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5i4 UN MOT DU PAGANISME MODERNE.
ju^te 9 pmr être faite ^sur un plus vaste autel et à une déité plus puissante.
Le rapport entre notre temps et celui des Césars n'a donc rien d'arbitraire. Hâtons-nous de le dire : il y a des différences, ou plutôt i( y a une seule différence , mais celle-là est profonde , elle est décisive : toute notre supériorité , tout notre bien-être , toute notre vertu, toute notre force , toute notre liberté , tout ce qui nous sépare de l'antiquité et du paganisme, peut se résumer en ce seul mot ; nous sommes chrétiens.
Notre temps est chrétiisn plus qu'il ne pense. L'homme même qui rejette le plus loin la foi de l'Église, doit cependant au christianisme présent en lui et autour de lui, tout ce qu'il a de vertu, de courage, de lumière, toute la santé de son âme. Sa morale, s'il est homme moral, est chrétienne; sa probité , sa loyauté , la pureté de ses mœurs , sont un don et une inspiration du christianisme : le christianisme seul lui a appris que ces choses sont bonnes , désirables , salutaires. S'il a quelque amour pour ses semblables, s'il leur fait quelque bien , il devrait savoir que , sans cette croix qu'il méprise et ce Sauveur qu'il est assez malheureux pour renier, jamais il n'eût pensé à faire ce bien. Sa bienfaisance, son amour des hommes , sa philanthropie (1) , il faut qu'il le sache , toutes personnelles qu'il les croit , et toutes sceptiques qu'il veut les faire, sont par leur principe des vertus chrétiennes. S'il aime son pays avec un autre sentiment que le patriotisme haineux de l'antiquité, ce sentiment n'est qu'un fragment de la charité chrétienne. S'il cherche à porter, dans les affaires publiques, ces notions d'équité qui règlent les affaires privées; s'il cherche à faire prévaloir la juste notion de l'égalité entre les hommes, il devrait savoir que toutes ces idées dérivent de la justice.
(1) Saint Paul se sert du mot de philanthropie : ôre ^è -h xpYiOTOTV]; xai -h ^iXavdpuiria éiTEcpàvT) tou Storvipcç ^{xcbv 0eou (Quand parut la bonté et la philanthropie de Dien notre sauveur). Tit. IH. 4.
de régalité , de la charité chrétienne. Il vit sur un fonds de traditions et de sentiments nés de TÉvangile, et qui est pour lui comme un peu de foi. Hors d'un peuple chrétien, sans une éducation au moins extérieurement chrétienne» peut- être sans une mère chrétienne, de telles vertus et de telles idées ne seraient jamais entrées dans son âme.
Ce que nous disons de l'homme , nous pouvons le dire de la société. Les sociétés ne savent pas jusqu'à quel point elles scmt encore chrétiennes. Non-seulement elles ont été con« stituées par le christianisme ; mais elles vivent par lui, elles vivent de lui, l'air qu'elles respirent est tout chrétien ; s'il leur fallait en respirer un autre , elles mourraient étouffées. La nation même la plus sceptique n'existe que par la vertu de la croix ; elle se maintient et elle prospère , parce que le christianisme l'entoure et la domine, parce que ses mœurs ^ ses idées , ses traditions , ses lois même , malgré les germes que le règne du paganisme DU)dem'e a pu y déposer, sont encore empreintes de christianisme, parce que les institutions chrétienne, les institutions de la charité et de la prière sont encore debout au milieu d'elle, parce qu'il y a chez elle des chrétiens et beaucoup de chrétiens , parce qu'il y a de la foi et beaucoup de foi.
Car, il faut le comprendre, un christianisme tout extérieur, tout politique et tout social, ne pourrait suffire aux nations. Les idées et les institutions chrétiennes , détachées de leur tige qui est la foi, ne tarderaient pas à se dessécher ; si la source était fermée , le fleuve serait bientôt tari. Il faut que la foi se maintienne ; il faut que les chrétiens abondent ; il faut que les peuples s'abaissent devant la croix. Ni au xyi*" siède, ni dans le nôtre, ni en 1793, ni en 1831, la croix n'est une fois descendue de nos églises , elle n'a pas été une fois abattue sur nos places, sans que le désordre politique n'ait marché à côté du désordre religieux, et que la société ne se soit sentie dans un imminent péril. Ce serait folie que de prétendre garder, sans le christianisme, les vertus et la charité
chrétiennes. L'épreuve a été faite : à quelle somme de bien ont abouti tous les efforts tentés pour faire le bien sans la foi? Ce n'est donc pas un christianisme factice , tout politique , tout arbitraire , tout terrestre , sans culte , sans autorité , sans croyance, prétendant, comme l'école de Sénèque, tout borner à une pratique matérielle : ce n'est pas là ce qui sauve les sociétés ; ce n'est pas un christianisme, c'est le christianisme qui les sauvera, le christianisme plein de foi , de soumission, d'humilité, le christianisme dogmatique et sévère, le christianisme qui remonte , par la suite non interrompue de ses évêques et de ses pontifes, jusqu'aux enseignements apostoliques et à la parole du Verbe fait chair.
Telle a toujours été, telle sera toujours la question décisive des choses humaines, la question dont aujourd'hui le monde, plus réuni que jamais dans les mêmes craintes et les mêmes doutes, attend sa perte ou son salut. La foi doit-elle diminuer? doit-elle s'accroître ? Si la foi augmente, le monde est sauvé. Si la foi diminue, les idées et les institutions chrétiennes ne tarderont pas à périr : or, qui dit les idées et les institutions chrétiennes, dit toute religion, toute morale possible, toute vertu pour l'homme, toute vie pour la société. Le paganisme reviendrait donc, le paganisme que Dieu a voulu nous faire goûter en 1793 ; le paganisme viendrait , non plus avec ses idoles, mais avec de pires idoles, avec ses vices et ses hideuses institutions, mettant la cruauté et la corruption au cœur de l'homme, au cœur des nations la haine de tout ce qui est hors d'elles , au cœur du souverain la peur et le mépris de ses sujets.
En dehors de la loi chrétienne, qu'aurait d'impossible le despotisme des Césars? Les pouvoirs européens, il est vrai, sont humains et bienveillants pour la plupart : mais qui sait ce qui peut sortir de la position que les révolutions leur ont faite?
Il me semble que nous sommes au temps d'Auguste. Nous sortons de la crise révolutionnaire, comme les Romains sor-
talent alors de la crise des guerres civiles. Les princes, encore tout émus et tout effrayés de cet ébranlement, gouvernent avec douceur, avec modération, avec ces tempéraments qu'Auguste savait mettre dans l'exercice de son pouvoir, mais aussi avec la prudence, les précautions et les défiances d'Auguste. Mais Auguste , sans le vouloir et sans le savoir, préparait Tibère.
Un écrivain qu'on n'a point accusé de marcher en arrière du siècle, n'hésite pas à exprimer une telle crainte. Il remarque que tout ce qui , autrefois , soutenait l'autorité du prince, la limitait en même temps. « La religion, l'amour des sujets, la bonté du prince, la puissance de la coutume, » ces bases de l'autorité des rois , « enfermaient aussi leur autorité dans un cercle invisible ; » le pouvoir trouvait ses limites dans sa force même. « La constitution des peuples était despotique et leurs , mœurs libres ; les princes avaient le droit et non la faculté ni le désir de tout faire. » Aujourd'hui que les révolutions ont changé les rapports des souverains et des peuples, quel appui reste à l'autorité des rois? mais en même temps quelle limite ? Dans le système de politique révolutionnaire , il n'y a plus d'autorité , il n'y a- que du pouvoir, c'est-à-dfre que tout est une question de force, que la force est l'unique soutien, que laTorce est la seule limite. Les peuples comptent sur Ja force ; la révolte est leur arme , leur perpétuelle défense, leur permanente menace : les souverains comptent sur la force ^ et s'habituent, inévitablement peut-être, à tout attendre de la puissance militaire, le plus dangereux, le plus inconstant, le plus révolutionnaire des instruments du pouvoir.
Aussi , l'écrivain que nous citons, n'hésitait-il pas à dire que la tyrannie qui pourrait naître au monde ne saurait avoir rien d'analogue dans les annales modernes, et que c'est dans la Rome dégénérée des empereurs qu'il faudrait en chercher le modèle (1). Grâce aux révolutions qui elles-mêmes nous en
(I) M. de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, tom. H, chap. 9, pag. 2C9 et •
518 UN MOT DU PAGANISME MÔDEftNE.
ont donné l'exemple, le règne d'un Tibère, le gouvememenl par la terreur et par l'isolement n'est donc plus chose ifiriposi'» 8Îble. Que le despotisme soît royal ou révolutionnaîre ; qu'il naisse , sous forme de précaution et de sauvegarde , de cette réciproque et déplorable défiance qu'ont jetée les révolutions entre le souverain et le sujet , ou (ce qui est plus probable) qu'il revienne à l'abri, sous la conduite et pour là cause des révolutions : peu nous importe.
Et, par un point tout particulier, le despotisme moderne toucherait au despotisme impérial. Le despotisme des Césars se trouva, dès sa naissance, en face d'un ennemi que les tyrans des âges précédents n'avaient pas cotinu^ Avant ce siècle, la tyrannie avait frappé les hommes dans leur corps , dans leurs biens, dans leur vie ; elle ne s'était pas enco^ adressée à l'âme ni à la pensée , parce que l'âme et la pensée ne s'étaient pas rencontrées sur son chemin. La tyrannie césarienne, . la première dans l'Occident, trouva un obstacle et un ennemi à vaincre dans la conscience de l'homme , parce que , la première , elle rencontra devant elle autre chose que le paganisme. La première, elle se heurta contre une foi sérieuse, profonde , toute prête à obéir, tant qu'il ne s'agirait que de donner au prince ses biens ou sa vie, mais toute prêle à résister jusqu'à la fin s'il s'agissait de sacrifier sa croyanee ou son devoir. Lorsque Caligula ordonna aux Juifs de Fadorer et de mettre sa statue dans le temple de Jérusalem , il demandait la chose à ses yeux la plus simple et la plus facile, celle que tous les peuples païens lui accordaient sans répugnance et sans remords : leur résistance le confondit. Quand surtout
«uiv.; lire en entier ce remarquable morceau. L'auleur est depuis (tom. IV, p. 309, ch. 4) revenu sur cette pensée que nous croyons profondément vraie. U croît à une tyrannie pi us universelle, plus profonde et plus minutiense {teUt esl indcâtlfable), mais plus douce ; en d'autres termes, à liéaueoup de police et peu d'étehafavds. Qu'il songe cependant, quels ennemis cette tyrannie aurait à craindre et à combattj^e dans la liberté et Tintelligence humaine, si grandies depuis dix-huit siècles, et si ce serait trop contre elles de la police et des ëehafands !
Néron ou ses proconsuls entendirent, dans la bouche des premiers chrétiens, cette parole si juste et si naturelle pourtant : Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes , une telle réponse les irrita moins qu'elle ne les surprit. Tant Tantiquité élait loin de là ! tant elle se serait peu avisée de préférer la parole très-intelligible et très-menaçante du prince à la parole pour elle très-obscure et très-impuissante de Dieu ! Une guerre toute nouvelle commença donc sous les premiers Césars , la guerre de la force contre la foi , du despotisme antique contre un ennemi nouveau, la conscience.
Depuis ce jour, nulle tyrannie ne saurait se produire sans avoir à lutter contre la foi du chrélien et sans peser sur la conscience plus encore que sur la personne et sur les biens. Ce caractère n*a pas manqué à la tyrannie révolutionnaire î elle aussi, tout en proclamant safailsse et menteuse liberté, prétendait , comme Néron , qu'on devait lui obéir plutôt qu'à Dieu ; elle aussi brisait les autels , fermait les temples , et fit des milliers de martyrs ; lorsque, dans sa démence, elle imposait au prêtre ses infâmes serments, elle lui demandait un acte d'idolâtrie envers le despotisme des lois humaines, à peu près comme on demandait aux premiers martyrs de brûler de l'encens au pied de l'idole de César. Elle aussi proscrivit la prière et fit , du culte du vrai Dieu, un crime digne de mort ; elle aussi prétendit traîner, à ses ignobles fêtes, à son culte insensé de la Raison, ou à son culte tyrannique de la Liberté, l'adolescent et la vierge chrétienne ; elle aussi envoya le christianisme dans les catacombes^ et réduisit ses prêtres, comme les premiers disciples, à errer de village en village pour rompre, au péril de leur tête, le pain de vie aux fidèles (1). La
(1) Lisez seulement la loi sur les prêtres sujets à la déportation (39-30 tcndémiairc an II), qui ordonne que « ceux qui auront été trouvés munis d'un t)asseport délivré par un chef ennemi, ou qui seront munis de quelque signe révolutionnaire, seront dans les vingt-quatre heures livrés A Texécuteur... et mis à mort, après que le fait aura été déclaré constant par une commission militaire... Art. î. — De même, s'ils ont été depuis dans des armées ennemies ou dans des rassemblements d'émigrés...
persécution des Césars n'avait été , il s'en faut bien , ni aussi étendue , ni aussi universelle , ni aussi minutieuse , ni aussi savante. Le proconsul n'avait pas imaginé d'imposer quelque serment ou quelque sacrifice idolâtrique à la veuve chrétienne, avant de lui permettre de porter le pain aux pauvres ou le secours aux infirmes : et le comité de salut public poussa le raffinement de son despotisme jusqu'à éloigner, par la nécessité d'un serment, les pauvres religieuses du lit des malades (1). Le paganisme n'avait pas eu la pensée de s'attaquer à la pureté du prêtre chrétien , ni de tendre des pièges à sa vertu pour l'éloigner plus sûrement de la foi : il était réservé aux austères républicains du comité de salut public d'appeler à eux toutes les impuretés du sanctuaire, de se glorifier de tous les prêtres qu'ils parvenaient à faire faillir, d'accorder liberté , louange, récompense, à ceux qui avaietit foulé aux pieds leur serment et les saintes lois de l'Église (1).
Art. 2. — Ceux qui rentreront ou qui sont rentrés sur le territoire de la république... après avoir subi un interrogatoire... seront dans les vingt-quatre heures livrés à l'exécuteur après que les juges auront déclaré qu'ils ont été sujets à Ja déportation..' Art. 5. — S'ils demandent à justifier de leur prestation de serment... les juges pourront le leur accorder ou le leur refuser, selon les circonstances... Art. 7. — Sont déclarés sujets à la déportation ceux qui ont refusé ou rétracté le serment, et enfin tous ceux qui ont été dénoncés pour cause d'incivisme, lorsque la déclaration aura été jugée valable. Art. 10. — Les ecclésiastiques mentionnés dans Tart. 10, qui sont restés en France, seront tenus dans la décade de se rendre auprès de l'administration, qui prendra des mesures nécessaires pour leur arrestation, embarquement et déportation. Art. 14. ~ Ce délai expiré, ceux qui seront trouvés sur ce territoire... seront jugés conformément à l'art. 5. Art. 15. — Tout citoyen qui recèlerait un prêtre sujet à la déportation sera condamné à la même peine. Art. 17. »
(1) Loi du 3 octobre 1793 (15 vendémiaire an II). « Art. 1". Les flUes attachées à des ci -devant congrégations de leur sexe, et employées au service des pauvres, au soin des malades, à l'éducation ou à l'instruction, qui n'ont pas prêté dans le temps le serment déterminé par la loi, sont, dès cet instant, déchues de toutes fonctions relatives à ces objets. —Art. 3. Les corps administratifs sont tenus, sous leur responsabilité, de faire remplacer de suite lesdites filles par des citoyennes connues par leur attachement à la révolution. »
Les tricoteuses de la guillotine auraient fait de merveilleuses sœurs de Charité!
(1) Loi qui assure aux prêtres mariés la conservation de leur traitement, 19-27
Et pour comprendre combien est profonde cette hostilité contre la foi chrétienne et contre le sentiment chrétien, remarquez que jamais, même en leurs jours de mansuétude, lorsqu'ils ont bien voulu concéder à Fbomme une certaine liberté corporelle, les partis révolutionnaires n'ont voulu entendre parler de sa liberté morale. Us ont consenti à ouvrir les prisons, ils n*ont pas admis qu'on leur demandât d'ouvrir les temples ouïes écoles (1). Ils ont bien voulu que le patrimoine, le commerce, l'industrie des citoyens, fussent libres; mais quand le chrétien est venu réclamer d'eux la liberté de son culte, le respect pour sa conscience, les égards dus à sa foi, ils n'ont pas compris cette étrange folie qui lui faisait attacher une valeur à de telles misères ; ils se sont demandé par quelle singulière manie cet homme tenait à son Dieu autant qu'à son champ ou à sa vigne. Ils n'ont pas compris cela plus qu'un César ne le comprenait, parce qu'eux aussi étaient païens, et ils ont pu nous dire comme le procurateur Festus : « Tu es insensé, Paul, trop d'étude a troublé ta raison (2). »
Allons plus loin et disons même : le retour de l'esclavage antique serait-il impossible? Cette plaie hideuse, dont à cette heure nous, sommes occupés, grâce à Dieu, à faire disparaître loin de nous les derniers vestiges, est-il impossible qu'elle se rouvre au milieu de nous? Oui, sans doute, parce que la destruction de la foi est impossible ; oui, parce que le
juillet 1793. ^ Déportation des évéques, qui apporteraient quelques obstacles aux mariages des prêtres, 17-10 juillet 1793. — Procédures ayant pour objet des obstacles apportés au mariage des prêtres, 12 août 1793. -:.Les traitements des prêtres inquiétés à raison de leur mariage, sont mis à la charge des communes qui les ont persécutés , 17 septembre 1795. — Les prêtres mariés, ou dont les bans ont été publiés, ne sont point sijuets à la déportation, sauf le cas d'incivisme, 35-30 brumaire an II.
(1) F. entre autres les lois delà Convention sur Texercice du culte (7 vendémiaire an lY), rendues depuis le 9 thermidor.
(2) ... Festus magnà vocedixit : Insanis Paule; multsete litters ad insaniamconvertunt. Act. XXVl. 24.
Christian isttie ne peut périr. Mais si une société avait le malheur de se constituer en dehors du christianisme, elle serait amenée par la puissance des faits à organiser dans son sein quelque chose comme l'esclavage. Si les révolutions ont changé les rapports du prince au sujet, elles ont changé aussi les rapports du riche au pauvre. Le christianisme, en émancipant Tesclave, ne se contentait pas de le rendre libre ; il lui assurait dans la liberté les moyens de vivre. Il créait pour lui l'industrie, c'est-à-dire, qu'il assurait aux hommes les moyens légitimes, réguliers, de soutenir leur vie par le travail ; il créait pour lui la charité, c'est-à-dire qu'il assurait, pour les jours où le travail manque et pour les hommes qui sont incapables du travail, mille secours fournis par la libre et bienfaisante volonté du riche. Mais à mesure que le christianisme diminuerait de puissance dans un pays,'ces deux soutiens manqueraient également au pauvre. L'industrie lui manquerait, parce que son.travàil, imposé par une volonté égoïste, payé par une main avare, combiné non comme soUs la liberté chrétienne pour donner du pain au pauvre, mais comme sous la servitude antique pour donner des jouissances au riche, ne lui procurerait plus qu'une subsistance insuffisante, précaire, perpétuellement disputée, de jour en jour plus réduite. La charité lui manquerait, parce qtie le dévouement, qui est chrétien par sa racine, disparaîtrait avec le christianisme ; le temps, l'argent, la volonté, manqueraient pour soutenir le pauvre.
Ce ne sont point ici de chimériques terreurs : le monde déjà possède, à cet égard, un commencement d'expérience. Dans les pays que la réforme a écartés des véritables voies du christianisme, le travail a pu s'accroître, les procédés de l'industrie ont pu se perfectionner, et cependant l'état des classes inférieures est devenu plus inquiétant et plus menaçant chaque jour ; le nombre s'est accru de ceux que le travail ne nourrissait pas; la misère, la dégradation morale s'est accrue pour ceux-là même que le travail nourris-
sait (1). Et en face du problème posé désormais non devant l'Église , ^ mais devant la société , non à la con** science de l'homme, mais à la terreur du politique^ à quel remède a-tril fallu recourir? En certains pays, on a cru di* minuerle danger en favorisant l'émigration, moyen égoïste, cruel, insuffisant, et qui appartient au paganisme* Presque partout on a adopté la ressource païenne des frumentationsy et sous ce triste nom de taxe des pauvres, ou sous un nom équivalent, on s'est chargé, comme dans rancienne Rome, de nourrir par peur ceux qu'on n'eût pas nourris par chari té: institution désastreuse, et dès aujourd'hui insuffisante à soulager une plaie qui s'accroît hors de toute proportion avec les ressources. Chez nous même, si nous n'y prenons garde, une tendance funeste, en substituant la charité légale à la charité chrétienne , le règlement au dévouement, menace les saintes institutions de nos pères , et forcément en viendrait à établir, sous un nom quelconque , la taxe des pauvres.
Mais s'il en est ainsi dans des sociétés où le christianisme a encore tant de racines, que serait-ce si la foi manquait tout à fait? si ces ressources de la charité politique, qui déjà s'épuîsent, n'étaient plus aidées par aucun reste de charité religieuse? Que faire du pauvre, du prolétaire, de l'ouvrier, quand on lui aura été la foi qui le soutient dt la charité qui le console? Déjà trompé par la philosophie moderne qui lui a ravi les joies du cœur pour un bien-être matériel qu'elle ne lui donne pas, trompé par les révolutions qu'on a faites avec son aidcf et qui n'ont servi qu'à diminuer sa part dans le bonheur social, si on lui retire le secours de la foi, on le réduit à l'état de la brute : que faire sinon de le traiter comme la brute et de le museler? Ne faudrait-il pas en revenir forcément au système antique , et placer en masse la classe
(1) V. le résultat des enquêtes officielles faites en Angleterre devant la Chambre des communes.
52k UN MOT DU PAGANISME MODERNE.
laborieuse sous la domination absolue de la classe opulente, à la charge pour celle-ci de la nourrir? L'esclavage, en effet, n'est pas autre chose ; c'est le peuple réparti entre les riches qui le nourrissent, l'exploitent et surtout le contiennent.
Nous sommes loin, j'aime à le dire, de ce retour au despotisme, à l'esclavage, à toutes les flétrissures païennes ; je ne veux pas sonder ici une plaie profonde et qu'il ne faut toucher qu'avec précaution: nous sommes loin de là, et je discute ici de folles hypothèses que je repousse de toute la force de mon espérance et de ma foi. Mais ce que je sais et ce que j'affirme, ce que la moindre réflexion rend manifeste, c'est que toutes ces conséquences hideuses, révoltantes, impossibles, sont contenues dans l'abandon delà foi chrétienne ; c'est que l'homme ne saurait secouer le joug de la croix sans renoncer à tous les bienfaits de la croix, et sans se replacer dans toutes les conditions du paganisme; c'est que l'ignorance, la corruption, la dureté, païennes sont, après tout, le fond de la nature humaine, et du jour où la main de Dieu cesse de la soulever, c'est là-dessus qu'elle retombe.
Il y aplus : le coupable qui revient à sa première ignominie, l'Israélite qui, après s'être nourri de la manne', soupire après les oignons d'Egypte, ne redoutons pas l'énergique langage des saintes lettres, « le chien qui retourne à son vomissement (1), » est digne d'une plus lourde peine. Le paganisme avait ses excuses dans les ténèbres où- il était né; quelle excuse a la chrétienté abâtardie qui aurait abjuré son Dieu? Le peuple chrétien qui s'assimilera aux infldèles descendra plus bas que les infldèles. Quand « l'esprit immonde, disent les Écritures, sorti de l'homme, » veut rentrer dans sa première demeure, « il va prendre avec lui sept esprits plus méchants que lui, et ils entrent dans cet homme pour y habiter, et le dernier état de cet homme devient' pire que le
(1) Canis qui revertilur advomitum suum. Prov. XXVI. 11.
premier : ainsi ensera-t-il de cette génération détestable (1). » Le paganisme, en etTet, possédait au moins quelques traditions^ pieuses, quelques préceptes des anciens jours qui avaient traversé la corruption idolâtrique, quelques lignes de cette loi primitive dont parlent les poètes (2). Le paganisme, dans sa corruption, était encore le voile symbolique sous lequel reposaient bien des vérités. Lui, du moins, n'ignorait
(1) Tune vadit et assumit 8eptem alios spirilus secum ncquiores se» et intrantes habitant ibi : et fiunt novissima hominis illias pejoraprioribas. Sic erit et generationi huic pesaimiB. Matth. Xll. 45. Luc. XI. 26.
.(2) « Le devoir de vénérer les parents esl écrit en troisième ligne dans les tables saintes que le Juge suprême nous a données. »
TpiT&v TÎS' £v dî<Tu.îai;
Aîxai; •Ye-ypaTCTai Ms-yîaTCTÎaou. Eschyle, Suppliantes. 704.
« Ces lois des dieux, certaines, légitimes, quoique non écrites, qu'il n'est pas permis aux mortels d'enfreindre , qui n'ont pas été faites aujourd'hui, mais qui sont de tous les siècles, et nul ne sait en quel temps elles ont paru... »>
A-ypaiTTa Jtàa^aT.'îi ôewv
rï()|jt.i|i.a ^uvaaÔai ÔvtjtÔv ovÔ' ùkiç^^ol^m Où «Y^p Ti vuv -yî x«3^6è;, oùj! àei wott Z-J T*ÛTX, îtoùj'elç cî5'gv âÇ otoo' ^àvTi.
Sophocle, Antigène. 554 et s.
« Ces lois sublimes qui ont été enfantées dans le céleste Ether, dont l'Olympe est le seul père, qui n'ont pas été produites par la nature mortelle des hommes, qui ne demeureront jamais dans l'oubli, parce qu'en elles vit un grand dieu qui ne vieillira jamais. » Id, Œdipe roi. 805.
No|xci. .. ..
Ut^îffO^g;, oùpavicv ^% aîôa'pa TeKvuÔevTeç, &t ÔA.up.irc$ OaTTjp /xovc;, cu^a viv Ovarà Oudt; àvÉ^cûv ^TtxTev cù^i Mifiv irore Xà6* >caTa)cwjji.aaîv,
Mè^a; ev toûtoiç ôebç,
Où^é 'YTapa<n6£i.
Eschyle parle encore de cette loi qu'il appelle ipi^lpidv pLÙÔc; la parole trois fois antique. Coëph. 310. F. aussi 668. 529.
pas le devoir, de Fadoration : il était même tourmenté par le besoin d'un culte ; il avait d'imparfaites prières, mais des prières; des expiations inutiles, mais des expiations ; des sacrifices impurs, mais des sacrifices. Aujourd'hui aucune notion de la Divinité ne remplacera la notion chrétienne : le peuple qui cesserait d'être chrétien essaierait donc de vivre sans Dieu ! Aujourd'hui les idoles sont tombées et ne se relèveront jamais : ce peuple n'aurait donc pas même des idoles ! Aujourd'hui le sacrifice divin a pour jamais aboli les sacrifices terrestres, et les a dépouillés de toute la confiance que les hommes mettaient en eux : ce peuple n'aurait donc pas de sacrifices! Aujourd'hui nul ne croit à une expiation des fautes s'il ne croit à l'expiation par le sang du Sauveur : ce peuple n'aurait donc pas d'expiations ! Nul ne peut prier aujourd'hui, si ce n'est par le seul nom qui a été donné aux hommes pour les sauver, par le nom de Jésus-Christ (1) : ce peuple ne prierait donc pas !
D'un autre côté, le paganisme trouvait un secours bien imparfait sans doute, mais un se cours quelconque dans sa philosophie. Nous avons montré sa misère, nous avons montré aussi ses efforts vers le bien. Cet orgueil de la vertu, cette exagération de l'héroïsme était sans doute un point de départ bien vicieux ; mais du moins ces doctrines menaient-elles à quelques actes de dévouement et de courage qui élevaient le paganisme au-dessus de sa propre loi; mais du moins servaient-elles à maintenir un grand nombre d'esprits dans une sphère plus élevée que la sphère sensuelle ; mais du moins empêchaient-elles de disparaître tout à fait , dans l'éducation et dans la vie, un certain sens moral et un reste de goût pour la vertu.
Or, c'est là ce que la philosophie moderne, lorsqu'elle s'est placée hors du christianisme, n'a jamais su faire, n'a jamais
(1] Nec entm aliud nomen est sub eœlo daium homfnlbos, In quo oporteatoot salvos fleri. Act. apost. IV. 13.
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tenté. Loin de mettre son orgueil dans rhéroïsme, elle a mo^ destement compris qu'à d'autres appartenait la noble tâche d'encourager l'homme vers la bien ; elle a laissé la religion prendre seule parti pour la vertu. Quand elle n'a pas incliné dans l'autre sens^ quand elle n'a pas cherché une loi plus commode, elle s'est tenue, sur le chapitre des devoirs, dans un silence prudent, et ce qu'elle a fait de plus moral a été de renoncer à faire de la morale.
Aujourd'hui surtout, grâce aux prédications, dirai-je de la philosophie, dirai-je du panthéisme, donnerai-je un nom à ce qui ne saurait en avoir, à la plus vague, la plus indéfinie, la plus vide de toutes les doctrines, ne sommes-nous pas bien loin de l'orgueil stoique et de l'héroïsme de la vertu ? notre orgueil n'est-il pas celui des sens, et notre héroïsme celui de la satisfaction personnelle? On épargne, que dis-je, on exalte, on encense, on adore la chair, ce vieil ennemi que l'école combattait, et que l'Ëglise avait mis sous ses pieds. La gloire est de rabaisser l'âme, le progrès est de mettre au plus bas la pensée et l'intelligence, et l'on a fait de l'égoïsme une religion.
Et de cette morale philosophique, impuissante quand elle n'est pas vicieuse^ naît dans toute éducation qui n'est pas chrétienne (et combien peu d'éducations sont aujourd'hui sérieusement chrétiennes!), cette mollesse pour la vertu, cette vague et incomplète notion du devoir, cet affaiblissement de la conscience. On se contente d'instruire, on ne forme pas; en essaie de faire des savants, on ne pense pas à faire des hommes ; on favorise plutôt qu'on ne combat les vices et les fausses notions du monde, et l'on jette, en face de l'entraînement universel, ces consciences que l'éducation n'a pas fait grandir, que la foi n'a point armées, que n'a pas nourries une énergique intelligence du devoir. De là naît aussi, dans la vie et dans les mœurs, là du moins où elles ne sont pas chrétiennes, cette désaccoutumance de pensées plus hautes et d'une sphère plus intelligente que celle qui se borne au soin
de la fortune et aux jouissances du corps; de là cet effacement du sens moral, comme un certain jour on Ta très-bien appelé; cette facilité à composer avec le devoir , parce que le devoir n*est qu'obscurément compris ; cette absence de sérieux dans la vertu qui, habituée à plier, peut finir par se prêler à tout (1) : symptômes effrayants, parce qu'il n'est pas de danger ni de mal dont ils ne décèlent le germe ; symptômes que notre siècle reconnaît avec terreur, et auxquels il ne sait pas apporter remède ; symptômes qui, s'ils devenaient universels, mettraientle monde moderne au-dessous du monde païen. Car le monde païen lui-même, avec tant de vices et tant d'erreurs, avec les hideuses conditions sous lesquelles il vivait, lorsqu'il prétendait être vertueux, prenait plus au sérieux sa vertu.
Et ce qu'aurait de plus douloureux et de plus dégradant le retour de la tyrannie païenne , serait peut-être ceci : que la religion, la vertu, la pensée même, en ce qu'elle a de sincère et de sérieux, étant forcément chrétiennes, un pouvoir ennemi du christianisme leur ferait nécessairement la guerre. C'est que sachant le christianisme et le souvenir de la liberté chrétienne au fond et de l'intelligence et de la conscience humaine , il serait sans cesse armé pour comprimer la conscience et l'intelligence. Le despotisme des Césars, lui aussi, avait connu et combattu de tels ennemis ; mais la foi chrétienne n'avait pas encore fait leur pouvoir aussi grand que depuis elle l'a fait, et il faudrait d'autres armes que celles des Césars à qui voudrait aujourd'hui les étouffer. Il lui faudrait noyer, s'il se peut, la dignité de la raison et le sérieux de la foi sous l'oppressive préoccupation des jouissances et des intérêts matériels. Il lui faudrait encore (car les jouissances matérielles elles-mêmes n'enfantent-elles pas les agitations de la raison et les inquiétudes du cœur?) il lui faudrait, pour mieux dominer les générations naissantes, pratiquer dans
(1) « Le cœur se serre quand on voit que dans ce progrès de toute chose, la force morale n'a point augmenté. » Michelet, Hist. de France» tom. II, p. C22.
toute sa nudité ce principe que Tantiquité païenne, si Ton excepte deux ou trois petites républiques, n'a pas connu, que la révolution elle-même n'a osé qu'à peine mettre en pratique (1), ce principe qui fait des enfants la propriété de ce qu'on nomme patrie, qui à un âge marqué les arrache à leurs parents, afm, comme on le disait naguère avec une dureté sans doute irréfléchie, « de les frapper tous à l'effigie de l'Étal. » Il lui faudrait, en un mot, donner leur plein développement à cet ensemble de déplorables doctrines qui sont le fond plus ou moins déguisé de toute la prédication révolutionnaire, qui mettent le droit fictif des sociétés au-dessus de la justice, au-dessus de la famille, au-dessus de la conscience, au-dessus de Dieu. Il faudrait faire à ce qu'on nomme l'intérêt de la patrie, c'est-à-dire à l'intérêt d'une classe d'hommes, ou même d'un seul homme, qui s'érige en dieu, le sacrifice, non plus seulement des biens, de la personne, de la vie, mais de la croyance, des affections, de la pensée.
Mais « nous espérons de meilleures choses quoique nous parlions ainsi. » L'homme de peu de foi pourrait seul désespérer de notre siècle. Non-seulement la foi nous apprend que le christianisme ne saurait périr, et que jamais il ne disparaîtra de l'humanité tout entière ; mais encore nous ne pouvons croire , même dans un seul pays et dans une seule nation, au triomphe définitif du mal sur le bien, de la barbarie sur la civilisation, du paganisme sur la foi. Chaque époque est plus frappée de ce qui la louche, elle se croit volontiers le centre des destinées humaines, et la révolution qui s'accomplit sous nos yeux nous paraît toujours la plus grande
(1) La Convention déclare l'enseignement libre (loi du 29 frimaire, — 6 nivôse anll,Scct. l'*, art. 1*'). Seulement elle oblige les parents à envoyer leurs enfants aux écoles publique?, en leur laissant le choix de l'instituteur. Cette liberté, du reste, n'eût jamais éU< qu'apparente. Elle était contredite par la loi même. F. la déclaration des droits de 1791 , décrétant une instruction publique commune à tous les citoyeiiSy la loi de 1793 sur l'instruction publique, et la loi précitée , art. 4. 2. C. 15.