Dion, LVI, p
il trouver hors de ce oom et de ce génie romain^ la seule grande chose qui fût alors au monde? Les combinaisons d'origine et de position qui avaient donné son originalité essentielle à une petite peuplade italienne campée dans les marais du Tibre, avaient certainement produit un des plus merveilleux phénomènes de la nature humaine. La forme gouvernementale la plus puissante pour imprimer aux choses un caractère de grandeur, d'accroissement et de durée, une aristocratie, une, forte, héréditaire, mais en môme temps sans cesse rafraîchie et renouvelée dans les rangs du peuple, était née de ce caractère si un et si homogène à lui-même, mais doué aussi d'une telle force d'expansion et d'absorption. Il y a eu quelque chose de cela dans l'aristocratie d'Angleterre, dans la noblesse de Venise, dans le sénat de Berne, institutions qui ont été d'une longue vie et d'une grande puissance, parce qu'elles ont eu l'unité de rhomme sans avoir sa courte durée.
Dans ce sénat, en effet, si abaissé au temps même d'Au* guste, on se sentait toujours les héritiers de ranstocratie ancienne, et par la puissance des souvenirs on savait encore se faire révérer. Ce peuple lui-même si vil, si frivole, si dé« généré, ce peuple du cirque et du théâtre, voulait être encore le peuple-roi, se révoltait parfois, commandait aux Césars, les sifflait ou les applaudissait comme des acteurs, leur notifiait ses volontés entre les facéties d'un bouffon et les combats des gladiateurs, et, chassé du Forum^ régnait au théâtre. Ces légions (objet digne d'une étude toute par* ticulière) formaient dans le peuple un peuple à part, bien autrement romain, qui avait une foi et un culte, le culte de ses aigles, auxquelles on offrait des sacrifices; cette armée, où l'on servait souvent toute la vie, était une véritable nation militaire, d'où sortirent jusqu'aux derniers
jours de l'empire des hommes de trempe romaine, des Probus, des Stilicon, hommes rudes, sévères, antiques, souvent d'origine barbare, mais Romains de cœur. Enfin les provinces elles-mêmes, frappées de tant de grandeur et de souvenirs, voyaient moins avec haine qu'avec envie, crainte et admiration, l'édifice de la cité romaine, et songeaient, non à le détruire, mais à y pénétrer. Cette puissance des souvenirs, ravivée par les institutions d'Auguste, appuyée par la forte constitution administrative qu'il sut donner à son empire, le fit vivre pendant quatre siècles. Il eut la gloire, bien rare dans les annales humaines, de prolonger pendant quatre cents ans, une décrépitude qui, de son temps, semblait désespérée, et de faire durer au-delà de toutes les limites qu'on lui eût raisonnablement assignées, cet arbre sans racine qui ne semblait se soutenir que par son propre poids. Il y avait eu en Rome une telle force de durée et de vie, et elle se trouva aidée par une main si intelligente, que, malgré tant d'ennemis, malgré les Barbares, malgré les peuples de l'empire, malgré des luttes intestines qui semblaient faites pour tout détruire, sans l'aristocratie qui avait été sa base, sans le patriotisme qui avait été son mobile, sans le souffle qui Favait animée à ses anciens jours, la vieille Rome subsista, et, après une vie historique plus longue que celle d'aucun peuple païen, légua au moyen âge ses monuments, sa langue, son droit, et sa cité une seconde fois maltresse du monde.
La destinée d'Auguste est une des plus complètes que le monde ait vues ; souverain libre et paisible de l'univers civilisé, il vécut ce qu'il fallait de temps pour voir une génération nouvelle, ignorante des souvenirs anciens, succéder à la génération que Pharsale et Actium avaient
décimée. Son règne fut un temps de repos entre la guerre civile et les tyrans, un moment où les anciens partis disparurent sans qu'il s'en formât de nouveaux, où tous les peuples conquis acceptèrent la conquête, où tous les peuples barbares du dehors furent repoussés. Et, comme si le monde avait eu besoin de repos pour se préparer à un nouvel ordre de destinées, comme s'il avait voulu saluer avec Virgile le nouvel %e sibyllin et les mois de la grande année qui allait naître, Auguste ferma pour la seconde fois le temple de Janus (an 746), et Dieu, au moment de donner au monde celui que les prophètes ont appelé le Prince de la paix, étendit sur tout FOccident civilisé une paix que les siècles n'avaient point connue.
Au milieu de cette gloire, bien assombrie cependant par les douleurs des dernières années, Auguste naviguait doucement entre les lies du golfe de Naples (bien plus beau, alors que le Vésuve ne jetait pas de lave sur ses rivag^es), il se reposait dans ces brillantes cités, écoutait des flatteries et des poèmes, voyait avec une douce joie de vieillard folâtrer la jeunesse grecque dans ses gymnases ; il était causant, riant, plein de gaieté : lorsque la maladie vint le surprendre à Noie. Cette maladie était-elle dans l'ordre de la nature ? ou faut-il croire à ces rumeurs de la postérité qui ont accusé ici Livie, comme elles Font accusée et de la mort des deux jeunes Césars, et de la mort même de son propre fils Drusus? Certes, le soupçon d'empoisonnement s'est souvent introduit dans l'histoire bien facilement et bien lé* gèrement. Mais on ajoutait (c'est Tacite qui parle, c'est-àdire un des historiens les plus consciencieux de l'antiquité), c( on ajoutait que, peu de mois auparavant, Auguste, avec un seul compagnon, et sans confier cette démarche à d'autres qu'à des confidents choisis, s'était fait porter
dans 111e de Planasia (Pianosa), où était relégué Agrippa, son petit-fils ; qu'il y avait eu là des larmes, des signes de tendresse, une espérance donnée de retour au toit paternel; que Fabius Maximus, seul compagnon du prince, avait parlé de cette visite à sa femme Atercia; que César avait eu connaissance de cette indiscrétion; que peu après, Maximus était mort, (naturellement ou non? on ne le savait pas), et qu'on avait entendu Marcia, dans sa douleur, s'accuser d'avoir été la cause de la mort de son mari. Quoi qu'il en soit, Tibère parti depuis peu et à peine arrivé en lUyrie, fut rappelé en toute hâte par une lettre de sa mère. On ne sait s'il trouva à Noie Auguste encore vivant ; car Livie faisait garder avec ime vigilance sévère la maison du prince et ses alentours. De temps en temps on répandait de meilleures nouvelles, jusqu'au moment où toutes les mesures de précaution étant prises, on annonça en même temps qu'Auguste était mort et que Néron (Tibère) régnait <. »
Livie en venait ainsi à ses fins, à faire passer à son cher fils Tibère, ce pouvoir sans nom et sans loi qui avait reposé dans les mains d'Auguste, et pour lequel nul successeur n'était assuré. Triste succès et pour le monde et pour ellemême ! Livie pour Tibère, comme plus tard Agrippine pour Néron, est une de ces femmes qui, pour faire la fortune d'im fils, sont allées jusqu'au crime, et que ce fils lui-même, par son ingratitude, sinon par son crime, en a punies.
On conçoit d'après ce qui précède, que les détails qu'on nous donne sur les derniers moments d'Auguste ne peuvent avoir une entière certitude. On s'accorde cependant à dire que^ lorsque la douleur l'avertit que sa mort était prochaine, il prit un miroir, s'arrangea les cheveux, et,
^ Tacite. Annal., 1. 5.
tourné vers ses amis, leur dit comme les acteurs à la fin du spectade : « N ai-je pas bien joué le mime de la vie? Montrez-vous contents et applaudissez. » On trouva pour un million de sesterces un sénateur qui jura avoir vu son àme monter au ciel (19 août 767^ an de J.-C. 14) ^
Ce règne, qui fonda Tempire romain, a été et sera toujours diversement apprécié. Les peuples, qui ne jugent guère que par le succès, ont vu la fondation d'une grande monarchie, prospère et paisible tant qu'elle a été entre les mains de son fondateur, et ne se sont pas autrement in^ quiétés des moyens, bons ou mauvais, honnêtes ou dé* loyaux, pacifiques ou violents, par lesquels ce résultat avait été obtenu. Les esprits politiques, au contraire, qui veulent juger de toutes choses d'après des principes arrêtés à l'avance, n'ont pas pardonné à Auguste la destruction de la république et des lois, avant lui déjà si affaiblies^ et ne se demandent peut-être pas assez comment ces lois et cette république vivaient et comment elles pouvaient vivre. Mais le moraliste et le moraliste chrétien est accoutumé, lui, à apprécier les actions humaines» non diaprés leur résultat qui ne dépend pas de la volonté, non d'après leur but qui n'est que le tort ou le mérite de l'esprit, mais d'à* près les moyens employés sur lesquels la conscience a dû se prononcer. Il constate, il est vrai^ la paix^ la prospérité relative, la liberté poussée peut-être à la mesure du possible dont l'empire de Rome a joui sous Auguste devenu maître du monde ; mais il ne pardonne pas
1. L'apothéose d'Auguste eut lieu le 17 septembre (V. les calendriers anoîene.) F. Tacite, I, S4. Dion, LVI, 46. Inscription de Tarragone : Deo Av- GUSTO. Monnaie» : Divvs Avgvstvs, — Lvcv (s) Avgvsti, — D. Avo. cos- SENSV SENATVS ET EQ ORDiNis p Q R. — Sou cuite à Rome. Dîon, VIII, 15. Pline, Hist. nat,, XII, 42.— Son remplacement comme frère Arvale. Maritii, Tab , I. Diverses inscriptions relatives au culte d'Auguste. Marini, 32. Orelli, C07 et s.
pour cela à Octave les perfidies de la guerre civile, les cruautés des proscriptions, rimmoralité de sa vie domestique. Il peut savoir gré au vainqueur d'avoir usé modérément de sa victoire ; mais il ne Tabsout point de sa victoire. Ce procédé, je Tavoue, est peu favorable aux vain queurs ; car bien peu de victoires dans l'histoire du monde se sont accomplies sans fraude et sans cruauté.
Du reste, ce qui a fait dans la postérité la fortune du nom d'Auguste, ce sont surtout ses successeurs. On a béni l'empire d'Auguste parce qu'on a connu celui de Tibère. La politique d'Auguste est devenue un modèle depuis qu*on a vu la politique du fils de Livie. Dès lors Auguste est devenu le type du bon empereur; ce type s'est imposé à un Titus et à un Trajan, et les a rendus probablement meilleurs qu'ils n'eussent été; ce type a été, même pour un Marc Aurèle, une instruction et un appui. 11 est bon de croire à la vertu de ses devanciers, parce que c'est un moyen de ne pas imiter leurs vices.
Pour comprendre les empereurs romains, il faut avoir bien étudié Auguste et Tibère : le premier donna à l'empire sa forme politique et légale ; il en fit, pour ainsi dire, le droit public : le second lui donna sa puissance réelle, parce qu'abandonnant les traditions romaines et les tenta-* tives de restauration auxquelles Auguste s'était attaché, il chercha ailleurs le fondement du pouvoir d'un seuL Tibère seul et sa politique rendent explicables l'incroyable puissance et l'incroyable folie de ses successeurs.
Chaque époque a son secret. Ses passions, ses crises, ses contradictions se résument en un mot qu'il faut chercher comme un mot d'énigme. Mais il ne faut pas constamment le chercher bien haut; le secret d'une époque n'est pas toiyours un symbole mystagogique ou une philosophique abstraction ; souvent, en le cherchant au ciel, vous marchez dessus.
La clef de cette époque, je crois l'avoir trouvée sur les bancs d'une école. Et pourquoi pas? Où se font les hom* mes? c'est à l'école. D'où datent nos convictions les plus fermes, nos pentes les plus entraînantes, nos préjugés les plus indéracinables? n'est-ce pas de l'école?
Disons ce qu'était l'éducation romaine. La morale publique à Rome était toute dans le patriotisme; il est vrai que ce patriotisme n*éiait pas, comme chez nous, une sentimentalité plus ou moins vague, un amour de quelque chose que l'on définit assez mal, fécond en phrases, pauvre en action. Le patriotisme romain était ceci : la chose publique est dieu ; et un dieu ne vous doit rien ; et vous lui
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devez tout, corps et âme, vie et biens, voas-ménie et autrui. Cela était grand, bien que fort absurde.
Yoilà pour la morale ; voici maintenant pour Tintelligence (nous parlons du bon temps de l'éducation romaine, et non pas de la Rome grécisée qui commence avec les Scipions). Alors chaque homme était appelé à tout. Les fonctions publiques ne se divisaient que par degrés, et non pas comme chez nous par attributions ; le préteur rendait la justice à Rome , et hors de Rome commandait l'armée; le questeur était, dans l'ordre civil, un intendant de province, à l'armée, un trésorier militaire. Le consul faisait la guerre, délibérait au sénat, offrait des sacrifices et des prières : général , orateur, pontife , homme politique tout à la fois.
De là les quatre grandes études qui composaient toute éducation : la guerre, le culte, le droit, l'éloquence, c'étaient là les vraies sciences romaines. Il n'était personne qui ne commençât par être soldat, personne qui ne fût en sa vie accusé ou accusateur, personne qui n'eût quelque charge pontificale à remplir ou quelque avis à donner sur le droit. Cicéron^ qui pourtant vint assez tard et nous semble un homme tout pacifique, fut général, avocat, financier, jurisconsulte, orateur, poète, philosophe, homme d'État. César fut tout cela et bien plus que tout cela.
Et déjà, pourtant, les anciennes mœurs étaient en décadence. Ces quatre sciences, ou plutôt ces quatre fonctions publiques (car les Romains ne les envisageaient que sous ce point de vue), autrefois la propriété exclusive du patriciat, étaient tombées avec le reste de son héritage aux mains de la nobilitm. Peu à peu elles s'étaient séparées. L'un avait eu plus de cœur, et, sa première cause plaidée, s'était voué à la guerre ; l'autre^ plus de poumons, et après
sa première campagne, s'était mis à plaider ; celui qui ne se sentit de force ni pour la vie des camps, ui pour les clameurs du Forum, mît une branche de laurier sur sa porte, s'assit dans un grand fauteuil, et attendit les consultations. Il y eut alors, avec la même universalité d'éducation, trois carrières distinctes pour la jeunesse : l'armée, Téloquence et le droit*.
Mais, comme d'un c6té la gloire militaire menait aux premières fonctions politiques, positions parlantes, délibérantes, accusantes et accusées; comme de l'autre le droit n'était guère qu'un pis aller pour les mémoires courtes ou les poitrines faibles, tout le monde s'exerçait au partage en public*. Voyez l'Angleterre, cette vie de clubs, de kustings^ de parlements, où il n'est pas d'homme , si petit qu'il soit, qui n'ait un jour en sa vie à jouer l'orateur devant son village, où tout se fait à coups de harangues, où des meetings et des comités le speech a passé dans la conversation. Il en était de même chez les Romains , et bien mieux encore ,
1. Taoit.> de Orator., 28. « Les uns sont arrivés aux honneurs par la science du droit, d'autres par l'éloquence, d'autres par la gloire militaire. Nul de ces succès ne manqua & M. Porcius Galon. Plein de courage et de génie militaire, il se retrouvait au besoin, dans la vie pacifique, jurisconsulte habile, éloquent orateur. » Tit.-Liv., XXXIX, 40. V. aussi Cic, de Orat, III, 33.
2. « Ils s'étaient persuadé que sans l'éloquence on ne pouvait acquérir ni garder une position élevée dans l'État. A cette époque où souvent, malgi^ soi, on était produit h la tribune; où dans le sénat il ne suffisait pas d'opiner brièvement, mais où le vote devait être soutenu par une parole éloquente ; où, calomnié par des ennemis, dénoncé par des accusateurs, il fallait sedé- Tendre par sa propre bouche; où devant les juges, il fallait déposer, non de loin et par écrit, mais présent et de vive voix : alors l'éloquence n'était pas seulement honorable et récompensée, mais nécessaire; il y avait ergloire à bien parler, et honte à rester muet. .. . On eût rougi d'être compté comme client, non conune patron, de laisser passer à d'autres les liens de patronage qu'avaient formés vos ancêtres, de passer pour un homme sans moyens, insuffisant aux charges, inhabile à les acquérir comme à les exercer. » Tacite, de Orator., 36, 37.
parce qu*au lieu de Tair détrempé de TÂngleterre ils avaient Tair pur et le doux climat de l'Italie, parce que tout se passait à la face du ciel : affaires publiques, affaires privées, justice, commerce, société; parce qu'on communiquait par la parole au lieu de communiquer par la presse ; parce que, en un root, on vivait à l'air. La pluie, il est vrai, faisait cesser les affaires, et, au premier bruit de tonnerre, on ajournait la question jusqu'au prochain jour de beau temps. Mais, du reste, ces assemblées du peuple en Grèce et à Rome, que nous appelons des délibérations, ces assem* blées de 3 ou 4,000 hommes et davantage, si tumultueuses, si désordonnées, qui discutaient si peu et votaient si mal, étaient surtout des moyens de publicité. La place publique était à la fois le parlement, la bourse, le salon, le palais de justice, le marché. C'était le Pnyx à Athènes, lorsque o,000 hommes se réunissaient pour écouter avec enthousiasme et voter avec fureur ; c'était l'Agora, la promenade des flâneurs et des causeurs de l'Attique* la manufacture des nouvelles, le centre du commérage, la tribune des philosophes, le meeting permanent, où chacun pouvait parler au peuple des affaires du peuple et de ses propres affaires, de sa maison^ de son industrie, de son commerce, où le socle de Démosthènes servait de petites affiches; c'était le lieu où aboyait Diogène, et où Timon le misanthrope venait dire : c< Hommes athéniens, j'ai chez moi un figuier où se sont pendus quatre ou cinq citoyens ; si quelqu'un veut l'employer au même service, je l'engage à se hâter, car je vais couper l'arbre. » Tous ces noms de Lycée, de Portique, d'Académie, nous rappellent que la philosophie, comme tout le reste, se tenait en plein air; en un mot, on vivait à la tribune.
A Rome, il en était de même. Sous les empereurs, les
bains et les basiliques vinrent bien disputer au Forum le monopole de la publicité; mais sous la république, le Forum était un rendez-vous à peu près universel. Les jours ordinaires on y causait ; les jours de marché, où la nécessité y appelait tout le peuple, on y faisait devant le peuple les affaires sérieuses, les affaires des citoyens comme celles de rÉtat ; on y adoptait un fils, on y faisait son testament; enfin le Forum tenait lieu, et des salons, ce grand élément de la vie du dernier siècle, et des journaux, ce grand élément de notre vie*.
Cette accoutumance de la vie publique, jointe à la gra* vite romaine, produisait une certaine solennité dans les mœurs, quelque chose d'officiel, d'apprêté, d'oratoire dans toutes les habitudes. La harangue était de tous les moments, de toutes les affaires : concio est le speech des Anglais. Dans la vie de famille, on se haranguait comme dans la vie politique. Germanicus mourant harangue ses amis ; un rhéteur fatigué de vivre, vient au Forum, monte à la tribune, expose en trois points les raisons quMl a de mourir, puis retourne chez lui^ cesse de manger et meurt'. Antoine, violemment attaqué dans le sénat par Cicéron , ne se croit pas en état de lui répondre sur l'heure ; il va à la campagne, s'y enferme avec un maître de rhétorique, y étudie, déclame, improvise pendant quinze jours, puis revient au sénat et fulmine son écrasante improvisation.
Dans les Annales de Tacite, cet écrivain, qui raconte son propre temps et le raconte avec une si profonde intelligence, Sénèque, que commencent à inquiéter les dispositions peu aimables de son impérial élève Néron, l'aborde et
4 . « A Home^ oà tout le monde se voit au Forum, on n'a pas besoin d'ctro voisins. » Rom»^ cùm Forum commune ait, vicinitns non requiritnr. (Cic, Fain., V, 43.)