lois mathématiques qui régissent le monde matériel ; c'est peut-être aussi que la mort, ayant perdu « son aiguillon^ » il ne doit plus rien y avoir de fatal ni d'irrémédiable ; rien n'est dû au néant; C'est enfin que, l'unité des nations s'étant fondue dans la grande unité chrétienne, il n'y a plus de nations aux yeux de la Providence ; plus de peuples, en tant que peuples, à récompenser et à punir ; plus de générations solidaires pour les générations précédentes ; il n'y a, à bien dire, qu^in seul peuple et un peuple immortel, le peuple chrétien.

Pour avoir négligé cette différence, Yico, si ingénieux et si frappant de vérité quand il parle des nations antiques, tâtonne lorsqu'il s'agit des peuples modernes. Bossuet demeure, au contraire, fermement appuyé sur la pierre angulaire de sa pensée. Son époque était moins avancée que la nôtre dans la science historique proprement dite ; mais il amène l'histoire à une généralité assez haute pour que cette ignorance de quelques détails perde de son importance. Et en même temps il l'éclairé par trop de génie et trop de foi, pour qu'en face de cette lumière une erreur grave puisse subsister. Bossuet dit quelque part ; c Notre siècle est plein de lumières (i), j> et peutêtre le dit-il k meilleur droit que nous, parce que son

(1) Explicatiim de rApocalypse, dans la préfoce, 26.

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siècle avait pour lui cette rectitude de sens et cette liberté d'esprit qui tient au calme intérieur et vaut beaucoup de science.

£n efiet^ notre siècle est venu, plus riche de connaissanceS) mais moins calme et moins recueilli , trop hâtif pour être philosophe : aussi, en tout, c'est le côté philosophique auquel nous prétendons davantage et qui nous manque le plus. Une certaine préoccupation de finir em« pèche Tesprit de comprendre jusqu'au bout ; on n'a pas le temps d'approfondir , on devine. On pense à demi ; le mot est à peine né sur lés lèvres, que déjà il est accepté comme une idée. Concevoir, énoncer, définir, tout cela demande bien du temps ; qui s'en occupe sera volontiers montré au doigt comme idéologue. Sous cette influence^ la philosophie de l'histoire, comme toute philosophie, est dévenue plutôt éloquente que précise, plutôt emphatique que sérieuse : et cette double question, qui exerçait le génie de Bossuet et celui de Yico, nous n'avons pas pris le temps de la poser, que déjà nous nous trouvons Tavoir tranchée d'un seul coup.

« La loi de l'histoire, avons-nous dit, et en même temps ton but, c'est le progrès. Le progrès, c'est la marche ascendante et Indéfinie de l'humanité vers le bien! Vhuma" nité, c^est le genre humain dans sa vie unitaire, le genre humain formant un seul être et résumant en soi la destinée de tous les hommes! j»

Mais sur tout cela, que de choses à dire, ou, plutôt, que de questions à faire? Le progrès ^ qu'est-il donc? qui le fait? Dieu ou l'homme? la fatalité ouïe hbre arbitre? — Hélas! on ne sait guère; ce sont des abstractions dont on

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s^est peu occupé. «— Si le progrès est la loi du inonde^ le monde a donc commencé par le mal ? T^e monde marche donc sans cesse vers le bien ? Il n^aura pas de vieillesse, il n'i^ura pas de déclin ? -* Mais le bien ou le mal, quel est-il? Mais le progrès, n'est«ce pas ce que d^autres appellent dé* clin? Mais le déclin, nW*ce pas ce que d'autres nomme^ ront progrès ?

Vkumanité ! Mais quoi donc 1 faut*il admettre que Tiadividu n'est pas et que Thomme ne ?it que comme mole* cule de ce grand tout, Thumanilé? i Oui , sans doute, n*hésite«t-on pas à répondre^ l'humanité, vit, sent, souffre dans tous les hommes ; elle souffre moins chaque jour, parce qu'elle ;?/t>^m^^; elle arnvera, à force de />/t>^^« ser, à un état presque sans souffrance^ à un état que nous appellerions parfait si un état plus parfait ne devait le suivre, et ainsi de suite jusqu'à l'infini. — Et à mesure qu'elle progressera, elle sera indemnisée plus complète^ ment de ses souffrances passées. — Et ainsi, par cette fatale et bienheureuse tendance, l'histoire s'explique, la philosophie est satisfaite ; l'homme n'a rien de plus à de* mander à la Providence : il n'est pas besoin qu'on lui parle d'une vie hors des sens et hors de ce monde (préoc** cupation fatigante) ; la vie des sens et de ce monde suffira à elle seule pour satisfaire l'humanité et justifier la justice de Dieu . »

Ainsi, je me trompe quand je me crois un être un, in* dépendant, identique avec moi-même. Mon individualité n'existe pas; mes souffrances pourront justement être payées à celui qui ne les aura pas souffertes. Ma personne sera indemnisée en la personne de mon petit*neveu. Le

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sens intime me trompe quand il me persuade de mon unité propre, de la propriété de mes mérites, de mes droits personnels à la justice et au bonheur.

Chose étrange ! il y avait une école philosophique qui ne permettait pas au christianisme de s'appuyer, pour l'explication des destinées humaines, sur cette loi mystérieuse^ mais admise par toute Tantiquité, de la solidarité des races; il y avait une école scientifique qui rejetait Vunité d'origine du genre humain ; il y avait une école politique qui s'élevait contre tout privilège héréditaire, et même contre la transmission des biens du père au fils : et de ces écoles est sortie la doctrine de l'unité absolue du genre humain, de la compensation entre les souffrances du père et le bonheur du fils, de la fusion en une seule personne, l'humanité, de toutes les personnes humaines.

Sans discuter ces doctrines, émises, je dirais volontiers chantées, avant d'avoir été perçues et définies, — je demande seulement : qu'en est-il sorti ? Beaucoup de poésie peut-être, des traités de philosophie en forme d'hymnes et d'épopées, — mais en même temps ime confusion étrange. Qui prend la peine aujourd'hui de distinguer entre l'humanité et l'homme, entre la raison et le fatalisme, entre la chose et le symbole, entre la métaphore et la réalité, entre l'idée et le mot ? Ij'esprit humain s'est appuyé sur le vide ; il s'est fait un marchepied de paroles pour atteindre, s'il se pouvait, à une idée. Jamais chaos ne fut plus complet que dans certains livres d'un siècle qui, en sa qualité de siècle positif, abhorre la métaphysique comme nébuleuse : — et je ne saurais dire que d'admirable talent, que d'imagination, de style, de science,

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