‹ Les Césars (volume 5)Chapitre 28 sur 65 · II · texte numérisé non relu

II

c'est-à-dire un corps de doctrines et de traditions , réalisées par des cérémonies régulières, des devoirs stricts et un enseignement moral , cela n'était pas. 11 y avait des traditions plus ou moins respectées, plus ou moins admises, plus ou moins cohérentes, mais qui ne s'enseignaient pas avec autorité ; qu'en une certaine mesure chacun prenait à son gré ou pour de la théologie, ou pour de la fiction poétique , ou pour de la physique voilée sous l'allégorie. La bible de cette religion, ce fut Homère, ce fut Hésiode , ce furent tous les poètes, venant les uns après les autres, avec moins d'autorité chaque fois , ajouter leur fable à ce grenier de fables , et réinventer les dieux chacun à sa guîse. Il y eut encore quelques belles notions morales, conservées par les poêles, surtout par les tragiques, inspirations personnelles, écho des mystères, débris de quelque révélation primitive ? je ne sais, mais qui se tenant peu, passaient par le vulgaire sans être entendues et n'étaient prises que pour de la poésie. Les fêtes étaient choses d'art, de luxe et de plaisir; le culte public, chose de politique ; le culte privé avec ses mille et une superstitions, chose de satisfaction et de goût personnel.

L'homme ainsi vivait à son aise avec la divinité. La Grèce l'avait faite accessible, familière ; elle l'avait placée au niveau des hommes, sinon au-dessous d'eux. On avait son dieu de prédilection, on lui faisait la grâce d'une adoration toute particulière, on lui gardait les belles hécatombes; les brebis maigres étaient pour d'autres. On le mettait dans la confidence de ses affaires ; on lui recommandait ses amours ; on lui demandait protection pour son ménage ; on le remerciait, on l'aimait : on le punissait, on le grondait parfois ; on lui tournait le dos, on laissait désormais vivre ses belles génisses; on brisait sa statue, brûlait sa chapelle. Après la mort de Germanicus, le peuple romain furieux jetait dans la rue les lares domestiques. ÂlexandiH3, dans sa douleur de la mort d'un de ses amis , fit brûler les temples d'Ësculape qui n'avait pas su le guérir.

En effet, — eût-on respecté par hasard Jupiter chassemouche (1) ? c'est sous ce nom qu'Élis adorait le père des dieux. Cloacina, la déesse des égouts, vénérée dans Rome, valait-elle mieux que les dieux crocodile, ibis, fève et oignon de rÉgypte ? Flora et Laurentia avaient été des courti sanes ; ce n'est pas un Évhémère , un philosophe incrédule qui le raconte, c'est la foi publique , c'est le catéchisme des pontifes. « Dieux bêtes, dieux poissons, dieux enfants, dieux âgés et qui sont nés sans doute avec des cheveux blancs ; dieux mariés et mariés entre frère et sœur ; dieux célibataires, qui sans doute n'ont pas trouvé de parti à leur convenance ; déesses veuves, comme Foudre et Ravage, auxquelles il ne faut pas s'étonner si les prétendante ont manqué : » voilà comme 1q3 philosophes établissent la statistique de l'Olympe. « Mais pourquoi donc, ajoutent-ils, ne naît-il plus de dieux , quel funeste sort a rendu inféconds les hymens célestes (2) ? »

Là Grèce avait voilé par la poésie la frivolité de ses fables. Rome avait relevé la puérilité des siennes par le sérieux de la politique ; mais l'intérêt politique de la religion étant tombé ou réduit au seul culte des Césars, la niaiserie restait à nu. Cette religion domestique de Rome avait attaché des milliers de dieux au service de l'homme et de la maison. Varron énumère longuement les dieux qui président aux destinées humaines, depuis Janus , qui nous ouvre les portes de la vie, jusqu'à Nénie qui chante à nos funérailles. Certains dieux président au vêtement, à la table, à la maison. On en a trois à sa porte : un pour les battants, un autre pour le seuil, le troisième pour les gonds (3). Trois dieux gardent les femmes en couche; trois déesses nourrissent, font boire et manger l'enfant. Neuf dieux veillent au mariage ; Jugatinus allie les

(1) Ztù; àiro{iLuioc. Paasanias. V. U.

(2) Pline, H. N. U. 7. Sénèq., de Superst. apud Augustin., de Givit. Dei. VL 10.

(3) 7. August.» de Qvit. Dei. YL i, 9.

époux» Domiducus conduit Tépouse à la maison^ Manturna l'y fait rester ; je n'en dis pas plus, je fais assez comprendre à quel point était prostitué « le nom incommunicable (1) » de Dieu. Enfin, chaque œuvre domestique avait un dieu valet pour Taccomplir, et saint Augustin, qui n'avait pourtant pas lu Adam Smith, remarque que c'est le principe de la division du travail transporté de l'atelier dans l'Olympe (2).

Quand le Dieu des chrétiens vient, comme disent nos Écritures, « retourner le lit du pauvre dans sa maladie (3), » il y a dans cet abaissement une grandeur de plus, parce que ce Dieu, serviteur de l'infirme , est en même temps le Dieu qui a créé et qui gouverne le monde. Mais quand il y a un dieu exprès pour chaque fonction servile, même pour chaque chose que l'homme fuit et déteste ; il n'y a plus ni grandeur, ni divinité, ni amour. L'homme ne saurait être respectueux, ni même reconnaissant envers ces dieux nés pour le servir.

Ainsi, le culte public, dépouillé de son but patriotique et de son énergie nationale, inutile et vide de sens, laissait voir à nu sa faiblesse morale et sa nullité philosophique. Le laisseraller poétique de la Grèce et sa familiarité d'artiste, la grossièreté populaire et la simplicité puérile des fables romaines, tout cela déshabillait plus complètement la religion, et la rendait plus vide pour rintelligencc , plus insuffisante pour diriger la conduite de l'homme.

Passons maintenant à la dévotion privée. Sous ce nom je comprends, non-seulement les mystères, mais toutes les adorations et tous les rits, publics ou secrets, nationaux ou étrangers que l'homme obsei*vait, non comme citoyen, mais

(1) Sap. XIV. 21. r. Aug. Ibid. 9.

(2) Id. Ibid. VII. 4. V, encore IV. 8. U. 1G. 21. 23. VI. 8. 9. Servius, ad Georg. I. 21. Notre pays est si plein de divinités qu'il est plus aisé de trouver un dieu qu'un homme. Pélron. 17. Le peuple des immortels est plus nombreux que celui des hommes. Pline» Hist. N. II. 7.

(3) Unlversum stralum ejus versilsti in inflrmltate ejus. Psaume 40.

comme homme, pour satisfaire son âme, non pour obéir à la loi. Nous venons de dire ce qu'était la religion païenne et quelle satisfaction elle donnait à l'intelligence ; disons maintenant ce qu'était la dévotion païenne, et quelle satisfaction elle donnait au cœur.

II ne faut pas chercher dans l'antiquité cette puissance du sentiment religieux, qui est née du christianisme, et que le christianisme a rendue saisissable, même à ses ennemis. Au sentiment religieux du paganisme manquait une des grandes bases du sentiment chrétien, la foi certaine en une vie à venir. Toutes les traditions sans doute témoignaient, quoique imparfaitement, de cette vérité ; les mystères surtout en gardaient la trace; mais aux temps dont nous parlons, toutes les traditions, les mystères surtout s'étaient corrompus. Les mythologues parlaient bien du Tartare, châtiment de quelques crimes énormes , et de cet Elysée « admiré des Grecs (1), » mais fort peu envié de qui que ce soit. Rester couché des siècles entiers à fourbir des armes et à panser des chevaux, a paru si ennuyeux à Platon et à Virgile, qu'ils n'ont trouvé, pour sortir d'embarras, d'autre ressource que de mettre une fin à ce bonheur et de ramener par la filière des transmigrations pythagoriques, l'âme affranchie de sa félicité, à toutes les misères de la condition terrestre. Quand plus tard, les Platoniciens du iv* siècle, ces derniers défenseurs du paganisme, voulurent faire entrer dans la dévotion hellénique la pensée chrétienne de l'autre vie, et prescrivirent des prières pour ce monde et pour l'autre : « vous demanderez donc, leur dit saint Augustin , la vie éternelle aux nymphes auxquelles vous ne demandez pas un verre de vin? Bacchus qui n'a pas un morceau de pain à donner à votre estomac, donnera la félicité du ciel à votre cœur? Et ces dieux dont Varron fait le catalogue, tous confinés dans quelque département de la vie matérielle dont parfois ils s'acquittent fort mal, vous

(i) Quamvls Elysiosmlrctur Grscia campos. Virg., Georg. f.

procureront la vie éternelle, dont Varron n'a donné la charge à aucun dieu(t)î»

Maintenant, ce que ne faisaient ni les religions, ni les mystères, la philosophie le faisait-elle? donnait^elle un sens plus précis aux vagues notions des mythologues sur la vie à venir? Il ne semble même pas que Tidée complète de Timmatérialité des âmes ait été conçue bien nettement, soit par les mythologues, soit par les philosophes. Pour ceux-là, Tâme est une ombre, ou des mânes fugitifs; pour ceux-ci, c'est quelque chose de plus léger que Pair, de plus subtil que la flamme, mais toujours ou presque toujours quelque chose qui tombe sous le sens (2). Du reste, Tâme, quelle que soll sa nature, a-t-elle une vie au delà de cette vie ? Cette question était un abîme plein de ténèbres. L'immortalité de l*âme était une thèse pour l'orateur, plus qu'un dogme pour le philosophe ; on l'acceptait ou la rejetait, selon les besoins de la cause. Caton et Thraséa (3), prêts à mourir, tâchaient de se la persuader ; Cicéron, pleurant sa fille, s'efforçait de la croire immortelle. Mais nulle certitude n*étaît acquise d'avance, nulle conviction n'était née chez ces hommes riches de tant de réflexions et de tant d'études (4).

(1) August., de GlTit. Dei. VI. 1, 9.

(2) L'idée de Tétre purement spirituel parait le plus souvent avoir échappé aux anciens. L'immatérialité de Dieu ne semble pas en général avoir été mieux comprise que celle de l'âme. « Croire à an dieu Incorporel» dit Vellelus dans Gcérori, c'est croire un dieu dépourvu de raison et de sens. » Qcer., de Nat. deor. L 12, 13.

(3) Tacite, Ann. XVI.

(4) Ainsi Cicéron, plaidant pour Cluenflns, nie Timmortalité de l'âme. Dans les Tusculanes, au contraire, Il l'admet comme probable plutôt que comme certaine.... Dans sa ConsolaHon, après la mort de Taille, il parait s'élever Jusqu'à la notion de

la spiritualité des Ames : « L'origine des âmes n'a rien de terrestre leur nature

n'a rien qui soit de la terre..., nui principe qui tienne ou de l'air ou des eaux ou du

feu L'âme est céleste et divine et, par cons^^quent, étemelle. »» {V. les passages

cités par Qcéron lui-même. Tuscul. L 27 et s. et Lactance, InsUt. I. 5. De ira Dei, 10.) Polybe, au contraire, Pausanias (II. 5), Simonides (apud Stob. Serm. 117) ne croient pas à l'autre vie. Le dogme de l'immortalité de l'âme était considéré comme l'opinion de quelques sages : ceux qui devaient mourir s'entretenaient de la sépara-

La foi certaine en Tautre vie nourrit la piété du chrétien ; elle lui apprend à vivre en lui-même et à converser avec Dieu : <( Nostra conversatio in cœlis, dit saint Paul. Otez-là, et il ne demeure plus aucune élévation de l'esprit au-dessus des choses de ce monde^ aucun désintéressement de la pensée , aucune trace de ce que nous appelons la vie intérieure, cette noble familiarité de Thomme avec Dieu. Aussi la conversation des âmes païennes était toute sur la terre. L'âme dégoûtée d'elle-même, éprise des objets visibles, au lieu de se recueillir en elle-même, s'efforçait d'en sortir. Que chercher en elle, où ne pouvait se rencontrer ni une légitime espérance, . ni un amour pieux, ni rien qui la consolât des choses du dehors ? Ainsi les encouragements» mais non les craintes de la vie future, ainsi le recueillement, la méditation , la paix intérieure, « l'interrogation d'une bonne conscience, » comme

tion de l'àme et du corps et de placitis sapientium. Tacit., Ânn. XVI. 19. Tacite, parlant d'AgricoIa : S\, ut sapientihus plaeet, locns est manlbus ptorum (Vit. Agrl. in fin.). Sënèque également pleurant son couain : Si sapientium vera fama est redpiique noe locus ailquis (Ep. 63). De même queSulpilius, eonsolant Cicéron, disait : Si quis in inferis sentiu est.,, (Fam. IV. 5). Je parlerai ailleurs de toutes les contradictions de Sénèque à ce sujet.

Une dernière preuve enfin que la notion de l'Immortalité de Fàme n'atalt pas dans le monde gréco-romain le caractère d'un dogme positif et généralement accepté, c'est le sentiment d'admiration et d'envie avec lequel les écrivains parlent des peuples chez lesquels ce dogme était universellement adopté. Tacite, parlant des Juifs : « Ils croient les ftmes immortelles -, de là le désir de transmettre la vie, et le mépris avec

lequel Us bravent la mort » (Animas sternas pntant Hlnfi generandl amor et mo-

ilendl contemptus.... Hist. V. 5, passage remarquable sous plus d'un rapport). Et Lucain, s'adressant aux Druides :

Vobi» auctoribns umbr»

Non taeitas Erebi sedes Ditisque profond!

Pailida régna petunt : régit idem spiritus artus

Orbe alio. — Longœ, canltis si cognita, vitse

Mors média est : certè populi, quos despicit Arctos

Feliccs errore suo, quos ille tlmorum

Haximus, haud urget lethi metus ! Inde ruendi

In ferrum mens prona viris, anlmique capaccs

Mortis, et ignavum rediturse parcere vitœ Phan. I.

dit Fapôlre, manquaient également et à la vertu et à la piété du païen.

Qu'était-ce donc que la dévotion païenne ? Habituellement de la faiblesse et de la peur ; parfois des espérances égoïstes et sensuelles ; jamais rien qui pût aider au bien de l'âme. L'homme savait indistinctement que son berceau avait été maudit, la voix d'un Dieu irrité résonnait encore à son oreille ; le souvenir de la colère divine le poursuivait partout. La fatalité d'OEdipe, les Euménides d'Oreste sont, sous une autre forme, les épées flamboyantes des anges qui gardent le Paradi».

L'homme savait qu'il était condamné à la mort ; et la mort, sans une notion certaine de la vie future, était un hideux fantôme qui l'obsédait. On avait une épouvantable peur de ce séjour des ombres « où l'on ne jouerait plus aux dés la royauté du vin (1). » Et le vaillant Achille déclarait dans Homère qu'il eût mieux aimé être le valet du plus pauvre jardinier que de régner dans l'Elysée (2). Tout dépose de cette inconsolable peur de la mort : « Je soupire profondément, dit un poète, à la pensée du Tartare ; redoutable est le voyage et le retour impossible (3). » — « Quand on est jeune, dit un autre, on se joue de la vie, mais quand sa dernière vague roule autour de nous, c'est un bien dont on ne peut plus se rassasier (4). »

Apaiser les dieux, éloigner la mort, telle est Tunique pensée de la dévotion païenne. L'homme condamné dans l'avenir, déjà torturé dans le présent, demande un délai à son juge, un peu de répit à son bourreau. Puisse ne pas amver trop vite le terme inévitable , au delà duquel tout est sinistre ! puisse la divinité adoucie ralentir un peu sa main et laisser à l'homme le temps de goûter ce monde hors duquel il ne

(1) Qoo slmul meàris

Non régna vini sorticre talis. Horace.

(2) Odysée. XI. — (3) Anacréon, ap. Slobée. — (4) Lycophron. Ibid,

conçoit rien de beau ! Que sa vie dure plus que les roses de son festin ! que ses propres fautes, ajoutées à Fanathème primitif, ne hâtent pas le terme de sa course ! Voilà pourquoi il prie ; voilà pourjquoi il fait des sacrifices et des offrandes. Les dieux en qui il espère sont les dieux qui détournent les présages (1); c'est Jupiter exorable, Jupiter pardonnant (2). Mais les dieux qu'il adore le plus, ce sont les dieux qu'il redoute, dieux terribles, dieux méchants, dieux de l'enfer, la Fièvre, la Vengeance, la Pâleur. C'est à ceux-là qu'il offre le plus d'hécatombes , leur donnant du sang pour son sang et une vie pour sa vie. Gorgés de la chair des victimes, enivrés par le vin des libations, engraissés par l'odeur des sacrifices, ces dieux gourmands seront satisfaits et ne penseront plus à sévir. La superstition s'appelle crainte ( &t(7t*at/Aovta , crainte des dieux) ; l'homme est pieux d'autant plus qu'il est craintif. « Il n'y a plus, disait Plutarque peu après le siècle de Néron, que des superstitieux et des incrédules ; les hommes faibles sont superstitieux, les hommes nés avec quelque force d'âme sont impies. »

Mais maintenant si, pour un jour, la prière et le sacrifice sont parvenus à mettre- de côté toutes ces terreurs ; si les augures sont favorables; si le prêtre d'Apis assure à son disciple une longue vie et une santé robuste ; si par les expiations solennelles il s'est mis en règle avec Némésis ; si les dieux, de bonne humeur, lui permettent d'être de bonne humeur comme eux, que lui reste-t-il à faire sinon de bien vivre? Se fatiguera-t-il à soupirer pour cet Elysée que les poètes lui chantent, en lui recommandant d'y arriver le plus tard possible? Et pour y parvenir, demandera-t-il aux dieux la sagesse et la vertu ? Qui jamais imagina de demander la vertu aux Dieux? Non , certes : « Donnez- moi, 6 Jupiter! les ri-

(1) Di averrunci, —• DU depellentes. Perse. V. 167. (2} Ziu; {i,iiXi/,to;, fliXt$ixax&;.

chesses et la vie; la sagesse, je me la donnerai à moimême (1). » Cette religion terrestre, qui n'a pas de consolations pour le pauvre, promet au riche toutes sortes de voluptés. « Ce sont les heureux, dit Aristote, qui rendent grâces au ciel et qui espèrent en lui ; les malheureux ne sont point dévots (2). »

Le temple se remplira donc de ceux qui viennent demander aux dieux des satisfactions sensuelles et égoïstes, sinon criminelles. Cet homme qui consulte le devin, c'est un époux pressé d'être veuf; celui-ci , prosterné devant le dieu, désire le succès d'un amour infâme. Voilà un homme qui se fait conduire par le gardien jusqu'à l'idole , il lui parle à l'oreille : vous vous approchez , il se taira ; il rougirait si un homme pouvait entendre ce qu'il ne rougit pas de dire à un dieu (3). Glissez-vous auprès de cet autre dévot qui prend un autre dieu à part pour lui adresser sa prière : « Oh ! si de belles funérailles allaient enfin emporter mon oncle , si je pouvais biffer le nom de cet enfant à défaut duquel je dois hériter ; il est infirme, bilieux, que ne meurt-il donc ! Heureux Névius, qui vient d'enterrer sa troisième femme (4) ! » Un marchand vient et s'agenouille devant Mercure, pour que Mercure veuille bien l'aider à tromper ses pratiques (5). Un voleur s'arrête devant la déesse protectrice de son métier : « Belle Laverne ,

(1) Det vitam, det opes, animum œquum mlipse parabo. Horace.

Cette inutilité morale du polyUiéi£me est bien sentie par Cicéron : « Tous les hommes sont persuadés que les biens extérieurs... leur viennent des dieux. La vertu, au contraire, personne pense-t-il la tenir de la main d'un dieu ?... Qui jamais a remercié les immortels de ce qu'il était homme de bien? On leur rend grâce pour les richesses, pour les honneurs, la santé : ce sont là des biens qu'on demande à Jupiter. Mais qui Jamais lui demanda la justice, la tempérance, la sagesse?... Qui jamais, pour obtenir d'être sage, voua la dime de ses biens à Hercule? Pythagore est le seul qui, pour résoudre un problème de géométrie, aurait, dit-on, immolé un bœuf aux

Muses De l'avis de tous, c'est la fortune quHl faut demander aux dieux, attendre

de soi-même la sagesse, » etc. De Nat. deor. 111. 36.

(2) Rhétorique. 11. 17.— (3) Sénèq., Epist. lO.— (4) Perse. (6) Ovide, Fast. V. 689, 690.

diMl, aiguise mes mains pour le vol (1). » Un honnête homme vient à son tour , il immole et il sacrifie devant le peuple entier ; il invoque tout haut Apollon et Janus : puis il remue seulement les lèvres et il murmure : « Belle Laverne, dit-il aussi , donne-moi de tromper, donne-moi de paraître juste et saint. Jette un nuage sur mes tromperies, une épaisse nuit sur mes fraudes (2). »

Voilà comme cette dévotion toute sensuelle ne tarde pas à devenir coupable. Il est de fait qu'on ne peut demander aux dieux que les biens de la terre : et les biens de la terre, il est permis de les apprécier et de les comprendre comme l'ont fait les dieux. « Les hommes sont-ils donc coupables, dit Euripide, quand ils croient imiter les actions des dieux? Malheur à ceux qui les ont ainsi racontées ! » La philosophie, en effet, avait rougi de la religion ; elle aurait voulu balayer toute celte théologie impure (3). Mais les vices humains tenaient pieusement à cette foi qui fournissait à l'adultère, à l'inceste, à toutes les infamies, des justifications théologiques (4). «Ce qu'a fait le maître des dieux, disaient-ils, celui dont le tonnerre ébranle les voûtes du monde, moi, faible créature, je m'abstiendrais de le faire ! Je l'ai fait, certes, et avec grande joie (6). )>

(1 ) Mifai LaTenia in furtis BcderasciB manus. Plaut. , Corniciil.

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