‹ Les Césars (volume 5)Chapitre 42 sur 65 · SES PREMIERS DÉVELOPPEMENTS · texte numérisé non relu

SES PREMIERS DÉVELOPPEMENTS

renfermé » nous l'avons dit , dans la théorie des devoirs , s'identifiait volontiers à la première de ces tendances. Son enseignement, aux mains des Caton, des Tubéron, des Favonius» était devenu romain plus que grec. Il avait cette exaltation orgueilleuse et cette sévérité rigide de la vertu romaine; il avait aussi son caractère pratique , son éloignement pour la spéculation, son dédain pour la science. Cette école, qui préférait à tout Tétude des devoirs, qui en déduisait les règles avec rigueur, les enseignait sans adoucissement, les imposait sans pitié, était, disions-nous, l'école des jurisconsultes : philosophie exigeante et superbe, qui fondait tout sur la puissance de la règle et sur la force de la raison , et qui prétendait que l'homme tirât de son propre fonda sa vertu tout entière.

A d'autres âmes, à des âmes plus faibles peut-être et peutêtre aussi plus élevées, à des Grecs ou à des Romains devenus Grecs, le pythagoréisme offrait les rêveries de l'Orient. / L'enseignement pythagorique n'imposait pas à la nature humaine un aussi lourd fardeau ; il lui trouvait plus de secours, il lui permettait plus de consolations. Il ne repoussait pas avec la même rigueur toute spéculation inutile à la conduite de la vie. Plus théologique que le .stoïcisme, il rapprochait davantage l'homme de la divinité ; il entretenait plus vivant le sentiment de la vénération religieuse , et , par suite d'une logique moins sévère, il se prêtait de meilleure grâce aux praùques extérieures du polythéisme. Il abandonnait moins l'homme 11 lui-même : par le jeûne, par la frugalité de la vie, par les observances religieuses (1) , il Taidait à soutenir sa vertu et à garder Féquilibre de son âme. Plus scientifique que le stoïcisme, il portait volontiers l'âme humaine vers ce que ^ l'élude peut lui donner de consolant. Au lieu d'emprisonner ^ l'intelligence, il lui ouvrait ces espaces infinis que les sciences I toccultes ont la prétention de lui faire parcourir : il penchait

(1) Sénëq., de BrerU. vits. H. Ep. 64. 108.

blO OU NÉO-STOIGISME.

vers la magie (1) ; il admettait la philosophie des nombres (3), cet enfantillage de la pensée, par lequel tant de grands esprits se sont laissé séduire ; il rêvait les visions et les prodiges , et en ce siècle superstitieux, quelques âmes plus pures ai^ maient à trouver là, sous le nom de philosophie, une superstition de plus.

Ces deux écoles, disons mieux, ces deux influences, car il n'y avait pas d'écoles constituées , contenaient les destinées futures de toute la philosophie païenne. Cette intelligence sévère et précise du devoir, comme Tavaient développée les stoïciens, embellie et adoucie par quelque chose de plus religieux et de plus noble, devait aboutir au stoïcisme d'Épictète et de Maro-Aurèle, glorieuse école non de philosophes, mais de moralistes. Cette théurgie pythagoricienne, élevée audessus de ses fables et de ses sortilèges par jinejnùssance toute nouvelle de oonceptionjl>^QSQphique^ devait, au bout de deux ou trois siècles , produire ce néo-platonisme d'Alexandrie, dernière lueur de l'hellénisme et de la philosophie mourante, dernier soutien et dernier apologiste du polythéisme depuis longtemps condamné.

Mais ce travail ne devait s'opérer qu'après de longues années. Dans cette atonie philosophique qui suivit les guerreu civiles, les traces du pythagoréisme et du stoïcismoi comme celles de toute philosophie, sont rares et obscures* Nous allons tâcher de démêler un rayon de lumière au milieu des ténèbres d'un siècle inintelligent , de rechercher le filon inaperçu qui nous mènera jusqu'à une mine plus abondante, de rattacher les uns aux autres des noms sans gloire et d'ob* scures générations de philosophes, pour montrer dans les docteurs de l'école d'Alexandrie les descendants éloignés des grands maîtres de la Grèce.

(1) Le philosophe Arcésilaa exilé pour cause de magie, sons Auguste.

(2) Sur la philosophie des nombres, F. Porphyre, in Vitâ Pythag. 32. 53. Plntarq., de ftdelphico. Gellius. 111. 10. Macrob., in Somnio Scipion. I. 5. 6. Hlerocles, Carmen aureum. Tennemann, Hlst. de la phUoai^bte, 4* période. 11, 2. J 4.

SES PRËfiUEBS DÉVELOPPEMENTS. ^11

]ue stoïcisme politique des Tubéron et des Brutus avait été vaincu à Pharsale. César , qui régnait sous le nom de dictateur, offrit le laticlave à un homme que sa naissance appelait à suivre la carrière des honneiurs ; Quintus Sextius le refusa pour se jeter dans la philosophie (1). Sextius, dit Sénèque, philosophait avec le cœur d'un Romain, avec le langage d'un Grec, Il ne professait, n'argumentait, ne disputait pas (2); dans ses écrits mêmes, il agissait et il vivait L'homme le plus sage, disait-il , doit être comme une armée en marche, toujours prêt à combattre l'ennemi. L'ambition comme l'énergie romaine ne laissaient pas que de lui être restées au cœur, et, dans son regret de ces honneurs qu'il avait abandonnés , il fut sur le point de se jeter à la mer (3), Mais la philosophie lui apprenait à vivre. Le pythagoréisme lui avait enseigné I4 frugalité (4) , et cette pratique pieuse transmise par le maître de Samos h ses disciples, de se retirer tous les soirs dans le secret de son âme, d'interroger sa conscience, de repasser et de juger toutes les actions et toutes les pensées du jour (5), D'un autre côté , le stoïcisme, quoique ce mélange de traditions diverses lui fît contester le titre de stoïcien (6), le stoï-^ cisme lui enseignait cette orgueilleuse doctrine que Jupiter n'est pas plus puissant que l'homme de bien (7), Sexius et son fils , qui philosopha après lui sous le règne d'Auguste , formèrent une école pleine , à son principe , de zèle et de vi-* gueur, mais bientôt éteinte par la lourde et inintelligente influence que répandait le trône des Césars (8)«

(1) Sénéq.,Ep.98.

(2) Vinim acrem, gracia verbis, romanis moribus philosophantem. Sénèq. Ep.^ 59. AIU tiutituunt, disputant, cavillantur.... vivit, yiget, liber est, suprà bomlnem est. E^. 64. ^ (3) Plutarq., Quomodd sentias te proûcere.

(4) « U s'abstenait de la chair des anioiaux, non pour la même cause que les Pythagoriciens qui croyaient à la métempsycose, mais par crainte d'être cruel, et parce que les alimenta végétaux suffisent.» Sénèq., Ep. 108, — (5) de Ira. III. 36.

(6) Magnl viri, et, licet negent, Stoici. Ep. 64. — (7) Ëp. 73.

(8) Seittof nm nova et romani roboris aecta, cùm mapo impetu cepis^eti intor Initia ipsa exatincta est. SénèqQfl. N«tiir. qu«8t, VU. ?2,

U\2 DU NÉO -stoïcisme.

Nous lisons cependant que Sotion et Fabianus furent au nombre de ses auditeurs. Fabianus , rhéteur plus que philosophe, écrivit cependant, à ce que l'on rapporte, plus de livres de philosophie que Cicéron. Il nous est représenté comme un homme dont le visage était plein de douceur , Féloquence simple, élégante, facile, la science étendue, la pensée rapide, concise, élevée ; quoique rhéteur, moraliste sérieux, ennemi des vices de son époque, ennemi surtout de son esprit déclamatoire et de sa philosophie théâtrale (1). Sotion (2) se rattachait au pythagoréisme ; il le fil aimer à Sénèque encore enfant ; il enseignait la métempsycose, et soutenait que rien ne périt dans le monde , mais que tout , au contraire , subit d'étemelles et constantes révolutions, tandis que Fabianus , avec les stoïques, croyait à l'embrasement universel.

Attale le stoïcien nous est mieux connu. Il vit un jour passer les dépouilles d'une ville prise que l'on portait en triomphe. Il trouva le cortège bien court : « Toute cette richesse, ditril, ne remplit pas une journée; devrait -elle remplir notre vie (3)? » Ne demandez pas à cette philosophie une logique plus suivie , une spéculation plus haute ; elle tenait école , non pas de science, mais de vertu; elle ne professait pas, elle prêchait. Elle prêchait la probité , le courage, la force, la frugalité, la tempérance à ce siècle lâche, sensuel et fastueux. Elle imposait d'austères observances, l'abstinence de la chair, la dureté de la couche , la renonciation aux délices de la table. Ce n'était pas une raison puissante , c'était une déclamation éloquente et honnête. Les disciples venaient autour de cette chaire ; les uns simples curieux , amateurs de

V. encore sur les SexUus, Sénèque, de Ira, II. 36. Pline. XVllI. 28, Sénèque, le père, Contr. II, prœf. Burigny, Mémoire de l'Académie des inscriptions, tom. XXXI (I76J].

(1) V, sur Papirias Fabianus, Sénèque le père, îoco citât. Sénèq., de Brev. vit. 10-14. Epist. 11. 40. 62. 58. 100. 101. Natur. quœst. III. 27. Plin. XXXVI. 15.

(2) Ande J.-C. 14. Hieron. ad Eusebi. Chronic. — r. sur Sotion, Eusôbe. Jbid. Sénèq., Ep. 49 et 108. Geliius. I. 8. — (3) Sénèq., Ep. 110.

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