‹ Les Césars (volume 4)Chapitre 46 sur 72 · SES CARACTÈRES. UU · texte numérisé non relu

SES CARACTÈRES. UU

il condamne les sciences physiques sur lesquelles il a passé bien des heures (1) ; la dialectique ne lui paraît qu'un exercice puéril (2) ; les spéculations philosophiques, celles même des stoïciens, lui semblent ridicules (3) : tout cela n'est qu'un jeu d'échecs (4), une intempérance d'érudition, une cavillation misérable (B). Et même les plus grandes questions de la philosophie ne lui apparaissent que comme une noble récréation de l'âme qui s'élève par là au-dessus des misères de sa condition mortelle , de même que l'artisan , après avoir fatigué ses yeux et son corps au travail minutieux et au jour pâle de l'atelier, vient sur la place respirer l'air et savourer la clarté du jour (6).

Quelle sera donc la grande étude de l'homme , si ce n'est l'homme lui-même ? Qu'il se connaisse avant de connaître le monde (7). La philosophie de la vie , non celle de l'école (8), le développement de cette connaissance du bien et du mal , dont la nature a mis le germe dans nos âmes , voilà le seul labeur digne d'occuper l'intelligence humaine (9). La possession de la vertu , la vraie et incommutable notion des biens et des maux, voilà la parfaite richesse de l'âme, voilà la consommation de toute science (10).

Un second caractère et une autre tendance de cette philosophie, c'est le besoin d'arriver à une notion plus pure de la divinité et des rapports de l'homme avec elle.

(1) De Benef. Ihid. — (2) Ep. 16. — (3) Ep. 113 etautre».

(4) Laterculis ladimus. Ep. lOC.

(5) Utterarum intemperantià laboramus. Ep. 88. V. encore Ep. 20. 25. 45. 48.

ni. 113.

(6) Qoomodo artifices ex alicujus subtilioris rei intentione, quae oculos defatigat, s^ maljgnum et precariam lumen habent^ in pubiicum prodeunt, et in aliquà regione adpopuli otium dedicatà, oculos libéra luce délectant j sic animus in hoc tristi et obscuro domicilio clugus, quoties polest, apertum petit. De Benef. Ibid.

(7) Me priùs scrutor, dein hune mundum. Ep. 65.

(8) Non vitœ sed scholaediscimus. — (9) Ep. 120.

(10) Unâ re consummatur animus, scientiâ bonorum et malorun incommutabill. Eplt. 16.

422 DU Néo-stoïcisme.

Bien avant ce temps, il est vrai, la philosophie avait balayé cet amas de fables qui, « par une intolérable perturbation de toutes les idées , se forgeait des dieux sur l'image des vices humains (1). » Bien avant Sénëque , on savait que Jupitcor n'est pas ce colosse doré qui tient au Capitole une fcrudfe de métal (3). On avait ri, sans en faire disparaître une seule, des mille pratiques superstitieuses dont les temples offirdient le ridicule spectacle; on avait dit, moins hardiment peut-être, parce qu'on vivait sous une loi plus sévère , que « le sage accepte le culte public comme une coutume , ne l'embrasse point comme une foi (3). »

Mais chasser les dieux des poètes était peu de chose ; soupçonner, reconnaître le Dieu suprême, était tin pas de plus. Se railler des fables était facile ; les expliquer, et lei^ ramener à une foi plus pure, était au moins un effort de l'intelligence. On l'avait fait sans doute , mais l'avait-on fait d'une façon aussi claire que celle-ci ? Les doctrines secrètes du portique (4) s'élaient-elles montrées aussi nettement î — ^ « Ces divinités que vous invoquez ne sont que les noms divers donnéâ à un même Dieu. Vous l'appelez Stator, parce que sa bonté maintient et fait subsister toute chose... Liber Pater, parce que, pète de toutes choses, il donne à tous les germes la puissance qui les développe (&),.. Hercule, parce que sa force est m-

(1) Pertarbatio intolerabills : de dlis famœ creditnm est, eteos vitiis nostris sestimayimuB. Sénèq., de Benef. VH. 2.

(2) Natar. qusest. III. Contre les fables des poètes, V. Ep. 24. 83. 6e Itft. If. 35. Ad Marciam. 19. De Vltâ beatft. 26. 27. DeBrevit. vit». 15.

(3) F. Sénèque,apud Âugust. de Givit. Del. VI. 10. Apud LActant. DMù, Institut. II. 16.

(4) V, ci-dessas, pag. 238 et 187. EtSénèquean passage cité. IHogène Liêree, in Zenone. Cette identité de différents dieirx est indiquée dans ce fers attribué à Orphée :

Jupiter, Plnton, le Soleil, Bacchns, ne sont qu'un.

(5) liber Pater ou Bacchus présidait aux semences. August., de Giyit. Del. fl.

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vincible... Mercwre, parce qu'en lui est la raison, le nombre, Tordre, la science... Autant il nous envoie de bienfaits, alitant il a de noms divers (1). Que nous le nommions Jupiter, conservateur et souverain de ce monde ; que nous le nommions Destin , parce que le Destin n'est autre chose que la série et la dépendance des causes, et que lui-même est la cause suprême, la cause des causes de laquelle toutes les autres dépendent ; que nous l'appelions Nature , lui dont toutes choses sont nées , et de Tesprit duquel toute chose vit ; que nous l'appelions Providence , lui dont la sagesse pourvoit au mouvement et à la conservation de ce monde : Nature, Fortune , Providence , tous ces noms lui conviennent. C'est toujours le même Dieu usant diversement de sa puissance (2). » Ce Dieu, quel est-il donc? « nul ne le connaît (3). Bien des hommes le peignent sous de fausses couleurs, sans qu'il prenne souci de les punir. Ce qui environne cette suprême puissance est plein de doutes et de ténèbres ; et comment pourrons-nous jamais bien connaitre ce qu'est celui sans lequel il n'est rien (4)? Cependant, s'il échappe à nos yeux, il se rend visible à notre pensée (5) , et, retiré dans le sanctuaire de sa majesté suprême, il en ferme l'accès en tout, sauf à notre âme (6). » Dieu est compris par notre âme et par notre raison, parce qu'il « est tout entier âme et tout entier raison (7).

(1) De Benef. IV. 7. 8. — (2) Benef. IV. 7. Nat. quaest. II. 45.

(3) Nemo novit Deum. Ep. 31 . — (4) Quid sit hoc sine quo niM est ?

(5) Oculos effugit, cogilatione yisendus est. — (6) Nat. quœst. VU. 30. 32.

(7) Nostrî pars rtielior anitnus ; in Deo nihil extra animum : totus ratio est. Natur. qusst. in proœ. Sénèque, il est vrai, par une de ces eontracKctions qui lui sont habituelles, blâme aiUeurs Platon d'avoir fait Dieu sans corps. F. ce que nous avons dit plus haut , tom. I , pag. 229, sur la difficulté qu'éprouvaient les philosophes anciens à comprendre un être purement spirituel. L'épicurien Velleius (dans Cic, de Nat. Deor. I.] se moque de Platon et soutient que « le dieu incorporel serait nécessairement privé de sens, de raison, de bonheur ; que les dieux, au contraire, par cela seul que leur nature est plus heureuse, doivent être revêtus de la forme la plus parfaite qui est la forme humaine; que Dieu, étant un être animé, doit ressembler à celui des êtres animés dont la figure est la plus belle ; qu'il ne peut y avoir de bonheur, de vertu, de raison, autrement que sous la ûgure humaine ; que les dieux ont

li^U DU NEO-STOIGISME.

Rien ne lui est caché (1) ; rien n'est grand auprès de lui (2); » rien ne lui commande* Sa joie est étemelle (3), sa puissance souveraine, sa présence infinie. Tout lui appartient (4); il est partout. Nul espace n'est vide de lui, et de quelque côté que nous nous tournions, nous le rencontrons (5).

« Dieu est la cause première, la cause unique. Il est à luimême sa propre nécessité (6). Platon et Aristote se trompent grossièrement, quand ils appellent du nom de cause la forme, le modèle. La cause véritable, c'est la volonté de l'ouvrier, c'est la raison agissante, c'est Dieu (7). »

Ce Dieu, qui n'a besoin de personne, a voulu pourtant se manifester par ses œuvres. « Il est l'artisan de ce monde, comme il en est le souverain (8). Il nous a faits, et avant de nous

donc les apparences de l'homme; qja'Ûs ont un quasi-corps et un quasi-sang, etc. * Cicéron plus sage (Tuscul. 1) revient à Topinion de Platon et définit Dieu : «un esprit libre et dégagé, séparé de toute agrégation mortelle. » Mais U est douteux encore que Cicéron et Platon aient compris, comme nous la comprenons, la spiritualité divine. Le mot incorporel (à<rft>{ii.aTO(] donne plutôt dans le langage des anciens l'idée d'une matière très-légère et très-subtile. Porphyre dit (Sentence 21) que la matière première est àatù^oLToç ; Jamblique (De Myst. 1. 17] que les corps célestes sont d'une nature très-analogue à Tétre incorporel des dieux.

(1) Nil Deo clausum. Ep. 83.

(2) Onmia angusta versus Denm. Natur. qusst. proœ.

(3) Ep. 60. Gaudium quod deos deorumque smulos semper sequitur nunquam interrumpitur.— Semper gaude^, dit saint Paul. — 7. du reste sur ces rapprochements entre les passages de Sénèque et ceux de TÉcriture sainte^ la note à la fin du volume.

(4) « Hanc Del vocem : hsc omnia measunt. » Benef. VU. 3, et ailleurs : « omnia habentem. » Ep. 95.

(5) Ubique Deus. Ep. 41. Nihil ab illo vacat. De Benef. IV. 8. Et Lucatn :

Estne Dei sedes nisi terra et pontus et aer, Et cœlum et vlrtus ?

(6) Deus ipse nécessitas sua. Quaest. nat. 1. — (7) Ep. 65.

(8) Mundani hujus operis dominum et artificem. Nat. qusest. H. 45. Ajoutez ce beau passage que Lactance nous a conservé : « Ne comprends-tu point quelle est l'autorité et la majesté de ton juge ? C'est lui qui gouverne ce monde ; c'est lui qui est le Dieu du ciel et le Dieu de tous les dieux ; c'est lui qui a suspendu dans les deux chacune de ces divinités auxquelles nous vouons un culte séparé; c'est lui qui, au moment où il jetait les premiers fondements de son magnifique ouvrage, où il ordon-

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