‹ Les Césars (volume 2)Chapitre 5 sur 37 · PRÉF&GE DE LA PREMIÂRE ÉDITION* XY · texte numérisé non relu

PRÉF&GE DE LA PREMIÂRE ÉDITION* XY

d*esprit surtout, s'est déplorablement consumé sur Tautel du transcendantalisme et du symbolisme, ces dieux inconnus, dieux de la Germanie (pour parler comme Tacite) « qui se cachent dans les ténèbres des forêts, et dont la grandeur mystérieuse ne se révèle que par le respect qu'elle

inspire (i). »

Et pourtant de cette confusion il est sorti de'graves conséquences*

Ce qu'on appelle le progrès, ce que j'appellerais le changement, a été reconnu comme la loi universelle des choses. S'il en est ainsi, rien au monde ne saurait lui échap* per, pas plus les dogmes que les institutions, pas plus les religions que les sociétés, pas plus les idées que les faits. On a porté, même dans la foi, dans ce sanctuaire de l'immuable et de l'absolu, cette universelle adoration du changement. Il n'y a plus, a-t-on dit, de vérités générales ni de dogmes éternels. Le dogme s'est appelé la former tandis que, pour qui veut parler français, le dogme et la forme sont absolument les deux contraires. — Rienn'est vrai que d'une façon relative ; en d'autres termes, rien n'est vrai. — La vérité d'hier n'est pas la vérité de demain ; en d'autres termes, il n'y a pas de vérité. — Dieu était hier, Dieu ne sera peut-être pas demain ; en d'autres termes, Dieu peut bien ne pas être.

Voilà les tristes et dernières conséquences auxquelles une logique involontaire nous mène plutôt qu'une logique raisonnée. Ces conséquences, nous ne reculons pas devant elles ; nous les enveloppons seulement de quelques

(1) Lucos et ncmora consecrant deorumque nominibus appellant secretom illod quod solà reverentiA vident. Tacite, Ger.

XVI PRÉFACB DE LA PREHIËRB ÉDITION.

nuages ; nous évitons de les accuser sous leur forme pré* cîse et philosophique. Nous voulons, ici comme partout, échapper à la réfutation par le vague. Il n'en est pas moins vrai (ce qui par la suite humiliera l'orgueil de notre siècle) que, pour tout soumettre à notre universelle /b/vituil» de progrès, nous sommes arrivés à la négation de toute croyance, de toute philosophie, de toute vérité} que nous en sommes venus à dire implicitement (usant, pour ne pas le dire d'une façon plus explicite, de notre phraséologie confuse et de notre style anti*philosophique) que le dogme de l'existence de Dieu, vrai il y a un siècle, peut ne pas être vrai aujourd'hui ; que Tàme humaine, hier immortelle, peut demain ne pas l'être ; qu'on a eu raison de croire à la Providence, et qu'un jour on aura raison de ne pas y croire.

Et nous ne voyons pas que de toutes parts, au contraire, ' nous heurtons l'immuable et l'absolu ? Le monde n'accomplit-il donc pas des lois étemelles? La géométrie recevra-t^elie jamais un démenti ? Le dogme mathématique cessera«t-il de régir les nombres? I^ nature viendra* t*elle à s'insurger contre la gravitation et à secouer le joug de cette vieille loi newtonienne? L'homme souverain abrogera-t-il à la majorité des voix les formules suran-* nées par lesquelles Dieu gouverne le monde physique? Notre corps cessera-t-il jamais d'être régi par cette loi mystérieuse de la vitalité qui se cache éternellement à nos recherches ? Notre âme (ou, ce quevpus appelez l'homme moral) cessera-t<-elle d'être inclinée Vers les mêmes pentes, poussée par les mêmes passions, retenue par les mêmes liens? Et la grande révolution chrétienne elle-même, la

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seule importante dans Thistoire de rhomme, a-t-elle donc changé sa nature, ou n'a-t-elle fait que lui prêter un secours surhumain? Dans le monde extérieur des phénomènes, dans le monde abstrait des nombres, dans le monde moral de nos volontés, nous trouvons le dogme, c'est-à-dire l'incommutable. Dans le monde de Tintelligence, nous manquera-t-il ? La sphère des idées, la plus abstraite de toutes, serait-elle donc la seule sans vérité et sans loi? Quelques révolutions humaines qui ont à peine effleuré la surface du globe étourdissent notre orgueil : mais tout ce que Thomme a changé ou pourra changer en ce monde est imperceptible auprès de tout ce que jamais il ne changera. Nous sommes environnés de lois immuables; l'absolu pèse sur nous de toutes parts; les vérités éternelles nous gouvernent en tous sens, et notre plus grand désir, comme le plus beau triomphe de notre science, est d'en reconnaître et d'en proclamer une de plus.

Et il y a encore un ordre de vérités que notre système de mutabilité à l'infini nous fait méconnaître : je veux parler des vérités purement morales, et j'en vais dire un mot dans leur application à l'histoire. Ici, du moins, une idée nette, une conséquence pratique commence à se produire et perce le nuage.

La voici : Si le progrès, dit-on, est fatal et nécessaire; si le bien-être de l'avenir est mis au prix des souffrances du présent, ne faut-il pas laver de tout reproche ceux qui par les désastres du présent ont instinctivement travaillé au bonheur de l'avenir? Ils n'ont fait qu'accomplir une loi du destin, une loi même miséricordieuse et clémente; ils n'ont rien ôté à l'humanité qui ne dût lui être rendu

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