‹ Les Césars (volume 3)Chapitre 8 sur 30 · XII PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

siècle avait pour lui cette rectitude de sens et cette liberté d'esprit qui tient au calme intérieur et vaut beaucoup de science.

En effet, notre siècle est venu, plus riche de connaissances, mais moins calme et moins recueilli, trop hàtif pour être philosophe : aussi, en tout, c'est le côté philosophique auquel nous prétendons davantage et qui nous manque le plus. Une certaine préoccupation de finir empêche l'esprit de comprendre jusqu'au bout; on n'a pas le temps d'approfondir, on devine. On pense à demi; le mot est à peine né sur les lèvres, que déjà il est accepté comme une idée. Concevoir, énoncer, définir, tout cela demande bien du temps ; qui .s'en occupe sera volontiers montré au doigt comme idéologue. Sous celte influence, la philosophie de l'histoire, comme toute philosophie, est devenue plutôt éloquente que précise, plutôt emphatique que sérieuse : et cette double question, (jui exerçait le génie de Bossuet et celui de Vico, nous n'avons pas pris le temps de la poser, que déjà nous nous trouvons l'avoir tranchée d'un seul coup.

« La loi de l'histoire, avons-nous dit, et en même temps son but, c'est le progrès. Le progrès, c'est la marche ascendante et indéfinie de l'humanité vers le bien! V humanité, c'est le genre humain dans sa vie unitaire, le genre hiunain formant lui seul être et résumant en soi la destinée de tous les hommes! »

Mais sur tout cela, que de choses à dire, ou, plutôt, que de questions à faire? Le propres, (pi'esl-il donc? qui le fait? Dieu ou l'homme? la fatalité ouïe libre arbitre? — Hélas! on ne sait guère; ce sont des abstractions dont on

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s'est peu occupé. — Si le progrès est la loi du monde, le monde a donc commencé par le mal? Le monde marche donc sans cesse vers le bien ? Il n'aura pas de vieillesse, il n'aura pas de déclin? — Mais le bien ou le mal, quel est-il? Mais le progrès, n'est-ce pas ce que d'autres appellent déclin? Mais le déclin, n'esî-ce pas ce que d'autres nommeront progrès ?

Uhwnanité ! Mais quoi donc ! faut-il admettre que l'individu n'est pas et que l'homme ne vit que comme molécule de ce grand tout, Ihumanité? « Oui , sans doute, n'hésite-t-on pas à répondre, l'humanité, vit, sent, souffre dans tous les hommes; elle souffre moins chaque jour, pavce quelle pi'ogrcsse; elle arrivera, à ïorce de progrès ser, à un état presque sans souffrance, à un état que nous appellerions parfait si un état plus parfait ne devait le suivre, et ainsi de suite jusqu'à l'infini. — Et à mesure ç^n'eWe progj'essa^a, elle sera indemnisée plus complètement de ses souffrances passées. — Et ainsi, par cette fatale et bienheureuse tendance, l'histoire s'explique, la philosoiibie est satisfaite ; l'homme n'a rien de plus à demander à la Providence : il n'est pas besoin qu'on lui parle d'une vie hors des sens et hors de ce monde (préoccupation fatigante) ; la vie des sens et de ce monde suffira à elle seule pour satisfaire l'humanité et justifier la justice de Dieu . »

Ainsi, je me trompe quand je me crois un être un, indépendant, identique avec moi-même. Mon individualité n'existe pas; mes souffrances pourront justement être payées à celui qui ne les aura pas souffertes. Ma personne sera indemnisée en la personne de mon petit-neveu. Le

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