Suct., in Aug.y
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d'une durée et d'une prospérité inouïes dans l'antiquité, travaillait ainsi à la réforme des mœurs ; quels noms répétait la foule au théâtre, quels noms lisait-elle affichés au Forum? Ceux des amants des deux Julies, sa petite-fille et sa fille. Leurs désordres étaient publics, qu'Auguste les ignorait encore. C'étaient elles pourtant qu'il avait élevées^ comme d'antiques Romaines, à filer la laine et à rester à la maison [domi mansii, lanam fecit)\ c'étaient elles dont il avait fait consigner dans un journal toutes les actions et toutes les paroles, afin qu'elles apprissent à les régler ; éloignant tellement les étrangers, qu'il écrivait à un jeune noble : « Tu as commis une indiscrétion en allant visiter ma fiJle à Bala. » Ses petits-fils avaient reçu de lui-même leur première instruction, y compris la natation et l'alphabet ; il s'était même attaché (chose bizarre!) à ce qu'ils sussent contrefaite son écriture. 11 ne soupait jamais sans les avoir assis à ses pieds ; en route ils marchaient devant lui, ou se tenaient à cheval auprès de sa litière. Par des adoptions^ par des divorces, par des mariages, tout puissant dans sa famille comme dans la république, il avait arrangé à loisir et en tonte satisfaction les combinaisons de sa dynastie.
Mais il était dit qu'Auguste expierait sur la terre , sinon toutes ses fautes, au moins le mépris que lui-même avait fait du lien nuptial. L'amour conjugal , comme l'amour adultère , n'avait été chez lui que le très-hûmble servHeur de la politique. Nous avons dit plus haut le scandale de son double divorce et de son triple mariage. Or, ce qu'il avait fait pour son propre compte, il le faisait faire à sa propre famille. Ainsi il donne à Antoine sa sœur Octavie enceinte ef encore en deuil de son premier époux ; il donne sa nièce Marcella à Agrippa , sa fille Julie à Marcellus son neveu : Puis, Marcellus étant mort, il veut maintenant qu'Agrippa
époQse Julie, et bon gré mal gré, Marcella sera répudiée. Pois Agrippa lui-môme vient à mourir ; alors nouveau divorce, nouveau mariage ménagé pour Julie : Tibère, fib de Livie, répudiera sa femme et deviendra le troisième mari de la fille d'Auguste. — Sans doute, les vieilles mœws romaines étaient depuis longtemps effacées ; mais on ne s'était jamais joué si impudemment , même à cette époque de décadence morale, de ce qu'il y a de sacré dans le ma« riage , de ce qu'il y a de tendre et de vénérable dans le coeur de l'bomme, de ce qu'il y a de respectable dans ses serments, dans ses affections et dans sa liberté. Il eût fallu plus qu'une loi Papia Poppaea pour qu'Auguste , légis« lateur, répar&t le mal qu'avait fait à la société , par son exemple, Auguste père de famille et homme privé.
Mais le ch&fiment ne se fit pas attendre. Ce qu'Auguste poursuivait par ces mariages et ces divorces répétés, c'était la fusion en une seule famille de la postérité de Livie et de la sienne. Son vœu fut trompé ; loin de s'unir, elles se firent la guerre; ou plutôt la postérité d'Auguste resta victime et de ses propres désordres et de la haine que lui porta Livie et le fils de Livie. A la première génération, cette Julie ^ mariée à Tibère, malgré lui et malgré elle, s'éloigne de cet époux morose et irrité , se jette dans d'incroyables débau* ches, est exilée par son père, et, dès le jour oà son mari est maître de l'empire, est mise à mort par son mari. La gé« nération suivante , les enfants de Julie et d* Agrippa ne sont pas plus heureux : parmi eux, une flUe appelée Julie comme sa mère, partage les désordres et la condamnation de sa mère. Deux fils, adoptés par Auguste, désignés pour ses héritiers, appelés par suite de cette désignation Calus et Julius Césars, meurent à dix*huit mois de distance (755^ 757), non sans un soupçon d'empoisonnement que l'on pré->
tend faire l'emonter à Livie. Un troisième fils. Agrippa, adopté, lui aussi, par Auguste après la mort de son frère (787), témoigne d'une nature tellement faroudie et indocile que son père adoptif est réduit à l'exiler et à le faire enfermer. Un peu plus tard, son beau-père, Tibère, à peine empereur, devait le faire tuer dans sa prison. C'est ainsi que succomba par la mort ou par la honte la postérité d'Auguste, pour laisser arriver au pouvoir la postérité de Livie réduite au seul Tibère.
Ces douleurs et ces humiliations assombrirent profondément les seize dernières années du règne d'Auguste. Son palais se remplissait de honte et même de sang. Après la mort de ses deux petits-fils, il lui fallut disgracier et voir périr parle suicide l'homme qu'il avait mis auprès de l'un d'eux pour conseiller et pour guide. En même temps qu'il exilait Agrippa, il était obligé de mettre à mort un de ses plus chers affranchis qui avait séduit des femmes romaines. Mais rien ne l'accabla comme les désordres des deux Julies; il s'en plaignit au sénat, non par lui-même, mais par une lettre dont il chargea un questeur (an 752) ; il n'osa se montrer au dehors; il pensa faire mourir sa fille ; elle avait une affranchie qui , compromise dans les désordres de sa maltresse, se pendit de désespoir : ce Que n'étais-je plutôt , » disait Auguste , « le père de cette Phébé ! » Julie fut reléguée dans une lie où sa mère voulut la suivre ; (cette mère était Scribonia, qui avait été pendant deux ans la femme d'Auguste, et qui avait été répudiée^ trente-huit ans auparavant, le jour où elle devenait mère) ; trois générations, femme, fille et petite-fille d'Auguste, partirent ainsi pour l'exil. Dans cet exil, Julie fut privée, par ordre de son père, de tout bien-être dans sa vie, de toute communication avec le dehors; il fallait,
avant qu'il Tautoris&t à voir personne , qu'on lui donnât le signalement du visiteur, tant il craignait qu'un de ses amants n'arrivât jusqu'à elle. L'autre Julie, la petite-fille d*Âugu8te, après sa condamnsAion, eut un enfant , le prince défendit qu'on l'élevât. Ces deux femmes et Agrippa étaient l'objet de sa perpétuelle douleur; il n'y pensait pas sans s'écrier avec le poète :
Mieux vaut vivre sans épouse et mourir sans enfants * !
Il eut soin, par son testament, de les exclure d'avance de son tombeau; et quand le peuple, moins sévère et moins romain que lui, osa, après cinq ans^ demander leur rappel, il lui répondit par cette imprécation : « Je vous souhaite de pareilles femmes et de pareilles filles. »
Ainsi, entre les intrigues de la vieille Livie, (cet «c Ulysse en jupons, » comme l'appelait son petit-fils Caligula'), et la sombre ambition de son fils Tibère^ s'achevait tristement le règne long et puissant d'Auguste. César et Auguste avaient poussé tour â tour trop loin deux principes contraires. César, dans l'ardeur de la lutte, avait trop oublié ce que la vieille Rome avait encore de force et de puissance ; vainqueur, il s'en souvint. Auguste s'en souvint bien mieux encore, peut-être trop ; et ses derniers conseils â son successeur furent — de ne pas prodiguer le droit de cité, — de ne pas laisser les affranchissements se multiplier, — d'appeler autant d'hommes que possible â prendre part â l'administration ; en un mot, de demeurer autant que possible Romain et républicain ^.
Et en effet, que pouvait-il faire et quelle force pouvait-
(Hom.^ Iliad; III; apud Suet., tu Aug., 65.)