INFLUENCE DE L\ PHILOSOPHIE GRECQUE
respire et elle marche. Les dieux ne sont plus des éléments, des forces aveugles ; Hésiode, Homère surtout, en font des hommes; eux aussi ils marchent, respirent, vivent. Le dieu descend jusqu'à l'homme par ses fourberies et ses vices; l'homme monte jusqu'au dieu par sa valeur ou ses travaux. La donnée orientale de l'émanation selon laquelle Thomme n'est qu'un atome du grand dieu et ne vit que dans le grand tout, est effacée par celle de l'apothéose , qui installe dans rOlympe la personne et la figure humaine. La métempsycose dont les longues migrations aboutissent toujours à une fusion de rêtre partiel dans l'Être total , fait place à une notion indistincte et grossière, mais à une notion quelconque de l'âme immortelle. Au symbolisme sacerdotal se substitue la mythologie populaire, à l'enseignement rituel la poésie des rhapsodes et des artistes, à une religion despotique qui s'impose à l'homme et qui Taccable, une religion familière et commode qu'il a faite à sa hauteur et avec laquelle il se joue.
Quant à la religion romaine, elle n'a pas de caractère philosophique qui lui appartienne en propre. Elle n'a ni le symbolisme de l'Orient, ni la poésie de la Grèce ; elle est toute sérieuse , mais en même temps toute pratique. La religion grecque est surtout une mythologie, la religion romaine est surtout un culte. Qu'elle soit plus ou moins étrusque, pélasgique, Sabine, elle est empreinte par-dessus tout du caractère essentiellement domestique et politique de la vie romaine. Ses fables pour être moins poétiques ne sont pas moins absurdes que celles de la Grèce; seulement elles sont imposées par une tradition politique qui exige le sérieux et le respect. La liturgie est grave, précise , minutieuse ; c'est une loi de l'état à laquelle l'État exige obéissance, une science réservée aux pontifes et solennellement conservée par eux. Enfin la religion romaine a sa morale, plus positive et plus formelle que celle d'aucun culte païen. Ce n'est pas la morale de l'homme individuel : le bonheur de ce monde, la félicité de l'autre vie, la satisfaction des consciences, la bonne renommée elle-même II. ' n
i6S DÉGADENGB DES REU6I0NS NATIONALES.
n'est pas son but. Cette morale est celle de la famille» et par la famille de la cité ; son but est le bien-être» Tagrandissement» la gloire de la chose publique. Les vertus romaines» le courage dans la guerre» la modération dans la paix» Téconomie dans la maison» la fidélité dans le mariage» sont des vertus patriotiques» enseignées et pratiquées comme telles. Elles sont au fond la grande cause de la puissance romaine. Rome dégénérée n'a fait que suivre la route que Rome austère et pure lui avait rendue facile ; elle a achevé de conquérir le monde» déjà vaincu à demi par des vertus qu'elle n'avait plus.
Au reste» ce caractère politique de la religion» plus marqué à Rome » ne manquait pas non plus à la Grèce. S'il y avait chet elle un côté de la religion plus positif» c'jpst celui qui touche à l'ordre politique. Dans plusieurs de ses cités» la patrie était le grand dieu » et le patriotisme la grande morale. Les religions étaient puissantes » non par ce qu'elles pou* valent avoir de philosophique et d'absolu» mais au contraire» par ce qu'elles avaient de local» de national» de relatif. Elles étaient aimées» non comme une vérité offerte à tous les hommes» mais comme une propriété donnée à un seul peuple; et deux siècles plus tard» après que la philosophie et i^urtout le christianisme avaient apporté tant de notions nouvelles» nous voyons encore Celse ne pas comprendre qu'il pût y avoir une loi et un dogme communs à toutes les nations» et que les Cappadociens ou les Cretois adorassent jamais le même Dieu que les Juifs (1).
Aussi» dans les rits solennels» c'était la cité» plutôt que l'homme» qui adorait» qui priait» qui sacrifiait» qui méritait» qui expiait» qui était protégée. La prière commune était une prière toute politique. Chez les peuples Doriens de la Grèce» et à Rome dans une certaine mesure» l'homme n'était que le membre ignoré d'un vaste corps. Dans l'ordre politique» la
(1) QeiiN apod Origeti. contra Gela. V,
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patrie ne lui reconnaissait aucun droit absolu ; dans Tordre Ihéologiquè» la nature universelle Tabsotbait dans son seiA Du la diviDité distraite et oublieuse le négligeait. La famille, la tribu ^ la nation^ étaient tout. Le sentiment héréditaire effaçait le sentiment personnel.
Aussi la notion de la vie future, base aujourd'hui de toute morale possible» ne servait point de base à la morale des religions antiques. Nulle doctrine religieuse ne la niait; mais on la laissait se perdre ou dans les rêveries confuses et arbitraires de la poétique théologie des Hellènes, ou dans les transmigrations sans fin de la métempsycose ègyplîenne , oU dans ce panthéisme oriental, qui effaçait, avec le sentiment du moi, notre croyance première à Tétemelle durée de notre être. Dans ce vague et cette incertitude du dogme religîetlx, l'homme, qui a besoin d'avenir et d'un avenir infini, unissait, pour le trouver, sa vie à celle de ses aïeux et à celle de ses descendants ; au lieu de prolonger sa vie dans une douteuse éternité, il la prolongeait par le sentiment plus intime dé l'hérédité. Pour lui, Kmmortallté de la famille, de la tribu, \ de la patrie remplaçait en une certaine mesure Timmortalité de son âme. L'histoire devait payer à sa race les promesses que la religion avait à peine faites à ses mânes. L'Elysée du Romain, c'était la grandeur future de Rome. Les vertus , le patriotisme et la gloire antiques viennent de là ; ce sont des vertus civiques transformées en vertus religieuses. Là trouvèrent toute leur force les peuples politiques du paganisme. Le patriotisme de Rome et de Sparte n'eut point d'autre base.
Mais, même chez ces nations, l'homme n'étaitril pas toujours le même? N*avait-il pas, là aussi, des craintes, des espérances, des besoins personnels? N'avaiUl à demander pour lui-même ni soulagements, ni expiations, ni lumières? Consentirait-il sans réserve à aliéner son être dans l'être commun de la cité, comme TOrienlal consentait à absorber son âme dans l'être universel de Dieu?
i6& DÉCADENCE DES RELIGIONS NATIONALES.
Non^ rhomme et Tindividualité humaine protestaient dans les mystères. Les mystères étaient la partie dévote du paganisme. L*homme y reprenait le pas sur la cité ; là, il lui était permis de penser aux satisfactions de son âme plus qu*aux intérêts de sa patrie. Le Romain et le Dorien venaient là s'affranchir et se reposer de leur esclavage de citoyen. Là, il y avait une religion où chaque homme avait sa part; des prières, des interrogatoires sacrés, des cérémonies, des purifications pour chaque homme. L'initié, bien supérieur au citoyen, devenait l'ami personnel de la divinité, l'homme trié parmi ses semblables avec le van sacré et par un regard tout personnel du dieu. L'eau des ablutions n'était pas, comme dans le culte officiel, épanchée çà et là sur les murs et le pavé de la ville ; chaque homme participait à ce baptême. Chacun venait là faire pénitence et attendre l'expiation pour ses fautes. Chacun, admis par degrés à la connaissance des mystères, avait sa part dans la science, sa part dans le bonheur terrestre que le ciel accordait aux inities, sa part enfin dans les joies de l'Elysée. On avait donc là d'une manière un pQu plus précise la pensée d'une vie à venir. On soupçonnait quelque chose de cette sublime notion des rapports directs entre chaque homme et Dieu, par lesquels chaque homme a les soins et le regard de la Divinité autant que s'il était seul au monde. C'était comme un faible rudiment et une indication symbolique de ce glorieux individualisme que la foi chrétienne a apporté sur la terre, mettant l'âipe d'un seul homme, chose immortelle, au-dessus de la famille, de la nation et de l'État, que dis-je? au-dessus des intérêts temporels de l'humanité tout entière, choses terrestres , choses périssables.
Les mystères semblent venir tous d'une même source. Dans tous, ou dans presque tous, se retrouvent, sous des noms divers ou des formes différentes, le mythe égyptien de l'immolation d'Osiris, la dispersion de ses membres, les douleurs et les recherches d'Isis, enfin son succès et sa joie. Dans cette fable, diversement contée, on trouvait toute une cosmogonie,