L'ESCLAVE
fanls de sa concubine (car le droit ne reconnaît pas de paternité entre esclaves), ils sont le croît d'un animal domestique, incontestable propriété du maître; on a disputé seulement sur la question de savoir s'ils appartiennent à l'usufruitier. — Il est vrai encore que, malgré la loi qui ne reconnaît h l'esclave aucune propriété, le maître tolère qu'après bien des veilles, bien des jeûnes volontaires, bien des labeurs ajoutés aux labeurs de la maison, il garde quelque chose de l'argent qui paye son industrie, qu'il ait une sorte de propriété illégale, que parfois il en dispose par un quasi-testament, toujours sous l'approbation et le veto sans appel de son maître (1). En six ans, s'il est laborieux et sobre, et toujours si le maître le veut bien , il peut se racheter, mais il faudra qu'il souffre et travaille, qu'au besoin il demande au vol et à la débauche l'argent que l'industrie ne lui donne pas. Il faudra qu'il renonce à sa seule consolation, aux joies de la popina, où, pendant que le maître prend part à un festin, ses esclaves l'attendent, jouent aux dés, médisent de lui, en soupant pour deux as. Il faudra encore que, sur ce mince pécule, la future générosité de son maître s'achète par des présents : présents pour le jour de sa naissance, présents pour le mariage
pourvu à ce que tout homme qui aura tué eans droit, 8oit un homme, soit un des quadrupèdes qualifiés animaux domestiques, appartenant à autrui, soit condamné à payer au maître une somme égale à la plus grande yaleur de cet objet depuis un an. — 212. On ne doit pas seulement tenir compte de la valeur corporelle; mais, au contraire, si la perte de l'esclave occasionne au maître un dommage plus grand que la valeur propre de l'esclave, il en faut tenir compte. Ainsi, si mon esclave a été Institué héritier, et s'il est tué avant que, par mon ordre, il n'ait accepté l'hérédité, il faut encore, outre son prix, me payer la valeur de rhérédlté perdue. De même, si de deux jumeaux, de deux comédiens ou de deux musiciens on a tué l'un, on doit compter et le prix du mort et la dépréciation que sa mort a occasionnée sur la valeur du survivant. De même, si d'un attelage on a tué une mule, ou d'un quadrige un cheval. — 213. Celui dont l'esclave a été tué a le choix, ou de poursuivre par la voie crhninelle, ou de réclamer une indemnité en vertu de la loi Âqullla » [Cail Institut. III).
(1) Cicéron, Philipplq. YIII, chap. 11. C'est ce que Pline permettait à ses esclaves par un acte tout particulier de sa générosité. Liv. VIII. Epit. 7. Sur l'état des esclaves en général, vi ci-dessus, tome I, p. 378 et s.
de son fils, présents pour les couches de sa fille (1). Après tout cela, si dans l'intervalle son maître ne Ta pas vendu, gardant le pécule qui par le droit appartient au maître; si quelque clause de son achat ou du testament qui Ta légué n'interdit pas l'affranchissement (2) ; si son maître ne lui manque point de parole (3) ; si enfin les lois contre les affi^nchissements, « lois méchantes et jalouses (4), » ne lui dispu* tent pas sa liberté : il sera libre.
Cette attente lui paraîtra-t-elle trop longue? prendra -t-il la fuite ? tout est en éveil pour l'atteindre : reprendre le fugitif est affaire d'état ; toute la civilisation va lui courir sus. Des fugitivaires, dont c'est le métier, l'auront bientôt ramené à son maître, et la lettre F, marquée sur son front avec un fer rouge, avertira qu'on prenne garde à lui (5).
Je l'ai déjà dit, l'excès du mal avait fini par amener un commencement de remède ; la police impériale était intervenue entre le maître et l'esclave. Mais le fouet et les fers restent toujours dans les droits du maître, l'ergastule n'est point détruit; le maître peut toujours envoyer l'esclave bêcher la terre ou creuser les mines, la chaîne aux pieds et la tête rasée à moitié, pour qu'on le reconnaisse s'il s'enfuit (6). Le maître peut le vendre sous la condition qu'on ne l'affranchira pas, qu'on l'emploiera aux travaux les plus dui's, qu'on l'emmènera dans une province lointaine. La loi même, toujours alarmée, ajoutera à ses rigueurs : l'interdiction d'une province quelconque entraîne toujours celle de l'Italie; l'interdiction d'une ville, quelle qu'elle soit, entraîne celle de Rome (7).
(1) Térence, Phorm. acte I", scène l**; Sénèque, de Beneflcîte. VU. 4.
(2) Loi 9, Digeste, de Manumiss., loi 9. S 3, qui et a quibas mannmitt. ( (3) Negatâ Ubertate cui pretlum pepigerat. Tacite. Annal. XVI. 42.
(4) Libertates impedientem et quodam modo invidam (Justinian. institut.].
(5) F. sur les fugitifs, Paul. Sent. 1. 6. Digest. et Cod. ad legem Fablam.
(6) Horace, llv. II. satire 8 ; Sënèque, de Ira. III. 32 ; Apulée, MétamorphoÉe. IX.
(7) F. Digeste et Cod. de Servo exportando.
L'ESGLAYE. 863
Une ccmtume plus atroce encore s'est introduite récemment et se développe chaque jour. Les eunuques ont commencé de paraître dans le palais des Césars au temps de Tibère. Ils apparaissent bientôt chez tous les grands^ tous les élégants, totis lés riches. Les religions de FOrient ont introduit cette horrible eoiitume, inconnue à la Grèce ; la mode s'en est saisie. C'est affaire de caprice, de luxe, de dépense (1).
Il y a plus , la peine de mort subsiste : si le maître n'est plus en droit de la prononcer, du moins il la provoque et va la demander au préteur. Ou plutôt, malgré un instinct d'humanité, chez Auguste ou chez Claude, le droit arbitraire de vie et de morl sur l'esclave n'est point aboli ; il est tout au plus diminué (2).
L'esclave peut donc prévoir le terme probable de sa vie. Le vivier de Pollion, dont leô murènes s'engraissent d'hommes vivants, les infâmes croix toujours debout et les corps abandonnés auprès de la porte Esquiline , l'avertissent sérieusement de ne pas offenser l'omnipotence du maître. Si on le laisse vieillir, je voms ai dit cette Ile du Tibre, oii l'on abandonnait &la grâce d'Esculape les esclaves malades et in-
(1) r. Tacite, Ann. IV. 10. Sénëque, de Ira. 1 in fin. Pline, H. N. VH. 40 (39). Sur les Galles, prêtres de Gybèle, F. saint Augustin et toute l'antiquité.
(2) Sur les mesures en faveur des esclaves. F. iotae t, p. 378 et s. Juvénal (VI. 219) nous peint une femme qui, sans motif , fait mettre son esclave en croix, et à qui Ton reproche sa cruanté :
« Pone emcem servo i » — Meruit qno crimine serrus SappUdnm ? Qois testls adest ? Quis detnUt ? Audi ; Mulla onqaàm de morte hominis eunctatlo longa est. ^ « 0 démens I Kà servos homo 1 Nil fecerlt esto : Sic vûlo, stcfubeo, ni pro raHone voluntas, »
Malgré l'esprK déclamatoire de cet écrivain, on ne peut guère supposer qu'il se Mt etprimé ainsi, si la loi Pétronta et les édfts de Claude eussent été de son temps pleinement observés. La loi Pétronia d'ailleurs interdisait seulement certains suppBces. dnide ne punissait Fhomidde des esclaves que dans un cas déterminé. Antonin le premier assimila d'une manière générale celui qui aurait tué son esclave sans motif, non pas au m^rtrier d'un homme Bbre, mats au meurtrier de l'esclave d'autnri. Ga'ms, Institut. I. S 59.
firmes. D'un autre côlé^le vieux Galon, un sage dont j'admire peu la sagesse, disait: «Sois bon ménager, vends ton esclave et ton cheval quand ils sont vieux (1). » On le revendra donc pour quelques deniers à un maître plus pauvre et par suite plus dur, jusqu'au jour où son corps, jeté hors de son étroite cellule , sera enterré par ses compagnons d'esclavage dans quelque recoin mal famé des Esquilles (2).
Et l'opulent Romain , au milieu de cette multitude qui lui appartient, de cent, de mille esclaves (3), tremble cependant pour sa vie. Les uns veillent àl'entrée de sa demeure, d'autres gardent les corridors; des cubicularii défendent sa chambre à coucher : mais qui le gardera contre ses propres gardes? Écoutez : le Forum est troublé; le peuple ému, presque en révolte, assiège les degrés du sénat ; voyez passer une multitude de condamnés, hommes, femmes, enfants, quatre cents personnes. Un consulaire vient d'être tué par son esclave, à cause, dit-on, d'une rivalité d'amour infâme, et la loi veut que tout ce qu'il y a d'esclaves sous le toit qu'il habitait , innocent ou coupable, soit mené à la mort (4). Tout Romain qu'il puisse être , l'homme est toujours homme. Le peuple s'apitoie, résiste aux licteurs ; dans le sénat même ( Tacite
(1) Platarque, inCatone, chap. 5. — (3) Horace, liv. I, satire 8 :
. . .Ângustls éjecta cadavera cdlis Conservus Tlli portanda locabat in arcd.
(3) « Démétrius, l'affranchi de Pompée, qui n'eut pas bonté d'être plus riche que Pompée lui-même, se faisait apporter chaque soir, comme à un général, l'effectif de ses esclaves, lui qui aurait dû se trouver riche d'avoir deux vicarii et une cellule un peu plus large » (Sénèq., deTranquili. animi, 8). Sur le grand nombre des esclaves, V, les passages cités, 1. 1, p. J98, 199, 364, 367, Pedanius Secundus {V, plus bas) avait 400 esclaves dans sa seule maison de Rome. Et Sénèque dit que si on eût fait porter aux esclaves un costume distinct, on fût resté effrayé du petit nombre des hommes libres (De Clem. I. 24).
(4) Le principe de cette loi était ancien : V la lettre de Servius Sulpitius à Cicéron* Famil. IV. 12.— Sous Auguste, le sénatus-consulte Silanianum confirma ce principe (an de Rome 761);— il fut encore développé par un sénatus-consuite de Tannée suivante (Digeste, loi XI II, ad S. G. Silanianum) ; — par uneloiComélia(i&id. 26); —
s'en étonne), quelques faibles esprits reculent devant l'exécution de cette horrible loi. Mais un vieux Romain, un savant homme dans la science du juste et de l'injuste, le jurisconsulte Cassius, se charge de gourmander ces novateurs, et de donner force aux bonnes et saintes maximes des aïeux : « Chercherons-nous des raisons, quand nos aïeux plus sages que nous ont prononcé?... Sur quatre cents esclaves (remarquez comme les sophistes de toutes les cruautés ont toujours la même dialectique à leur usage), nul n'a donc soupçonné? nul n'a entendu? nul n'a vu le coupable?... Nul ne l'a arrêté ni trahi?... » Et puis enfin : « Il périra des innocents ! ditesvous. Quand une armée a manqué de courage et qu'on la décime, les braves comme les lâches courent les chances du sort. Il y a quelque chose d'injuste dans tout grand exemple; mais l'iniquité commise envers quelques hommes est compensée par l'utilité que tous en retirent (1). » Remarquable parole, et qui contient toute l'antiquité ! C'est Caiphe disant : « Il est utile qu'un homme meure pour tout le peuple. »
En voilà assez sur l'esclavage. Maintenant avez-vous promené vos pas parmi les irrégulières constructions de l'Aventin? Avez-vous vu, près du Tibre, ces maisons entassées qui avancent sur le fleuve , et que leurs fragiles étais tiennent
par le sénatnfl-consuite Néronien ou Pisonien (an J.-€. 58], qui ordonna de comprendre au nombre des esclaTes exécutés à la mort du maître ceux même qui étaient affranchis par testament (Tacit,, Annal. XIII. 32. Paul, III, sent. V. S 5, loi 3 et 8. Digeste, de Sen. C. Siianiano). Tous les esclaves qui se trouvaient dans le voisinage devaient être interrogés sur le meurtre du maître; s'ils ne dénonçaient pas le meurtrier, ils étaient mis à mort. Avant que cette enquête ne fût achevée, on ne devait ni ouvrir le testament ni prendre possession de l'hérédité sous peine de dévolution au fisc. (r. Paul 3, sent. V. Digeste ad S. G. Sllanionum. cod., loi 3. De his quibus ut indignis.) (1) V. Tacite, Annal. XIV. 42 et s.
suspendues au-dessus des eaux, demeures précaires dont efaaque inondation emporte d*un coup tout un quartier? Êtes-vous monté le long de la Suburra, cette rué tortueuse, infecte et bruyante, au milieu de Tassourdissement populaire, des clameurs des charretiers, des hurlements des chiens? Là d^énormes insulœ , vastes maisons de location à sept ou huit planchers, penchent au-dessus de la voie publique leurs éteged inégaux et chancelants. C'est là surtout quliabitent toutes les misëtes et toutes les corruptious^qr omaines ; c'est là que, dans les sales et obscures popinœ, un pain plébéien, du vin chaud et des télés de motitons à l'ail, nourrissent le mendiant du pont Stiblicius, la courtisane en guenilles, te grammairien sans argent, le petit Grec {Grœculus)^ hâbleur, adulateur, poêle , chevalier d'industrie ; c'est là que mendie Ténfant ramassé sur la voie publique , et qui va quêter une éfbole, estrofpié par les mains et au profit d'un entifepreneur de mteères humaines ; c*est là , en rin mot , qrfhabite, )e ne dirai pas le pl^éîen, mais celui que l'orgueil aristocratique des parvenus romains appelle tenuis , ignobilis , tunicatus , tribulis.
Il n'est pas jour encore. Cet homme vient de brosser sa vieille toge ; il court à la hâte vers les hautes demeures des Carènes ou du Célîus. Client de tout le monde, il va hurler à totrtes les portes , fait queue dans la tue devant le seuil de tous les riches, coudoie et querelle ses camarades de servitude et d'attente, se laisse menacer par la verge de Yosiiarius, sollicite ce misérable enchaîné qu'on appelle le janitor; entre à grand'peinedans une cour; en payant les esclaves, pénètre jusque dans Tatrium , voit passer dédaigneusement devant lui les amis de la seconde ou de la première admission (car Famitié se classe, et il y a chez le riche de grandes et de petites entrées) (1), souffle au nomenclateur un nom que cet
(1) Gaîus Gracchas et Drasus (deux tribuns démocrates) forent les premiers qni classèrent ainsi leurs amis, recevant les uns seuls et en particulier, en admettant
esclave estropie, obtient du patron un sourire distrait, un regard à moitié endormi, un bonjour dédaigneux qui se confond avec un bâillement, et, pour prix de ses peines, emporte un peu de saucisson dans une corbeille ou une magnifique largesse de vingt-cinq sous (1).
Tel était un salon romain. A des degrés divers, et surtout depuis le règne des empereurs, les rapports de politesse portaient à Rome ce caractère d'un hommage intéressé rendu par un inférieur. C'étaient des devoirs matinaux {anie lucana officia), des salutations inquiètes et essoufflées. Un salon moderne, cette politesse d'égal à égal, facile et douce, qui veut bien s'abaisser, mais à condition qu'on la relève, et cesse dès Finstant où elle n'est plus mutuelle ; cette obséquiosité qui sait au besoin être fière ; cette liberté qui se prête à mille choses sans se compromettre jamais , tout cela entrait peu dans les notions de l'antiquité. La courtoisie est d'origine féodale ; c'est l'indépendance noble et courtoise du baron, de Fhomme libre, inconnue aux anciens qui ne comprirent guère que l'indépendance de la cité ; c'est sa fierté dans le service, parce que le service est relevé par l'horinèuf ; c'est, en un md^ cette plus grande valeur que le moyen âge a su donner à l'homme. Il y a de l'un à l'autre la distance de la servitude au vsisselage. Dans les temps modernes ^ ni aristocratie de cour, ni aristocratie d'argent n'ont tout à fait brisé cette tradition féodale; les Pallas et les Mamurra eux-mêmes, en passant dans le triclinium, cèdent le pas à leur client, et s'ils
<rantrêd phuieura à la foto, et tout le reste en masse , e'est ce cpi'oii iMmunaft eUufer son monde, segregare turham suam. Sénèqae, de BeneAcils. VI. 34. Ainsi l'on disait prima, secmida, etc., admissio. Sénèq., de Clementiâ, I. 10; de Beneûciis. VI, 33. 34. Tibère fit trois classes de ses amis, distribua à la première 600 sesterces, à la seconde 400, à la troisième 200. Ces derniers ne s'appelaient pas amis, mais Grecs. Suéton., in Tiberio, chap. 56. 70. 71. Sur ces compagnons grecs, F. Cicéron, in MQone, 10; in PIsonem, 18. Âlexandre-Séyère poussa là bonté jusqu'à visiter sea ÉxtiiBàé seconde clas^ lorscfn'lhr étaient malades. Lân^ittd., In Al^xâùd. !té, (1) Sur la 5j>or^u{a. F. l%ie^Ep.,H; tl.X. îil. U9.
le conduisent dans leur essedum, le font poliment monter le premier. Mais les malloUers et les gens de cour d'alors, ci-devant esclaves quelquefois , faisaient marcher leurs amis à pied auprès de leur litière, les laissaient attendre à leur porte sur le trottoir ; à table, ils avaient des amis inférieurs, trop heureux de dîner sur des escabeaux, tandis que l'amphitryon était couché sur un lit de pourpre ; et les convives étaient surveillés par un esclave chargé de dire au maître qui avait bien applaudi, bien ri, bien mangé, bien loué l'amphitryon, et mérité ainsi une invitation pour le lendemain (1).
Sans doute il n'en avait pas toujours été ainsi. L'esclavage lui-même, toujours aussi inhumain en principe, avait été moins dégradant par le fait. Au temps où l'on n'avait qu'un ou deux esclaves, avec qui on travaillait côte à côte dans les champs, et qu'on faisait asseoir à sa table, ces noms de fami- 7ier donné à l'esclave, de père de famille donné au maître, n'étaient pas, comme ils le furent depuis, une banalité dérisoire. La clientelle à son tour était pareille en bien des choses au vasselage féodal : noble protection du pauvre par le riche, récompensée par les services que le nombre peut rendre à l'homme isolé; institution politique, indispensable instrument de tout succès dans le Forum ; lien sacré, association de tous les intérêts, parenté légale aussi sainte que la parenté réelle : Virgile met sur la même ligne, aux enfers, celui qui a outragé son père et celui qui a trahi les intérêts de son client (2). Mais quand le progrès du temps , l'action cosmopolite de la conquête, la civilisation immorale de la Grèce, eurent effacé à Rome ces traditions tutélaires ; ce furent, dans toute leur crudité, les rapports du riche qui donne à manger au parasite
(1) Sénèque, Ep. 47.
(2) PulBatusve parens, yd fraus innexa clicnti. Énéid. VI. Âulu-Gelle considère même les devoirs du patron comme plus sacrés que ceux du
père (V. 16. XXI. 1). F. aussi Denys d'Halic. (II. 9. 10).
qui mange, de la supériorité insolente à la servilité fainéante et affamée. Infatigable et perpétuel mendiant, client universel, le peuple romain vécut aux pieds de trois ou quatre mille beati, endurant les aumônes d'une aristocratie financière plus qu'il n'avait enduré le pouvoir d'une aristocratie politique, quêtant, sollicitant, souffrant, ayant de la bassesse, de la patience, de l'esprit même, tout, à condition de ne pas travailler. Il avait ses bons et ses mauvais jours. Aujourd'hui un patricien marie sa fille , le fils d'un affranchi de César prend la toge virile ; grande fête ! un millier d'hommes est invité; à chacun une sportule extraordinaire de 14 ou 15 sous.
— Demain point de fête ni d'épousailles : pauvre parasite, tu vas aller au bain quêter, parmi les riches qui s'y rassemblent, à force d'adulations et d'humbles services, une invitation à souper. — Un autre jour. Agrippa ouvre gratis cent soixante dix bains dans Rome ; pendant un an (singulière magnificence ! ), la barbe et les cheveux du bon peuple seront coupés gratis dans les tonstrines d'Agrippa : Agrippa est le fils des dieux! — Les riches sont-ils las de donner? allons implorer César. 11 faut que de temps à autre quelques-uns des millions de César retournent au peuple. Auguste, dans son douzième consulat, n'a-t-il pas distribué , entre trois cent vingt mille citoyens, un congiarium de plus de 16 millions de francs (1) ?
— César nest pas riche aujourd'hui? s'il ne donne pas d'argent, au moins donnera-t-il du blé : quiconque est oisif et pauvre, a droit à cinq boisseaux de blé par mois , qu'il ne paye pas ou qu'il paye quelques sous : loi suprême de la constitution impériale et la seule qu'il puisse être dangereux de violer. — Mais la Méditerranée est orageuse; le convoi annuel de blé n'arrive pas d'Egypte ; le peuple redoute la faim ; César redoute le peuple (moment d'angoisse ! il y eut ainsi certaine bourrasque pendant laquelle Auguste pensa à s'empoisonner); et debout sur la pointe de Caprée, une foule pleine
(1) Sur ces libéralités des empereurs, F. 1. 1. p. 156, 496.
Vlê LAfiOfilÉTÉ.
d'anxiété épie avec mp^^BOM rinstant où apparaîtra le pa^ Villon qui annonce la flotte d'Alexandrie (1).
Mais si Terapereur nourrit l'homme qui a faim, Tempereur ne soigne pas le malade ; et cette population pauvre de Rome et de ritalie demeure exposée , sans précaution et sans remède, aux influences d'un climat qu'a rendu fatal la dégénération des mœurs romaines. J'ai dit (2) comment par la diminution de la culture et par les dévastations des guerres civiles, depuis les derniers temps de la république, l'Italie était devenue déserte et malsaine (3). Des maladies nouvelles f étaient appiurtées ; de fréquentes épidémies s^ faisaient sen-r tir (4). Le Latium, terre desséchée par trop de labeur, était déjà le séjour de ces funestes influences que les siècles n'ont pas diminuées. Rome surtout, qui élevait trois temples à la Fièvre (3), Rome avec des vices et des grandeurs inomes, souffrait d'un jour à l'autre des maux inconnus aux siècles passés (fi). Par des soins multipliés, par les coûteux services de la médecine (7)» par la fuite surtout, les riches se met-
(I) Sénèq., Ep. 77. — (2) Ci-deasus, 1. 1, p. 27.
(3) César, de Bello Civ. III. 2. Cic. de Lege Agraiift, IL S6. 27. 86. De Repabl. II. €. Séaèque, Ep. 105. Martial. IV. 60. Les éciivains agronomes très-prëoccu^ des moyens d'éviter Finsalubrité de Talr et du «k>1. GolmneUe, III. 2. IV. 8. V. 4, 8. VU. 4. Varron. II. 9. IV. a-5. XII. h2. Galon. 1. 2. ». — Les jurisconsultes. 49. D. de iSdilitio edicto. 4. G. de iEdilit. act. 2. S 29. D. ne quid in loc. public.
(4} Vers le temps de Pompée, Vélépha/niiasis (lèpre blanche) fut apportée en ItaHe. Piine. XXVI. 1. — Sous Tibère, une malade delà figure {licheMu sive mentaçra) Ibifi. Martial. XI. 98. Suétone, in Tib. 34. Toutes deux venaient d'Egypte. — Sous Tibère également^ la maladie appelée colum, dont on ignorait même le nom. Pline» J&td.— Sous la censure de L. Paulus et de Q. Marcius (an 689), le charbon fut ap|M)rt^ de la Gaule nart)onaise; 11 était fort cedouté au temps de Pline {Ihid.).
(6) Valèr^Maxime. II. ô. $ 6.
( (6) Sur l'insalubrité de Rome. F. Gicéron, Mt. XII. 10. Tite-Live. VIL 8. Sénèquc, Ep. 104. En un seul automne, sous le règne de Néron, on enregistra dans Rome 80,000 décès par suite d'une épidémie. Suétone, in Nerone. 89. Tacite, Annal. Xyi. 18 (aa de Rome 819; après J.-G. 66). Selon Eusèbe, une peste sous Titus av^t emporté jusqu'à 10,000 hommes par Jour. Eusèb., Ghronlc. an.
(7) «Sous Tibère, en même temps que les maladies, les médecins arrivèrent d'Egypte et firent à Rome des gains énormes. Manittiia Gorautua s'engagea à payer
taîent à Tabri. Mais au pauvre u'était douuée Miouae ie ee^ ressources : sous Tinfluenee des vents d'autoume qui ^qppof -:talent du midi la dévastatioo et les maladies (1) i par les accabiautes chaleurs du mois d'août, ce qui rameuaiefit les fièvres et entouraient de ses noirs licteurs Fordonnaleur jles pompes funèbres (2) ; » au temps de ces débordements dju Tibre qui remplissaient Rome d'eaux stagnantes (3)> il faUaH toujours qu'il demeurât dans sa malsaine dcQaeure de l'Es.-? quilin ou du Quirinal, dans son grenieri oiji l^ fnéd^i^n grée ne montait pas. Ira-t-il demander secours à s^ogl riçb^ patf on? il trouvera la maison déserté, le maître parti pour respirer à Baies un air plus pur. Ira-t-il implorer la pitié de César? Qu'importe à César le mendiant fiévreux qui r&de au pied des hautes murailles de son palais! César s'inquiète da l'homme bien portant et robuste, parce qu'il le redoute ; il le
pour être guéri du mal appelé lichenes une Bomme de $00,600 seiUrcei (68,000 k,)» Pline, loc. ct<.~ Ghamii» se fit payer autant pour un yoyagejpp pravince. — 4^coi^, en peu d'années, amassa 10 millions de sest. — Q. Stertinius, ipédecin, fit valoir aux empereurs qu'il se contentait de recevoir d'eux 600,000 sest. (142,000 fr.) tandis qu'il pouvait établir que sa clientelle dans Rome lui en rapportait 600,000 (160,000 fr.). Son frère reçut de l'empereur Claude un pareH s^dajre. A une époq9# où leur fortune était diminuée, Us purent encore embellir la ville de ISap^es et lalsr sèrent à leurs héritiers 30,000,00Q sest. (8 millions de fr.)* Ârrunlius seul en avait laissé autant. Crinas, de Mareille, laissa 10,000,000 sest. (2,500,000 fr.) après avoir consacré une pareflie sonune à relever les mura de la patrie. Pline. XXIX. 1.
(1) Nec plumbeus Auster
àutumnusque gravis, Libitinœ quaestus acerbœ.
Horace, II. Sat. VI, V. 18.
Frustra per autunmos nocentem
Gorporibus metuemus Austrum. Id. II. Od. XIV. v. 16.
F. aussi Tacite, loco citato.
(2) Dum flcus prima calorque
Designatorem décorât lictoribus atris ;
Dum pueris omnls pater et matercula pallet,
Officiosaque sedulitas et opella forensis
Addudt febres et testamenta résignât. Horace, I. Epis. VIK
(3) Pline. UL 9. Tite-Uve. XXXVUI. 28.
nourrit pour qtfil ne se révolte pas. Mais César craint-il le malade? César payera-t-il des remèdes pour prolonger la vie de cet homme qui lui coûte par an 1,095 liv. (164 fr. 30 c.) (1) de blé? César ouvrira-t-il des hôpitaux, de peur que la fièvre ou la peste ne réduise trop le chiffre des 300,000 rentiers qui sont à sa charge dans la ville de Rome (2)? Qu'il meure plutôt ! que la masse de ces redoutables prolétaires soit diminuée d'une tète ; qu'il meure, moins heureux que l'esclave qu'un maître entretient, nourrit, soigne quelquefois ! l'esclave du moins représente un capital, l'homme libre ne représente qu'une dépense.
Telle était cette servitude de l'homme libre ; et cette servitude romaine eut ses types à elle, inconnus de nos jours, ou qui n'existent que voilés. C'est le parasite relégué au bout de la table, raillé, injurié, battu, qui gagne un repas à force d'affronts. C'est le chasseur aux héritages, assis aux pieds d'un sale et fantasque vieillard, louant jusqu'à sa beauté, applaudissant jusqu'à son radotage, déchirant ses ennemis, lui sacrifiant sa liberté, lui prostituant sa femme. Ces turpitudes sont proverbiales dans les mœurs romaines. Non-seulement la comédie et la satire, mais l'histoire, la philosophie, la jurisprudence, portent témoignage de cet universel appétit de testaments et de legs. Toutes les lois d'Auguste contre le célibat ne parvinrent pas à faire descendre le riche sans enfants de ce trône que la captation lui élevait ; c'est ce que Sénèque nomme « la royauté d'une vieillesse sans enfants (3) . » Ce que ni la tendresse ni l'amilié ne sut jamais faire, Yorbité (laissez-moi donner le nom romain à cet état privilégié qui n'eut de nom qu'à Rome), Yorbité sauva des proscrits, et Tacite parle d'un accusé sous Claude qui , ayant échappé à la mort par le crédit des prétendants à son héritage, eut l'ingratitude de leur survivre à tous. Enfin, malgré toutes les
(I) Dion. LV. 15.— (2) V 1. 1, p. 254, 289, 320-327.
(3) Dives regnum orix gcnectutis excrcens. (Sénèqae, ad Martiam. 19).
précautions d'Auguste, il y avait tant d'avantage à ne pas être père, que des hommes, désolés de la fécondité de leurs femmes, abandonnaient leurs enfants nouveau-nés, les reniaient plus âgés , et rompaient avec eux dans le seul but d'avoir aussi leurs flatteurs et leur cour, tout comme ceux dont le ciel avait béni la couche en la rendant stérile (1).
Cette servilité universelle devenait plus dégradante encore pour la nature humaine, en devenant l'instrument et Tencouragement de la débauche. « Hideuses turpitudes que je ne puis comprendre ! s'écrie Juste Lipse commentant un intraduisible passage de Sénèque, Dieu me garde de porter la lumière dans ces ténèbres dignes du Styx ! » Mais il est trop aisé de concevoir jusqu'où allaient, grâce à un pouvoir si absolu et si général sur la créature humaine , grâce à une si entière liberté pour les fantaisies de l'homme puissant, la monstrueuse aberration des sens et l'avilissement de notre nature. La prostitution, chez nous l'œuvre de la faim, de la dépravation et de la misère, était chez les Romains affaire de bon ordre intérieur et de règlement domestique ; née dans la maison ou achetée au Forum , nourrie, instruite, formée dès l'enfance , commandée par la crainte du supplice, encouragée par l'espoir de la liberté (2).
Il y a plus : elle devenait aussi affaire de spéculation et de lucre. L'esclave était une propriété dont on tirait parti en la prostituant (3). Des marchands d'esclaves , corrupteurs publics {lenones, manganes, ces deux mots étaient à peu près synonymes), parcouraient les provinces, menant avec eux des troupeaux de courtisanes, ignoble denrée dont ces capi-
(1) Sénèqne, ad Marciam 19.
(2) V, entre autres sur ces eflfroyableg détails, Sénèque, Ep. 47. 95, de Brevltate vltae. 12. Tacite, etc.
(3) De là les clauses fréquemment citées par les jurisconsultes, d'esclaves vendues avec défense de les prostituer. La clause contraire avait eu lieu aussi {ut j^rostituatur) ; mais les jurisconsultes la déclaraient nulle.