IIL — CHUTE DE MESSALINE. CLAUDE SOUS LA
DOMINATION d'aGRIPPINE.
Ai-je rendu toute justice à Claude? ai-je assez montré ses intentions droites, et quelquefois son bon sens? Le prince qui le premier vint au secours des esclaves ; le césar dont le premier acte fut un décret d'amnistie (4) ; le consul qui, à son
(1) F. le même ouvrage, tome II, liv. IV. ch. 10. La Sicile, malgré son état misérable, a aujourd'hui plus de 1,600,000 habitants. — (2) Ibid. liv. II. ch. 8.
(3) L'Egypte envoyait à Rome le cinquième de ses récoltes (Orose. 1.8); or, cette importation formait le tiers de l'importation totale de blé en Italie (Josèphe, de Bello, IL 28), en d'autres termes, 20,000,000 de mocUi (Aurel. Victor. Epitom. I). Reste donc 80,000,000 de modii pour la consommation du pays même; et si j'appliquais à l'Egypte les calculs de M. Delamalle pour l'ItaUe , qui flxent la consommation annuelle de chaque individu à 78 modii et une fraction, je trouverais que l'Egypte ne pouvait pas nourrir 1,100,000 habitants; mais cette application serait très-contestable. Josèphe, de Bello, IL 16, indique un chiffre bien plus élevé. — (4) Suétone, 11,
tribunal, osait manquer de respect aux subtilités du droit, et donnait gain de cause, en dépit de la lettre, au plaideur qui s'était trompé de formule (1), pouvait-il être bien compris du monde romain? Suétone ne charge-t-il pas son portrait? Ne le traite-t-il pas à plaisir en caricature? Claude, bafoué toute sa vie, devait-il encore être bafoué après sa mort? Tacite, jusqu'ici , nous a manqué ; peut-être l'avait-il compris et jugé plus gravement.
Mais , pour ce qui nous reste à dire , Tacite vient à notre secours ; il va nous montrer Claude bien pitoyable et bien idiot ; il nous le montre à son déclin, il est vrai, abasourdi par six années de domination extérieure et de servitude domestique. Le pouvoir impérial avait rendu fou Caligula, il rendit Claude stupide; il avait enivré l'un, il abrutit l'autre. Il faut pardonner à la postérité, si elle est impitoyable pour ce genre d'idiotisme qui se joue avec les biens, avec l'honneur, avec le sang!
Pendant que Claude s'occupait à réformer le monde et l'alphabet; construisait des aqueducs, dépêchait aux Chérusques un roi façonné à la romaine , gourmandait le peuple qui se moquait des femmes au théâtre ; faisait en un jour vingt édits, dont un pour recommander de bien poisser les tonneaux (2);\ Claude, si occupé à moraliser son empire, manquait de temps pour s'enquérir de la moralité de son palais. Rome tout en- ' i tière parlait des désordres de Messaline , lui seul n'en savait rien. Elle avait fait périr un préfet du prétoire qui pouvait tout révéler à l'empereur. Si un homme, par crainte, refusait d'être son amant, elle lui faisait commander, par l'empereur, d'obéir en tout à Messaline ; elle pouvait aimer ou tuer qui elle voulait.
Qui ne connaît les vers dans lesquels , avec plus de vertu que de pudeur, Juvénal peint Messaline quittant, au premier sommeil de son mari, la couche impériale, et allant hors du
(1) Suétone, in Cl. 14. — (2) Id. 16.
palais, en capuchon et en perruque blonde, suivie d'une seule esclave , courir de nocturnes aventures , si je puis dire des aventures ? Mais, à cette impériale prostituée, le désordre ne suffisait pas, il lui fallait encore de l'amour.
Ici, permettez-moi de m'atlacher au récit de Tacite (1). Cet homme dit les choses de telle manière qu'il n'y a pas moyen , après lui , de les redire ou de les comprendre autrement : la vérité s'incruste dans son langage. Je ne ferai que le traduire, ce qui est déjà bien présomptueux. Ce n'est pas qu'il n'ait été traduit avec talent ; mais, comme tout au monde, une traduction est chose individuelle. Chacun y met son sens , sa façon de comprentire, sa façon de sentir; chacun, tout fidèle qu'il se prétende, pousse la pensée de l'auteur vers sa propre pensée; chaque homme a son esprit, par lequel les choses ne passent pas sans en recevoir quelque teinture; chaque homme, sa langue propre, qui ne dit rien comme la langue d'un autre. Je traduirai mal Tacite, mais je le traduirai selon ma pensée.
« Une passion voisine de la fureur avait enflammé Messaline pour le noble Silius, le plus beau de la jeunesse romaine. Afin de le tenir sous l'exclusive possession de son amour, elle avait poussé dehors , par un divorce , Julia Siiana , sa femme. Silius sentait la honte et le péril; mais une mort certaine s'il refusait, l'espérance de tromper Claude, de magnifiques promesses, le décidèrent. Les chances de l'avenir, les jouissances du présent , lui tenaient lieu d'autre assurance. Elle, pourtant, ne cachait pas son amour, venait chez lui en grand cortège, ne le quittait pas en public, lui prodiguait richesses et honneurs : il semblait qu'une révolution fût faite dans l'État ; esclaves, affranchis, tout l'attirail d'une cour, passaient de l'empereur à l'amant
« Mais cette facilité même lui rendait l'adultère insipide ; elle se jetait dans des débauches inouïes , quand une fatalité malheureuse , la crainte d'un danger imminent qu'il croyait
(l) Tacite, Annal. XI. 12. 2G et suiv.
délourner par un autre, poussa Silius à ambitionner plus que le triste et commun avantage d'être l'amant de Messaline (an 48). « Pourquoi se cacher, lui disait-il, pourquoi laisser « vieillir le prince? Le temps des précautions était passé. « Aux innocents les innocentes mesures; à ceux dont le tort « est manifeste, nulle ressource que l'audace. Les complices (( ne manqueraient pas; tant d'autres couraient les mêmes « dangers! Seul, sans femme, sans enfants, il était prêt à « épouser Messaline, à adopter Britannicus; elle garderait le « même pouvoir, mais elle le garderait sans péril ; il fallait « seulement prévenir Claude , facile à surprendre , prompt à « se venger ». Messaline reçut froidement ces paroles, non par amour pour son mari ; mais elle comprenait que Silius , maître de l'empire , mépriserait la femme infâme qui l'avait élevé , et saurait apprécier à sa juste valeur un crime auquel le danger l'eût fait consentir. Cependant, le mot de mariage, l'étrangeté d'une telle infamie (dernier raffinement de plaisir pour ceux qui ont perdu toute honte), tout cela souriait à Messaline.
« Claude était allé faire un sacrifice à Ostie , elle n'attendit pas plus tard pour célébrer en toute solennité cette union. Je ne l'ignore pas , dit Tacite , une telle sécurité paraîtra fabuleuse ; je ne raconte cependant rien que je n'aie lu, que je n'aie entendu de nos vieillards. Dans une ville instruite de tout, parlant de tout, à un jour marqué, un consul désigné et la femme du prince s'unirent en mariage ; il y eut des témoins appelés pour mettre le cachet sur leur contrat, des auspices, des sacrifices, une dot d'un million de sesterces. Il fut écrit dans l'acte que les conjoints se mariaient pour avoir des enfants. » L'impure Messaline porta le ^ oile de safran des fiancées; les conviés s'assirent au festin ; le lit consacré au Génie nuptial , couvert de pourpre de T\ r, fut préparé devant tous les yeux (1). Claude même, dit-on, avait signé le contrat de
(I) V. aussi Dion. Suétone. 20. 29.
mariage : on lui avait persuadé que c'était quelque talisman propre à détourner les périls dont le menaçaient les devins de Chaldée (1). Tout se fit selon les rits sacrés, selon les lois antiques : Messaline ne voulait que d'un bon et légitime mariage (2).
« Tout cependant se fût bien passé pour elle , si elle n'eût irrité les affranchis ; mais elle avait fait périr Polybe qui avait été son amant, et tout le corps était révolté contre elle (3). « A la nouvelle de son mariage, la maison du prince fut saisie d'horreur et de surprise; ceux qui étaient en crédit, qui allaient être en danger si la face des choses changeait, ne se parlaient plus secrètement, ils s'écriaient tout haut : « Quand « un histrion avait souillé la couche du prince , c'était une « honte, ce n'était point une révolution. Aujourd'hui, un jeune « patricien, audacieux et beau, tout près d'être consul, devait, « après un tel mariage , pousser plus loin ses espérances. » Ils pensaient avec crainte à l'imbécillité de Claude , au joug que lui imposait sa femme , à tant de meurtres qu'avait ordonnés Messaline ; mais aussi « avec la faiblesse du prince , « si on avait le temps de faire valoir auprès de lui l'énormité « d'un tel crime, elle pouvait être condamnée, écrasée, avant « d'être accusée seulement. Tout le danger était qu'elle pût « se défendre ; il fallait que les oreilles de Claude fussent fer- « mées, même à ses aveux. »Calliste, Narcisse et Pallas pensèrent pourtant à dissimuler tout, à menacer secrètement Messaline, et par ces menaces, à éloigner Silius. Pallas et Calliste renoncèrent même à ce dessein : l'un par lâcheté ; l'autre, qui avait vu la cour de Caligula , parce qu'il savait qu'on retient le pouvoir plutôt par la précaution que parla violence. Narcisse persista seul, et, renonçant à avertir Messahne, attendit l'occasion d'instruire César.
« Celui-ci prolongeait son séjour à Ostie. Il avait deux maîtresses, Calpurnie et Cléopàtre, que Narcisse, par des libé-
(1) Suét. 29. — (2) Non nisi légitimé vult nubere. Juvénal. X. 329. — (3) Dion. LX.
ralliés , par des promesses , par l'espérance d'un plus grand crédit lorsque Messaline serait renversée , décida à prendre sur elles les dangers d'une dénonciation. Calpurnie , dès qu'elle put voir César en secret, se jette à ses genoux, s'écrie que Messaline a épousé Silius. Cléopâtre, interrogée par elle, confirme son récit. Elles font appeler Narcisse ; l'affranchi demande d'abord à son maître pardon pour le passé, pardon de lui avoir caché la honte d'une coupable épouse. « Ce qu'il « veut aujourd'hui, ajoute-t-il, ce n'est pas reprocher à Mes- « saline tant d'adultères, ce n'est pas redemander à Silius cette « maison, ces esclaves, toute la pompe de sa fortune nouvelle : « qu'il en jouisse ; mais qu'il rende à César une épouse, qu'il « rompe cet infâme mariage ! . . . . Sais-tu ton divorce ? dit-il à « Claude. Le mariage de Silius s'est fait aux yeux du peuple, « du sénat , des soldats ; si tu ne te hâtes , ce nouveau mari « est maître de Rome. » Claude appelle ses amis, s'informe, s'inquiète. « Qu'il aille au camp, lui dit-on , qu'il s'assure des « prétoriens, qu'il veille sur sa vie avant de songer à sa ven- « geance. » Le malheureux n'avait que trop besoin d'être rassuré, il croyait déjà Silius empereur. Frappé de son danger, bien plus que de sa honte, il s'en allait au camp, demandant sans cesse : « Suis-je encore prince? Silius ne l'est-il pas (1)? »
« C'était en automne. Messaline, plus folle et plus prodigue que jamais, célébrait les vendanges dans ses jardins. Le raisin était sous le pressoir, le vin coulait des cuves à grands flots ; les bacchantes en délire , ceintes de peaux de bêtes , dansaient à l'entour. Elle, les cheveux en désordre, le thyrse à la main, les cothurnes aux pieds, secouant sa tête comme une insensée ; auprès d'elle, Silius couronné de lierre, entendaient les chants licencieux qui résonnaient à leurs oreilles. Au milieu de la folie de cette fête, Vectius Valens était monté sur un arbre élevé. — « Que voyez-vous? lui demanda-t-on.
(1) Suétone. 36.
« — Un grand orage du côté d'Ostie. » — Hasard ou vérité, celte parole fut un présage. La rumeur publique ne disait rien encore, mais Messaline recevait des messages ; elle apprenait que Claude était instruit , qu'il arrivait prêt à se venger. Elle se retire dans la villa de Lucullus , » celle qu'elle avait achetée avec le sang de Valerius Asiaticus. « Silius , pour dissimuler ses craintes, va au Forum s'occuper des affaires publiques. Le reste se sépare : mais les centurions arrivent, saisissent tous ceux qu'ils rencontrent. Messaline, au milieu de son trouble, ne manque pas de cœur ; elle sait combien de fois il lui a été utile de voir , d'entretenir son mari, elle se rendra au-devant de lui. Britannicus et Octavie iront embrasser leur père ; Vibidia, la plus ancienne des vestales, s'est décidée à aller demander pour elle la clémence du grand-pontife. Quant à elle-même, suivie de trois personnes seulement (telle était la solitude qui s'était faite soudain autour d'elle) , elle traverse la ville à pied , et dans un tombereau où l'on emporte les immondices des jardins, prend la route d'Ostie, ne rencontrant de pitié nulle part ; l'infamie de ses crimes étouffait toute compassion.
« César pourtant tremblait toujours ; il n'avait pas confiance en Géta, le préfet du prétoire, homme léger dans le bien, léger dans le mal. Narcisse et ceux qui s'étaient risqués avec lui ne voient qu'un moyen de sauver la personne de Claude : « que pour un jour seulement il donne à un de ses « affranchis le droit de commandement sur les troupes. » Narcisse s'offre à l'exercer ; Narcisse monte en voiture avec lui , de peur qu'en chemin Vitellius et Cécina, qui l'accompagnent, ne le fassent changer d'avis »... Le voyage se passe en lamentations de César, en paroles équivoques et cauteleuses de Vitellius et de Cécina, en instances de Narcisse, qui cherche en vain à les faire expliquer. « Déjà on apercevait Messaline ; elle criait à Claude d'écouter au moins la mère de Britannicus et d'Octavie : Narcisse étouffe sa voix en parlant de Silius, de son mariage , et pour détourner la
CHUTE DE MESSALIXE. 397
vue de César, lui met sous les } eux les preuves éerites des désordres de Messaline. A l'entrée de Rome, les enfants se présentent : Narcisse les fait écarter. Vibidia vient elle-même, à sa honte, demander que le prince ne condamne pas sa femme sans l'entendre : « Le prince l'entendra, répond Nar- « cisse ; la défense sera libre devant lui. Va reprendre tes « sacrifices. » Claude , au milieu de tout cela , gardait un étrange silence ; Vilellius semblait ne rien entendre ; tout obéissait à l'affranchi.
« Il ordonne ; il fait ouvrir la maison de l'adultère ; il y fait conduire l'empereur. Dans le vestibule, il lui montre l'image de Silius le père , que les énat avait ordonné de détruire ; » la noblesse tenait toujours à ses espérances et à ses regrets. « Il lui montre bien plus encore, les souvenii's de sa propre famille, les témoignages héréditaires de la gloire des Drusus et des Néron, devenus le prix de l'adultère. Il le conduit au camp , furieux et plein de menaces, appelle les soldats à l'assemblée , et parle le premier. Claude dit ensuite quelques mots; si juste que fût sa colère, sa timidité l'arrêtait. Les cohortes s'écrient , demandent le nom et le châtiment des coupables. » Les soldats n'étaient peut-être pas bien jaloux de la gloire de leur empereur ; mais c'était une vengeance , et toute vengeance leur était profitable. «. Silius, amené au tribunal , ne sollicita qu'une chose , une prompte mort.
« D'autres encore, parmi les coupables, ne souhaitèrent que d'en finir vite. » Ce fut une belle occasion de supplices, car tout amant de Messaline était coupable. Titius Proculus, que Silius avait placé auprès d'elle ; Vectius Valens, prêt à avouer, à dénoncer qui on voudrait ; d'autres encore sont menés à la mort. « Seul, le pantomime Mnester, que Messaline avait aussi aimé, se débattit contre le supplice , déchira ses habits, montra la marque des coups qu'il avait reçus, rappela au prince les paroles par lesquelles lui-même l'avait soumis aux ordres de Messaline, « D'autres, disait-il, avaient été
« séduits par des présents, d'autres par l'ambition ; lui, la « nécessité seule l'avait rendu coupable , et il eût péri tout « le premier, si le pouvoir fût tombé aux mains de Silius. » César se laissait toucher , mais ses affranchis lui représentèrent « (admirable raison!) qu'il serait honteux, après avoir « mis à mort tous ces hommes considérables , de ménager « un histrion : qu'une si grande faute fut volontaire ou non, « peu importait... »
« Messaline était dans les jardins de Lucullus; elle gagnait du temps, préparait des prières, espérait, s'irritait; en cette extrémité, tel était encore son orgueil ! Si Narcisse même ne se fut hâté, les dangers retombaient sur lui. Claude, rentré au palais, apaisé par un bon repas, échauffé par le vin : « Allez, « dit-il, dites à cette pauvre femme (c'est le mot dont il se « servit) de venir demain se justifier devant moi. » Sa colère s'affaissait, son amour lui revenait au cœur; si on lardait trop, il pouvait appeler son épouse. Narcisse prend tout sur lui, sort de la salle; des centurions et un tribun étaient de garde : « L'empereur l'ordonne , dit-il , faites-la mourir. » L'affranchi Évode les suit, comme garde et comme surveillant. Il part à la hâte; il trouve Messaline couchée par terre, sa mère Lépida auprès d'elle, séparée de sa fille lorsque celleci élait puissante, dans ce triste et dernier moment ramenée à elle par la pitié. Elle lui conseillait « (maternellement) « de ne pas attendre le meurtrier. — Sa vie était finie , lui « disait-elle ; elle ne pouvait plus espérer qu'une chose, l'hon- (( neur dans la mort. » Mais cette âme corrompue par le désordre n'avait pas môme un tel sentiment d'honneur; elle pleurait, se plaignait , lorsque les portes sont poussées avec fracas : le tribun est là silencieux devant elle ; l'affranchi lui jette des injures de valet. Alors, seulement, elle comprit son sort, prit une épée, voulut en vain, toute tremblante, s'en percer la gorge et la poitrine. Le tribun la tua; on laissa son corps à sa mère.
« Claude était encore à table lorsqu'on lui annonça que
Messaline était morte ; de sa main ou de la main d'autrui? il ne le demanda pas, se fit remplir un verre et continua à festoyer. Les jours suivants, il vit le triomphe des accusateurs, la douleur de ses enfants , sans donner signe ni de haine , ni de joie, ni de colère, ni de tristesse, ni enfin d'aucune affection humaine. » Peu de jours après, se mettant à table : — Pourquoi l'impératrice ne vient-elle pas? — dit- il (1). « Le sénat, en faisant effacer partout l'image et le nom de Messaline, l'aida à tout oublier. Narcisse reçut les insignes de la questure, faible ornement du triomphe que son orgueil remportait sur Calliste et sur Pallas. — Juste et légitime vengeance, dit Tacite, en terminant son 'récit; mais féconde en malheurs, et qui ne servit qu'à nous faire changer de misère ! »
De deux fiancées et de trois femmes que Claude avait eues jusque-là , la mort lui avait ôté une de ses fiancées ; il avait renvoyé l'autre pour plaire à Auguste , sa première femme pour je ne sais quelle faute, la seconde pour des turpitudes pareilles à celles de Messaline. « Le mariage me réussit trop mal, disait-il aux prétoriens, je jure de vivre sans femme; si je manque à mon serment, tuez-moi (2). ^> Mais, malheureux en mariage, il ne pou-Cait se passer du mariage ; il lui fallait une femme , comme à tels laquais qui ont vieilli au service il faut un maître '.cette âme insatiable d'assujettissement ne pouvait vivre sans la domination intime , continuelle , domestique d'une femme.
Les affranchis, nous venons de le dire, étaient divisés. La lutte était, entre eux, à qui marierait le prince (an 49).
Parmi tant de beautés qui briguèrent son choix. Qui de ses affranchis mendièrent les voix^
Calliste , Narcisse et Pallas en protégeaient chacun une. Narcisse portait Élia Petina , que Claude avait déjà une pre-
(1) Suétone. 39. — (2) Id. 2G.
mière fois épousée et répudiée sans trop de motifs : « C'était, disait-il, une figure connue , une femme déjà éprouvée ; rien d'inaccoutumé , rien de nouveau ; » il trouvait excellent ce rajeunissement des vieilles amours. Calliste proposait Lollia Paulina, qui avait été femme de Caligula; pour elle, sans doute, on faisait valoir Thabitude du palais et du trône (1). Mais Pallas fut plus habile et porta Agrippine. Celle-ci était fille de Germanicus et de la première , de la fière et courageuse Agrippine ; nièce de Claude, sœur de Caïus, elle n'avait eu encore que deux maris. Elle apportait avec elle, disaient ses partisans, un petit-fils de Germanicus (beau cadeau qu'elle fit à l'empire !) ; elle avait, ajoutaient-ils, toute sa jeunesse, une fécondité déjà éprouvée. Ainsi se calculaient les avantages d'une alliance) (2).
Auprès d'un homme tel que Claude , le triomphe appartenait à qui pouvait le voir, l'entretenir, le caresser de plus près : le jus oscidi (expression bien romaine de Suétone) fit la fortune d'Agrippine. Cependant, la morale romaine traitait les unions entre parents avec une religieuse horreur qu'elles ne nous inspirent pas. Mais Vitellius prit tout sur lui (an 50) : ce courtisan de Messaline, devenu bien vite celui d'Agrippine, le plus ignoble flatteur de cet ignoble règne , fit seulement promettre à César d'obéir au sénat, ce que César promit avec une parfaite humilité; se rendit au sénat, débita une harangue, et obtint un décret par acclamation (3). En revenant au palais, il attroupa quelques polissons sur le Forum, leur fit crier vivat ! et s'en vint , au nom du sénat et du peuple , sommer Claude d'épouser Agrippine.
Agrippine, sa nièce, ne valait pas mieux que Messaline, sa
(1) Y. Suétone. 20. et Tacite. XH. 1 et 50. — (2) Tacite. Ibid.
(3) Sur ce sénatus-consulte qui permettait d'épouser la fiile de son frère, mais non celle de sa mère ; V. Tacite, Annal. XII. 7. Suétone. 26. Zonaras, Annal. II. Selon Dion ou Xiphiiin, LXVIII, ce sénatus-consulte aurait été abrogé par Nerva. Mais nous le trouvons subsistant à une époque bien postérieure : Gaïus, Inslit. I, C2. Ulp. Reg.V. G. PaulScnl. H. 10. §3.
DOMINATION D'AGRIPPINK. ZiOl
cousine. Je voudrais vous Lien rendre les belles paroles de Tacite : « La face des choses avait changé, tout obéissait à une j femme ; mais ce n'était plus la domination désordonnée de / Messaline, qui se faisait un jouet de l'empire romain. C'était un gouvernement viril , une servitude plus ferme et mieux , calculée; au dehors, de la sévérité, souvent de l'arrogance; / au dedans , point de désordre , à moins que l'ambition n'en profitât; un insatiable amour de richesses qui avait pour prétexte les besoins du trône. » Celait encore Messaline, aussi / impudique, aussi vindicative, aussi cruelle, mais plus bien-»^ séante, d'une plus ferme allure, d'une ambition plus savante, plus sûre de son fait. Agrippine n'avait de sa mère, ni cette vertu de femme, ni ce courage d'homme, ni la probité de son orgueil; toute fière qu'elle fut, elle savait au besoin « fléchir son orgueil, » comme dit Racine.
Voici donc que recommence, comme sous Messaline, une "^ ) série de cruautés. Le jour même de ce mariage qui, dans les "^ idées de la religion romaine, passa pour un inceste et une calamité publique , le jeune Silanus, fiancé d'Octavie, la fille de César, depuis longtemps persécuté par Agrippine qui voulait donner Octavie à son propre fils, rayé du sénat, dépouillé de la préture, accusé d'inceste avec sa sœur, se donna la mort, comme s'il eût attendu ce jour pour rendre Agrippine plus odieuse.
Bien d'autres périrent après lui. La magie, les sortilèges, l'emploi des enchantements et des oracles, superstitions uni- n verselles alors, étaient une accusation toujours commode et | toujours croyable. Un Taurus périt pour avoir possédé une ^j villa qu'Agrippine trouva à son gré ; elle avait en ce genre | les mêmes goûts que Messaline. Une Calpurnie fut exilée, parce que César avait loué sa beauté. Malheur aux femmes qui avaient prétendu à l'hymen de Claude, qui avaient fait des sacrifices, consulté les astres, invoqué les magiciennes de Thrace pour y parvenir ! Le temps était venu pour elles d'expier leur échec par la mort. Ainsi périt, « pour des raisons de