II
des superstitions étrangères, ne sauraient arrêter l'insatiable avidité du fanatisme romain. Rome, lasse de ses adorations inutiles auprès de Jupiter et de Mars, se fera grecque, chaldéenne, syrienne : la syrienne Astarlé est le seul dieu que Néron adore. Rome se fera juive, non pour rendre hommage au vrai Dieu , mais pour ajouter quelques pratiques de plus au catalogue de ses rites : bien des Romains redoutent le jour du sabbat, bien des lampes s'allument sur des fenêtres obscures aux jours de fêtes prescrits par Moïse (1). Rome surtout se fera égyptienne : Tempereur Vespasien ira consulter les dieux de Memphis ; les temples d'Isis et de Sérapis se relèvent au milieu de Rome (2) avec leurs obélisques , leurs hiéroglyphes, leurs statues nombreuses, les réduits obscurs qui servent aux supercheries et aux infamies de leur culte ; c'est de toutes les religions la plus populaire parmi les Romains et surtout parmi les Romaines.
Après les religions viennent les mystères. Les mystères enfoncent Thomme plus profondément encore dans les ténèbres de l'inconnu, dans les frayeurs et les espérances superstitieuses. Les mystères ne se cachent plus dans le secret des temples; ils courent les rues, ils s'ouvrent au peuple; au coin de chaque borne , un charlatan est prêt à vous initier
(1) Ce n'est pas iei le lieu de traiter en détail ce fait dn preaéiytieiBe Jn^wqoe et de l'adoption par certain païens de tout ou partie des pratiques Juives. Y. Horace. I. Sat. IV. V. ult... Juvénai. XIV. 96, Ovide, de Arte Amandi. I. 75. Sénèque, Ep. 95. Perse. V. 180... Josèphe, Antiq. XVIII. 5. Gontrà Apion. Remarquez en particulier ce passage d'Horaee :
Hodie tricesima Sabbata. Visne
Cartis Judsis oppedere? — Nulla mihi unqnàm Relligio. — Ignoscas. Sum paulo infirmior, cnos Hqltorum I. Sat. X. 67.
(2) Dans la neuvième région de Rome, auprès des Septa JuUa, vers les lieux où est aujourd'hui la Minerve. V. Juvénai, Sat. VI. 11 y avait eneore on temple de Serapis dans la sixième région, auprès de Sainte-Agathe. F. enoore Josèphe, de Belle. VII. n.
avec mille cérémonies révoltantes. Le larmoyant Adonis, Tefféminé Âttys, les Cabîres au gros ventre^ tous ces dieux, objets des adorations secrètes , ont leurs députés mendiants qui leur recrutent des initiés dans les carrefours de Rome. Le dieu est austère et sombre, il impose des privations et des jeûnes, il ne laisse même pas à Thomme le repos de la nuit (1) : le dieu est sanguinaire, les épreuves sont effroyables; les impuretés de son culte inspirent le dégoût. Qu-importe! la superstition ne reculera pas. La chaste jeune fille viendra chanter aux obscènes Thesmophories ; le délicat, Télégant Romain, qui baigne sa belle peau et peigne sa belle chevelure, ira dans les sanglantes cérémonies du culte de Cybêle se placer sous des barreaux de fer pour recevoir sur lui le sang tout chaud de la victime ; une faible femme rompra les glaces du Tibre pour se purifier dans ses froides eaux, puis, à demi nue et tremblante, traversera le Champ-de-Mars sur ses genoux ensanglantés.
Tout estril épuisé? Nulle superstition ne rester-l-elle eneore? L'âme humaine a soif de croire, d'interroger, de toucher par un point quelconque un pouvoir supérieur à elle. Si les dieux demeurent inabordables à la prière, le destin ne le sera peutêtre pas à la divination. Viennent donc les sciences occultes. La science officielle de rËtrurie est tombée en ipépriti les augures ne peuvent se regarder sans rire , leur secret s'est laissé voir à nu. Mais l'antique et savstnte Asie n'aura- t-elle pas à nous offrir des déceptions moins grossières? Auspices arméniens; astrologues de Chaldée, augures de Phrygie, divinateurs de rinde, sorcières de Thessalie, venez : expliquez au peuple romain ce rêve qui l'inquiète. Promettes-Iui le testament de ce vieillard qu'il obsède de ses soins, et qui ne veut pas mourir. La foudre est tombée ici : que signifie-trelle ? Les lignes de ma main, que veulent-elles dire? Chaque présage a son devin. L'incantateur n'est pas astrologue, le chi-
(0 Damnant et irrogantclbOB... ne quieto qaidem somno. Pline. H. 7.
romancien n'a rien à faire avec les morts. On compte jusqu'à cent espèces de divinations différentes.
Saluez surtout ce grand homme. Il est martyr de Tastrologie. Il a sur lui la marque des fers ; il a longtemps habité le rocher de Séripbe ; un général à qui il avait promis la victoire, vaincu, Fa tenu en prison; César ne lui a pardonné qu'avec peine. Si vous êtes riche, attachez-le à votre maison (1) : on a chez soi un valet astrologue, comme on a un valet cuisinier, un valet homme de lettres et un valet médecin. A tant par jour, vous aurez près de vous un de ces confidents du ciel : « espèce vénale sur laquelle ne peut compter ni la puissance des grands , ni l'espérance des petits ; gens que Rome proscrira toujours et gardera toujours (2). » — « Nui astrologue n'aura de génie s'il n'a été condamné (3). » . L'astrologie, en effet, cette superstition de l'athée, est la superstition dominante de ce siècle. <( Grands et petits, ignorants et doctes se précipitent vers l'astrologie (4) ; » César qui la persécute, la persécute parce qu'il y croit. Auguste et Agrippa ont eu recours à elle; Tihère adorait Thrasylle son astrologue, pendant qu'il faisait crucifier Pituanius, l'astrologue du peuple (5) ; Néron avant de tuer Claude (6), Galba avant de se révolter contre Néron, Othon avant de faire mourir Galba (7), consultent les devins ; et le médecin à la mode
(1] « Poppée itvalt, dans la partie secrète de sa maison, beaucoup d'astrologues qui avaient eu la plus détestable part à son mariage avec Néron. » Tac, Hist. 1. 32. Ce fut Tun d'eux qui poussa Othon à prétendre à l'empire. Ibid.
(2) Tacit., Hist. 1. 32 : Genus potentibus infldum, sperantibus fallax, quod in ci?itaie nostrâ et velabitur semper et retinebitur.
Les astrologues expulsés de Rome en l'an 31 avant J. -G. (ainsi que les magiciens). Dion. XLIX. -— Puis en 16 de J.-C. Tac, Ann. H. 32 : revenus quatre ans après. ID. m. 26. — ' Nouvelle expulsion en l'an 53, par un sénatus-consulte , dit Tacite, à la fois rigoureux et inutile. — En l'an 70, ils furent encore chassés d'Italie. Id. H. II. 62.
(3) Nemomathematicusgeniumlndenmatushabebit. Juvénal.
(4) Pline, H. N. 11. 7. — (6) Suét., in Tib. 14, 26, 69. Tacit., Ann. 11. 32 j lU. 26. (6) Tacit., Ann. XII. 68. — (7) Suct., In Olhonc. 4, 6.
choisit pour donner ses remèdes l'heure indiquée par le thème natal (1).
Êtes-vous las maintenant? Fatigué de chercher hors de vous le repos et la vertu, voulez-vous essayer de le chercher en vous-même , et après avoir fait appel à tant de dieux sourds, en appellerez-vous à votre raison ?
Écoutez, voici la philosophie qui passe. Sous ce portique, au milieu des clameurs et des rires de la foule, deux hommes disputent (2), tous deux à la barbe longue, à la sale tunique, au manteau mal brossé. Un stoïcien, la tête rase, la figure pâlie par les veilles, qui vit de fèves et de bouillie, qui a une sainte horreur pour un lit, un souverain mépris pour la vaii^ selle d'argent, prend parti pour les antiques croyances, pour la Providence, la patrie, l'amitié ; il a les dieux sous sa tutelle. Un cynique demi-nu, avec sa besace et son pain noir, qui n'argumente pas, mais qui raille, brutal, dédaignant tout autre chose que les seuls appétits du corps, fait gorges chaudes de ces vieux mots dé patrie, de mariage, d'amitié, -de tous les liens de la vie humaine. Il triomphe, car il fait rire le peuple; il est du peuple, il parle sa langue. Il a quitté Tatelier d'un tanneur, ou la boutique d'un marchand de parfums, pour le métier plus profitable de philosophe. Il fait le tour du cercle ; les oboles pleuvent dans sa besace. Courage, philosophe, tu quitteras bientôt le métier; tu pourras déposer 1^ bâton, raser ta barbe, et, sage retiré, renoncer à toutes les austérités de ton maître Diogène. En attendant, va chercher d'autres auditeurs ; les tiens sont partis; ils sont au temple d'Isis à se faire purifier; ils demandent la santé à la déesse Fièvre, le courage au dieu de la peur. Mais tu dois être content : ils t'ont bien payé.
Entrez dans l'école du philosophe , qu'y trouverez-vous? Un rhéteur, un homme qui arrondit son geste, qui étudie sa phrase , qui fait résonner sa période , un philosophe de tri-
(I) Pline, H. N., XXXI. 1. - (2) Lucien, JiipUcr Iragœdus.
nu PUISSANCE ET DÉYELOPPEMENT DU POLYTHÉISME.
bune {cathêdrdrii philùsophi) 9 qui aime à voir la foule se lever et battre des mains au-dessus de sa tête. La philosophie se débite sur uti marché^ elle ne s'enseigne pas dans un i^nctuaire ; elle a ses trafiquants» non ses pontifes (1).
A ce délire de la superstition qui vient s'étaler aux portes de son école, la philosophie ne sait pas de remède ; elle blâme tout bas t elle ne sait point guérir ; elle raille un peu , elle n'ose condamner; ce n'est pas assez» elle baisse la tête et elle approuve. Vous savez le coq que Socrate mourant offrait à Esculape» vous savez les faiblesses d'un Platon et les respects de Cicéron, homme d'état, pour les croyances dont se moquait Gicéron philosophe. Écoutez le dernier venu de la science : Sénëque sait bien que toute cette théologie païenne n'a pas de sens, que Dieu n'est pas renfermé dans une idole, que toutes ces traditions et ces rits sont impurs, outrageants pour la divinité, encourageants pour le vice , souvent obscènes» parfois sanguinaires, toujours puérils. « Mais, dit-il , le sage les conservera comme un précepte de la loi , non comme un hotnmage agréable à Dieu ; il leur payera son observance comme un tribut moins à la vérité qu'à la coutume (3). »
Voilà tout ce que la philosophie ose dire. Étonnez-vous si on l'abandonne, si l'esprit romain garde ses préjugés contre les spéculations philosophiques ! S'il les juge inutiles à un Romain» dangereuses à un sénateur, indignes d'un César (S), si enfin (Sénèque en gémit) les écoles des pantomimes op des cuisiniers se perpétuent mieux que celles des philosophes ; tout cela ne se comprend-il pas ?
(1) Si non institorem, sed antlstitem nacta est. Sénèq., Ep. 53. Sur tout ce qui précède, V.de BrevitcUe vitœ,
(2) Sénèque, De Superstitione apud Augufit. de Civit. Dei. VI, 10 : ut meminerimu8 cultum hune magis ad morem quàm ad rem pertinere.
(3) Agricola racontait « qu'il avait embrasaé Fëlude de la philosophie avec plus d*ardeur qu'Q ne convient à un Romain et à un sénateur, mais que la prudence de sa mère arrêta ce zèle immodéré. » Tacite, in Agric. 4.
Agrippine détourna Néron de la philosophie, en lui disant qu'elle ne convient pas k celui qui doit régner. Suét., in Nero. 52.
De ce rapide tableau que j'aurais pu développer à l'infiDi , deux choses ressortent donc : l'exaltation et l'égarement de l'esprit religieux, le discrédit et l'impuissance de la philosophie ; mais tout cela sans une doctrine dominante, sans une pensée précise. La philosophie, par le fait seul du vide de ses idées, aboutit naturellement au scepticisme ; la religion, par la prépondérance des instincts grossiers de l'âme et par l'influence de l'imitation orientale, arrive tout droit au pan^ théisme, formellement prêché dans le culte d'Isis.
Et avec ce scepticisme pratique des philosophes , avec ce panthéisme plus ou moins avoué des prêtres, quelle erreur « quelle monstruosité de la pensée, quel excès de la superstition, quel emportement de l'athéisme est inconciliable ? L'homme qui doute ne peut pas condamner la folie du superstitieux plus que les blasphèmes de l'impie^ Le panthéiste, qui fait de tout son dieu, est bien près de l'athée, qui ne voit f son dieu en rien. Ce qui domine, c'est donc un grand trouble^ de la pensée, un chaos intellectuel où toutes les idées se rencontrent parce que nulle n'est définie , où toutes les contradictions peuvent être admises, où ce qui logiquement est im- / possible devient moralement explicable. Â côté de ces excès du paganisme, « les athées et les panthéistes remplissent le monde, vous dira-t-on (1) ; — l'impiété a gagné les grands et les petits (8) ; — pas un enfant ne croit à la barque de Garon et aux noires grenouilles qui barbotent dans les marais du Styx (8). » En effet, il n'y a pas de doctrines, mais des penchants ; pas d'enseignements , mais des habitudes ; pas de prétentions à la vérité, mais des élans de l'imagination pour
(I) PhUon., AUeg. ni. 263. — (2) Servius ad Vlrg. Mn.
(3) Ësse aliquos maDes et subterranea régna
Et contum, et Stygio nigras in gurgite ranas, Atqueunft transire vadum tôt millia cymbâ, Nec pueri credunt, nisi qui nondùm œre lavantur. Juvénal. II. 149.
Nemo tàmpuer est ut Gerberum timeat. Sénèq., Ep. 14.
réaliser ses propres rêves. Ces rêves et ces penchants peuvent être sceptiques ou panthéistes , athées ou superstitieux , à la même heure, dans le même homme : l'impiété est superstitieuse, la superstition impie ; et Cicéron a vu des Épicuriens qui n'eussent pas voulu oublier la moindre idole dans leurs dévotions (1).
Pline n'apparaîl-il pas comme le plus crédule et le plus superstitieux des hommes? Y a-t-il une niaiserie populaire qu'il se refuse à admettre ? Les hermaphrodites, les enfants rentrés dans le ventre de leur mère, les hommes changés en femmes (2), la pierre qui, placée sous le chevet, donne des songes véritables , les grandes qualités de l'enfant qui naît avec des dents, la longue vie de l'homme qui a une dent de surplus, la fortune de la femme qui compte doubles les canines du côté gauche (3) , le futur malheur de l'enfant qui arrive au monde par les pieds (4) ; Pline rapporte tout, Pline croit tout. Il remédie à la morsure des serpents par la salive d'un homme à jeun ; il crache dans sa main afin de guérir l'homme qu'il a involontairement blessé (5) ; il traite longuement et gravement, sinon avec une foi parfaite, des cures par les incantations et les paroles sacrées (6). Voilà la raison, la science , la philosophie, la médecine de cet homme qui eut toute la science et toute la philosophie de son siècle !
Mais parlez à ce même homme de l'immortalité de l'âme, cet esprit fort va se moquer de vous : « Contes puérils ! rêves de l'orgueil humain ! mensonges dont se berce une âme folle d'immortalité, et qui veut se survivre à tout prix ! Je vous le
(0 Novi Epicureos omnia sigUIa numerantes. Cic, de Naturâ deor. 31.
(2) Vil. 3.
(3) VII. 16. « Un habit qu'on a porté à des funérailles n'est jamais attaqué des vers. Un homme qui a été mordu par un serpent n'a rien à craindre ni des abeilles ni des guêpes. L.es blessures causées par la morsure d'un animal s'aggraveront par la présence d'une personne qu'un animal de même espèce aura mordue, etc. » XXVIII. 3.
(4) Vil. C. — (5) XXVllI. 3 et 4.
(C) Pline. XXVllI. 2, 3, 4. V. en entier ces curieux chapitres.
demande, en quelle partie de l'espace y aurait-il place suffisante pour tant d'âmes qui, depuis le commencement du monde, sont sorties de leur corps (1) ? »
Parlez-lui de la divinité , et un amer sourire naîtra sur ses lèvres : « Chercher quelle est la figure de Dieu et sa forme, c'est un acte de la sottise humaine.... ; s'imaginer des dieux innombrables, c'est une sottise plus grande encore. » Et ici vient une critique de toutes les divinités possibles, à l'exception, bien entendu, des trois grands dieux régnants, Vespasien, Titus et Domitien : « Demander si cet être supérieur , quel qu'il soit , se mêle des affaires humaines , c'est chose risible.... Au milieu de tout cela, l'aveugle humanité se laisse enlacer par tant de doutes, que la seule chose certaine, c'est que rien n'est certain, et que rien n'est comparab^c à la misère de l'homme ni à sa superbe. Aux autres animaux , il n'est qu'un souci , c'est de vivre , et la nature y a pourvu libéralement , doués ainsi du suprême avantage de n'avoir à penser ni aux richesses, ni à la gloire, ni aux honneurs, ni surtout à la mort. Pour nous, au contraire, l'habitude nous est venue de croire que les dieux se mêlent des choses humaines, que les crimes sont punis, tardivement, il est vrai (les dieux ont tant affaire !) , mais toujours punis. Nous ne voulons pas admettre que l'homme ait été créé si voisin de Dieu, pour que sa misère le fît redescendre au rang des bêtes. Mais, hélas ! la meilleure consolation que nous puissions avoir des imperfections de notre nature, c'est de penser que Dieu même ne peut pas toute chose, qu'il ne peut accorder l'éternité aux mortels, ni (ce qui est le plus grand don qu'il ait fait à l'homme dans cette misérable vie) se donner la mort s'il le veut (2). »
Après le philosophe, irons-nous interroger un poète? Lucain n'est pas moins incrédule que Pline. Le poète suppose, il est vrai, qu'il y a des dieux ; mais ces dieux, voyez comme
(I) vu. 65. -(2) n.7.
il les traite : « La royauté de Jupiter est un mensonge (1) ; les dieux laissent aller le monde au hasard. Ils ne savent pas grand'chose (2). Ils ignorent le suprême bonheur» c'est-à-dire la mort ; leur immortalité n'est qu'un long supplice (3)« » Il semble que l'athéisme de Pline ait copié l'athéisme de Lucain. Mais Lucain, à son tour, sera-t-il plus à l'abri des superstitions de son siècle ? Pas le moins du monde. Pline croit aux talismans, Lucain croit à la magie* Il n'admet point la Providence , mais il admet le pouvoir d'une vieille Thessalienne édentée qui fait des dieux ce qu'il lui plaît. Il cherche philosophiquement les causes et la nature de ce pouvoir : K Pourquoi (4) d'infâmes incantations touchent-elles les dieux» sourds aux pieuses prières de tout un peuple (5) ? Pourquoi cette femme , qui dédaigne de prier ou de sacrifier , a-t-elle le pouvoir de menacer le ciel (6) ? » Lueain ne sait pas la
(0 Sunt nobis nulla profecto
Numina, cùm csco rapianlur sccula casu ;
Mentimur regnare Jovem
Mortalia nuUl
Sunt curaU Oeo Pharsal. VU .
(2) Seire parùm superos Id, VI.
(3) Et rector terrae quem longa in Becula torquet
Mors dilata Deum Id. VI.
(4) Quislabor hic superis cantus turbaaque sequendi Spernendlquetimor? CujuB commercla pacll ObBtrictos haboêre Deos! Parère necesse est
An juvat? Ignotà tantum pietate merentur
An tacitls valuere minis? Hoc juris in omnes
Est illis superos? An habent hœc carmina certum
Imperiosa Deum, qui mundum cogère qmdquid
Cogitur ipse, poteat.^. .... JWd.
Je ne me charge pas d'expliquer ce gâchis.
(5) Impia tôt populis, tôt surdaa gentlbas aures
Gœlicohlm, dlrs conyertnnt carmina gentis. Id. VII.
(6) Nec superos orat, nec cantu supplice numen Auxiliare Yocat
Omne nefas superi prima Jàm voce precantis
Concédant, cannenque timent audire secundum. Ibtd,
cause y il se prosterae devant le fait : « Les paroles de cette Thessalienne font y dit-il , violence aux dieux (1) ; Jupiter étonné entend gronder la foudre et voit les mondes s'arrêter sans son ordre (2). »
Tels sont les plus grands esprits de ce siècle : Tacite» qui trahit son peu de foi à la Providence, croit volontiers aux présages et aux songes; et Tibère, dit son historien, « négligeait le culte des dieux , parce que , voué à l'astrologie, il croyait que tout est conduit par le destin (3). » D'un côté , refusant Dieu au genre humain, dégradant l'homme et la divinité a la fois, abrutissant la pensée humaine et leur propre pensée^ leur philosophie n'est autre chose qu'une misanthropie profonde, sans vertu et sans espérance, une triste raillerie qui insulte aux misères humaines parce qu'elle n'en sait pas le remède; et à la Providence parce qu'elle ne veut pas la reconnaître. Et, d'un autre côté, ces philosophes et ces sceptiques abaissent l'homme devant les superstitions les plus grossières^ devant les talismans, les sortilèges, les rôves, les présages» toutes les misères de la crédulité populaire»
D'où venait tant de faiblesse avec tant d'audace ? Gomment pouvaient se concilier tant de crédulité et si peu de foi ? Par un seul mot, le fatalisme. L'athéisme et la superstition, dont l'alliance est si fréquente, ont leur point de rencontre dans le fatalisme. Vathée du roi de Prusse, Lamétrie était fataliste et craignait fort le vendredi. Le paysan , qui ne va plus à l'église, devient fataliste et reste plus persuadé que jamais de la puissance des sorts.
Au fatalisme, en effet, se liait intimement le crédit des
(1 ) Yini factura Deie
Verbaque ad invitam perfert cogenUa numen. Ihid,
(2) Miralur non ire polos'.
Et tonat ignare cœlum Jove Ihid,
(3) Grcà religiones negligentior, quippè addictiu maUiematics peraaasioniaque plenusGuncta fato agi. Suét., in Tib, 69.
sciences occultes. L*astrologie et la divination , avec celle doctrine, sont rationnelles et logiques ; elles ne sont plus que Ja recherche de causes immuables que « Dieu a décrétées une fois pour se reposer ensuite dans son éternité (1). » Les stoïciens qui croyaient au destin admettaient par suite la divination et les présages (2).
Par les sciences occultes, on pense échapper à la Providence. L'homme sans croyance positive, sans véritable inspiration religieuse, est tourmenté du besoin d*êlre en rapport avec les causes supérieures. Il désespère de fléchir Tavenir , il veut au moins le connaître ; et plus il croit ses lois mathématiquement inébranlables, plus dans les songes ou les présages il a l'espoir de les découvrir. D'une bonne vie et de prières candides que peut-il attendre? Rien. Des incantations, des immolations sanglantes, des purifications hideuses, il espère encore quelque chose. Il ne distingue même plus l'incantation de la prière, les vœux adressés au ciel pour le fléchir des paroles magiques qui ont la prétention de le contraindre (3). Il a mis toute force hors de lui-même et de l'intelligence ; il demande la force à ce qui est étrange, mystérieux, inintelligent, parce que, malgré tous les systèmes que l'homme peut se faire sur l'immutabilité des lois du sort, il faut toujours qu'il demande et qu'il espère , et croie aux sorciers , s'il ne croit en Dieu.
Pline, dans sa misanthropie d'athée, met assez bien le doigt sur la plaie : « Le culte des dieux, dit-il , abandonné par les uns, est ignoble et honteux chez les autres ; et néanmoins, entre ces deux doctrines, l'espèce humaine s'est fait un moyen terme, une sorte de dieu qui confond davantage encore toutes nos idées sur l'Être divin : en tout le monde, à toute heure.
(1) Pline, H. N. II. 7.
(2) V, Cic, de Dlv. I. 41, 55, et la réfutation qu'il en fait. II. 42 47.
(.3) F. le curieux chapitre où Pline discute, gans oser la résoudre négativement, la question de la Tcrtu médicinale des paroles humaines. XXVIII. 2.
toutes les voix invoquent la fortune , et , pour jeter plus de doute sur ce qu'un dieu peut être, le sort est devenu notre dieu (1). »
Tout menait à celte dernière conséquence : — et le scepticisme pratique de la philosophie, par suite duquel diminuait dans tous les esprits la croyance aux forces intelligentes ; — et le panthéisme de la religion, qui contenait dans son sein le fatalisme comme une conséquence inévitable ; — et même l'état extérieur de la société , le despotisme impérial avec sa perpétuelle menace, son action aveugle, soudaine, inconséquente.
Arrière maintenant la gracieuse philosophie de l'ancienne Grèce, faite pour des âmes plus jeunes, plus ardentes, pour un air de poésie et de liberté ! Au-dessus de tous ces dieux auxquels on offre encore des hommages héréditaires, domine quelque chose d'inconnu, mais certainement de redoutable. « C'est, dit Pline, la puissance de la nature, l'âme universelle, le seul vrai dieu (2). » C'est un dieu puissant, dit Lucain, plus puissant que la magie elle-même (3). Ne vous figurez pas une de ces riantes divinités de la Grèce qu'on adore des fleurs sur la tête, les chants à la bouche, à qui l'on offre de blanches victimes. Non, c'est un dieu aveugle, inexorable, entouré de ténèbres, et dont la puissance ne se manifeste jamais que par le mal. C'est un dieu qui peut punir , jamais sauver (4). « Son nom prononcé ébranle la terre et fait trembler les autres dieux. Il n'habite pas dans le ciel, mais audessous de la terre, au-dessous des enfers mêmes, dans les abîmes où se perd la pensée. Le Tartare est le ciel pour lui.
(I) PHne. Ihid. — (2) Pline. II. 7.
(3) Hic, Theuala turba fatemur.
Plus fortuoa potest
(4) SI UbertatlB superls tàm cora placerez Quèm vlndicta placet.
Et Tacite dit de même : Non esse dlis curœ securitatem nostram, esse ultlonem.
Ce dieu-là paijure impunément les ondes du Styx (1) ; ce dieu- là ne souffre d'être invoqué que par une bouche impure, et veut du sang humain dans les entrailles de ses prêtres (2). »
Cette religion sans consolation et sans espérance est bien la religion d*un peuple fataliste et d'un peuple esclave. Le culte de la fatalité ne peut être que lugubre et dégradant. L'intelligence s'avilit et se consume à adorer ce qui n'est pas intelligent. Il semble que cette époque trouvât une joie effroyable dans la prostration de son âme et mit son dieu le plus bas possible pour s'avilir davantage en l'adorant. Elle aimait à croire l'enfer plus puissant que le ciel , la matière supérieure à l'esprit, la force au droit, le néant à la vie. Elle aimait à trouver dans l'ordre surnaturel la justification de l'ordre social , l'apologie des Césars et de ceux qui adoraient les Césars. Qu'était-ce en effet que Néron , sinon le destin présent et visible, comme lui injuste , menaçant et aveugle, comme lui adoré et respecté pour le mal qu'il pouvait faire ? Jugez si l'on était loin de Socrate et de Pythagore, et si l'esprit du polythéisme n'avait pas eu bon marché du peu d'opposition que la religiosité philosophique avait pu lui faire!
Ainsi devant nous viennent de se développer quatre grandes époques du polythéisme antique.
Dans la première, qui n'appartient pas à notre sujet, mais sur laquelle nous avons dû jeter un regard, l'esprit de la Grèce combat les traditions primitives des cultes de l'Orient. Elle soulève contre les notions accablantes du panthéisme antique,
(t) F. les menaces de rHémonide aux dieux infernaux :
Paretis an ille
Gompellandus erit, quo nunquam terra vocato
Inconcassa frémit Phars. VII.
Indespecta tenet vobis qui Tartara, cujus
Vos estls superi, Stygias qui pejerat undas ? Ibid^
(2) Si vos satis ore nefando
Pollutoque voco, si nunquàm base carmina flbris Humanlsjejunacano. Ihid,
la personnalité , la raison , l'indépendance de Thomme. Sa religion humaine et familière, sa philosophie critique, répandues par la conquête d'Alexandre, altèrent et décréditent les cultes de TOrient. Mais sa religion à son tour subit la fatale influence du principe. qui Fa formée. Les arts la corrompent, la poésie lui ôte toute gravité , la philosophie la discute ; et le même esprit qui a soulevé contre les traditions de FOrient les fictions d'Hésiode et d'Homère, soulève contre les traditions homériques, la discussion insolente d'un Évhémère, d'un Pyrrhon , d'un Épicure.
Dans la seconde période , de même que la conquête d'Alexandre a discrédité les cultes panthéistes de l'Oriept, la conquête romaine anéantit les religions politiques de la Grèce. L'une détruisait le caractère traditionnel , antique, vénéré du polythésme ; l'autre détruit son but patriotique et son caractère national. Les religions, en ce qu'elles avaient de local et d'héréditaire, sont absorbées par le cosmopolitisme romain ; mais Rome à son tour n'échappe pas à l'influence qu'exerce au dehors sa propre victoire. Son culte national s'affaisse comme tous les cultes nationaux. Elle est envahie par tout ce qu'elle a vaincu, rits de l'Orient, fables de la Grèce, sombres traditions des mystères, impitoyable critique des philosophes.
Auguste relève un peu la tradition romaine, mais sans lui rendre sa force et son sérieux. D'un autre côté , la philosophie tombe discréditée et par les preuves qu'elle a données de son impuissance , et par le besoin, naturel à l'homme, d'adoration et de prière. Il n'y a donc plus au monde ni un culte antique qui soit demeuré debout avec son autorité héréditaire, ni une puissance de raison qui sache remplacer pour l'intelligence et pour le cœur les pratiques et les enseignements du sanctuaire. Restent donc les instincts premiers d'où est découlé le polythéisme , un besoin de religion universel et vague qui s'attache à tout, accepte tout, mélange tout. Et dans ce mélange dominent nécessairement les tendances primitives du polythéisme, ce culte de la nature, et ces notions
224 PUISSiNCE ET DÉVELOPPEMENT DU POLYTHÉISME.
de panthéisme que la religion et la philosophie grecque croyaient avoir vaincus.
Dans la dernière époque, le progrès de l'esprit cosmopolite , le discrédit journalier de la philosophie , le gouvernement abrutissant des empereurs , augmentent chaque jour cette tendance. La supei^slilion peureuse et insensée, la dévotion toute matérielle et toute pratique, en un mot, les instincts primitifs du polythéisme ont chaque jour plus de puissance. Culte superstitieux pour les dieux anciens et nationaux, importation de dieux nouveaux et étrangers, mystères, divination, sciences occultes, talismans, aucune de ces folies de l'esprit humain ne demeure en arrière et ne tombe en discrédit. Et enfin, de ce vaste mélange et du panthéisme qui le domine, sort la doctrine , je devrais plutôt dire le sentiment universel du fatalisme accepté presque par tous et devenant presque une religion.
Quand le christianisme vint au monde, le polythéisme ne tombait donc pas, il s'en faut bien. Dans le cabinet du philosophe, sous le nom de destin ; au palais, sous celui de César; dans les temples, sous les mille formes du paganisme ; dans les mystères et dans les cérémonies , sous les symboles les plus impurs , le « père du mensonge (1) , » l'inspirateur du polythéisme, était adoré. La puissance politique était sienne autant que la majesté religieuse, et cette puissance n'avait jamais été si infernale par ses vices, si redoutée par sa force, si grande par l'étendue de son empire. L'idolâtrie régnait. Et le Dieu un, intelligent, immatériel, était aussi méconnu que jamais par le plus grand nombre des hommes.
Il nous reste, avant d'aller plus loin et de dire ce qu'étaient les mœurs du monde romain, à expliquer la liaison qui rattachait les mœurs aux doctrines, et les conséquences morales qui devaient sortir d'un tel ordre d'idées dans la philosophie, d'un tel ensemble d'habitudes dans la religion.
(1) Joan. Vni. 44.