I. — DE LA CONQUÊTE ET DE LK SUZERAINETÉ DE ROME
Comparer l'empire romain à une des monarchies de notre siècle serait une grande erreur. Les États modernes, depuis soixante années surtout, arrivent à ne considérer le gouvernement que comme une force, les hommes comme un chiffre, le sol comme un point d'appui. Et parce que les faits résis-^ tent, parce que la nature humaine , quoi qu'on puisse dire y ne se laisse pas réduire volontiers à cet état d'abstraction mathématique, lutter contre la nature et contre les faits devient la tendance instinctive des gouvernements. De là, dans le pouvoir même le plus doux, une certaine crainte de ce qui est libre et spontané, le besoin de tracer à l'homme une ornière, et de l'emboîter, s'il se peut, dans une route dont il ne puisse dévier : les rails et la vapeur appliqués aux êtres humains seraient pour bien des politiques lé beau idéal du pouvoir.— De là encore une tendance, qui va parfois jusqu'à la puérilité, à combattre par la régularité et la symétrie cette irrégularité qui est le propre de l'indépendance humaine, à
(I) Flor. IV. 12.
66 UNITÉ ROHÂINE.
délimiter le aûl, ^ régler les aûpditions, à nivelert s*il se pouvait, les peaséeâ, Si^ns avoir égard aux diversités de traditions , d'instincts , d'habitudes. U^ peuple n'est plus qu'un nombre donné de n^iUiers d'âmes, un pays un nombre donné de lieues carrée^ ; en un mot, pour parler avec Catherine, on voudrait écrire sur la peau humaine comme on écrit sur le papier. — De là enfin la nécessité qu'on s'impose d'une action et d'une lutte perpétuelles. Si un gouvernement n'est qu'une force, le jour où il cesse 4*^gir, il cesse d'être. Si le libre arbitre de l'homme est un ennemi , il faut lutter sans cesse ; car le libre arbitre réagit toujours : et comme d'un jour'à l'autre sa force contenue peut éclater, comme d'un jour à l'autre l'intelligence humaine, ce ressort indocile, peut briser le mécanisme dans lequel on prétend l'engrener, il faut être toujours sur ses gardes. Si le gouvernement des hommes pouvait marcher comme le wagon sur un chemin de fer, les gouvernants seraient enchantés sans dqute de ce uiouvenient facile, régulier, irrésistible, fatal \ seulement ils feraient bien de prendra garde à ces volontés humaines , puissantes et redoutables comme la vapeur , condensées et comprimées comme elle, prêtes comme elle à éclater au premier choc.
Telles deviennent donc les conditions de la puissance publique : d'un côté, gQUverner le plus possible, pour que l'action du gouvernement ne s'éteigne pas, intervenir en toute chose, pour tenir l'homme par tous ses intérêts et tous ses besoins ; — d'un autre côté, s'armer le plus possible de vigilance et de force, pour prévenir et combattre une explosion toujours à craindre; — en un mot, développer chaque jour davantage ce qu'on appelle administration, police, force militaire.
Eh bien ! ces trois moyens de gouvernement , Rome les écartait ou peu s'en faut. Ce que nous nommons assez vaguement puissance administrative n'était pas un des privilèges de sa souveraineté : Rome n'administrait pas, elle laissait faire. Les défiances des gouvernements modernes et leur immixtion dans les détails de la vie municipale ne furent pas son
GONQUÊTB BT SUBBRAINETÉ. 67
Mu Anagm pouvait relever ges temples, Marseille agraudir SOA port, Gordoue réparer son théâtre, saus que Home jugeât de sou lutérôt ou de sa grapdeur da laisser sans toit les tem** pies d'Auagui, ou sans çolonnesi le théâtre de Cordoue. Le proeousul et le propréteur vouaient faire le cens, lever des soldats» reoueilUr les tributs, ouvrir à travers les provinces ue canal dont César les dotait, ou construire une route dont rempîre avait hesoin ; il agissait, il n'empéehait pas : système différent, plus libéral peut-être, moins paternel ; qui plaît aux cités en veillant moins sur ellea, respecte leur liberté et né« glige leurs intérêts, les traite non comme des pupilles qu'il faut protéger et défendre, mais comme un fils maître de ses droits, que le père de famille veut laisser libre, même de se ruiner.
Cette autre puissance que nous appelons proprement du nom de poliee existait-^lle? Dans les provinces, les villes veillaient à leur propre sûreté, et l'autorité du proconsul arrêtait plutôt qu'elle ne provoquait leur justice. Quant à des craintes de complot, h llnquiète recherche de quelques se^ menées de révoltes nationales, il n'en est pas question. L'évi* denee du pouvoir de Rome en était la garantie ; sa supériorité inouïe suffisait pour maintenir les esprits dans le respect. Il semblait que de si haut Tœil de César dût pénétrer partout, et qu'au lieu de penser à une trame longuement ourdie , il fallût ou se révolter ouvertement, ou se soumettre. Rome avait, dans les provinces, quelques soldats contre une révolta possible ; elle n'avait pas d'espions contre les conspirateurs.
Et même cette force militaire, cette puissante milice qui avait conquis le monde, n'était pas le suprême garant de son obéissance. C'est ici le trait le plus merveilleux : Rome, cette fille de Mars, qui avait conquis le monde par les armes, gouvernait le monde presque sans armes. Ses vingt ou vingt-cinq légions (120 à 150,000 hommes (1), c'est tout ce qu'il y avait
(1) La légion était boqb Auguste de 6,000 hommes et dOO chevaux (Taelte, Ans. U 63. Uv. XXIX. 24. Ovid., Fast. Wh 128. Plut., Rom. QuaMt. 30).
de forces romaines) iVétaient pas occupées, croyez-le, à faire la police des provinces el à maintenir les sujels de Rome sous sa loi (1). Huit sur la frontière du Rhin veillaient contre la Germanie; trois, ou peut-être cinq, étaient sur le Danube, quatre enfin sur FEuphrate; une seule gardait TAfrique contre les incursions des nomades ; la Bretagne, récemment domptée, en avait trois ; c'étaient là les contrées pour lesquelles l'invasion étrangère était à craindre. Mais Tltalie et l'Espagne étaient presque sans soldats ; mais tout l'intérieur de la Gaule n'avait pour garnison que douze cents guerriers romains. L'Egypte, ou plutôt Alexandrie, était gardée par deux légions, parce que l'Egypte nourrissait Rome. Mais l'Asie mineure tout entière, si riche et si peuplée, obéissait à des gouverneurs désarmés. Trois mille hommes jetés au delà de la mer Noire gardaient cette côte inhospitalière, et assuraient aux Romains l'obéissance des rois du Bosphore. Les autres rois répondaient à Rome de la tranquillité de leurs royaumes, et à leurs propres frais, avec ce que Rome leur permettait de lever de soldats, faisaient la police pour elle. Quant à la mer, quarante voiles sur le Pont-Euxin suffisaient à la tranquillité de cette mer et aux libres communications de Rome avec ses sujets. Une flotte sur l'Adriatique à Ravenne , une autre à Misène, et une à Fréjus, c'est-à-dire peut-être 15,000 matelots (2) sur toute la Méditerranée, protégeaient l'Italie, portaient les ordres de César à l'Espagne, à l'Afrique, à la Grèce, à tout l'Orient. Cette faiblesse des moyens matériels dans un empire qui pourtant ne fut jamais sans quelque guerre, semble
CO F. Tacite, Ann. IV. 5. JoBèpho, de Bello. II. IG. Tacite, Hist. paBslm. « Les vlUes sont sans garaiBons, une cohorte oa un escadron suffit à la garde d'une nation entière, i» Âristides, rhetor, de urbe RomA.
(2) Les deux flottes prœtoriœ de Ravenne et de Misène portaient chacune une légion ou 6,000 matelots (Vegèce.V. i) ; les deux flottes tieariœ de Fréjus et du Pont- Euxin, chacune 3,000.^7. Tac, Hlst. 11. 83. Ann. lY. 5. — En outre, deux flottilles sur le Rhin et sur le Danube (Tac, Ann. I. 68. XII. 30. Fiorus), de 24 voiles chacune. Lipse, de Magn. R. 1. 5.
CONQUÊTE ET SUZERAINEIÉ, 69
merveilleuse, lorsqu*on la compare aux onéreux armements des puissances modernes et aux sacrifices énormes qu'elles s'imposent en pleine paix , seulement pour maintenir leur position et assurer la tranquillité de leurs Étals.
Non, ce n'étaient ni ces moyens modernes d'administration et de police, ni l'autorité de la force militaire qui constituaient Rome maîtresse du monde. Rome, qui avait eu tant de forces à faire plier Sous elle , semble à peine s'être préoccupée des résistances qui pouvaient entraver son pouvoir. Loin de là; la souveraineté et le gouvernement, qui sont pour nous une seule et même chose , étaient pour elle deux choses toutes distinctes. Glorieuse d'être souveraine, elle était peu jalouse de gouverner. Mille puissances indépendantes , des royautés et des républiques la dépouillaient de cette action journalière du pouvoir, dont les princes modernes sont si jaloux. Sa puissance n'était pas , comme celle des souverainetés d'aujourd'hui, un ressort, invisible moteur d'une immense machine, et qui, lorsqu'il s'arrête, n'est plus qu'un jouet fragile et méprisé : c'était bien plutôt la lourde épée de nos pères , qui , jetée dans un coin de l'arsenal, inspire encore le respect, et, sûre de sa force, peut, sans qu'on l'oublie, demeurer longtemps dans le fourreau.
La force de Rome était toute morale. Les gouvernements qui entrent dans les voies de l'esprit moderne répudient davantage, à mesure qu'ils y entrent, toute force dérivée du passé. Il leur faut des moyens actifs, présents, visibles , des moyens qui soient acceptés par une logique toute mathématique , pour faire entrer le monde dans l'ordre tout mathématique qu'ils ont conçu : la géométrie ne s'accorde pas avec les souvenirs. Rome, au contraire, n'était point géomètre. Ne cherchant pas une loi rationnelle, elle pouvait accepter comme appui de son pouvoir tout ce qu'il y a de moins rationnel (je ne dis pas de moins raisonnable) dans la vie humaine, les espérances, les sentiments, les souvenirs. Rome fondait son pouvoir sur le passé. Il faut pour la bien comprendre remon-
70 tlNITfi ROMAINE.
ter au passé, connaître la nature de sa conquête, tenir compte de la force de ses institutions républicaines et de riffipulsion que son sénat lui imprima pendant six cents ans.
Un principe surtout me paratt frappant dans les institutions romaines ; un résultat me semble visible dans rhistoire du peuple romain. Ce principe, c'est Tidentité dans la république de Rome des deux puissances civile et militaire ; le résultat, c'est la lenteur, la patience, l'habileté politique dans la conquête.
La distinction du pouvoir civil et du pouvoir militaire, si féconde en querelles dans les États modernes , n'existait pari chee le peuple romain. Il fut à la fois et le plus guerrier et le plus politique de tous les peuples. La nation, c'était l'armée ; chacun h son tour marchait à l'ordre du consul , faisait une campagne, puis venait reprendre la toge^t la charrue. Les comices par centuries étaient une réunion de l'armée } le peuple s'y rassemblait hors de la ville ^ en armes , classé , comme la légion, par manipules et par cohortes ; et si le dra* peau qui flottait au Janicule était retiré en signe d'alarme , l'assemblée était dissoute. A son tour, la légion c^était la cité t êif)itaê armata, dit Végèce (1). Au milieu du camp et de Tappareil militaire, s'élevait à côté de l'autel le tribunal, symbole de la puissance pacifique, où le consul, le préteur, magistrats civils en même temps que chefti de Tarmée, rendaient la justice comme ils l'eussent rendue au Forum. Rome gouvernante et Rome combattante est une seule et même chose. Où la légion a campé, la cité s'est installée ; où l'étendard s'est dé* ployé, la hache et les faisceaux ont paru.
Que résulte-tril de là? C'est que la tête gouverne le bras ; c'est que la pensée politique ne divorçant jamais d'avec la force militaire, nécessairement la domine et la dirige ; c'est que la conquête, au lieu d'être aveugle, Immodérée, aventureuse, est habile, mesurée, intelligente ; c'est que le môme homme étant toujours politique et soldat, la conquête que le
(0 Llpee, deMftgn. A. Il, la fine.
CONQUÊTE ET SUZBAilNETÉ. tl
soldat accomplit est toujours résolue, dictée, modérée parle politique.
Quand Une brigade de la grande armée a touché Un pays , Napoléon, le jour mêmej déclare (jue ce pays lui appàrtifeiil. Il décrète la déchéance de se» rois ; 11 y installe un roi son cousin ; 11 y intronise son code, ses préfets^ ses volontés. Lui demanderez-vous de quel droit? Le sort de* armes Ta rendu maître; rintérêt et le besoin du monde sont de lui être soumis. Lui demanderez-vous si son œuvre est durable ? Il ne lé sali pas. Sa force est viagère : sans postérité , cottime II fut sans aïeux, 11 n'a pas pouvoir sur FaVenir. Napoléon, homme politique , est obligé par la force des choses à conquérir en soldat, non en politique; comme un Pyrrhus, non comtueun Aletaudre.
Napoléon n'est qtf un homme ; Rome est un peuple : voilà pourquoi Rome suit une marche toute différente. Rome est un peuple, et le général même qui combat pour elle> ne Combat pas avec la pensée d'un général dont la vie est courte, mais avec la pensée d'un peuple qui se sent étei^nel* Pourquoi se hâter? pourquoi escompter sa victoire et s'exposer à la Compromettre? Rome sefa patlentOi parce qu'elle a le» siècles devant elle.
Ainsi , Rome^ dans sa miséricorde, fait rarement usage de ce droit antique qui livre le vaincu à la merci du vfllnquettf ^ par lequel l'homme devient esclave, le (temple devient lieu profane, la terre propriété du peuple victorieux. Rome épargne l'ennemi qui se Soumet. Même quand elle le déclare tributaire et fait sa terre ptvtince rtmutine, la pire destinée qu'elle lui prépare, c'est l'assujettissement, non l'esclavage. L'homme reste libre , le temple respecté ; la terre , qui de droit est la propriété du peuple romain, demeure aux vaincus à titre d'usufruit et de tolérance. « Là où Rome commande il ne doit y avoir que des hommes libres (1). »
(1) Dion ChryiMtotM, Orai. 6i . « Seuls phtnA tous eftut (fui ont rCgnéi tout corn mandes à des homniefl libres^ « Aristidtti Rhetor, de Vtb^ R.
n UNITÉ ROiMAINE.
Ainsi encore , Rome , quand elle s'attribue la force politique» le commandement militaire et l'impôt, laisse subsister d'ordinaire la loi Ja coutume, les dieux, la langue, les magistrats. L'édit de son proconsul respecte les coutumes nationales. Rome n'est point possédée du démon de gouverner, de changer, de légiférer, comme nous disons. Elle consent à laisser les peuples ce qu'ils sont. Un pays vaincu est pour elle autre chose que trois ou quatre pouces carrés sur une carte, libre espace pour effacer et pour écrire.
Souvent sa modération va plus loin. La souveraineté politique elle-même est chose à laquelle Rome ne touche qu'en hésitant. Elle n'a point hâte de proclamer et de décréter ses conquêtes , d'étendre ses domaines, de dénombrer plus de sujets, d'écrire sa grandeur dans les almanachs. Maîtresse de fait, souvent elle ne veut pas l'être de nom. Quand la défaite de Philippe lui livre la Grèce , elle déclare la Grèce libre et souveraine (1). Quand un Ârchélaûs lui lègue la Cappadoce, elle affranchit la Cappadoce (2). Elle tient (et il faut lui en savoir quelque gré , que d'ambitieux n'ont pas eu le même bon sens ! ) à la réédité plus qu'aux dehors officiels du pouvoir (3). Elle ne semble occupée qu'à déguiser sa souveraineté de fait sous les noms les plus modestes et les plus acceptables apparences. Au lieu de dire : sujets , empire , contingent forcé , elle dit : alliés, fédération, troupes auxiliaires, les républiques ses voisines , les rois ses confédérés. Des sujets mécontents ne valent pas à ses yeux des alliés soumis. Ces alliés ou ces frères du peuple romain, qui souvent ont été ses ennemis (4), que Rome a épargnés ou défendus, Rome les honore, « elle
(1) Elle lui accorde le jus iniegrum, liberté, souveraineté, exemption d'impôt; Xiu6tpîa, aÙTovofita, àrtXttft. — V. Polybe. Tit. Live. Sénèque, I. Benef. 16.
(2) Strabon.
(3) Extems superbis sueto, non inerat notiUa nostri : apudquos vis imperii Talet, Inania transmlttuntur. Tacite, Ann. XV. 8t.
(4) Si judlcium senatàa serrari oporteret, liberàm debere ease Galliam qnam bello victam suis legibus uti voluisset. — César, de Bello Gallico. I. 45.
ne veut rien leur ôter de leur droit (1) ; elle prétend, au contraire, ajouter à leur grandeur et à leur gloire (2). » Aussi, non-seulement gardent-ils ces signes distinctifs de la nationalité, la langue, les mœurs, le droit civil, la religion : mais les signes même de la souveraineté leur restent ; la loi (vofAoç), le territoire (x«p^)> ^^ gouvernement (iroXéreta) (3). Ce sont des peuples libres qui ont rais leur liberté en commun avec celle de Rome; « ce sont des étrangers, dit le jurisconsulte, qui jouissent chez nous de leur liberté, comme chez eux nous jouissons de la nôtre (4). »
Mais alors, que lui sert d'avoir vaincu? Qu'a-^elle gagné à tant de triomphes? Une seule chose : quatre lignes écrites dans le traité d'alliance, mais quatre lignes que la loquèle du jurisconsulte romain a dictées, et que Fépée romaine saura commenter au besoin ; car, ce n*est pas seulement le politique, c'est le jurisconsulte qui marche à côté du soldat.
Ce que Rome exige de ses alliés, c'est, dit le traité, « de n'avoir d'amis ni d'ennemis que ceux du peuple romain ; » c'est un moyen de maintenir la paix du monde. C'est ensuite « d'avoir égard comme il convient à la dignité du peuple romain (5) , » juste aveu de la grandeur et de la puissance romaine.
Le résultat de ces conditions est facile à comprendre. La première est la circonlocution la plus polie qui puisse être employée pour dire à un peuple qu'il renonce à son droit de paix et de guerre , qu'il abdique sa souveraineté extérieure
(1) Ne quid de jure oui leglbus if^dnorum deminucrelur.— Oisar, de B. G. Vil. 33.
(2) Popnll romani hanc consuetudincm utsocios et aroicos non modo nihil deper* dere, sed gratià et dlgnitate auctos vellt. Id. I. 43.
(3) Dion Chryflostome, Orat. 31. V. sur tout ceci, Spanhelm, Orbis Romanas.
(4) Proeulus. DIg. 7. De Captivia.
(&) EOSDEM QOOS POPULOS ROMANDS HOSTES ET AMIG08 BABEANT. — MajESTATEM POPOU R. COMITER GONSERYANTO. CiC. pro BalbO. 16.
Ainsi le traité avec les Latins, sous Tarquin ( an de Rome 220 ) : Haud difficulier penuasum Latinis quanquàm in eo foedere superior rovaka res erat. — Ht. Uv. 1. 62.
7& UNITÉ ROMAmK.
et sa dignité de nation armée. Si maintenant le peuple allié est menacé par les barbares, si un roi voisin lui fait injure» quelle sera sadéfense, sicen'estRome? Par là, les peuples se déshabituent de la milice, leur force s'amollit, et les nations qui ont résisté avec le plus de gloire , au bout de cinquante ans ne savent plus combattre.
Par là aussi les armes romaines s'installent sur le terri* toire des alliés & Rome a-t-elle besoin d'un passage pour ses troupes? Au nom des droits de Thospitalité réciproquement stipulés, Rome, voyageant en la personne de ses magistrats et de ses armées, fait héberger par la cité amie , drapeaux et soldats, tribuns et prêteurs; et la tessëre d'hospitalité^ ce noble gage des amitiés antiques, finit par ne plus être qu'Un billet de logement (1).
Or, comme l'armée romaine est la cité romaine, comme le préteur qui la commande est un magistrat^ comme l'aigle, signe de guerre, est aussi un signe de commandement pacifique et régulier^ qu'arrive-t-ilîSans brusque passage, sans rien qui avertisse» sans cette transition àifflcile pour les peuples modernes de l'occupation temporaire par le soldat à la durable installation d'un gouvernement légal ; un simple voisinage militaire se trouve être bientôt une domination politique ; le siège de gazon d'où le général hdrangue ses soldats» devient le tribunal d'où le magistrat romain rend la Justice au peuple soumis. Aucun nom n'a changé, le sénat n'a pas prononcé ces mots menaçants de province et de proconsul; et néanmoins le peuple allié et sa terre libre, avec quelques franchises municipales de plus, se trouvent sous la main de Rome à peu près autant que le peuple sujet et la province romaine.
Or, pour confirmer et pour appeler d'une façon légale cette domination subreptice» Rome tient à sa main la seconde clause du traité : Vous respecterez honarabkment la majesté du
(1) r. Tit, Uv. XUII. 7,
peuple romain, clause si naturelle et si légitime qiie Rome la 9ous-entend lorsqu'elle n'eat pas écrite (l). «Cette clause, dit le jurisconsulte, est l'aveu, non d'une; souveraineté, mais d'Une prééminence. Le peuple allié de Rome n'abdique pas sa liberté. Nos clients à Rome sont libres aussi, mais libres à un rang inférieur et avec d'autres devoirs que nous. La nation alliée, libre comme eux, est comthe eux inférieure, cliente et vassale comme eux (2)»»
C'est sous ce nom de suzeraineté ou de patronage que se déguise la domination réelle des armes romaines. C'est en vertu de ce patronage, qu'au sein des villes alliées les ambassadeurs romains connaissent, dirigent, décident tout, ont leur parti et le font mouvoir ; — que l'allié , légalement exempt dimpôts, finit par contribuer, soiis une forme ou sous une autre, à Tentretien des soldats qui le défendent (3); — que le propréteur ou le légat rohiain, seul portant le glaive au milieu d*un pays désarmé, devient nécessairement seul arbitre de toutes les querelles, seule barrière à tôtis les désordres;— qu*enfln, la ville cliente n'étant pas eii droit de juger son suzerain, tout dissentiment entre un Romain et un étranger appartient à la justice du préteur; — qu'ainsi s'établissent, sans éclat et sans bruit, la puissance llftanciêre, la police, la juridiction de Rome.
Maintenant — si l'esprit national s'aperçoit de cette sourde et clandestine conquête; si l'état allié veut reprendre au sérieux son indépendance ; si le patriotisme républicain ose
(1) Sive œquo fœderelD amicJtlam Yèhettt, sltiô fœdefë comprehensus est Is popa- IdB ut alterius inajestattm cotaervaret,,
[t) Hoc enim adjlclmds ni iatelUgamufl alteram poplilum fluperiorem, non alteram non esse liberum i quemadmodom et clientes nostros Intelligimug liberos esse, etiam 8l neque auctorltate neque dignitate nec vltlbus nobis pares slnt : sic et eos qui majeStatem nostram conservare debenl , liberos ititeiligendum est. Proenltts. Dlg. 7. D6 captivis et posUiminio.
(3) V. Llv. XXX. 57. XLV. 29. Byzancc libre paye le tribut, Pline. IV.'ll. Tacite, Ann. XII. êi.
se réveiller; si un fils de roi ou rhérilier prétendu d'une dynastie éteinte se montre au peuple et le soulève, ce n'est pas seulement une guerre, c'est une révolte. C'est (pour transporter à la façon romaine les termes du droit privé dans le droit public) un client ingrat envers son patron, et qui, par son méfait, a abdiqué la liberté, Rome suzeraine déclare félon {rebellis) son vassal. Rome, qui épargne les soumis, s'armera de toute sa puissance pour écraser ce superbe ..
Parcere subjectîs et debellare superbos.
Et quand il aura succombé sous l'invincible puissance des armes romaines ; livré par le droit antique à la merci du vainqueur, trop heureux si Rome ne le transplante pas sur des rives étrangères, trop heureux si la miséricorde romaine lui laisse son bien et sa liberté corporelle ; il faudra qu'il accepte la domination romaine tout entière et toute patente. Le peuple ne sera plus allié, mais sujet et tributaire; la terre sera province; l'impôt sera payé dans toute sa rigueur; le proconsul exercera tous les pouvoirs. Rome est dans son droit; Rome a su ne jamais en sortir, et, comme un rusé plaideur, attendre sur le terrain légal le faux pas qui devait lui livrer son adversaire.
Ainsi, par la puissance des armes et par l'adresse de la politique, le monde devenait sujet ou vassal de Rome. Au bout de six siècles d'existence, et bien avant l'ère des Césars, elle avait conquis de nombreux domaines. Elle' avait créé autour d'elle une vaste fédération, au milieu de laquelle, seule puissance armée, suzeraine universelle, sœur aînée de celte grande famille, elle était le centre et le noyau autour duquel les peuples s'aggloméraient. Ce n'est pas l'empire du monde, dit Cicéron, c'est le patronage du monde qui est entre les mains de Rome (1).
(i) Patrocinium orbifl terrœ veriùs quàm imperium. Clc, de Ofltc. H. 8.
Mais entre ces peuples, pour lesquels la raism supi^ême des rois n'existe plus, qui sera l'arbitre, si ce n'esl le patron parmi ses clients? le suzerain parmi ses vassaux? l'aîné parmi les frères? Rome, la présidente de celte fédération du monde, parmi ses respectueux confédérés? Aussi, de bonne heure, Rome s'est-elle posée comme médiatrice et comme gardienne de tous les droits. De bonne heure, sa politique a été d'être présente partout, d'intervenir dans les querelles, de prendre parti pour le droit des gens. Ce rôle de lieutenant de police du genre humain, cet office de redresseur de torts et de pacificateur universel {pacisque imponere morem\ a été depuis longtemps accepté par le sénat. Y a-t-il querelle? Les ambassadeurs des deux peuples rivaux iront soumettre leurs griefs au sénat. Y a-t-il soupçon ? Le sénat mande devant lui les magistrats de la ville accusée. Y a-t-il trouble? y a-t-il désordie? Le proconsul intervient. Y a-t-il injure envers le nom romain? la république alliée a-t-elle osé toucher la tête sacrée d'un citoyen de Rome? Il faut bien que le juge soit le vengeur de son propre grief; le sénat cite devant lui la ville coupable et la déclare déchue de sa liberté (1). Le droit de récompenser marche avec celui de punir ; avec le droit de conférer des privilèges, celui de les ôter. Rome est la grande dispensatrice, le censeur universel, qui juge les mérites des peuples, qui leur distribue ou leur retire l'indépendance, le droit de cité, l'exemption d'impôts (2). « Le
(1) Je ne cite que les exemples contemporains de Tépoque des empereurs : Auguste Ole la liberté ou l'immunité à beaucoup de ailles qui, pour la plupart, rayaient achetée d'Antoine. Suétone, in Aug. 47. Dion. LU. LIV. --Tibère de même (Suet, in Tib. 37), entre autres à Cyziquc (an 25), qui n'achCTalt pas son temple à Auguste et qui ayait emprisonné des citoyens romains. Tacite, Ann. IV. 36. Dion. LVII. — Claude aui Rhodiens, puis la leur rend. An 4<> et 52 (Dion. LX. Suétone, in Cl. 16] ; Aux Lyciens (an 43). Suet., in a. 35. Tacite. Xll. 58.
(2) « Immuniias. Coloniœ immunes. » Y. Pline. HI. 3. 4. Loi 8. S 7. D. de Gensibus. — llion, en vertu des édlls de César (Strabon. X11I. Callistrat., in DIg. XXVil. 1 ), et de Claude (Suétone, in Cl, 25. Tacite, Annal. XII. 58. Pline. IV. 1), jouissait de ce droit. ^ La Grèce, d'après l'édit de Flamininns.— Rhodes et d'autres villes. — Mar*
98 UNITÉ ROMAINK.
peuple romain pense qu'à lui seul appartient de prononcer sur la liberté et le droit de cité, et le peuple romain a raison (1). » Plus tard, Rome, avec plus d'orgueil encore, dira i « Qu'il a plu m% dieux d'établir qu'à elle appartint de donner ou d'éter à son gré; et de ne pas reoonnaitre un autfo Juge qu'elle-même (9). »
Ainsi eetle domination, née de la force militaire, se main*tenait par un principe tout pacifique ; ainsi Rome, cette vioto^ rieuse, tenait le monde en respect, non avec l'étendard ou avec l'épée, mais avec le tribunal et le bâton d'ivoire du préteur. Au milieu de ce monde, où elle se vantait à bon droit d'avoir fait taire le bruit des armes, Rome siégeait comme ce tribunal rêvé par l'abbé de Saint Pieire pour terminer les querelles des nations ^ et, à la vue de ces peuples, de ces républiques, de ces rois conservant une faible part, mais une eertaine part de souveraineté et d'indépendance, et cependant forcés de poser les armes et de soumettre leurs griefs à une justice suprême, Torgueil de la philanthropie romaine n*étaitil pas excusable f Ces mots, t^otre paix, la paix romaine, woley l0 paix dé Rmie (9) , n'étaient-ils pas le langage d'une lé^ gitime fierté 9
Telle était eette sagesse et celte modération romaine, que, selon saint Augustin, Dieu récompensa en lui abandonnant l'empire du monde et qui a reçu même les louanges de FEaprit Saint i « Par le conseil et par la patience , disent |es Saintes-Écritures, les Romains s'étaient assujetti de très-loin-
Soiila (Justin, LXUl ). — Leptis ea Afrique (César, de BeUo Africvio. 7). ^ Tarsê «t LaodUcéc, par an édit d'Anloiae. Appiei^. B. G. V. -- GolopboB, Smynie, Plaraia, Aphrodise, en Aale (S. G. rapporté par Ghithull , d'après les Inscriptions ).
(1) ne jure Ubertatis et eivttatls suum putat Pop. Rom. esse Judksium et bené patat. Glc, in Verrem. I. 1.
(2) Oils placituffl»at arbitrium penès Romanoa maneret, quid dareat, vel quid adimerent neqae aUos nisi sdpsosjudloes paterentur. Tae., Ann. XIII. 66.
(â) « Pax romana, » dit Séoèque. Tadte, Ann. Xill. 20 : Ne pacem Roslram tur* barent. Et PUne déjà cité x h Immeasa pacis nostr» nu^estas. »
mS CQiONIK& 79
laines proviaees, avaient vaineu des rois venus des ei^trémités du niQude,., , avaient imposé à d'autres un tribut,,, , avaient ruiné et soumis à leur empire les royaumes et les îles qui leur avaient résisté ; » tandis que, a h l'égard de leurs amis et de ceux qui se reposaient avec eux , ils conservaient avec soin leurs alUancesM.» et quiconque entendait prononcer leur nom les redoutait,. «. Ils faisaient régner ceux auxquels ils voulaient bien donner aide pour régner» chassaient du trône ceux qu'ils voulaient en chasser > et ainsi s'étaient-ils élevés à une tréârgrande puissance, » Alors cependant a nul des Ro^ mains ne portait le diadème et ne se revêtait de la pourpre afin de se rendre plus grand que les autres, » mais « trois cent vingt sénateurs tenaient conseil pour le peuple afin d'agir dignement ^ (1) en son nom.
Au sénat, en effet, appartenait cette œuvre de la conquête du monde, si patiemment conduite durant tant de siècles, Mais, en même teipps, un autre travail s'aecompliasalt pour assujettir plus complètement le monde à l'unité romaine, et pe travail, quand le sénat quitta les rênes d^ l'empire, n'était pas encore achevé,
§ II. -^ DBS COLONIES.
Comment Rome, ayant organisé à son profit le droit public du monde, en organisait-elle à son image la civilisation et les mœurs? Ayant soumis les nations, comment savaitelle conquérir les hommes? Comment faisait-elle que son allié ou son sujet entrât plus fortement dans ses voies, acceptât la domination romaine comme une portion de sa vie propre, Fenvisageât , non pas comme une prison d'où l'on a hâte de s'échapper, mais comme une demeure d'où l'on redoute d'être exclu? Nous allons retrouver ici, dans la politique romaine, les mêmes principes, la même sagesse, la même patience.
(I) Macçhab. Vn. 3. 4. 11-16.
Lorsque» pendant vingt ans» le vétéran avait combattu dans la province» il avait droit sans doute a un peu de repos. Pauvre» acclimaté sous un sol étranger» iraitril le cherchera Rome» y vivre seul » misérable» inconnu? Non» mais Rome lui fondait une retraite sous le ciel dont il avait vingt ans supporté les rigueurs. Rome demandait pour lui quelques arpents de terre à ce peuple allié , ce peuple frère» que» vingt ans» il avait défendu contre les barbares. Elle demandait » et ne manquait pas d'obtenir» une place au foyer de son hôte» un coin de la terre alliée ; forteresse pour ses soldats » lieu de repos pour ses vétérans.
Alors la cité armée se désarmait» la garnison devenait colonie. Enseignes déployées» avec ses tribuns» ses centurions» ses cohortes (1) » la légion venait prendre possession de la terre que Rome lui avait assignée. En avant marchaient l'augure, le pontife» le scribe» l'arpenteur» tous les fonctionnaires de la civilisation romaine. La terre étrangère était solennellement partagée selon les lois sacerdotales de FÉlrurie, et d'après les mesures prises dans les régions du ciel (2) : des bornes étaient plantées à l'intersection des lignes mystérieuses ; le vin des sacrifices coulait sur elles. Chaque centurie tirait au sort son lot déterre; le tribun, le centurion, le cavalier, étaient dotés en proportion de leur grade ; le simple soldat avait dix arpents (3). La terre ainsi consacrée» devenait terre romaine ; elle était susceptible de ce droit de propriété exclusif et suprême {jus Quiritium) qui appartenait au seul
(1) Tûcite, Ann. XIV. 27.
(2) La colonie romaine était fiindi et iMirticipait au droit civil romain. Sa terre était in solo populi Romani. Hygin, Ibid, ; on sait que le soi provincial n'était pas fluBceptible d'un droit complet de propriété privée, le peuple ou le prince en étant toujours réputé usufruitier. Gaïus. II. 7. Le sol de la colonie devenant sol romain, pouvait servir à prendre les auspices. Il était exempt d'impôts, sous la république du moins.
(3) Ainsi h Modène. Liv. XXXIX. 55. A Pisaurum, six arpents. Ibid, 44. A Bologne, cinquante arpents. Yelleius. I. 15. Ailleurs, deux arpents seulement. Liv. IV 47. Vin. 21. L'arpent (jiigerum) était de 25 arcs 28 c.
citoyen romain (1). Au milieu de cette région, la charrue sacrée traçait l'enceinte sans laquelle nulle cité n'était légalement une ville (urbs) (2) , le Pomérium, image du Pomérium romain. A la réunion des deux grandes lignes qui aboutissaient aux quatre points cardinaux {cardo in decumanum), au centre des quatre portes inviolables et saintes comme celles de Rome (3) , était marquée la place du Forum, image à son tour du Forum de la ville éternelle. Là était le siège d'une république naissante, d'une Rome transplantée, qui avait aussi ses consuls {dnumviri), son sénat (decuriones) ^ ses prêtres et ses sacrifices (4). Dans des siècles plus reculés, le nombre même des colons avait été fixé par la loi, et répondait au nombre des gentes romaines ; la colonie était la Rome primitive réduite au dixième (5). C'était donc à la fois et le camp romain par la symétrique rigueur de son plan, et la cité par sa constitution antique, et le temple'par sa consécration religieuse, et le champ romain {ager romanus) par la solennité de son bornage ; c'était une ambassadrice que députait à son allié Rome politique , religieuse , militaire , agricole ; une ville sainte et sanctionnée comme elle {sancta, sancita) (6) ; une des innombrables filles que cette puissante mère semait sur tous
(1) V, les Agrlmensores : Siculus Flaccus, de Condltlone agroram. Aggenus, de controv. agrorum. Frontlnas, do agror. Qualltate. !d. de Controverslâ. Hygin , de limit. consift.
(2) Oppida quse priùs erant circamdata aratro, ab orbe et urvo urbes : et Ideù coloniœ nostrœ omnea In llteria antiquis urbeis quôd item condits ut Roma. Varro, de L, Ut. V. 40.
(3) SancUe res velat mûri et portas. Gaîus. H. 8. Les portes étaient saintes, mais non sacrées. 7. Plat., Romans Quœstlones. 2C.
(4) Gapoue/selon le projet de RuUus (Cic, in RuU. M. 25), devait avoir cent déçu-' rions, dix augures , six pontifes ; la population totale devait être de 5,000 familles. V. etc., In RuUum. U. 35.
(5) 300 familles représentaient les 300 gentes de la Rome primitive; 30 décurions les 300 sénateurs de Romulus. V. Denys. H. 35. 53.LIvius. VUI. 21. Walter. p. 7i. I. 10.
(C) Ideù muros sanctos dicimus quia pœna capitls constituta est in eos qui allquandù in muros deliquerint. Institut. Justin. H. lit. I, 10.