II. i
tTft LA SOaÉTÉ.
talistes percevaient le béûéfice (1). La plupart des aifiranchies, ou du moins des affranchies pauvres, étaient forcément courtisanes (2). On conçoit à quelle hideuse extension la prostitution arrivait, devenue ainsi nécessaire et obligée ; on comprend dans toute sa laideur cette double et effroyable dégradation : celle des misérables auxquels toute ignominie était infligée, et plus encore celle du puissant qui avait le droit de les infliger toutes.
Sénëque, qui attaque ces désordres, les attaque parce qu'il est ou se fait puritain, et encore ne les met-il guère sur une autre ligne que les excès du luxe. Les oiseaux du Phase et les vases de myrrhe lui paraissent de tout aussi grands crimes. Et au fond, quelque fausse que soit cette censure, il y avait plus de rapport qu\>n ne le pense entre les excès de luxe et la corruption des mœurs. Le principe des uns et des autres, c'était une satiété des choses ordinaires, une imagination ennuyée et corrompue , un dessèchement et un rapetissement de l'âme, qui, sans passion et sans vertu, sans instinct vrai, était avide d'inventer et désespérait de jouir ; parce qu'elle était vulgaire, ne trouvait rien que de vulgaire dans ce qu'aiment et admirent les hommes ; et au défaut du bon, du vrai, du beau, du grand qu'elle ne sentait pas, se traînait vers l'inconnu, vers le nwnstrum, vers l'impossible.
Mais au moins ceux-là seronl-ils libres, que tant de serviles hommages et une telle licence ouverte à leurs caprices auront précipités dans ces dépravations extravagantes? Au
(i) Strabon, daoa la description d« la Phrygte. — De là rinterdiction au citoyen romain d'épouser l'affranchie d'un leno, ou (ce qui revient au même) «eamqne corpore quicslum fecerat. »
(2) Fecenoia eût été digne d'une condition meilleure et n'était courtisane qoe parce qu'elle avait été esclave. Uv. XXXIX. 9^
LE MAITRE. tTS
moins sersKtril libre, le petit nombre de bienbeureux autour duquel gravite cette multitude d'esclaves et de clients f o» riche, cet élégant, ce délicat qui s'endort au si» d'une douce et lointaine symphonie , se réveille au frais murmure d^OM cascade ; qui, après avoir dédaigneusement tendu sa mm h baiser à la foule matinale de ses visiteurs^ s'airanee en Htldret et de là , comme d'un trône , domine les tèles senriles ê» clients qui le suivent et de la plèbe qui passe à ses pieds ? Si Rome l'ennuie, qu'il reste ches lui : dans sa maison immense, il trouve toutes les joies de Rome , le bain avee ses accessoires sans nombre et sa population de serviteurs, la palestre, les triclmium nombreux, la piscine, le vivier, le jardin ; q«e dis-je ! des hippodromes, des temples, des Forum. « Chaque maison est une ville et la cité une assemblée de villes (1). » S'il veut respirer plus à Taise encore, il a sa villa près du golfe de Naples, sa villa sur le haut d'une montagne, sa villa dam» les eaux mêmes de la mer. Il n'est guère un coin d& Pltalle où il n'ait à lui ces premières nécessités de la vie romaine : des bains, une salle de festin, et une colonie d'escl^^es.
Aussi sa propre satisfoetîon, trop fecilement acquise, tui est-elle devenue quelque diose d'insufûsant et de vulg»re. Il a épuisé le bien-être, il lui faut la gloire. Le luxe n*est plus une jouissance, c'est un combat. Une maison dans les règle» {domus reeia) n'est pas assez ; il faut une maison inouifé (2). De l'airain ciselé , des coupes de myrrhe, luxe vulgaire ! Que la coupe où il boit soit d'une seule pierre et d'une pierre fine ! qu'elle soit de cristal ! le danger de la briser est un pbîsir de plus (3). Que le pavé de ses salles soit semé de pierres précieuses ! qu'il aille dans les ventes enchérir pour des sommes
(t) IXÇ ^0{A0( &TTM TTtXei, IT^XtÇ a<JTta (lUpldC x&^i^
Olympiad., apud Photium. 80.
(2) Soas le consoUat de M. Leptdus et de Q. Catulus (an dé Rome 674), la maiion de Lépldus était la plus belle de Rome. 35 ans après, elle ne passait que pour la cen- Uème en beauté. Tel avait été le progrès du luxe. Pline, XXXVT. 15.
(S) Omnia reram volnptas pericalo cresclt (Sénè(iue, de Benef. VII. 9}«
immenses sur des airains de Gorinthe, non qu'il paye si cher la perfection du métal, Télégance du dessin , le nom de Tarti^te, mais parce qu'il paye et apprécie le nom des élégants possesseurs par les mains desquels ces vases ont passé (1) ! Avoir de délicats et de magnifiques poissons , ce n'est que gourmandise ; mais faire nager, dans un bassin de marbre, des poissons que saisit la main des convives , mais les faire expirer dans des vases de cristal pour jouir des mille nuances diaphanes qui colorent leur agonie, c'est là de la gloire! Des thermes, des piscines, des jardins, c'est un besoin pour quiconque veut vivre : mais des jardins plantés sur le faite d'une maison , et qui la couronnent de leurs arbres agités par le vent ; mais des thermes bâtis en pleine mer , au défi des orages ; mais une piscine immense, océan d'eau chaude, dont les vagues sont poussées au vent : ce n'est peut-être pas une jouissance de plus, mais certainement c'est un triomphe (2).
Puis viennent toutes les fantaisies du riche ennuyé. L'un fait du jour la nuit, se lève au moment où le soleil quitte l'horizon, consacre la nuit à la palestre ; au moment où le jour commence à poindre, il se met à table pour le souper. Quelle estime mérite la lumière du jour ? on ne la paye point (3). Un autre se fait savant : il a pour ornement de sa salle à manger de riches bibliothèques dont il n'ouvre même pas le cata-
(1) V. Sënèqae, Ep. 122. 90. — Sénèque le rhéteur, Controv. V. 6.
(2) Pline. IX. 17. Sénèque, QuesUons naturelles. III. 3. 17. 18.
(3; FasUdio est lumen gratuitum. — « Pedo AlbinoYanus nous racontait (vous savez comnœnt 11 contait bien) qu'il avait habité une maison au-dessus de celle de Sp. Papinius. Ce dernier était aussi du nombre de ces lucifuges : « Vers la troisième heure delà nuit (neuf heures du soir), J'entends des coups de fouet. Que fait-il? dcmandai-Je. — îl se fait rendre ses comptes (c'est à ce moment qu'on châtiait les esclaves). — Vers minuit, une clameur perçante ! Qu'y a-t-II ? Il s'exerce à chanter. — Vers deux heures du matin, quel est ce bruit de roues? Il sort en voiture.— Au lever du jour, on court, on appelle ; sommelier et cuisiniers sont en mouvement. Qu'est-ce donc ? — Il sort du bain, il demande du vin miellé. ». (Sénèque, Ep. 122.)
logue (1). Celui-ci, toujours inquiet et agité, tremble que les anneaux de sa chevelure ne tombent pas selon toutes les règles; que les serviteurs qui entourent sa table, régulièrement classés d'après leur âge et la couleur de leur peau, n'aient pas exactement le môme habit et la même coiffure ; que la ceinture de son échanson ne soit irrégulière ; que l'oiseau servi sur sa table ne soit coupé d'une façon indécente ; qu'un des esclaves ne se trompe de mouvement ou de place ; en un niot, que tout ne soit pas in*éprochable dans sa vie d'homme élégant (2). Celui-là, au contraire, languissant, paresseux, las de la peine qu'il prend de vivre , a besoin qu'un esclave l'avertisse s'il doit monter en voiture, s'il doit prendre le bain , s'il doit avoir faim et se mettre à table (3). Quelquefois , las des richesses , on essaie de la vie indigente ; on a chez soi « la cellule du pauvre (4), » où l'on va vivre un jour ou deux, où le couvert se met sur le plancher, où l'on mange dans des plats de terre un maigre repas, laissant reposer la riche vaisselle d'aigent et d'or, afin, lorsqu'on retournera au luxe et à la jouissance, d'y trouver plus de goût. L'hiver on a des roses, l'été de la neige : sur le Forum la robe du festin ; ce n'est pas assez, la stole des matrones. Ce qu'on veut, en un mot, ce n'est pas jouir, c'est se faire un nom. Rome est trop occupée pour qu'une folie ordinaire y fasse parler d'elle ; point de ces désordres qui se perdent dans la foule : le mérite du vice, c'est le scandale qu'il fait (5).
Parmi ces extravagances, il en est une plus étrange peutêtre. Ne nous étonnons pas du luxe monumental des demeures, de ces habitations dont l'enceinte contient plusieurs arpents (6), de ces proportions immenses qu'il faut à la ma-
(t) Ltbrl caenatlonum ornamenta.... quorum ne Indices quidem legunt (Sénèque» de Ira.) — (2) Sénèque, de Brevllate vite. 12. Ep. 05.
(3) De Brevltate vite. 12. F. tout ce morceau, curieux pour les détails de l'élégance romaine. — (4) Pauperis cella ^Sénèque, Ep. 18. 100). — (6) Id., Ep. 122.
(6) Sept Jugères, 1 hectare 76 ares. Valère-Maiime. IV. 4. S 7. Y. ansai Sénèque, de Beneficiis. VU. 10.
gnificence privée et aa comfort d'un seul homme. Comment les Romains se logeraient-ils avec moins de grandeur ^ eux qui logent si magnifiquement leurs oiseaux et leurs poissons ! U ne s'agit pas ici de ceux qui s'enrichissent à élever, pour la table des grands de Rome, les poissons et le gibier. Mais ce que le père de famille fait pour sa fortune et le gourmand pour sa table, le prodigue le fait pour sa gloire. Chez lui , l'habitation des paons et des rossignols est un palais entouré de colonnes, où des bassins et des jets d'eau maintiennent la fraîcheur, où à travers des grillages la verdure des bois vient réjouir la vue des hôtes. La volière du sage Varron avait 46 pieds de large et 72 de longueur : à l'une des extrémités, la table s'élevait au-dessus d'un bassin d'une eau limpide ; Iki pendant les grandes chaleurs, on venait, couchés sur des coussins, prendre le repas du midi ; la poitrine respirait cette fraîcheur que les eaux donnent à l'air ; les yeux se reposaient sur une forêt épaisse, impénétrable au jour ; l'oreille se plaiaadt au chant du rossignol et au bruit des oiseaux aquatiques qui s'ébattaient dans les canaux (1).
Le vivier est un bien autre témoin encore des profusions romaines. Au bord de la mer, des canaux pratiqués dans le rocher, font pénétrer Neptune, comme disent les poètes, dans de vastes bassins où se jouent , classés par espèces , des monstres marins venus de tous les rivages. Une disposition savante aide le flot à se renouveler et empêche l'eau marine de devenir stagnante dans les bassins ; des cavernes ombreuses, des retraites profondes sont ménagées aux poissons qui les recherchent; des stations d'été les abritent contre les (Valeurs ; des rochers, transportés à grands frais, simulent, pour charmer leur imagination, les rivages de la mer. Des études infinies sur les courants maritimes et le degré de fraîcheur des eaux de la mer ont été dépensées sur cette grave
(I) Sur les vdlèreg. F. Varron, de R. mat. Ul. 8 et s. PBne. X. 20. J7. SO. Crtumelle.vm. l. lo. 41.
question du bien-être des dorades. Les traces de la piscine de Lucullus subsisteront éternellement sur la terre de Baîa et de Misène , lors même que , bouleversée par des secousses volcaniques, des ports et des lacs ne s'y trouveront plus. Et cependant Hortensius critiquait Lucullus, médiocre piscinaire, disait-il, qui ne donnait pas de retraite d'été à ses poissons (1).
Aussi n'est-ce pas , croyez-le , jpour le grossier plaisir du festin que le maître entretient ses murènes bien-aimées.CTest pour les voir, les nourrir de sa main, leur jeter de petits poissons péchés exprès pour elles ; les accoutumer à sa voix, le's appeler par leur nom, leur faire baiser ses mains, les prendre, les palper, les montrer à ses amis, tenir note de leur Age et le dire avec orgueil , lew donner même des bijoux et des colliers. Quand le maître a besoin de poisson pour sa table, il l'envoie acheter à la piscine plébéienne, piscine d'eau douce où le poisson s'engraisse pour les délices des gourmands. La piscine patricienne est faite pour les délices non du palais, mais des yeux, je dirais volontiers du cœur : Crassus pleura une de ses murènes comme si elle eût été sa fille ; il en porta le deuil, et lorsqu'on le lui reprocha au sénat, il s'en fit gloire comme d'un témoignage exquis de sa sensibilité (2).
Mais les joies du cœur amènent avec elles leur amertume ; le luxe devient', une fatigue ; cette magnificence toujours la même est fastidieuse. En dernier résultat , après avoir tout éprouvé, plaisirs, philosophie, passions, le Romain trouve
^ (1) Les plas Hlastres plsctnalres técnrent à la fin de Ifl république. Sergius, fturnommé Orata (la dorade) fut le premier (PUne. IX. 55. XXXU. 6. Hacrob. n. 14). «—Puis LIcinlus, surnommé Murena (murène). (Pline. Ibtd.). — Puis Lucullus, MarcIuB Phlllppus, Hortensius, HIrrius, Crassus (Cic, Att. L 19. 20; IL 9. Phsdr. II. 5). — Sur la rage des riches sénateurs de son temps pour les piscines, j'ai déjà cité Cicéron (Att. 1. 18 ; IL 1. Paradox. V. 2. r. cMessus, tome L p. 114). —Sons Auguste, VedlQsPollion (F. ci-dessus, p. 17, 378. Pline. IX. 53). — Antonia, femme de Drusus et belle-sœur de Tibère. Pline. Ihid. 55.
(2) Macrob. IL H. V, sur les piscines, Varron, de Re rust. IIL 3. 17. Columclle. Vin. 16. 17. Pline IX. 54. 55. Horace, Od. IL 15.
que la dernière fin de l'homme, le produit le plus net de la richesse , la conclusion suprême de la civilisation et de la science, c'est la gourmandise.
Aussi, depuis longtemps, l'Italie subit-elle la loi de la gourmandise romaine. Depuis que la culture a dégénéré, l'éducation des animaux a pris sa place. Les garennes, les parcs aux huîtres, les viviers envahissent le sol qui appartenait à la charrue. Ici on engraisse des loirs; là, dans une île abritée du soleil, on élève des escargots ; un homme se fait avec des grives un revenu de 60,000 sesterces (1) (16,000 fr.). Ce n'est pas assez de l'Italie : il faut que le monde soit tributaire des tables romaines; que Gos envoie ses vins, le Phase ses oiseaux, l'Afrique ses coquillages. Ce n'est pas assez encore : il faut que l'industrie supplée à la pauvreté de la nature ; que le cuisinier sicilien et les quinze dignitaires entre lesquels se partage, dans la maison du riche, le labeur des préparations culinaires, sachent trouver dans leur imagination une variété plus grande que celle de la nature et du monde. La couronne d'or s ils réussissent ! le fouet si leur talent est en défaut !
Dans ces repas, dont un seul coûta trois millions de sesterces (762,000 fr.) (2), rien n'est assez étrange, assez inattendu; rien ne doit paraître tel que l'ont fait les dieux (3). Le gibier déguisé aura la forme d'un poisson. Une truie (animal propter convivia natum) apparaîtra toute gonflée des nombreux oiseaux qu'on a fait entrer dans son corps sans
(1) VarroD» de Re rusticà. 111. 2. — Hirrius prêta 6,000 poissons à César; il en vendait par an pour 12,000 sest. (3,350 fr.) Pline, Hist. Nat. IX. 55.
(2) Sénèque, Ep. 95. 400,000 sest. consommés sur des piats d'argile. Ju vénal XI. 9. Un repas de.Galigula aurait coûté cent millions de sest., suivant Sénèque ad Helviam 9.
(3) Les passages classiques sur la cuisine des Romains sont les deux satires d'Horace H, sat. IV. VIII; un grand nombre de passages de Sénèque (Ep. 47.95, ad Helviam, etc.], et de PUne IX. 18. 32; X. 51 ; XXXI. 7 ; XXXII. n, etc. ; plusieurs endroits de Cicéron ; Apicius» de .Re cibarià ; Macrobe, Satumale. III. 3, donne le menu d'un repas pontifical.
rouvrir, et au moment où on la découpera, les grives toutes vivantes iront voltiger dans la salle du festin. Un plat sera couvert de langues de rossignols, pour essayer si ce que la nature a fait pour réjouir nos oreilles ne peut pas aussi servir à notre palais. Le vin sera mêlé de roses et de nard. Au champignon brûlant, un morceau de glace succédera dans la bouche. Ad palais engourdi et à l'estomac blasé, il faut des saveurs sinon plus agréables, du moins nouvelles. Que le poisson attende plusieurs jours ! son goût sera peut-être plus piquant. Qu'au prix de mille sesterces le congé (1), le gaiiim assaisonne le repas, le garum, ce chef-d'œuvre de l'imagination et de la science , obtenu avec tant de labeur par les macérations et le mélange, le garum, ce grand ami du Romain, et qui lui tient lieu d'appétit !
Mais, hélas, la nature humaine est bien débile. A ce grand festin où l'univers contribue , où Rome est assise , la satiété arrive bien vite; mais la satiété n'exclut pas le désir. On sait les ressources que met en œuvre le peuple-roi pour renouveler, quand il le veut, les joies de sa table ; l'émétique et le bain. Sénëque le dit avec une simplicité toute crue, edunt ut vomant, vomunt ut edant. C'est là la dernière expression des voluptés humaines, la solution d'un grand problème social qui occupe les maîtres du monde : faire en un jour le plus de bons repas qu'il se peut (2).
Heureux donc le siècle de Néron ! Dites que la civilisation ne marche point! que le génie de l'homme est épuisé! comme si à ce grand progrès ne venait pas chaque jour s'ajouter quelque progrès nouveau. Heureux siècle, qui a répandu dans les salles du festin la douce atmosphère des tuyaux de chaleur ; qui a revêtu les fenêtres de la transparente pierre
(1) Apeuprès 71 francs ieUtre. Pline IX. 32 (17). XXXI. 8.
(2) Sénèque, ad HeW. 9. De ProvidenUà. 3. Epit. 47. 88. 95. 122. Pline XXVI. 3. Celee I. 3. Juvénal Yl. Suétone, in'VitelUo 13, Cicérpn*, ad AtUcum XIH. Martfal, etc.
spécolaire ; qui, dans Tamphithéâtre, a su par des conduits cachés répandre sur le peuple une rosée rafraîchissante, parfûmèe de safran et de nard; qui saupoudre Tarène de succin et de poudre d'or; qui sait teindre et faire fondre Fécaille, de manière à Itft donner Tapparence des bois les plus variés î Le siècle est grand, la civilisation marche, l'humanité progresse. Wa-ton pas payé six mille sesterces (1,520 fr.) deux petite gobelete d'un verre nouveau, 70 talente (4S!7,000) un de ces vases de myrrhe que Rome estime si précieux (1)? N'y a-t-il pas cheî le divin Néron des tapis de Babylone de 4 millions de sesterces (2) ; une coupe de myrrhe de 800 talente (8) 1,830,000 fr.)? Le fortuné César, pour reposer ses yeux, ne regarde-tril pas les combats du cirque dans un miroir fémeraude (4)? Pour Néron, la nature elle-même devient plus fécoûde; felle lui envoie, par les maîns du procurateur d^A- ÎTPique, un épi de blé qui contient 360 grains. Elle renvoie de Pannonie les intendants de ses jeux chargés de masses énormes de succin et d'ambre (B). Elle ouvre pour lui à fleur de terre les mines de Dalmatie oh For se ramasse à 50 livres par jour (6).
Réjouis-toi donc, ô mon maître i d'être né sous le règne de Néron, le favori des dieux! Réjouis-toi ! nous t'applaudissons, nous tes parasites, « compagnons assidus, comme l'a dit un philosophe chagrin, de toute fortune qui penche vers sa ruine (7). » Voilà le plus beau trophée de ton luie et de ta gloire! voilà le Mazonome, le plat immense, couronné de
(1) Sur tous ces faits, F. Pline, Hist. Nat. XXXII. 5. XXXVl. 26. etc. Les vases de myrrhe ou vases murrbins paraissent avoir été faits avec une pierre du geve de ron^x.— (2) (1,016,000 fr.) Pline XXXVF. 26. XXXVII. 2.
(3) d. VIII. 48. XXXVII. 2.
(4) Spectabant smaragdo. — Je ne réponds ni du fait, ni de la traduction. Je laisse rnn à Pline et l'autre au Dictionnaire. V. Hist. Nat. XXXVII. 5. — (5) Pline XV!. 43.
(6) Aine XXXIII. 4. XXXVn. 8.
0) Assectatot eomesque pereuntimn patrlmoniorum populus. Sénèqtie, de Tranquill. animi. 1.
fleurs, apporté au son des fanfares sur ks épanks de tes esclaves ; le plat d'Ësopus, abrégé du monde culinaire où sont accumulés coquillages, oiseaux précicwx, huîtres séparées de leurs écailles, poissons dépouillés de leurs arêtes, toutes les richesses de toutes les tables de l'empire ! Quelle jouissance peut manquer à ta félicité? N'as-tu pasPharmonie du concert pour tes oreilles, pour tes yeux la magnificence de ta demeure, pour ton palais la saveur du festin, pour ton odorat les doux parfoms que tes esclaves répandent? Couché sur ton lit, entouré de soins et de caresses, doucement frictionné par un esclave ganté, quelque chose raanque-t-il à tes désirs (1)? — Mais c'en est trop : tu tombes épuisé; que tes serviteurs te soulèvent et t'emportent comme un héros mort au champ de bataille; ensevelis-toi dans ton triomphe au son des instruments et au chant des esclaves qui répètent derrière toi : « Il a vécu (2) ! »
Il a en effet quelque chose de séiieux, cet adieu ftmèbre qui termine l'orgie. Tu vis sous un grand prince, ô mon maître ! as-tu pris garde à ce délateur que tu redoutes trop pour ne pas l'inviter chez toi, et qui a fixé sur toi un ml pénétrant au moment où, dans l'ivresse, tu as approché l'image de César que tu portes au doigt, d'un objet immonde et profane? Ce matin, lorsque, sorti de chez toi « pour augmenter la foule, » distrait, nonchalant, désœuvré, tu as marché, écouté, causé, répondu au hasard; saîs*tu bien ce que tu as pu dire ou entendre ? As-tu bien pensé qu'en ce siècle, « le travers le plus funeste est la manie d'écout^w, que les secrets
(1) De Vità beatà. H. Eplt. 66. Martial, liv. HI. Qearque a^v Athenœ, Ut. VI.
(2) Bi^îcoxi. Sénèque. Ep. 12. « PacdYlus, qui avait usé delà Syrie comme de son bien, après ces repas funéraires où îi sembJalt vouloir célébrer ses propres obsôiiues, •se faisait emporter dans sa chambre au milieu 'des applaodlsseraents de ses èselaves tayom qui chantaient an son des Instruments B«6imiu. » Sénèque dit eiitoreftiUeiirs : « r^on conviYantur, sed justa sibi faciunt, »> Epi t. 122. Locus ubi luxuriœ parentatur. De Vità beatâ, 11. Les Epicuriens disaient Be^tuTat, c'est là vivre. Qcéron, ad Attl-i cum. XU. 3.
sont dangereux à savoir, el qu'il y a bien des choses au monde qu'il n'est sûr ni de raconter ni d'apprendre (1)? »
V^a donc maintenant, choisis entre les angoisses du supplice et les turpitudes de l'adulation. Sauve ta vie; baise la main et la poitrine de César, comme tes affranchis baisent la tienne ; appelle le maître, roi, comme ils t'appellent ; appellele dieu, nom que tes affranchis ne te donnent pas. Cours t'essouffler à ses salutations du matin, suis à pied sa litière, fais des vœux pour sa voix céleste, et pour cette déesse née d'hier, la fille de Poppée ; pauvre homme, esclave de Néron, comme nous sommes tes esclaves! Fais- toi étouffer pour aller entendre Néron au théâtre, et meurs de faim plutôt que d'en sortir. Ton patrimoine , tes villas , tes esclaves , toute ta gloire et ta magnificence, éclat funeste, dangereuse fortune ! aie soin d'en léguer, par un testament bien public, une large part à Néron, une portion assez forte encore à Tigellin ou à d'autres, de peur que Néron mécontent ne te prenne le tout et ta vie en même temps. Bois ton vin de Chio, ris avec tes amis, écoute tes concerts, couronne-toi de fleurs ; sois heureux , plein de joie : mais tremble pour la vie, et prends garde de ne pas coudoyer l'affranchi de quelque délateur !
Resterait maintenant à parler de César, le degré suprême de cette hiérarchie, le tyran suprême de lant de tyrans et de tant d'esclaves. Mais, sur ce point, j'en ai dit assez, j'ai assez fait voir dans les longs développements que j'ai donnés à l'histoire de la dynastie césarienne , comment Tibère, habile homme d'état, mais ulcéré, haineux, défiant, à cette politique de tempérament et de mesure pratiquée par Auguste, avait substitué la politique plus simple de l'isolement et de la crainte; — comment cette politique avait constitué le pouvoir impérial, sans autre relation avec la nature humaine que la peur; — comment les successeurs de Tibère, Caligula, Claude, Néron, moins habiles, avaient cédé au vertige de la
(1) Teierrimum yitium aosculatio, etc. Sénèque, de Tianquill. anlmi. 12.
position surhumaine que Tibère leur avait faite, et dans cette situation si exaltée et si périlleuse, n'avaient pu résister au double étourdissement de l'orgueil et de la crainte; — comment au prix de quelques largesses et de quelques fêtes qu'avait toujours refusées la sombre humeur de Tibère, ils achetaient l'affection des lazzaroni et des prétoriens, se croyaient à l'abri de tous les dangers de leur puissance, et s'imaginaient pouvoir satisfaire impunément à toutes leurs fantaisies voluptueuses ou sanguinaires. — Et néanmoins nul n'échappa, nul ne périt de mort naturelle. Nul ne triompha, je ne dirai pas de la haine publique, mais des conspirations militaires et des assassins du palais.
Ainsi donc, si vous résumez en quelques mots le tableau de cet ordre social préparé par les luttes de toute l'antiquité, dont Jules César avait déblayé la place, Auguste posé les fondements, Tibère construit l'édifice, vous trouvez. Je le répète, — comme base essentielle et primitive, l'esclave obéissant au maître, — à un degré plus haut le client aux pieds du patron, — enOn le sujet prosterné devant César : et par une fatale réciprocité, — le maître tremble au milieu de ses esclaves, — le riche ne se fait des clients parmi le peuple que pour avoir une défense contre le peuple, — et César, qui opprime Rome et le monde, redoute la populace de Rome ! Ainsi, chacun inspire la terreur et l'éprouve. Chacun a son esclave dont il a peur, et son tyran dont il se fait redouter. Double système de tyrannie et de menace, d'oppression et de terreur !
Vous rappelez-vous maintenant ce que je disais des joies et du bien-être extérieur du monde romain, et comment nous posions le problème entre la société antique, si grande dans ses formes, si heureuse dans ses dehors, si dégagée dans sa vie, et la société moderne, qui nous apparaît au premier coup d'œil si gênée, si étroite, si mesquine, si tourmentée?
Il me semble que maintenant le problème commence à
s'éelaireir. Nous voyons à quel prix s'aehetaieat cette joie et eette liberté du riche : au moycB de f oppression pour l'e»clave, de la misère pour le prolétaire, et pour le riche lui-même, du despotisme impérial qui avait succédé au despotisme aristocratique de la patrie. Il en devait être ainsi. Pour le bien* être du riche te] que nous l'avons dépeint, un grand nombre d'esclaves était nécessaire. Quel capital eût jamais payé des serviteurs salariés pour tant d'ofiioes intérieurs, si recherchés, si ceapliqués, si futiles^ parfois si honteux? Il fallait done l'esclave et l'esdave à bon marché, Fesc)ave pauvrement nourri, durement couché. Il fallait l'esclave méprisé de la campagne, mangeant un pain noir et dormant dans l'ergastute, pour fournir à l'entretien de l'esclave chéri de la ville, à la parure de l'éehansiMi, à l'éducation du chanteur, aux commo* dites »èmes et aux délicatesses de Fesclave en chef qui commandait ce troupeau d'esckves.
Mais à son tour, la multitude des esclaves et des esclaves à bon marché accroissait nécessairement ce que de nos jours on a nommé la plaie du paupérisme. L'esclave n'était souvent qu'une propriété coûteuse et improductive, projMriété de luxe et de vanité, qu'on trouvait profit, je ne dis pas seulement à vendra, mais à abandonner. Moins il avait de valeur, plus son maitre consentait facilement à Fafiranchir ; et souvent pour Fhomme ruiné ou qui voulait diminuer son luxe, Faffranchissement était un moyen facile de se débarrasser d'une charge onéreuse et inutile. Or, que devenaient ces affranchis, esclaves de la veille, les pieds encore marqués de craie et le dos cicatrisé par les verges? serviteurs inutiles, que le maître avait émancipés justement parée qu'ils ne lui donnaient pas de revenu ; instruments de magnificence et de luxe dont ii s'était débarrassé en ses jours d'économie. Exclus par leur origine, à moins que le hasard ne les fît riches, de toutes les fonctions élevées, de toutes les professions libérales ; souvent le pécule que leur industrie avait amassé pendant leurs années de jeunesse et de travail, était le prix qu'il leur faHait
donner pour obtenir la liberté : et ayant sdnsi payé leur affranchissement au miLÎtre , l'ayant payé à TÉtat qui percevait »w les esclaves affranchis un imp&t du vingtième de leur valeur^ ils se trouvaient nus» seuls» vieux quelquefois^ sans un sesterce et sans un ami» en face de cette triste et décevante Hberté pour laquelle ils avaient soupiré si longtemps.
C'est ainsi que l'esclavage et l'affranchissement accroissaient à l'infini le nombre des prolétaires : c'est ainsi que cette multitude toujours plus nombreuse des affranchis envahissait et menaçait la société; disputant, ceux qui étaient riches» le crédit et le pouvoir aux fils de sénateurs; ceux qui étaient pauvres, le pain des frumentations aux plébéiieas indigents. J'ai dit quels obstacles le législateur frappé de ce danger avait essayé de mettre aux affranchissements; digues inutiles» qui n'arrêtaient point le flot de la population servile débordaol sur la population libre (1).
Car l'homme libre devait en souffrir à son tour. Et si le nombre des prolétaires s'accroissait de tant d'esclaves devenus libres» il devait s'accroître aussi de bien des citoyens libres réduits à la pauvreté. L'ancienne classe plébéienne» la classe ingénue et sans fortune ne s'appauvrissait pas seulement» eUe dépérissait. Elle était sans industrie; car l'industrie condamnée par l'orgueil romain» était aux mains des esclaves» et se faisait moins par des ouvriers que par des serviteurs» daaa la maison du maître plus que dans l'atelier du fabricant. Elle perdait également ses ressources agricoles depuis que la conquête du monde» si rapidement achevée après la conquête de Carthage» avait amené sur le marché de l'Italie des centaines et des milliers d'esclaves. Possesseurs à peu do irais de ces instruments de travail» et souvent après les avoir acquis» ne sachant qu'en faire» possesseurs également de vastes terres, les riches avaient conçu la pensée d'utiliser ces deux propriétés l'une par l'autre» l'esclave par la terre» et la terre par
(I) Sut tout ceci, Y. ci-dcMas, tom. I. p. 179. 180. 18K 189; 3^4. M5«
resclâve. Ils avaient accru leurs domaines à Tinfini, et entrepris comme une immense exploitation de Tltalie par les captifs qu'on lui ramenait des extrémités du monde. Cette spéculation manqua, il est vrai, et devait manquer par les vices inhérents au travail servile. Mais la classe plébéienne ne s'en trouva pas moins expulsée de son champ, la race agricole réduite à la misère, l'Italie déserte et stérile. J'ai dit tout cela plus longuement ailleurs, mais je dois le rappeler en me résumant (1).
Pour cette masse de prolétaires, qu'ils fussent un débris de la classe plébéienne amoindrie chaque jour, ou qu'ils appartinssent au flot chaque jour croissant de la classe servile, ingénus ruinés, ou affranchis indigents, que pouvait faire la société ? L'État leur donnait des portiques, des bains , des théâtres : ces magnificences coûtaient relativement peu, et d'ailleurs servaient au riche comme au pauvre. L'État donnait même quelquefois du pain, mais il en donnait quand il pouvait et quand il avait peur; il en donnait au pauvre de Rome, mais non pas à celui de l'Italie, encore moins à celui des provinces; au pauvre de la ville et non pas à celui des campagnes : il donnait du pain au mendiant, mais il ne donnait ni secours au malade, ni salaire à l'ouvrier, ni asile, ni vêtement à personne. Il y avait peur et non charité. El cette classe de prolétaires était plus nombreuse peut-être et plus misérable que celle des esclaves.
Enfin, de cette constitution delà société jointe à l'affaiblissement de tous les liens moraux qui formaient le nœud des sociétés antiques, avait dû sortir le despotisme impérial. Le gouvernement aristocratique de l'ancienne république était devenu impossible depuis que l'égoïsme des aristocraties avait été mis à nu; depuis que le peuple avait été désabusé, par la tyrannie effrontée de ses gouvernants, des dogmes palrioliques qui formaient le lien entre ses gouvernements et lui ;
(1) Tom. I. p. 11.12.13.26.
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depuis qu'il avait compris comment quelques centaines de sénateurs exploitaient à leur profit le culte de la patrie ; depuis surtout que l'aristocratie , ne pensant qu'à ses richesses et à ses jouissances, avait tout à fait rompu avec le peuple, avait cessé de s'appuyer sur ses clients et, avec une violence de passions personnelles que n'atténuait aucune foi commune, s'était mise à se déchirer par des guerres intestines. Le gouvernement despotique était donc intervenu comme le seul possible, d'un côté, pour contenir, par l'unité gigantesque de son pouvoir, ces masses d'esclaves et de prolétaires irrités par la souffrance; de l'autre, pour tenir abaissés sous un sceptre ignominieux et sanguinaire les restes de cette aristocratie à la fois ambitieuse et divisée, aspirant au pouvoir et prête à renouveler la guerre civile. L'empereur, en un mot, était le nécessaire et parfois monstrueux pacificateur de cette société monstrueuse qui avait besoin d'être foulée aux pieds par un seul homme, cet homme fûtril Caligula.
Ainsi s'engendraient l'un l'autre les maux de la société. La multitude des esclaves produisait la multitude des prolétaires; la multitude des prolétaires avait produit le despotisme impérial. Voilà ce qui fait ombre au tableau, ce qui apporte une compensation et une compensation plus qu'équivalente aux grandeurs et aux voluptés de la civilisation romaine.
Mais ce n'est ici que l'une des faces du problème. Pour bien connaître tous les vices de la civilisation antique, il faut la voir d'un autre côté. Non-seulement la justice, la charité, la modération, manquaient à la société, dure et oppressive par sa nature, mais encore la dignité, la vertu manquaient à la famille, dégradée et corrompue à Rome même, où d'autres siècles l'avaient trouvée pure. La vie de l'homme dans la cité nous est connue ; la vie de l'homme dans la famille doit maintenant se révéler à nous.