‹ Les Césars (volume 2)Chapitre 6 sur 37 · XYIU PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

XYIU PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

plus tard ; leur devoir a été cruel ; mais comme la Providence, ils ont aperçu le but, et le but excuse tout.

En effet, si le progrès est inévitable, si Tissue en toute chose est nécessairement favorable au progrès, quiconque réussit a travaillé pour le progrès; quiconque réussit est justifié; les tyrans ne seront plus que des hommes intelligents qui étaient eux aussi de Tavis du destin, et ai* maient mieux l'humanité future que Thumanité présente, leurs arrière-petits- neveux que leurs frères et leurs cousins.

Mais qu'est-ce alors que le juste et Tinjuste, le bien ou le mal, la vertu ou le vice, la faiblesse même ou le génie? Tout cela est absorbé par une fatalité immuable. L'homme ne peut rien sur les choses humaines ; il n'a qu'à les servir, et il est assez vertueux. Il y a au monde des hommes intelligents qui comprennent le mouvement et le suivent ; il y a des fous qui le méconnaissent et lui résistent, et voilà tout. L'histoire n'a plus à louer ni à flétrir, à s'occuper des bonnes ou des mauvaises actions ; l'histoire a bien autre chose à faire : à glorifier l'humanité dans son infaillible progrès, quelle que soit la route qu'elle a suivie, à reconnaître et à honorer partout, au bout de toutes les révolutions et de toutes les misères, l'inévitable gravitation du genre humain vers son bien-être.

Il est vrai que la tyrannie ne fait pas seulement souffrir le genre humain ; il est vrai qu'un Robespierre ou un Néron, donneraient-ils au monde, en échange du sacrifice de quelques milliers de proscrits, tout le bonheur matériel possible, n'en auraient pas moins dégradé, avili, abaissé moralement l'humanité. Mais on ne tient pas

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compte (et c'est une grande faute) de ce malheur moral que les gouvernements tyranniques infligent aux nations ; on ne compense pas avec un bonheur matériel, au moins douteux, une misère et une dégradation de l'âme, qui doit tôt ou tard enfanter le malheur matériel ; on arrive, malgré soi, sans se le dire, sans se l'avouer, par la force des choses ou la force des mots, à séparer le bonheur d'avec la vertu.

J'ai hâte de le dire : ce ne sont pas là des doctrines écrites, des dogmes proclamés; ce sont bien plutôt des tendances auxquelles nous obéissons, des habitudes qui nous dominent. Nous nous complaisons dans cet enchaînement des causes par lesquelles nous déduisons les uns des autres les événements humains; nous aimons à jouer le rôle de Providence ; nous ne voyons dans les actions que leurs conséquences sociales, et ces conséquences nous paraissent tellement grandioses, que, sans y songer, nous passons l'éponge sur les actions elles-mêmes.

Oserai-je le dire à mon siècle, lui si fier de ses lumières et de sa science ; lui qui pense avoir tellement hâté 1^ marche de l'esprit humain? S'il a quelque chose à apprendre, ce n'est pas la partie la plus mystérieuse de quelque science indéfinie; dans l'indéfini et dans le vague, personne au monde n'a été plus avant que lui. Ce ne sont pas quelques notions plus transcendantes et plus hardies que les siennes; pourrait-il y en avoir? Non! je Ini demanderai au contraire de s'abaisser un moment. La morale est quelque chose de bien peu transcendant et de bien vulgaire; il ne faut qu'une portée d'esprit assez médiocre pour distinguer le bien du mal, la vertu du

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