I. — NÉRON ET SA. FAMILLE
L'empire était constitué. Il n'est pas d'Étal dans le monde qui n'ait sa charte, plus réelle et plus sérieuse que ne sont les chartes votées, imprimées et scellées : dans la charte impériale, chacun avait écrit son mot : Auguste, la concentration des pouvoirs républicains sur la tête du prince; Tibère, la puissance des délateurs ; Caligula, celle des prétoriens ; Claude, celle des affranchis. Ainsi la personnalité colossale des Césars avait autour d'elle et ses électeurs en cuirasse et en bottes d'acier, qui avaient puissance pour la créer , et ses espions qui a^ aient mission pour la soutenir, et ses courtisans-valets dont la charge était de vouloir à sa place. La charte était écrite jusqu'au bout, les pouvoirs publics étaient au complet.
Aussi avais-je hâte d'arriver à Néron. C'est là le type de l'empereur romain ; c'est au plus haut point cette toutepuissance du mal, ce mépris de rimmanité hors de soi et cette idolâtrie de l'humanité en soi-même, cette aspiration gigantesque et folle vers toute chose surhumaine, cette lutte contre Dieu; c'est au plus haut point aussi cet imminent péril, cette indicible fragilité du pouvoir ; cette surexaltation de l'individu humain, si colossale et si précaire. Ce Nabuchodonosor qu'on appelle l'empereur romain, ne porta jamais plus haut sa tête d'or ; ses pieds d'argile ne furent jamais si prompts à se rompre, et l'on croirait ^ olontiers que la statue
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colossale que Néron se fit ériger devant son palais, ne fit que réaliser le rêve prophétique du roi de Babylone. Mieux qu'aucune autre époque, les treize ans qu'il régna peignent cet état où le dernier terme de sa civilisation avait conduit l'antiquité.
Mais cette histoire est difficile. Le fils du brutal Domitius et de finfàme Agrippine , né les pieds en avant , signe de malheur (1) ; cet enfant, confié d'abord à un danseur et à un barbier, grandit au milieu de la corruption maternelle et de la corruption impériale, parmi cette foule de sales courtisans qui exploitaient et bafouaient Claude. Devenu empereur, c'est-à-dire fhomme du monde le plus puissant, le plus sujet à se corrompre , le plus exposé, à un âge qui n'est pas encore celui de la jeunesse, ce César enfant ne promet rien de bon. Pourtant le voilà les délices du genre humain , l'idole du peuple; quand il s'agit de signer la sentence de mort d'un voleur, il voudrait ne pas savoir écrire. Chose plus merveilleuse encore, il donne des jeux sans que personne y périsse (2). Pas une goutte de sang proscrit ne coule par son ordre, le carnifex se croise les bras, le délateur mendie son pain en exil; et Trajan, ce clément empereur que le pape saint Grégoire-le-Grand , disait-on, pria Dieu de faire entrer par exception dans le paradis, Trajan souhaitait que les meilleures années de son règne eussent ressemblé à ces premières années de Néron. Bientôt, il est vrai, il aura tué son frère, sa mère et sa tante ; mais ce ne sont pas là des proscrits. La maison des Césars est au-dessus de la loi pour tuer et pour mourir ; un empereur qui ne fait périr que les siens est un souverain miséricordieux : et un long repos , que le monde n'avait pas eu depuis Auguste , lui est donné sous un prince fratricide.
Cependant, au bout de sept ou huit ans, le charme impé-
(1) Pline, Hist. nat. VII, 8.
(2) Suétone, in Kcrone •. Neminem occiclit ne noxiorum quidcm. c. 12.
Zi2i NERON.
rial opère : le vieux démon de Caligula et de Tibère se réveille ; le tigre apprivoisé a léché un peu de sang humain, il sent sa race. Voici les délateurs qui remontent à la surface, les suicides commandés qui se renouvellent, la lancette du chirurgien qui succède au lacet du bourreau et à l'épée du soldat; c'est un Tibère enfant, un Tibère prodigue, voluptueux , artiste, musicien, pantomime, et par cela même plus cruel.
Il est donc bien puissant et bien sur de son pouvoir? Il a jelé bien de l'or à ses prétoriens? il les a bien alléchés aux proscriptions? Sa garde de Germains est bien nombreuse et bien farouche? Non : car un beau jour, après que le monde l'aura longtemps souffert sans avoir jamais fait un puissant effort pour le rejeter; après bien des tentatives vaines, des conspirations de philosophes , de débauchés et de femmes ; après une dernière et plus menaçante entreprise, et au moment où elle avorte, un homme se présente aux prétoriens, mandataire improvisé à qui personne n'a donné mandat : cet homme promet au nom d'un général qu'il ne connaît pas, des sommes énormes que celui-ci ne pourra jamais payer; et par suite de ce marché, les soldats, sans tuer personne , sans se mettre en révolte , quittent seulement avant d'être relevés leur corps-de-garde du mont Palatin pour se promener dans les faubourgs. Et l'empereur, perdu parce qu'il est seul , va se donner un coup de couteau dans une cave qu'un de ses affranchis veut bien lui prêter pour mourir.
Aurons-nous du moins, contre celte peu croyable histoire, la ressource du paradoxe ? Pourrons-nous bâtir, comme cela se fait agréablement de nos jours, une contre-histoire de notre façon? Nous ne sommes pas ici dans le vague océan des siècles primitifs ; ceci est de la pure et positive histoire. Tacite, tout honnête homme qu'on puisse lui reprocher d'être, est un exact annaliste, un chronologiste scrupuleux, dépouillant, à la manière du président Hénault, les archives du sénat et les Acta diurna, le Moniteur de son temps. Quant à Suétone,
je l'ai déjà dit , c'est le sang-froid glacé d'un greffier du parlement ; c'est l'érudit des inscriptions et belles-lettres , qui , pour toutes les rancunes et tout l'esprit de parti du monde, ne perdra pas la petite note qu'il a prise sur son calepin. Ces deux hommes , assez rapprochés de ce temps pour le bien connaître, assez éloignés pour n'en pas trop ressentir les passions, ne sont démentis, pour le corps des faits, ni par Dion Cassius, ni par Plutarque, deux Grecs peu soucieux des ressentiments de la vieille Rome contre Néron.
C'est en racontant cette histoire que je tâcherai de l'expliquer. J'ai déjà montré en Tibère la nature et le principe du pouvoir impérial , pouvoir tout de fait et de terreur, fondé sur l'isolement, la faiblesse, l'effroi de chacun : en Caligula, l'effet de ce pouvoir sur une àme faible et mal élevée, cette maladie particulière de l'esprit que j'appellerais la manie impériale, double exaltation enfantée par le danger et la puissance, désir sans terme et peur sans cesse, rage de jouissance et crainte de la mort. J'ai fait, si j'ose dire, d'abord la politique, puis la psychologie des Césars ; reste à les appliquer à Néron (1).
Néron n'était pas de force à supporter le vertige d'un tel pouvoir ; et qui l'eût supporté à dix-sept ans? Faible de cœur, comme Caligula le fut d'esprit, doucereux et craintif, artiste incliné devant ses juges, empereur tremblant devant son peuple ; rougissant aisément ; par embarras d'esprit ou de conscience, se laissant dire de rudes vérités ; n'écoutant le reproche (ju'avec une sorte de pudeur qui alla parfois jusqu'à ne pas le punir; superstitieux enfin, craignant les rêves et les fantômes : ses vices n'avaient rien de hardi ni de grandiose. Lui et son ami Othon (deux polissons qui furent l'un après l'autre maîtres du monde) couraient les rues la nuit, en perruque et en habit d'esclave, jetaient les gens dans les égouts, en bernaient d'autres sur des couvertures, battaient,
(I) F. plus haut, p. 247 et suiv., p. SSO et suiv.
étaient battus , et revenaient parfois roués de coups (1). Ce fut toujours le même homme , et ce tapageur nocturne du pont Milvius, dont la joie suprême était de faire l'émeute au spectacle (2), eut beau être tyran et parricide, il demeura toujours un gamin couronné.
Pour faire de cette misérable nature quelque chose de redoutable, et, comme le dit saint Augustin, pour que « le suprême modèle des mauvais princes se trouvât être cet histrion voluptueux dont on ne devait craindre rien de viril (3), » il fallait son siècle et sa cour, et leur incroyable appétit de servitude. Il fallait un Epaphrodite et un Tigellin, gens qui, même dans une âme pure, eussent su trouver le vice, le choyer et le faire grandir. Aussi, dès le début, quand Néron était tout de miel encore, y avait-il déjà lutte à qui le dominerait entre les diverses corruptions de la cour. C'était, d'un côté, Agrippine, qui, assistant au sénat derrière un rideau, ne voulait pas du pouvoir pour l'adoucir ou le dissimuler , mais pour en user largement, avec la sauvage légitimité du crime, comme l'avait pratiqué son frère Caligula ; avec Agrippine, ce qui tenait à la vieille popularité du nom de son père, nobles, centurions, amis de sa famille, fidèles affranchis de Claude, ralliés à elle depuis qu'elle l'avait empoisonné. D'un autre côté, le stoïcisme, relevé du champ de bataille de Philippes où, avec les cadavres des compagnons de Brutus, il était resté livré aux vautours, promenait déjà dans les rues de Rome la longue barbe et la face ridée de ses philosophes ; quelques-uns de ses disciples aimaient à venir aux soupers de Néron faire étalage de mines renfrognées (4). Le stoïcisme avait auprès de César ses députés, Sénèque et Burrhus, vertus relatives, honnêtes gens de ce siècle ; car Burrhus, qui, à la mort de Claude, avait aidé à escamoter les droits de Britannicus, et Sénèque,
(I) Tacite, Annal., XHI. 25. Suétone, in Neronc, 26. Dion. LXI. Pline, Hist. nat. XllI. 22.— (2) Tacite, ibid. Suétone. 10, 26.— (3) Augustinus, de Ci^itateDei,V. 19. (4) Tacite. XIV. 16.
apologiste, sinon conseiller de la mort cVAgrippinc , furent néanmoins populaires parmi les gens de bien. On pensa même une fois à faire Sénèque empereur, « à cause de l'éclat de ses vertus, » dit Tacite (1).
La lutte s'établissait. « Point de philosophie, mon fils, disait Agrippine ; elle ne vaut rien à un empereur (2). >> Le vieil instinct des Césars devinait son ennemi. « Respecte ta mère, mais sois empereur, >> lui disait Sénèque. Le prix était à qui flatterait le plus. Les débauches de Néron étaient encore timides : Sénèque lui prêtait le nom d'un de ses parents pour les cacher à Agrippine (3) ; Agrippine, son appartement, sans doute pour les cacher à Sénèque. Les philosophes laissaient monter leur élève sur le théâtre en gémissant, mais sans rien dire, toujours dans la peur qu'il n'allât plus loin ; et Sénèque, qui avait flairé la bête carnassière , lui adressait son traité De la Clémence, le louant du sang qu'il n'avait pas versé, de peur qu'il n'en versât le lendemain.
Mais, en fait de flatterie, Agrippine était bien novice, les philosophes bien réservés. Néron avait d'autres amis plus infimes et par cela même plus intimes : des affranchis, les meilleurs confidents des Césars qui avaient l'àme basse comme leur imagination était haute. Néron, avec ses goûts de volupté puérile et vulgaire , s'arrangeait fort de la société des valets.
Une mère jalouse de dominer, des pédagogues qui lui disputent leur élève , des valets débauchés qui le corrompent , histoire d'écolier ! mais cet écolier de dix-sept ans tenait bien réellement en ses mains le sceptre du monde, pouvait jouer
(1) Tacite, Ann. XV. Gô. Et à ce propos, Juvénal, un peu trop conûant, je crois, en la vertu du système électif :
Libéra si dentur populo suITragia, quis tàm
Perditus, ut dubitet Senecam prœferre Xeroni ? Sat. VIII. 211.
(2) Suétone. 82. — (3) Tacite, Ann. XIII. 2. 12. 13.
au besoin avec le poison et l'épée, avec les tètes des sénateurs et l'honneur des nobles Romaines. Aussi, pendant qu'avec des insinuations habiles et polies, Sénèque et Burrhus supplantent Agrippine (1), qu'Agrippine s'irrite, se réconcilie, rallie les mécontents, prend en main la cause de Britannicus qu'elle a si cruellement persécuté , Néron tout à coup échappe à la fois à sa mère et à ses maîtres. Il fait consulter, par le centurion même qui la garde, la vieille Locuste que la vertueuse police de Burrhus allait faire étrangler, et qui, sauvée à temps, y gagne l'impunité, de l'argent et des élèves (2) (école d'empoisonnement fondée par l'empereur ! ). Néron demande à Locuste, non un poison lent, timide, secret, comme celui qu'elle a si raffinement composé pour Claude, mais un poison actif, prompt, foudroyant. — J crains peut-être , disait le César enfant à cette Brinvilliers, je crains peut-être la loi contre les empoisonneurs (3) ? — Britannicus tombe roide mort à la table impériale (an 55). Pendant qu'on l'enterre à la hâte, et qu'un peu de pluie, essuyant le plâtre dont Néron lui avait fardé le visage, montre au peuple les taches livides du poison, les deux sages du palais, consternés et gémissants, s'enrichissent néanmoins des villas de Britannicus.
Britannicus mort, c'était le tour d'Agrippine. A aucune époque, le rôle des femmes dans l'histoire ne fut aussi violent, aussi tragique, aussi sanguinaire. Ainsi Agrippine, à peine échappée aux rigueurs de Tibère contre sa famille , mariée à cet infâme Domitius dont je vous parlais tout à l'heure, amante de son frère et prostituée par lui, puis exilée et menacée de mort ; puis rappelée par Claude, fatiguant de son amour Galba qu'elle veut épouser et qui la repousse, choisissant un mari opulent qu'elle fait mourir et dont elle recueille l'héritage ; puis, femme de Claude, immolant toutes
(1) Dion. LXI. Tacile, Ann. XIII. 5.
(2) Suétone, in Ner. 3-3. — {3; Foisitan logcni Jiiliam timcu? Jo'. ibid.
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celles qui ont prétendu à cette union, et empoisonnant Claude lui-même; Agrippine vit au milieu d'un chaos de vengeances et de haines, et, toute ressource épuisée, peut-être même l'épouvantable ressource de l'inceste, elle se fait de ses crimes, commis par Néron, une force et une dernière défense auprès de Néron. Son fils la redoute pour lui avoir longtemps obéi ; il la tuera parce qu'il la redoute.
Je ne sache rien d'abominable comme le monde qui tourbillonnait autour du palais impérial. Les femmes surtout, qui s'étaient faites hommes par le crime, luttaient d'impudicilé pour arriver aux joies de l'homicide. Messaline avait commencé cette effroyable guerre ; Agrippine l'avait renouvelée contre elle et après elle : l'une et l'autre n'avaient pris la peine de compter ni les hommes leurs amants, ni les femmes leurs victimes. Avec son orgueil de belle femme et son orgueil d'impératrice, Agrippine marche environnée de haines féminines, haines implacables qu'elle-même provoque. Un complot se forme contre elle entre Domitia et Silana : la première, tante de Néron, et non sans influence sur lui ; la seconde était une veuve dont Agrippine avait fait rompre le mariage , « non qu'elle lui enviât son fiancé, mais seulement pour empêcher que la fortune de Silana, veuve sans enfants, ne passât aux mains d'un mari (1). » Domitia accueille avec joie une dénonciation que Silana lui apporte ; des affranchis et des comédiens la font parvenir à Néron : « Agrippine, disent-ils, veut donner sa main et l'empire à Rubellius Plautus petit-fils de Tibère. » Néron allait sur l'heure faire luer sa mère ; mais Agrippine triomphe cette fois encore , Silana est exilée et un des affranchis puni de mort (an 56) (2).
Puis dans ce monde infâme, paraît Sabina Poppée, femme « à qui rien ne manqua jamais que la vertu. Elle avait de sa mère, la plus belle femme de son temps, la réputation de
(1) Non ut Afiicanum sibi seponeiet, sed ne opibus et orbilate SilaniP maritus polireti'.r. — (2) Tacite, Ann. XUI. 19 et suiv.
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beauté et une fortune égale à sa naissance ; avec cela un langage distingué, un esprit qui n'était pas sans grâce, une apparence de modestie, l'habitude des plaisirs. Elle se montrait peu au dehors, toujours le visage à demi voilé , ou pour que le regard ne fut pas rassasié d'elle, ou parce que sa beauté s'en trouvait mieux ; sans pitié pour sa réputation , amants ou maris lui étaient indifférents : elle plaçait son amour où son intérêt le lui faisait mettre (l). » Pour le moment mariée (2) à un chevalier romain , Othon la fait di^■orcer et l'épouse. Néron l'aime à son tour (an 58) , envoie Othon gouverner la Lusitanie, et veut la faire divorcer encore (3). Mais Poppée divorcera-t-elle donc pour n'être que la maîtresse de César? Ne brisera-t-elle pas le joug maternel sous lequel Néron est encore courbé ? Laissera-t-elle en place la fille de Claude? Cela est bon pour l'affranchie Acte ; mais elle, la patricienne, vaut bien Octavie , la fille de Messaline. C'est par le mépris qu'elle agit sur Néron. Voyez comment se laissait mener l'àme petite et misérable de César ! « Elle était mariée, après tout, disait-elle; l'hymen d'Othon était un beau mariage quelle ne voulait pas jjerdre (4). Elle tenait à celte vie de luxe, vie non pareille, qu'elle trouvait chez son époux; là tout était grand et de magnificence et de cœur, tout digne de la première place. Néron, au contraire, amant d'Acte, conjoint d'une esclave, n'avait gagné à cet ignoble commerce que d'abjectes et mesquines habitudes. Enfant maintenu par sa mère dans une rigide tutelle, avant de prétendre à l'empire, qu'il pensât à la liberté!... Il craignait de l'épouser?... Qu'il la renvoyât à Othon ; même au bout du monde, elle aimait mieux ouïr l'opprobre de son empereur qu'en être té-
(1) Tacite, Annal. XIII. 45.
(2) Agenlcm in matrimonio Rufii Crispini. Ibid.
(3) Ce fait est raconté un peu iliversenient par les historiens. — V. Tacite, XIII. 46.— Hist.I. 3. — Suét., in Xer. 35. In Othon. — Plutarq., InGalbà.
(4) Nec posse malrimoniuni amitterc. Tacite, XIIJ. 'iC.
moin. » Ainsi parlait-on à Néron César; ainsi les dédains de Poppée le poussaient-ils au parricide.
Mais ici commence, dans Tacite, un beau drame dont je ne veux qu'effleurer les détails (an 59).
Par une belle et claire nuit, par une mer paisible, un navire pavoisé glisse légèrement sur le golfe de Baïa. Dans l'intérieur, Agrippine, assise auprès de son serviteur Crépéreius; Acerronie, son affranchie, à ses pieds, s'abandonne à la joie et à l'espérance : Néron l'a appelée près de lui, l'a reçue à Baïa; au milieu des fêtes, lui a donné à sa table la première place ; Néron, en la quittant à minuit, lui a baisé les mains et surtout les yeux (signe tout particulier d'une vénération presque religieuse) (1). Acerronie la félicite, quand tout à coup le pont du navire s'écroule au-dessus de leur tète. Crépéreius est écrasé. Au milieu des cris, du tumulte, des ordres contradictoires entre les complices du crime et ceux qui y sont étrangers, le navire penche, il va être submergé. Les deux femmes se jettent à la mer. Acerronie crie : Je suis x\grippine, secourez la mère de César ! On la tue à coups de rames. Agrippine, blessée, échappe à la nage. —
Néron est à Baïa ; Sénèque et Burrhus viennent d'être mandés auprès de lui : « que fera-t-il? Le crime est manqué, mais il va devenir public. Agrippine peut armer ses esclaves, soulever les soldats, implorer le sénat et le peuple. » Sénèque et Burrhus gardent longtemps le silence ; enfin , sur un regard interrogatif de Sénèque : « Les soldats du prétoire , dit Burrhus, sont dévoués à la maison de leur prince; ils se souviennent de Germanicus , ils n'oseront rien contre sa fille ; qu'Anicet tienne sa promesse ! » Anicet , le commandant de la flotte de Misène, a été le conseiller de cette première tentative de meurtre, et ne demande pas mieux que de la renouveler. « Hàte-toi , lui dit Néron : dès ce jour, je suis empe-
(1) Oculis inest quœdam religio, quos cùm oscularaur, animum ipsum videmur attingere. Pline, Hist. nat. XI. 6i.
un isÉRo.v.
reur, et je le dois à un affranchi. » Voilà tout ce que la philosophie a osé faire pour détourner un tel crime. —
Le peuple est en foule sur les côtes du golfe ; les uns montés sur des barques , les autres s'avançanl à l'extrémité des digues, ceux-là, dans les flots jusqu'à la poitrine, tendent la main, appellent, répondent ; des torches courent çà et là sur le rivage et sur la mer. Le péril d'Agrippine la rend populaire. Le bruit arrive qu'elle est sauvée, la foule court à sa villa de Baules, pour remercier les dieux avec elle.
Agrippine , couchée dans sa chambre , n'ayant que peu de lumière, une seule esclave auprès d'elle, attend avec anxiété des nouvelles de Néron. Bien que convaincue du crime, elle a senti que le pHis sûr est de paraître l'ignorer ; elle a fait dire à son lils le danger qu'elle a couru. Mais personne n'arrive ; son messager ne revient pas ; elle n'entend plus sous ses fenêtres les cris de joie de la foule ; le silence leur a succédé, interrompu de temps à aiilre par des bruits soudains.
Des hommes armés sont à la porte ; ils ont dispersé le peuple; ils enfoncent la porte, saisissent les esclaves, arrivent à la chambre d'Agrippine. L'esclave qui est auprès d'elle prend la fuite. « Toi aussi , tu m'abandonnes ! » dit -elle ; elle regarde et voit Anicet : « Si Néron t'envoie pour me saluer, dis-lui que je suis rétablie ; si tu viens commettre un crime, je ne croirai jamais que mon fils ait pu t'ordonner le parricide. » On l'entoure; un des compagnons d' Anicet la frappe d'un bâton à la tête, k Frappe le ventre, « dit-elle à un autre, et elle meurt de plusieurs coups d'épée.
A la mort d'Agrippine éclate toute la servilité romaine. Ce crime indigne, mais il effraie ; et toutes les gloires de Rome, toutes les vertus du sénat sont aux pieds de Néron. Burrhus l'envoie complimenter par les officiers du prétoire ; les villes de Campanie font fumer les autels et remercient les dieux ; Sénèque adresse au sénat l'apologie de son maître. Le sénat maudit Agrippine au seul moment où elle soit digne de pitié; le sénat supi)liç Néron de revenir à Rome. Non-seulement le
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sénat, mais tout le peuple vient au-devant de lui; quel besoin avait le peuple d'être servile à ce point? Ici toutes les femmes, là tous les enfants, toutes les tribus de Rome ; et, au milieu des échafauds dressés sur son passage , Néron va rendre grâces au Gapitole. Un seul homme protesta: Thraséa, au moment où l'on flétrissait la mémoire d'Agrippine, se leva et sortit du sénat (1).
Néron, pourtant, « quand le crime fut consommé, en comprit l'horreur. » Ce ne sont pas les remords profonds, dissimulés de Tibère ; l'âme de Néron n'est pas de force avec son crime ; il passe toute une nuit dans le délire et avec des tressaillements soudains. Mais (ici je traduis Tacite, qui est admirable) « la face des lieux ne change pas comme celle de l'homme ; toujours, devant lui, il avait cette mer et ces rivages où déjà, dit-on, des cris plaintifs et la trompette funéraire se faisaient entendre auprès du tombeau d'Agrippine (2). » A Rome même, l'indignation se fait jour, et on a trouvé un enfant exposé avec cet écriteau : « Enfant abandonné de peur qu'il ne vienne à tuer sa mère ! » On remarque qu'à cette époque Néron rêva pour la première fois de sa vie. Ce doit être quelque chose d'effrayant qu'un premier rêve, et un pareil rêve (3).
Sans vous astreindre à l'ordre des temps, voyez la fin de la famille impériale; lisez encore dans Tacite le touchant récit des malheurs d'Oclavie (an 62) ; son exil commandé par Poppée ; la redoutable pitié du peuple , qui , lui , avait son franc parler avec Néron et ordonna le rappel de l'exilée ; ses tumultueuses actions de grâces , qui effrayèrent Néron , servirent Poppée, et que l'empereur fit réprimer à coups d'épée, tout épouvanté d'avoir été si clément. A la vue de cette sympathie populaire, l'une des plus énergiques qui aient éclaté sous les empereurs, on comprit que la fille de Claude méritait qu'on
(I) Tacite, Annal. XIV. 12. — [2] Tacite, Annal. XIV. 10. Dion. LXL 'a} Suél., Ner. 'lO. Tciin!!., de Anima, ii. i9.