‹ Les Césars (volume 5)Chapitre 13 sur 65 · XVI. PROVINCES DE CÉSAR · texte numérisé non relu

XVI. PROVINCES DE CÉSAR

{Slipendiariœ, Caïus. II. 21.)

Egypte.

Syrie.

Galatie, Pamphylie et Pisidie.

Cilicie (et Lycaonie).

Lusitanle.

Espagne Tarraconaise.

Gaule Aquitaine.

— Celtique ou Lyonnaise.

— Belgique.

Alpes marilimes.

Dalmatie.

Mésie.

Pannonic.

Norîque.

VindéUcie.

Rhétie.

Quelques changements partiels curent lieu plus tard. J'aurai occasion de les Indiquer. F. Suétone, in Aug. 47, in Cl. 25. Dion. LX.

(1) Suétone, in Aug. 49.

(2) Sur le cens dans les provinces, V, Tit.-Livc. XXIX. 37. Suétone, in Cal, 8.— En Ciiicic, Tac., Ann. VI. 41. — En Gaule, Claudii oralio apud Grut. Tac, Ann. I, 31. H. C. XIV. i(î. Tit.-Liv., Ep. 134.Dion. LUI. 22.

au UNITÉ ROMAINE.

claves , rage et le métier de chacun d'eux , son patrimoine , son revenu, jusqu'à ses meubles et ses joyaux. Tous les cinq ans ou à peu près chaque terre était cadastrée , ses limites établies, sa valeur estimée ; on comptait jusqu'aux arbres (1). Ainsi, ressources agricoles, industrielles, militaires de l'empire, tout était revu et enregistré ; par ce travail rectifié à des époques fixes , la classification de la propriété subsista jusque dans les siècles les plus tardifs, et aujourd'hui même encore, dans l'Italie et dans le midi de la France, des héritages gardent le nom que leur donna il y a près de deux mille ans lagrimensor romain (2). Ainsi l'empire avait-il au point de vue officiel la plus parfaite conscience de ses forces ; et dans les siècles postérieurs, ce pouvoir prêt à crouler connaissait aussi bien ses ressources, maniait aussi facilement ses impôts, commandait aussi librement au sol et à la culture que peut le faire aucune nation moderne.

Or, ce fut sous Auguste que l'ingénieur Balbus, par un labeur que seules pouvaient rendre possible les traditions de plusieurs siècles et l'autorité du nom romain, parcourut l'empire, délimita le territoire de toutes les cités, arpenta les héritages, donna à la propriété provinciale, vague, diverse, illimitée, le caractère exact et invariable de la propriété romaine, et laissa par écrit la loi agraire du monde, le cadastre de tout l'empire (3). Ce fut alors aussi que des dénombrements eurent lieu à plusieurs reprises jusque sur le territoire des peuples libres et des rois alliés (4). C'est ainsi que Quiri-

(!) V. sur le cens et le cadastre, M. Delamalle, Economie politique des Romains, liv. I, ch. IC. n. 19.

(2) Ainsi fonds ComéZian, fonds Salvian cl beaucoup d'autres : Les fundi Roianus et Ceponianus cités dans les inscriptions , s'appellent aujourd'hui la Roana et la CépoUara, (M. Delamalle. Tbid,)

(3) Omnium civitatum formas et mensuras in commentarios condidit , et Icgcm agrariam per uniTcrsitatem provinciarum disUnxit et declaravit. Frontinus, de Colontia.

(4) Dans les années 725 et 72G (Dion. LIU, Lapis Ancyr.) 7^6. (Lapis Ancyr.) 760.

nus, préfet de Syrie , vint avec quelques hommes (1) faire le recensement aux lieux où régnait Hérode. Le scribe et Fagriniensor s'établirent à Bethléem, recevant les déclarations que chacun était obligé de venir faire dans sa propre cité (2) : et le premier navire qui partait pour l'Italie emporta les tables du cens, sur lesquelles, deux cents ans plus tard, Terlullien faisait voir aux Marcionites l'acte de naissance du Fils de Dieu (3).

A cette époque solennelle dans l'histoire du monde , l'empire de Rome était complet, le temple de Janus fermé, les institutions impériales étaient toutes debout. La puissance d'Auguste était parvenue à son apogée. Lui-même, que la guerre civile avait déjà mené dans l'Orient, la guerre des Cantabres en Espagne et dans les Gaules, achevait de parcourir le monde ; deux provinces seulement, la Sardaigne et l'Afrique, échappèrent à l'œil du maître (4). Sous un portique bâti tout exprès dans Rome , on voyait une carte du monde romain, œuvre merveilleuse pour l'antiquité , commencée deux siècles auparavant et enfin achevée par Agrippa (5). Et plus tard , Auguste qu'on appelait le père de famille de tout l'empire (6) , laissait, comme l'inventaire de sa maison , une statisti<|ue où étaient indiqués les provinces, les rois, les villes libres, le chiffre des impôts, la valeur des revenus, le nombre des soldats, des troupes auxiliaires et des vaisseaux (7).

(Selon Josèphe, Ant.XVU. 16. XVUI. 1.) 766. (Suétone, inAug. 10. Lapîs Ancyr.) Ajoutez le recensement qui eut lieu Tannée de la naissance de J.-G., quelques années avant l'ère vulgaire (Luc. U. 1. Eitvtto ^è..., tÇ^c ^o^a rapà KaCvapo^ AupuoTCu éiro-fpo^todAi Tïôaav rh 6uccu{ASvnv).

(1) Xuv (SXt^ciç. Josèphe, XVII. 24.

(2) Koi( JiropiuovTO irocvTiç àiro^pâçeoôo», iMoaro^ iU Tf.v t'Tiàv noXiv. Luc. H. 3.

(3) Ex censibns sub Augusto actis gcnus Christi Inquirere potcsUs. Tert., adv. Marclo. IV. 19. Eusèbe, Hist. Eccl. I. 6. Saint-Justin., Apol. II.

(4) Suét., in Aug. 47. Dion. LIV. 67. — (6) Pline, H. N. III. 2. 3.

(6) Paterfamllias tptius iroperii.

(7) Suét., in Aug. cap. ult. Tac, Ann. I. il,

ii« UNITÉ ROMAINE.

Ce monde ainsi organisé» revu et dénombré par Auguste» marcha ensuite comme de lui-même. La politique défiante et retirée de Tibère, qui n'accorda pas un bienfait, ne chercha pas une conquête ; la démence de Galigula, qui jetait le droit de cité à des villes entières parce qu'elles avaient eu Thonneur de donner naissance à Tun de ses favoris ; Timbécile assujettissement de Claude, qui laissait vendre àTencan tous les privilèges de Fempire : tout cela sans doute portait coup aux traditions d'Auguste, mais ne les brisait pas ; tout cela préparait une décadence déjà visible, mais peu avancée encore. César gouvernait le monde plus aisément qu'il n'eût gouverné un seul peuple. Ici les paroles du rhéteur n'ont rien d'exagéré : « Il semble que, comme un seul pays ou une seule nation, le monde entier obéisse en silence, aussi docile que sous le doigt de l'artiste peuvent l'être les cordes de la lyre.... Celte puissance de l'empereur qui gouverne toute chose inspire à tous une telle crainte, qu'il semble connaître nos actions mieux que nous ne les connaissons nous-mêmes. On le redoute et on 'le révère comine un maître présent et ordonnant à l'heure même Une simple lettre gouverne le

monde (1). »

Et cependant les anciennes traditions politiques commençaient à s'affaiblir. Ce n'était déjà plus cette sagesse de l'antique Rome et sa modération dans la conquête : celle de la Bretagne fut sans motif el sans mesure, pleine d'outrages et de violence. Ce n'était plus celte même piiidence dans la fondation des colonies : Claude en établit quelques-unes (2) ; mais les colons dégénérés étaient plus pressés de bâtir des théâtres que des remparts, choisissaient les plus beaux sites

(1) Aristide^ rhetor, de urbe Româ.

(2) Gamulodunum en Bretagne. Tac, Ànn. Xll. 32. XIV. 31. Cologne ( Coiom'a AgHpjnna), an 51. Tac, Ann. Xn. 27. Pline I. 67. IV. 20. 55. C9. La ville dea Jubona (vers Tan 40), prèg de Ck)logne. Tac, Ann. Xlil. 57. Ptolémaîs (Acé) en Syrie. Pline. V. 19. Archclais en Cappadoce. Id. VI. 3. Tradncta Julia, Lysse, Tingi, Tanger et Lyxos en Afrique. Id, V. 1. Sicuni en Dalmallc. Id, îll. 22.

ORGANISATION D'AUGUSTE. il?

plutôt que les lieux les plus sûrs (1). La colonie n'était plus cette solennelle installation de la légion romaine avec ses étendards, ses chefs, ses cohortes : c'était une cohue, dit Tacite, plutôt qu'une colonie (numerus magis quàm colonia) (2) ; des soldats pris de côté et d'autre , sans unité et sans lien ; plus tard même des affranchis du palais venaient s'établir dans une ville que souvent l'ennui leur faisait quitter : et ce nom glorieux de colonie romaine ne fut bientôt qu'un vain titre donné ou retiré par le caprice des Césars.

Les rois, à leur tour, n'étaient plus des feudataires , gouvernés, mais protégés par une puissance suprême ; ce n'étaient plus, comme sous Auguste, des membres d'une même famille , liés étroitement par une autorité presque paternelle; c'étaient des esclaves (3) , parfois puissants ou riches , par là suspects, ou bons à être dépouillés. « Cinq rois étaient réunis à Tibériade, auprès du roi des Juifs, Agrippa, quand le préfet de Syrie, Marsus, vint l'y voir. Agrippa vint à sept stades audevant de lui , dans un même chariot avec ces cinq rois. Mais Marsus considéra comme dangereuse pour l'empire cette rare union entre des princes, et leur signifia de retourner chacun dans son royaume (4). » César donnait et reprenait les couronnes, augmentait ou diminuait les royaumes (5) , citait un

(1) Ainsi poor Camulodunam. Tacile, loc. cit. — (2) Annal. XIV. 27.

(3) "Reges inservientes, » dit Tacite, Hist. H. 81.

(4) Josèpbe, AnUq. XIX. 7. IL dit encore : « Agrippa s'occupa de relever Jérusalem, et il l'aurait rendue si forte que personne n'eût pu la prendre. Mais Marsus en ayant donné avis à Tempereur, celui-ci lui manda de ne pas continuer. »

(5) Ainsi Tibère ôte la couronne aux rois de Cappadoce, d'Arménie, de Comagène, etc.. (Tac, Ann. II. 40. 42. 56. Dion. LVII. Josèphe, Ant. XVHI. 6. Strabon. XVI). Caligula rétablit les rois destitués par Tibère : Sohème en Arable, Cotys, dans la petite Arménie, Hlismétalce en Tbrace, Polémon dans le Pont, Agrippa en Judée (Josèphe, Ant. XVHI. 8. 0. Dion. LX); puis les dvtrène pour la plupart. Claude les rétablit une seconde fols; puis ôte le Pont à Polémon pour le donner à Mithridate, donne le Bosphore à Cotys, fait roi Cottius, elc... Néron supprime les royaumes de Polémon et de Cottius. Dion. LX. Rome , dit St. Jean , {yjM9% ^axkiivf ini twv PftotXiMv T^; pi;. Apoc XVII. 18. F. encore page 67, note 1.

roi devant lui» le retenait éternellement à Rome, et faisait dire au préteur voisin de gouverner ses Élats (1). César faisait accuser les princes par les délateurs, juger par le sénat, charger de chaînes, exiler, mettre à mort.

Elle-même , Tindépendance des villes libres et des municipes était atteinte. L'arbitraire des gouverneurs, les empiétements de Tadministration impériale , la toute-puissance de César, qui se proclamait duumvir d'un municipe et envoyait un préfet le gouverner à sa place , faisait redescendre la ville libre au rang de ville sujette, la ville romaine au niveau de la ville étrangère. La législation propre à chaque cité (2) s'effaçait peu à peu , et ces mots , municipe, colonie, devenaient des termes vagues , dont on se servait sans en avoir le sens distinct (3).

Enfin les institutions militaires commençaient à dégénérer. L'affaiblissement physique et moral (4) de la population italique (5) obligeait de recruter les légions d'abord parmi les Romains des provinces, ensuite parmi ceux qui n'étaient pas Romains , quelquefois même parmi les affranchis et les esclaves (6). La politique défiante des empereurs, redoutant

(1) Saéione, in Tlb. 37. Tac. H. 42.

(2) Ainsi la loi du cens (Tabol. Heracl. pars. ait. lin. 68-64], la loi des élections (/d. second, pars. Cic. , Fam. VI. 18) devenaient les mêmes pour tous les municipes d'Italie. Les villes perdaient le droit de battre monnaie ( F. Eckel , des monnaies), que c[uelques-unes avaient encore sous Auguste. Strab. IV.

(3) Aulu-GeQe. XVI. 13. Municipes et municipia verba sunt dictu facilia et usu obvia... Sed profectè allod est , aliud dicitur : quotius enim ferè nostrûm est qut cum ex colonià sit non se munlcipem... esse dicatP etc.

(4) Tibère fut chargé, sous le règne d'Auguste, de visiter les ergastuies de l'Italie dans lesquels on renfermait, disait^on, non-seulement des voyageurs arrêtés sur les routes, mais même des hommes .^ qui ce lieu servait de refuge, pour échapper au service militaire. Suét., in Tib. 8. Un grand nombre d'hommes se coupaient le pouce pour se rendre incapables de servir. (Suét, in Aug.). De là notre mot poUron (pollice trunco). — (6) V, tome ï, pages ï98 et 38?.

(6) Sur les affranchis et les esclaves, V. tome 1, page 198. Sur les provinciaux et les non-Romains, V. Tacite : » inops Ilalia, Imbellis urbana plèbes, nihil in legionibus validum nisi quod exlemum » ( Ann. III. 40). Tibère parle de faire un voyage

ORGANISATION D'AUGUSTE. lia

leurs soldats, ne demandait pas mieux que d'en affaiblir et'le nombre et la discipline.

Ainsi tout déclinait, mais déclinait lentement, parce que la tradition antique était puissante , parce que la grandeur du nom romain ne pouvait s'effacer en un jour. Tout déclinait, sans que l'empire souffrît d'une manière trop évidente ; c'était un édifice qui reste longtemps debout par sa masse , après que ses fondements sont minés.

Une grande crise l'attendait pourtant. La mort de Néron et les troubles qui la suivirent furent un signal de révolte, auquel répondit tout ce qui restait encore de nationalités vivantes dans le monde romain. Rome, épuisée par ses propres discordes, dégoûtée d'elle-même par cinquante ans de tyrannie , Rome devait néanmoins résister ; et cette insurrection rhénane, cette ligue gallo-germaine tomba devant quelques légions, qui ne savaient pas au juste pour quel empereur elles combattaient.

Le récit de cette révolte et de cette crise n'appartient pas à mon sujet. Mais une chose est à remarquer : ce qui sauva Rome, ce fut sans aucun doute la sympathie des peuples devenus Romains, opposée à la haine de quelques peuples chez qui le sang barbare bouillonnait encore. Ce qui sauva Rome, c'est cet ensemble de faits sur lequel nous l'avons montrée édifiant son pouvoir. Lisez dans Tacite, au moment où des peuples gaulois sont prêts à se révolter (an 70), comment

dans les proTinces pour veiller au recrutement de l'armée. IV. 4. Levées dans les provinces. Hist. IV. 14. Agricola. 31. Annal. XVI. 13. F. aussi Hist. III. 47. 50. Les soldats légionnaires appelés par opposition aux prétoriens, « miles peregrinus, provincialis, externus. » Hist. II. 21. «Si la Gaule secoue le Joug, quelle force demeurera à l'Italie ? N'est-ce pas avec le sang des provinces que Rome a subjugué les provinces? » Hist. IV. 17. Enûn, les inscriptions du temps de Vespasien et de Domitien établissent que , dans les guerres civiles qui suivirent la mort de Néron et qui avaient créé tant de soldats, beaucoup d'étrangers avaient été reçus même dans ces cohortes que Ton appelait spécialement cohortes romaines. Gruter, Thésaurus. 571, 573, 574.

leur parle un chef romain pour les retenir dans Tobéissance : « Ce n'est pas Tambilion, dit-il aux Gaulois, qui amena les Romains sur votre territoire. Ils y ont été appelés par vos ancêtres eux-mêmes, las de leurs discordes, opprimés par les Germains, qu'ils avaient fait venir comme alliés.... C'est alors que nous nous sommes établis sur le Rhin , non pour défendre l'Italie, mais pour empêcher un nouvel Ariovist de devenir le tyran des Gaules.... Aujourd'hui rien n'est changé: les Germains brûlent toujours des mêmes désirs ; la sensualité, l'amour du gain, la passion du changement, les poussent toujours à quitter leurs marais et leurs bois pour envahir vos riches domaines.... Rappelez-vous que la guerre et la tyrannie ont affligé la Gaule jusqu'au moment où vous vous êtes placés sous notre tutelle ; et nous, au contraire, attaqués tant de fois, nous ne vous avons demandé , en vertu des droits de la victoire, que ce qui était nécessaire pour le maintien de la paix. Car, sans soldats, point de sécurité pour les peuples sans paye, point de soldats; sans impôts, point de paye. Tout, au reste, demeure commun entre vous et nous ; vous-mêmes êtes souvent les chefs de nos légions, vous-mêmes êtes appelés au gouvernement de cette contrée ou d'autres provinces. Quand les princes sont modérés , leur modération vous profite comme à l'Italie; quand ils sont cruels, plus éloignés, vous avez moins à souffrir. Le faste d'un gouverneur, l'avidité d'un proconsul , sont des maux inévitables qu'il faut supporter, comme on supporte une inondation ou un orage.... Au moins y a-t-il quelques intervalles de bien. Mais , sous le règne d'un Tu lor ou d'un Classicus, vous attendez-vous à une domination plus modérée ? Vous faudra-t-il de moindres tributs pour lever des troupes contre les invasions des Bretons ou des Germains? Et les Romains une fois expulsés (puissent les dieux nous garder de ce malheur!), que devons-nous attendre, si ce n'est une guerre universelle? Huit cents ans de sagesse et de bonheur ont formé cet édifice de l'empire romain ; il ne peut être détruit sans écraser ceux

qui le détruiront. Et le danger sera plus grand pour vous qui possédez les biens et For, cette grande cause de guerre. Aimez donc et soutenez la paix du monde ; aimez cette ville qui accorde des droits égaux aux vainqueurs et aux vaincus (1). »

Tout est là : dans cette harangue prêtée par Tacite à un soldat illettré, « qui n*a jamais su, dit-il, qu'affirmer par ses armes la puissance romaine , » vous touchez du doigt ce que j'ai laborieusement développé. Cette intervention de la force romaine, toujours sous le prétexte de la défense et par amour pour la liberté des peuples ; — celte domination tout amicale, qui n'a des armes que pour votre sûreté et ne réclame des tributs que pour vous protéger ; — cette paix universelle, à l'ombre de laquelle les peuples se civilisent, s'enrichissent et se reposent ; — ces concessions de privilèges, égaux parfois aux siens, par lesquelles Rome attire les peuples dans son sein : — hors de la domination romaine, au contraire, la guerre, le pillage et l'impuissance à se défendre ; — et enfin la masse colossale de cet empire, œuvre du temps, de la vertu et des dieux, que les forces humaines peuvent ébranler, peutêtre même abattre, mais qui retombera, comme le temple de Gaza, sur le téméraire qui voudrait en renverser les colonnes : voilà les arguments que Rome proposait au monde , et que le monde acceptait.

En effet, Rome avait créé une si vaste unité , que l'idée de sa ruine épouvantait comme l'idée d'un incalculable désastre. Les peuples, môme quand ils se révoltaient contre les princes, ne se révoltaient pas contre Rome. Hors d'elle, il était difficile de concevoir paix, liberté, bien-être, et le retour à leur indépendance primitive n'eût été qu'un retour à la barbarie (2). En- un mot , la domination romaine pouvait

(1) Discours de Cciialisaux TréTirs et aux Ungons. Tacite, Hist. lY. 74.

(2) lis ne voudraient pas plus se passer de Tempire, dit le rhéteur Aristide, que ceux qui naviguent ne vou('iaicnt se passer de pilote. De urbe Romd.

être acceptée comme seule protectrice et seule possible.

C'était, certes, une grande œuvre de la Providence que cet empire préparé depuis des siècles par tant de courage , de force, de patience ; qui se trouvait Théritier de tous les grands empires de Sésostris, de Cyrus, d'Alexandre ; qui réunissait sous une même loi, et la Bretagne sauvage encore, et la Gaule à peine sortie de la barbarie, et la Grèce mère de toute civilisation', et l'Egypte qui avait instruit la Grèce, et l'Asie occidentale , point de départ des races humaines. Les trois grands rameaux de la famille terrestre, celui de Sem , celui de Cham et celui de Japhet ; les idiomes de chacun d'eux multipliés en mille branches diverses; les grandes civilisations et les grands cultes de l'Egypte, de la Gaule, de la Grèce, de la Judée ; la beauté d'Éphèse, la richesse d'Alexandrie, la gloire de Sparte, la science d'Athènes, la sainteté de Jérusalem, la fortune naissante de Londres et de Lutèce, tout cela profitait à la grandeur et à la gloire de Rome. Le monde avait-il jamais vu rien de pareil? Rome ne semblait-elle pas appelée à refaire ce que Babylone avait défait et à renouveler l'unité du genre humain par Funilé de son pouvoir , l'unité des langues humaines par l'unité de sa langue, l'unité des religions par la révélation de cette grande vérité dont les sages pressentaient l'approche !

Rome est dans l'histoire le symbole de l'unité comme son nom est le signe (1), les uns disent de la maternité, les autres de la force et du courage (2). C'est elle en effet dont la force devait unir le monde , dont la puissante mamelle devait l'allaiter. L'unité matérielle et là force politique résidèrent cinq

(1) Ruma, mamelle.

(2) Ptt{iy), « Ville puissante, Tille souveraine, ville louée par la voix de TApôtre, donne^nouB le sens de ton nom ! Rome est le nom de la force chez les Grecs, de la hauteur chez les Hébreux, • dit St. Jérôme. Advers. Jovin. II. Juste-Lipse rappelle à ce propos le mot allemand Ruhm, gloire, et le nom de Rumes, donné par les Indiens aux guerriers courageux (de Mag. Rom. I. 2].

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