Snet., /fe Claris Rhetoribm
FAMn-LE IMPERIALE. 285
lui fait un speech dans toutes les formes pour lui demander sa retraite. Néron lui répond comme on ferait à la Chambre : « Si je ne crains pas de répondre sans préparation à un discours longuement médité, c'est à toi que je le dois, etc. »
Un avocat chez nous, c'est un homme souvent assez vulgaire y qui , secouant les plis d'une vieille robe noire , criant d'une voix enrouée des phrases mal faites et mal* sonnantes, frappant sur le bureau, n'a certes rien de pompeux ni de théÀtral; mais un avocat chez les Romains, c'était un magique artiste en paroles , monté sur une large tribune, s'y promenant à droite et à gauche , se drapant habilement dans les plis de sa toge blanche (Tacite se plaint des petits manteaux de son temps, dans lesquels, dit-il, l'éloquence est étriquée *), prenant le la d un joueur de flûte, afin de ne pas commencer sur un ton trop haut ni trop bas, donnant à sa voix toutes les inflexions étudiées d'une déclamation d'acteur, modulant son geste, se complaisant dans ses cadences, charmant au moins les oreilles quand il ne parlait ni à l'esprit ni au cœur^; s'armant de prudence et de modestie dans son exorde , entamant avec une douceur insinuante les préventions de son auditoire, exposant avec clarté , racontant avec eq>rit , argumentant sans pédantisme, sophistiquant avec élégance , injuriant en phrases poétiques, vouant avec grâce son £tdversaire aux dieux infernaux, ayant des malédictions, des colères, des violences harmonieuses, pleurant à la péroraison^'
\, Tacit., c/e Ora/or., 39.
t. Cicéron revient plusieura foia sur les applaudissements qui suivirent cette phrase d'un orateur : Patris didum sapiens temeritas fUii comprobavity non k cause du sens de la phrase, mais t!i causp de son euphonie. El Tacite parle des orateurs qui se glori fient de ce quon chnnte et de ce quon danse leurs discours, Ibid, 26.
pleurant de rhétorique, de fatigue , d'émotion même ; car il ne faut pas oublier ce qu'il y avait d'émotion facile et de sensibilité passagère dans ces âmes méridionales.
Il est bon de voir comme on entendait minutieusement ces dehors de l'éloquence, et comment la dignité de l'orateur était comprise. L'orateur ne devait ni se moucher, ni cracher, ni tousser trop souvent. Le verre d'eau sucrée est condamné par Quintilien. L'orateur ne devait ni trop se remuer ni se remuer trop peu, ni gonfler ses narines , ni lever ses épaules, ni mordre ses lèvres, ni sortir de son banc, ni trop s'y promener (on demandait à un certain avocat combien de milles il avait fait en plaidant), ni se balancer sur le pied gnuche, ni avancer le pied droit en même temps que la main droite, ni écarter les jambes, ni lever le bras gauche plus haut qu'il ne faut pour former avec le corps un angle droit. L'école réglait jusqu'à sa toilette : les dernières franges de sa toge devaient lui descendre à mi-jambe, les premières un peu au-dessous du genou; sa toge devait être arrondie et d'une coupe élégante; une grosse cravate qui enveloppe le cou et charge les épaules, ôte, disait-on, à la poitrine sa dignité; il ne faut ni trop de bagues à ses doigts, ni dans sa main, s'il se peut, un cahier incommode; mais, à mesure qu'il parle et s'échauffe^ il peut se mettre plus à Taise, après l'exorde laisser tomber un pli de la toge, à l'argumentation la reietertoutàfait; «le costume lui-même doit-' prendre un air de combat. » A la péroraison, quand on pleure, cpiand on Tapplaudit , quand on Tembrasse , que sa toge tombe , que toutes les grâces de son costume soient troublées, qu'il soit haletant, en sueur! Pline, cependant, lui recommande le mouchoir pour essuyer son front sans déranger sa coiffure. Tout cela est un peu théâtral, sans doute; mais ne
souhaiteriez-vous pas que quelques-unes de ces délicatesses de parole, de pose et de toilette eussent passé du Forum au Palais de justice et même au Palais-Bourbon ^?
Telle était donc cette vie d'apparat et de dignité officielle, cette Tie oratoire qui faisait que dès Tenfance on s'exerçait à la période cicéronienne. Plébéiens et patriciens, futurs soldats et futurs jurisconsultes, tous ceux qui recevaient une éducation recevaient celle-là. M. Pitt, à dix ans, montait sur la table, et de là improvisait devant son père de petits discours parlementaires. Auguste, à douze ans, prononçait l'éloge de son aïeule ^.
Tout cela était bien sous la république : la vie parlementaire était un but et un aliment pour toutes ces éloquences naissantes ^. Sons l'empire, le but n'exista plus, mais les écoles subsistèrent. On continua de fabriquer des orateurs sans savoir pour quelle tribune. Et que vouliezvous que fit la jeunesse? L'art militaire et le droit n'étaient guère des sciences d'école. D'ailleurs la jurisprudence était suspecte de républicanisme; la vie militaire très-en tachée de danger et de fatigue, choses qu'on n'aimait plus. Il n'y avait plus de Forum, mais il y avait encore ce sentiment artiste qui fait aimer les belles paroles, et que les Grecs avaient inspiré aux Romains. On ne délibérait plus^ on discourait encore ; on avait renvoyé les orateurs, on gardait les maîtres de rhétorique.
L'enseignement n'avait donc plus rien de sérieux ; il tombait dans les sophismes, les subtilités, les frivolités de la Grèce. Il y avait dans les anciens un fonds de dignité puérile qui se laisse partout apercevoir. La base de l'ins-