‹ Les Césars (volume 3)Chapitre 21 sur 30 · II, 2G · texte numérisé non relu

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femme, » muliebribus ex causis , Lépida , parente de tous les Césars , dangereuse pour Agrippine , belle , « jeune , riche comme elle , comme elle impudique , déshonorée , violente ; en un mot , lui disputant tous ses avantages. » Ainsi périt Lollia Paulina, coupable en outre d'une immense fortune ; son aïeul Lollius avait si bien pillé l'Asie , que , dans un souper assez modeste , sa petite-fille parut , ses cheveux, son fi'ont, ses oreilles, son cou, sa gorge, ses bras couverts d'émeraudes et de perles pour 40 millions de sesterces (10,500,000 fr.) (1). Claude , qui se piquait d'une érudition puissante en fait de généalogies, déduisit fort bien au sénat celle de Lollia, et de là conclut à l'exil; de toute sa fortune, on ne laissa à la veuve de Caligula que o millions de sesterces (1,600,000 francs), et, au bout de peu de temps, comme c'était la coutume , un tribun vint dans son exil lui commander de mourir.

Ces vengeances n'empêchaient pas le peuple romain d'aimer Agrippine ; l'extérieur sévère de cette femme , son ambition même , lui plaisaient : ce qu'elle n'osait pas demander à Claude, tout le monde, peuple, sénat, affranchis, prétoriens, /était prêt à le demander pour elle. Elle n'était pas seulement femme d'empereur, comme ses devancières ; elle était impératrice, chose inconnue aux Romains et sans nom dans leur langue. Elle n'était point femme à jouir du pouvoir en cachette; les pompes et l'appareil de la royauté étaient pour elle la vraie jouissance , comme le* libertinage pour Messaline , comme la vengeance pour toutes deux. Assise auprès de Claude dans les cérémonies ; recevant avec lui les ambassadeurs et les rois ; ayant elle-même un tribunal , insigne des hautes magistratures; elle écrivait sa royauté sur les registres du sénat, où elle faisait consigner les hommages que le sénat était venu lui rendre; elle l'écrivait sur la terre barbare, aux bords du Rhin, dans le camp fortifié où Germanicus était de-

(1) Pline, IX. 58.

DOMINATION D'AGRIPPINE. t^0^

venu son père, et fondait la colonie d'Agrippine, aujourd'hui Cologne. Le peuple lui passait tout; elle était titulaire de cet héréditaire amour qu'il avait reporté de Marcellus sur Drusus, de Drusus sur Germanicus, de Germanicus sur toute sa lignée, y compris Galigula. L. Domitius , fils d'Agrippine , avait la survivance de cet amour, qui ne porta guère bonheur au peuple romain.

Il faut dire ce qu'était ce Domitius. Tibère , qui , vous le savez , protégeait peu la descendance de Germanicus, avait marié Agrippine à un Cn. Domitius , très-noble , mais trèsinfâme personnage qui, du reste, n'échappa qu'à grand'peine aux vengeances de Tibère , et , à la mort de ce prince , se trouvait accusé à la fois de lèse-majesté , d'adultère , et d'inceste avec sa sœur : triste échantillon de la noblesse ; s'amusant à écraser un enfant sous ses chevaux ; tuant un de ses affranchis qui ne buvait pas à son gré ; en plein Forum, crevant l'œil d'un chevalier ; au cirque , où il donnait des jeux comme préteur, volant les prix gagnés dans les courses. Ce personnage avait pourtant une certaine franchise ; à la naissance de son fds, au milieu des félicitations et au grand effroi de ses superstitieux amis, qui prirent sa parole pour un présage et n'eurent pas tort : « Que peut- il naître de bon, disaitil, d'Agrippine et de moi (1) ? »

Lucius, son fds, malheureux jusque-là , avait eu Galigula pour cohéritier dans la succession de son père , c'est-à-dire qu'il n'en avait reçu presque rien. Sa mère avait été exilée; une tante l'avait fait élever par un danseur et un coiffeur. Mais , sa mère une fois rappelée de l'exil et devenue femme de Claude, il était pour le peuple comme une de ces illusions de jeunesse qu'on se plaît à embellir : « Le soleil levant favait salué à sa naissance ; des dragons étaient venus garder son berceau contre les embûches de Messaline. » Domitius, qui plus tard fut Néron, et qui d'ordinaire ne disait pas de mal de

(I) Suét., in Ner. 5, G. Tacite, Ann. IV. 75. VI. 46. 47. Dion.

UOh CLAUDE.

lui-même, ne parlait que d'un seul petit serpent trouvé dans sa chambre (1).

C'est pour ce fils qu'Agrippine voulait l'empire , sans être effrayée par les astrologues qui lui prédisaient que, s'il devenait prince, il la ferait mourir. Elle était reine ; Pallas la soutenait, Pallas était son amant. Domitius avançait rapidement dans la faveur de l'empereur; âgé de onze ans, il était fiancé à Octavie ; un peu plus tard (an ol), il devenait par adoption fils de Claude , et s'appelait Claudius Nero : exemple unique, disait Claude lui-même, dans la famille Claudia, où personne 'était entré par adoption , et qui , depuis son cher Atta Clause ne faisait qu'une seule lignée. Peu d'années après, Néron épai^ait Octavie ; et, pour que cette union avec une sœur adoptive ne fut pas regardée comme incestueuse, Octavie sortait par adoption de la famille Claudia , comme Néron y était entré : singulières fictions de la loi romaine !

Deux enfants représentaient alors deux partis dans Rome : Domitius devenu Néron, âgé de quinze ans, et Britannicus, âgé de treize ans; l'un fils adoptif, l'autre fils véritable de Claude. Mais Britannicus était délaissé ; ceux qui l'aimaient, vieux soldats, fidèles affranchis, honnêtes gouverneurs, étaient envoyés en exil; Agrippine lui donnait des précepteurs, c'està-dire des gardiens ou des espions. Toutes les intrigues qui se tramaient autour de Claude le poussaient à préférer Néron. Néron recevait le proconsulat; on se hâtait de lui faire prendre la robe virile (an 52), et ce jour même, aux yeux du peuple, sur le théâtre, les deux princes se rencontraient, l'un en habit triomphal, l'autre avec la bulle, la robe prétexte, l'habit d'enfant. Néron donnait des jeux au peuple, de l'argent aux soldats; Néron apaisait une émeute. Il avait pour gouverneur et pour faiseur de discours , Sénèque , illustre et populaire phrasier de ce temps , rappelé de l'exil par Agrippine ; s'il y

(1) r., sui tout ce qui précède, Suélone, in Ncione, G. Tacite, Annal. XI. 11. Dion. LXl.

avait à présenter quelques demandes brillantes et favorables, Néron, arrivait armé de la faconde d'autrui, parlait latin, parlait grec, et, au moyen d'un beau discours, obtenait de Claude ce qui était déjà tout obtenu.

Agrippine était si sûre de Claude, qu'elle commençait à se croire moins sûre de Néron. Un des crimes de Lépida avait été d'être tante de ce futur empereur, de l'avoir élevé, d'être flatteuse et caressante pour lui, et Néron fut obligé par sa mère de déposer contre Lépida. Agrippine voulait qu'il fût empereur, elle ne voulait pas qu'il fût maître.

Rome s'attendait à une catastrophe (an 55). Il y avait un redoublement de ces accidents merveilleux dont l'histoire romaine est si prodigue : pluie de sang , enfants à deux têtes, essaim d'abeilles sur le Capitole, toutes ces choses dont Tite- Live est plein. En peu de mois moururent un consul, un préteur, un édile, un questeur, un tribun ; il n'y eut point de magistrature, comme on le remarqua par une superstition bien romaine, qui ne se trouvât funestée par la mort. Une truie naquit avec des griffes d'épervier, véritable emblème de Néron. Un prodige aussi, c'est que Claude commençait à s'éclairer. Narcisse , qui avait combattu l'hymen d'Agrippine , qui avait défendu Lépida, qui , pour avoir trop bien servi son maître, était devenu successivement l'ennemi de ses deux/ femmes ; Narcisse, fidèle au moins à son patron, prenait Britannicus sous sa protection , l'embrassait , invoquait le ciel pour lui, lui souhaitait de grandir, de devenir prince, de punir, disait-il même, les meurtriers de sa mère. Les délateurs, hardis à deviner et à suivre les moindres oscillations du pouvoir, murmuraient quelque chose des désordres et de l'ambition d'Agrippine ; et Claude, après avoir condamné une femme adultère, disait : (( Le mariage m'a été funeste à moimême ; mais si le sort m'a destiné à épouser des femmes impudiques, il me destine aussi à les punir. » ' Agrippine, effrayée, résolut un coup de hardiesse. Locuste ^ fu appelée en conseil ; un poison trop rapide eût rendu ma-

nifestele meurtre de Claude; un poison lent lui eût donné le temps de se reconnaître et de rétablir les droits de son fils. Le danger était pressant néanmoins , et l'occasion propice : Claude écrivait son testament, faisait prendre la toge virile à Britannicus ; Narcisse, d un autre côté, le fidèle gardien de César, était en Campanie, prenant les eaux pour la goutte. Locuste trouva « quelque chose de recherché en fait de poison, qui devait troubler la raison et n'éteindre que lentement la vie. » Un de ces eunuques dont la cour commençait à se remplir fit prendre ce poison à Claude dans un champignon qu'il savoura avec délices, et que Néron depuis, faisant allusion à son apothéose, appelait le mets des dieux. Claude pourtant ne succombait pas : le danger enhardit Agrippine contre l'infamie, et le médecin Xénophon, pour qui peu de temps auparavant Claude sollicitait un décret du sénat , lui donna le dernier coup.

Claude était mort ; le sénat cependant votait des prières pour sa vie , les prêtres étaient au temple , des comédiens étaient appelés au palais afin de distraire le malade, et, comme pour lui donner de la chaleur, des couvertures étaient jetées sur ce cadavre. Il fallait préparer les voies pour Néron, il fallait gagner l'heure que les astrologues avaient annoncée comme favorable ; tant on était superstitieux dans le crime (1)! En l'embrassant, en pleurant avec lui, Agrippine, devenue tout à coup caressante, retenait Britannicus dans sa chambre; Antonia et Octavie ses sœurs étaient aussi confinées ; toutes les issues du palais étaient gardées : Claude allait mieux. A midi , l'heure où il devait officiellement mourir, les portes s'ouvrent. Accompagné du vertueux Burrhus, Néron se présente cà la cohorte qui était de garde, et, sur l'ordre de leur chef, les soldats le saluent de leurs acclamations, le mettent en litière. Quelques-uns, il est vrai, hésitèrent, regardèrent autour d'eux , demandèrent : « Où est Britannicus ? » mais ,

(1) Tacite, Annal. XII. 69. Sénèque, in ludo. Suét., in Cl. 45. Dion. LXI.

faute d'entendre parler de lui, ils firent comme les autres. Néron, porté au camp, débite une harangue de Sénèque, promet des largesses, se fait saluer empereur. Après la décision des soldats vint un décret du sénat, et les provinces n'hésitèrent même pas. Il ne s'agissait que d'arriver le premier.

Cet avènement fut populaire. On fit bien mourir un Silanus; cette famille malheureuse , alliée de trop près aux Césars , perdait un de ses membres au début de chaque règne. Narcisse, également poursuivi par l'ordre d'Agrippine et à l'insu de Néron, fut poussé à se tuer (1). Cela n'empêcha pas le peuple d'aimer Néron, Néron de se montrer doux et respectueux envers le peuple, de parler de sa vénération pour Auguste, comme tout empereur débutant devait le faire. Aux yeux des masses, l'homicide était un droit du pouvoir; il fallait n'en user que modérément , ne pas le'rendre menaçant pour tous, et le peuple était ravi.

Ceci se passait pendant qu'on pleurait Claude ; Agrippine et Néron lui devaient bien leurs larmes. Néron, en cette occurrence, se fit faire deux discours, tous deux par Sénèque , son fournisseur habituel (2). Le premier était l'oraison funèbre de Claude , qu'il débita en grande pompe du haut des rostres à tous les badauds romains ; le discours était élégant et soigné , écrit dans le style à la mode. Tant que Néron , au lieu de parler de Claude , parla de ses ancêtres et de leur gloire , on l'écouta en grand recueillement ; quand il vint à louer la science de Claude et le bonheur de la république, qui sous son règne n'avait eu que des triomphes au dehors , les badauds eurent grand plaisir à l'entendre ; mais quand il se mit à vanter la raison et la prévoyance de Claude, tout le monde se prit à rire. Dans une autre harangue adressée au sénat, pleine d'onction, de modestie et de belles promesses, il s'engageait « à ne pas être jugeur acharné » comme Claude;

(1) Tacite, Annal. XIIT. Dion- LXI. 1. Sénèque, in ludo.

(2) V. Tacite, Annal. XIII. 3. Dion. LXI.

« à ne pas entendre, « comme lui , « accusateurs et accusés dans son palais; >> à ne pas livrer , comme lui, « toute la puissance à quelques affranchis ; à séparer la conduite de sa maison de celle de la république ; à ne donner les charges ni aux intrigants ni aux enchérisseurs, » comme Claude l'avait fait ; « à laisser aux consuls leur juridiction, au sénat sa puissance et le libre gouvernement des provinces qu'Auguste lui avait assignées , » et que lui enlevaient les affranchis de Claude ; en un mot, à se conduire tout autrement que le prince dont il venait de faire ailleurs un si bel éloge (1). En d'autres termes, il relevait pour un moment ce gouvernement républicain derrière lequel les empereurs à leur début aimaient à se cacher; et le sénat enchanté ordonna que le discours serait inscrit sur une colonne d'argent et lu tous les ans par les consuls au Forum.

Le sénat cependant enterrait Claude , lui votait de pompeuses obsèques, des pontifes, et l'apothéose. Comme tous ses prédécesseurs, Claude fut dieu , emploi dont il fut plus tard destitué par Néron, et que Vespasien eut la bonté de lui rendre ; les empereurs morts étaient loin d'être dieux une fois pour toutes , et leur divinité eut souvent bien des revers à subir.

Celle de Claude fit beaucoup rire dans Rome ; on le logea à l'Olympe d'une façon si moqueuse et avec des rires si ignominieux, qu'un plaisant (2) se prit à dire qu'on l'avait traîné au ciel au bout d'un croc, comme les condamnés au Tibre ; et Juvénal parle agréablement du <( champignon d'Agrippine qui fit descendre au ciel ce vieux bonhomme à la tête tremblante et aux lèvres baveuses (3). »

(1) Tacite. XlII. 4. Xiiihilin. — (2) Gallion, frère de Sénèquc. Dion. LXI.

(^) Agrippinœ

Bolclns; si quidem iiniiis pra'covdia pressit lilc seuls, treniuluiiKiiic caput dcgcendoïc jiissit In cœlum et lon^nm manantia lahra salivarii.

Juvénal. Sat. VI. (ilO.

DOMINATION D'xiGRIPPINE. 409

Cette apothéose me rappelle une assez bonne plaisanterie de Sénèque. Bientôt j'aurai à parler au long du philosophe, mais il est bon de voir comment il traite Claude. Tant que Claude n'avait été qu'un homme, il l'avait beaucoup respecté, et nous avons deux témoignages assez curieux de sa vénération pour l'homme et de sa raillerie pour le dieu. A la première époque, Sénèque, exilé, habitait la Corse, triste pays, terre barbare, où ses talents de rhéteur ne lui valaient guère de succès, où le philosophe s'ennuyait fort. 11 travaillait donc de tout cœur à se faire rappeler, flattait les puissances du temps ; et Polybe, qui était l'affranchi érudit de César et son homme de lettres domestique {à studiis) , étant venu à perdre son frère, Sénèque lui adressa une consolation. Il faut savoir qu'une consolation chez les anciens se composait d'un certain nombre de phrases sonores qu'on adressait à un personnage, et dans lesquelles on déduisait méthodiquement et philosophiquement toutes les raisons qu'il devait avoir pour ne pas pleurer ceux qu'il pleurait. La première raison était toujours cette vieille et peu consolante vérité, que tout homme doit mourir ; puis venait l'histoire de tous les grands personnages qui ont perdu père, frère, femme ou mari , afin de vous apprendre à imiter leur courage ; de tous les grands hommes qui ont été malheureux, afin que leur malheur vous consolât du vôtre. Dans une lettre qu'adresse à Cicéron un de ses amis, il le console de la mort de sa fille par l'exemple de tous les empires qui sont tombés, de toutes les villes qui ont perdu leur gloire : « Je naviguais, dit-il, le long des côtes de Grèce, et je voyais là tous ces glorieux cadavres de villes : Athènes, Corinthe, Argos. Auprès du trépas de toutes ces cités, qu'estce, disais-je, que la mort d'une petite fille ! » Passage fort admiré dans les classes ! étrange façon de consoler !

Sénèque n'omet aucune de ces bonnes raisons, mais il en a une meilleure encore. Après avoir parlé à son cher Polybe de Scipion l'Africain, de Pompée, d'Auguste, de tous les Césars grands et petits , d'Homère el de Virgile , dont la conversa-

UIO CLAUDE.

tion le distraira : « Je vais te montrer, dit-il, un remède, sinon plus sûr, du moins plus facile à ta tristesse. Quand tu es chez toi, tu peux craindre l'affliction ; mais quand tu as les yeux sur ta divinité, la douleur ne peut approcher de toi... Tant que César est maître du monde, lu ne peux te livrer ni à la douleur, ni au plaisir : tu appartiens tout entier à. César; tant que César vit, tu ne peux te plaindre de la fortune ; lui sain et sauf, tu n'as rien perdu, tu as tout en lui, il te tient lieu de tout. Tes yeux non -seulement ne doivent pas être pleins de larmes, ils doivent être pleins de joie.. .Non, Polybe, tu ne dois pas pleurer ; trop de malheureux attendent de toi que tu fasses entendre au cœur de César le langage de leurs pleurs ; il faut sécher les tiens. Depuis que César s'est consacré au monde, il s'est ravi à lui-même, et, comme les astres qui suivent sans s'arrêter le cours de leur révolution, il ne peut ni s'arrêter en aucun lieu, ni s'attacher à aucun lien. Il en est de même de toi, tu n'es libre de te livrer ni à tes intérêts, ni à tes affections. Comme Atlas, dont les épaules portent le monde, rien ne doit te faire plier.... César est toute force et toute consolation pour toi.... Relève-toi, et quand les larmes naissent dans tes yeux, dirige tes yeux vers César, l'aspect du dieu séchera tes larmes ; sa splendeur arrêtera tes regards et ne leur laissera voir rien autre que lui-même. Que les dieux et les déesses laissent longtemps à la terre celui qu'ils lui ont prêté ! Tant qu'il sera mortel , que rien dans sa famille ne lui rappelle la nécessité de la mort ! que seuls nos petits-fils connaissent le jour où sa postérité commencera à l'adorer dans le ciel ! Fortune, n'approche pas de lui, laisse-le porter remède aux longues souffrances du genre humain; que cet astre luise toujours sur le monde, qui, précipité dans un abîme de ténèbres, a été consolé par sa lumière !... » Et maintenant, le retour sur lui-même du rhéteur exilé : « Que je puisse être spectateur de ses triomphes ; oui, sa clémence me le promet. » (Vous allez le voir remerciant César de l'avoir condamné.) « En me renversant, il n'a pas renoncé à me

DOMINATION D'AGRIPPINE. ftll

relever; et même il ne m'a pas renversé, il m'a soutenu contre la fortune qui m'écrasait ; sa main divine a adouci ma chute.... Quelle que soit ma cause, sa justice la reconnaîtra bonne, ou sa clémence la rendra telle ; il saura que je suis innocent, ou il voudra que je le sois. En attendant, ma grande consolation dans mes misères est de voir son pardon parcourir le monde ; de ce recoin même où je suis enterré, il a retiré d'autres exilés depuis longtemps ensevelis. L'heure de sa pitié viendra pour moi »... Et ici, le bonheur des exilés sous Claude : « Bénie soit la clémence de César, les exilés sont plus heureux sous son règne que n'étaient les princes du sénat sous Caïus ; ils ne tremblent pas , ils n'attendent pas à toute heure le glaive du centurion ; chaque vaisseau qui aborde ne les met pas dans l'effroi. IJs sont bien justes les coups de tonnerre qu'adorent même ceux qui en sont frappés! »

Voici maintenant la palinodie du philosophe. Claude l'a rappelé de l'exil, Claude a été empoisonné, Claude est mort; mais Sénèque ne lui pardonne pas son exil. Tout en composant, pour ceux qui l'ont tué, son oraison funèbre, il rit de sa mort avec eux; le sénat l'a fait dieu, il le fait citrouille; en regard de l'apothéose , il place l'apocoloquintose. Vous allez voir quel cas Rome faisait de la divinité de ses empereurs, et même de toutes ses divinités :

« Je vais dire à la postérité ce qui s'est passé au ciel le troisième jour des ides d'octobre , Asinius Marcellus , Acilius Aviola, étant consuls, la première année de Néron, au commencement de cet heureux siècle. Ma devise sera l'impartialité. Me demandera-t-on d'où je sais les vérités que je dis? D'abord, s'il ne me plaît pas de répondre, je ne répondrai pas. Qui peut m'y forcer ? ne suis-je pas libre...? S'il me plaît de répondre, je dirai ce qui me viendra en tête ; qui jamais exigea un serment d'un historien? S'il faut absolument citer un garant, interrogez ce sénateur qui vit Drusille monter au ciel ; il vous dira qu'il a vu passer Claude à pas inégaux , comme parle le poëte. Bon gré mal gré, il faut qu'il voie tout ce qui se fait au

ciel; il est inspecteur de la voie Appia, et c'est parla voie Appia, vous le savez, que le dieu Auguste et Tibère César ont pris chemin pour aller chez les dieux. Prenez seulement garde : il répondra bien en confidence , mais ne parlera pas devant plusieurs personnes. Depuis qu'au sénat , ayant vu Drusille en route pour l'Olympe et donnant sous serment cette bonne nouvelle , personne ne le voulut croire , tout témoin oculaire qu'il était, il a juré qu'il ne jurerait de rien, eût-il vu un homme tué en plein Forum

<( C'était donc au mois d'octobre , le troisième des ides : l'heure, je ne la sais pas; on ne s'accorde pas plus aisément entre horloges qu'entre philosophes Claude se mit à rendre l'àme, mais elle ne trouvait pas à sortir. Mercure, à qui son genre d'esprit avait toujours plu, appelle une des Parques: — « Cruelle que tu es, pourquoi laisses-tu souffrir ce malheureux? « Voilà soixante-quatre ans que son àme l'étouffé. Permets « aux astrologues d'avoir dit une fois la vérité, car depuis le « début de son règne, ils n'ont passé ni un an ni un mois sans « l'enterrer.... — Ma foi, dit Clotho,je ne voulais que lui don- « ner quelques jours pour conférer le droit de cité au peu de « gens qui ne l'ont pas encore. Il était résolu à voir habillés « de la toge tous les Grecs, Gaulois, Espagnols et Bretons; « mais tu veux garder quelques étrangers pour en perpétuer « l'espèce ; qu'il soit fait ainsi que tu le demandes. » — Elle ouvre une boîte ; il y avait trois fuseaux, celui de Claude, ceux d'Augurinus et de Baba , deux imbéciles qu'elle fait mourir avec lui , pour qu'un si grand prince n'aille pas sans cortège

« Claude meurt en regardant jouer les comédiens ; on souhaite bonne santé et bon voyage à son âme, qui sort en grommelant de son corps. Ce qui s'est passé sur terre, vous le savez ; on n'oublie pas son bonheur. » (Le bonheur d'avoir Néron pour souverain ! ) « Mais , écoutez ce qui s'est fait au ciel; j'ai mon témoin pour garant.

« On annonce à Jupiter qu'il arrive un personnage de haute

taille , à cheveux blancs. On ne sait ce qu il regarde avec étonnement, sa tête se balance sans relâche, il traîne la jambe droite. On lui a demandé de quelle nation il est : il a rendu je ne sais quel son confus; on n'entend pas sa langue ; il n'est ni Grec, ni Romain, ni d'aucun peuple qu'on connaisse. Jupiter dépèche Hercule, qui a parcouru tout le globe et connaît toutes les nations. A l'aspect de cette figure, Hercule est effrayé : à voir cette face d'espèce nouvelle , cette démarche sans pareille; à entendre cette voix qui n'est celle d'aucun animal terrestre , rauque et sourde comme celle des monstres marins , il s'imagine qu'il n'a pas dompté tous les monstres , et que c'est là le treizième de ses travaux. Il regarde mieux, et voit quelque chose comme un homme. « Quel homme estu? quelle est ta patrie ? » lui demande-t-il en grec. Claude est réjoui merveilleusement de trouver gens qui parlent grec, ce seront des auditeurs auxquels il pourra lire ses histoires ; aussi répond-il par le vers d'Homère :

Dllion jusqu'ici les vents m'ont entraîné.

Il aurait pu ajouter le suivant, qui est tout aussi bien d'Homère, et qui eût été plus vrai :

J'ai massacré le peuple et ruiné la ville.

Hercule, qui n'est pas fin, allait le croire, si la Fièvre n'eût élé là ; c'était la seule divinité qui eût assez aimé Claude pour venir avec lui ; toutes les autres étaient restées à Rome. — « Cet homme, reprit-elle , ne dit que mensonges ; il n'est ci- « toyen que parla grâce de Munatius » (Munatius Plancus, qui avait fondé Lyon). « Aussi, en vrai Gaulois, a-t-il boule- <' versé Rome. Je te le garantis pour un homme né à Lyon ; <c et toi, qui as plus cheminé que ne fit jamais un voiturin avec « ses mules , tu dois savoir où est Lyon , et qu'il y a loin du « Rhône au Simoïs. » —

hlU CLAUDE.

« Claude prend fea , et , en guise de réponse , se met à grommeler le plus fort qu'il peut ; il fait signe qu'il faut couper la tête à la Fièvre , c'est le seul geste que sa main puisse faire sans broncher. Mais vous l'eussiez cru au milieu de ses affranchis , tant on prenait peu souci de ce qu'il disait. — « Écoute, reprend Hercule, et ne barguigne plus ; ici, où tu « es, ce n'est plus comme à Rome. Parle-moi vite et vrai, ou « je te secoue si bien, qu'enfin il tombera de toi autre chose « que des sottises. »

Là-dessus, Hercule, pour être terrible, débite une tirade de tragédie. « Cet air de fermeté fit passer à Claude le goût des fadaises; il comprit que, si à Rome il était sans égal, il n'avait plus ici le môme crédit. Le coq (le Gaulois) n'est puissant que sur son fumier. Autant qu'on put le comprendre, voilà ce qu'il eut l'air de dire : — « Vaillant Hercule , j'ai toujours « compté sur ton appui auprès des autres dieux; et, si on « m'eût obligé à me recommander de quelqu'un , je t'aurais « nommé. Tu dois me connaître; tu m'as vu, si tu prends la u peine de t'en souvenir, aux portes de ton temple, rendant « la justice, dans les mois de juillet et d'août. Tu sais combien « de tribulations j'ai endurées là, à écouter les avocats; mieux « eût vallu nettoyer les étables d'Augias; j'ai balayé plus de « fumier que toi »

« On discute ensuite au ciel sur l'admission de Claude. — « Quel dieu en ferons-nous? Un dieu d'Épicure? le dieu qui « ne se môle de rien et n'ordonne rien. — Le dieu des stoï- « ciens plutôt, qui n'est qu'une boule, comme Varron l'a dit; « qui n'a ni cœur, ni tête, ni pieds. — Que ne se recomman- « dait-il de Saturne , lui qui faisait toute l'année les satur- « nales?.... »

« Le sénat de l'Olympe crie, clabaude en désordre. Jupiter se fâche : « Pères conscrits, dieu , homme ou bête, que pensera de nous ce personnage ? »

« Claude se retire : on va aux opinions.

« Janus, consul désigné, habile homme qui voit par der-

rière et par devant, parle le premier, disertement, mais si vite que le sténographe n'a pu le suivre : « La divinité, autrefois, « ne se donnait pas au hasard, c'était une grande affaire que « d'être dieu. Ainsi , pour poser une question de principe et « non de personne, je demande que nul ne soit reçu dieu dé- « sormais de ceux qui mangent les fruits de la terre. Quel que « soit le dieu qui aura été fabriqué, peint, ciselé, sculpté, con- « trairement au présent sénatus-consulte, il sera livré aux « farfadets, et, aux premiers jeux de l'amphithéâtre, battu de « la férule par les gladiateurs. »

« Après lui, parle un autre dieu, le second consul désigné, pauvre petit argentier qui faisait la banque sous Claude et gagnait sa vie à vendre la bourgeoisie romaine. Hercule s'approche de lui, lui touche le bout de l'oreille ; aussi, bien averti qu'il est, opine-t-il en faveur de Claude : « Comme celui-ci « est parent du dieu Auguste, comme il est petit-fils de Livie, '< que, lui-même, il a faite déesse ; comme il les surpasse, eux K et tous les mortels, par sa sagesse; je suis d'avis qu'à partir « de ce jour Claude soit dieu sur le pied des dieux les plus « favorisés, et qu'on ajoute sa déification aux Métamorphoses « d'Ovide. »

« Les avis se partageaient; Hercule, battant le fer pendant qu'il était chaud, allait et venait d'un banc à un autre : « Ne « me faites pas de tort, c'est une affaire dont j'ai fait la mienne; « une autre fois je vous rendrai pareil service; une main lave « l'autre. » On penchait pour Claude. Mais le dieu Auguste prit la parole : — « Pères conscrits, je vous prends à témoin « que, depuis que je suis dieu, je n'ai pas prononcé une pa- « rôle ; mais, je ne puis aujourd'hui taire ma pensée, et con- « tenir une douleur que la honte augmente. Voilà donc pour- « quoi j'ai donné la paix à la terre et à l'océan ! pourquoi j'ai (^ apaisé les guerres civiles ! pourquoi j'ai affermi Rome par « mes lois! pourquoi je l'ai embellie de mes monuments! Les « paroles me manquent , pères conscrits ; il n'en est pas qui « puisse suffire à mon indignation Cet homme, qui ne

Ztl6 CLAUDE.

u semblait pas digne d'éveiller une mouche, tuait les hommes « comme un chien mange les entrailles des victimes. Ce mal- « heureux que vous voyez, caché autrefois sous l'ombre de « ma puissance, a reconnu mes bienfaits en faisant périr mon « petit-fils Silanus, les deux Julie, mes petites -filles. Vois, « Jupiter, cet homme doit-il entrer parmi nous? Dis-moi, dieu « Claudius, quand tu as fait périr tant d'hommes et de femmes, « en as-tu entendu un seul? As-tu débattu une seule cause? « Est-ce ainsi que l'on condamne ? Non pas au ciel du moins : « Jupiter, qui règne depuis tant d'années, n'a jamais fait que « casser la jambe à Vulcain ,

« Qu'il saisit par un pied et lança de l'Olympe ,

« comme dit Homère. Irrité contre sa femme , il l'a pendue, « une enclume aux pieds; il ne l'a pas tuée. N'as-tu pas fait « mourir Messaline, ma petite-nièce ? — Tu n'en sais rien, disi( tu? — Les dieux te maudissent; il est plus honteux encore « de ne pas le savoir que de l'avoir fait. Voyez comme il a bien « imité Caligula ! Galigula a tué son beau-père ; Claude a tué « son beau-père et son gendre. Caligula avait ôté à Pompée « le surnom de grand ; Claude le lui rend et le fait mourir. u Dans la même famille, il a tué Crassus, Pompée, Scribonia, <c Tristionia, Assarion, tous nobles gens, et Crassus assez sot « pour pouvoir devenir empereur à son tour. Voyez le mon- « strueux personnage que vous allez admettre parmi les « dieux ! Voyez ce corps pétri de la main d'un mauvais génie ! « Qu'il dise seulement trois mots sans bégayer, et je suis son « esclave ! Qui adorera un tel dieu? Qui pourra croire en lui? « Vous croira-t-on dieux encore, si vous faites des dieux paie reils ? En un mot , pères conscrits , si je me suis conduil « honnêtement parmi vous, si je n'ai jamais répondu brusque- « ment à personne, vengez les injures de ma race. Et j'opine « ainsi » (il lut sur ses tablettes) : « Attendu que Claudius a tué « son beau-père Silanus, ses deux gendres Pompée et Silanus,

« le beau-père de sa fille, Grassus, honnéle personnage et qui « lui ressemblait comme un œuf à un autre, Scribonia la belle- « mère de sa fille , Messaline sa femme , et d'autres qu'on ne « peut compter ; je propose qu'il soit exclu de l'office de juge, (( déporté au plus tôt, et qu'on lui donne trente jours pour « quitter le ciel, trois pour sortir de l'Olympe. » — Le sénat vota pour cet avis.

« Mercure prend Claude à la gorge et le mène aux enfers. En passant à Rome, par la voie sacrée : — Quelle est cette pompe? demanda Mercure. C'étaient les funérailles de Claude. Magnifiques obsèques, en vérité, riches et somptueuses : aussi était-ce un dieu qu'on enterrait. Tant de cors, tant de trompettes, tant de foule, tant de bruit, que Claude même en entendit quelque chose. Tous, la joie au visage; le peuple romain allait et venait comme émancipé d'hier. Agathon et quelques avocats pleuraient dans un coin , non comme des pleureurs gagés , mais pour tout de bon. Les jurisconsultes sortaient des ténèbres, maigres, pâles, ayant à peine le souffle, véritables ressuscites. « Je vous l'avais toujours prédit, disait l'un d'eux aux avocats qui causaient tête basse et déploraient leur sort , les saturnales devaient tôt ou tard finir. »

« Claude, se voyant enterrer, commença à comprendre qu'il était mort ; car, sur une mélodie lamentable, on chantait à grand renfort de voix :

« Répandez des larmes, poussez des soupirs, jouez la dou- « leur.

« Que vos tristes plaintes troublent le Forum ; car il est « tombé

« Cet homme au grand cœur, qui n'eut pas au monde son « pareil en gloire

« Pleurez ce grand homme , qui , mieux que tout autre , « jugea les procès,

« N'entendant jamais qu'un seul des plaideurs, et plus d'une « fois n'entendant personne !

« Quel autre juge, douze mois durant, tiendra l'audience ?

Zil8 CLAUDE.

« L'antique souverain de la Crète aux cent villes quittera « son siège ,

« Et laissera Claude rendre la justice au peuple des ombres.

« A grand coups de poing, frappez vos poitrines, pauvres « avocats,

« Espèce vénale ! Pleurez, ô poètes, et vous plus encore

« De qui la fortune s'est promptenient faite au bruit des « cornets. »

« Claude était ravi d'entendre son éloge, et ne demandait pas mieux que d'en voir davantage. Mais Talthybius, le messager des dieux, le saisit, lui jette un voile sur la tête, et, passant entre le Tibre et la Via Recta , le mène aux enfers. Narcisse , le maître de son maître , qui avait pris un chemin plus court, arrive au-devant de son patron, frais et paré comme un homme qui vient des bains. « Que vient faire un dieu chez les hommes ? — Dépêche-toi , lui dit Mercure , annonce-nous. » La route qui mène aux enfers est une pente douce. Narcisse, tout goutteux qu'il est, est bientôt aux portes de Pluton. Il crie à haute voix : « Voici venir Claudius César ! » Aussitôt une foule s'avance en chantant : « Il est retrouvé , réjouissons-nous ! » C'étaient Silius, Trallus, tous les proscrits de Claude ; Polybe, Myron, ses affranchis, qu'il avait envoyés en avant pour le dignement recevoir ; ses deux préfets du prétoire , ses amis , ses deux nièces , son gendre , son beau- j père, toute sa famille. Claude, en les voyant, s'écrie avec le poète : « Tout est plein d'amis ! Mais, comment êtes-vous ici ? << dites-moi. — Malheureux, lui dit Pompée, assassin de tes « amis, qui nous envoya ici-bas, si ce n'est toi? Nous sommes « nombreux comme le sable de la mer. Mais arrête, viens dev< vaut le juge. » Claude regarde, cherche un avocat. P. Petronius , son ancien commensal , qui parle avec faconde la, langue de Claude , se présente pour le défendre. Éaque , le juge des enfers, refuse de l'écouter, n'entend que l'accusateur, et condamne Claude en vertu de la loi Cornélia contre les assassins. Ce n'était que justice; mais le procédé parut inouï»

Claude seul le trouva dur, non pas nouveau. On discute sur la peine : on veut que Claude remplace Sisyphe auprès de son rocher, ou Ixion sur sa roue ; mais ces vétérans de l'enfer n'ont pas encore gagné leur retraite. Éaque condamne Claude à jouer aux dés avec un cornet sans fond. Claude secoue son cornet, les dés lui échappent, les dés lui passent entre les doigts ; le pauvre homme n'y peut rien comprendre. Survient Caligula , qui jure que Claude est son esclave ; des témoins affirment, en effet, que Caligula l'a battu, fouetté, souffleté; on l'adjuge à Caligula , qui le passe à son affranchi Ménandre ; Ménandre, qui a beaucoup de procès à juger, en fait son assesseur. »

Telle est cette facétie du philosophe. Diderot, qui, je ne sais pourquoi, avait pris Sénèque pour son héros, est fort vexé du rapprochement de cette facétie avec la consolation à Polybe. Cela le trouble beaucoup , et il donne vingt raisons au lieu d'une bonne pour sauver l'honneur de son philosophe. Juste Lipse aussi voudrait bien nier que la consolation fût de Sénèque, mais il ne peut. Honte! honte! s'écrie-t-il, que ces louanges adressées à un valet! Mais ceci est l'affaire de Sénèque et des admirateurs de Sénèque.

Finissons-en sur Claude. N'est-il pas curieux que l'empire subisse tour à tour un Caligula qui se moque de tout, et un Claude dont tout le monde se moque? N'est-il pas horrible de penser ce que pouvait être, gaspillé et disputé comme il l'était alors entre femmes , eunuques et valets , ce pouvoir sanguinaire des empereurs ; chacun tirant ce qu'il voulait de ce monarque imbécile, qui une grâce , qui un exil , qui de l'argent , qui un supplice ; les homicides vendus sur la place comme tous les autres avantages du pouvoir (1) ; tous

(1) Libertis uxoribusque addietus, non prineipem se, sed ministriim egit, compen-

dio cujusque horum vel etiam studio ac libidine, honores, exercitus, impunitates,

supplicia largitus est, et quideni insciens plerumquc et ignarus. Suétone. 29. et Dion

LX : « Messaline et les atlVanchis vendaient sur la place , non-seulement le droit de

ti2Q CLAUDE.

ces gens en crédit se passant, à charge de revanche, le glaive du centurion ou le poison de Locuste : ces échanges d'hommes à tuer, ce trafic du pouvoir qui n'était prisé que comme le droit de faire mourir? Ce que je remarque, c'est que, sous ce règne, l'exécution légale se confond tout à fait avec l'assassinat : selon les circonstances , on envoie le délateur ou le sicaire ; on invite poliment les gens à se tuer, ou bien on les fait souper de la délicieuse cuisine du prince. Si on est César ou Messaline, on tourne nonchalamment sa tête vers le centurion de garde, et on lui dit : « Allez tuer cet homme. » Si on est affranchi et affranchi timide, on va trouver la vieille Locuste, qui, pour montrer sa loyauté, essaie devant vous ses drogues sur un esclave. Je ne parle pas des mœurs, je n'en dis pas la moitié de ce que dit l'histoire, et il me semble que j'en dis trop : mais le désordre des mœurs se laisserait presque oublier auprès de celte facilité , de cette naïveté du meurtre. Pensez seulement quelle devait être, en présence de pareils crimes chez les puissants, la moralité du peuple, et comment cet univers, si soumis et si docile, devait envier et, quand il le pouvait, imiter les vengeances de ses maîtres! L'assassinat commis au nom du pouvoir est plus que le meurtre d'un homme : c'est une invitation publique à tous les crimes.

Et cependant cette époque, selon l'infaillible loi du progrès, d'après la marche du temps, la diffusion des lumières, l'unité politique des peuples, la communication plus prompte entre les hommes, devait être la plus parfaite de l'antiquité : toute l'antiquité aboutissait là. Qui sépare donc l'antiquité de nous? où fut sa faiblesse? où est notre force? Nous sommes gâtés par notre bonheur ; nous ne nous figurons pas qu'il ait man-

cité, non-seulement les charges, les commandemenls d'armée, les préfecluies, mais tout au monde, jusqu'au point d'éloigner du marché toute autre marcliandise que les leurs; Claude fut obligé de rassembler le peuple au Champ-de-Mars et de fixer là, du haut de son tribunal, le prix des marchandises. »

que àpersonne : nous nous forgeons une idéale et mensongère antiquité , plutôt que de la voir privée des biens qui nous semblent communs cà tous, comme l'air et le jour. Ingrats et mdifférents que nous sommes, nous ne savons ni plaindre ceux qui en furent privés, ni rendre grâce à qui nous les devons!

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